Spectacle du Cirque Romanès !

mardi 22 octobre 2013

Par Antoine Perraud

Nouveau spectacle de la tribu Romanès, sous son chapiteau tzigane, en un terrain vague aux portes de Paris : Voleurs de poules ! Poésie mobilisatrice, minimalisme séditieux et musique enivrante... L’art est pauvre, la vie brutale et le cirque Romanès toujours là, qui propose la dèche en partage, la poésie en retour, l’illumination d’un rien : nous lui donnons la boue et il en fait de l’or.

Dans un coin assez incertain de la capitale, porte de Champerret (XVIIème arrondissement), à l’ombre de Sainte-Odile – l’église qui pousse la charité jusqu’à sembler s’être déjà transformée en mosquée –, à deux pas du périph, le chapiteau grenat héberge une nouvelle production. Son titre vous a des allures de marque au fer rouge : Voleurs de poules ! Les dents en or de Délia, le bedon sourcilleux d’Alexandre, le corps insolent de Rose – leur fille âgée de 13 ans –, les yeux de chat de leur fils ; des neveux, des cousins, six musiciens, quelques acrobates ou danseuses, une colombe blanche en offrande au public. Et cette fabuleuse impression cosmique : bordel fécond, chaos gorgé d’espoir poétique, harmonie en travaux. Voici l’esthétique du débris infaillible, de l’inachevé magistral, des impérieuses imperfections. Ces boules qui parfois lui échappent, le jongleur ne semble pas les perdre mais les pondre...

En piste pour deux heures de frénésie empoignante ! Deux heures d’une vérité qui se glisse dans votre vie, par-delà le simulacre et les numéros. Ondulations langoureusement libertaires, souplesse radicale, agilité incitative, fièvre mobilisatrice. Des funambules absorbées, des contorsionnistes irrévocables. Et cette femme au sourire mutin, sur la corde pas si raide, qui joue avec l’intelligence des vertiges et des vestiges, avec l’immense subtilité du dépouillement, avec la gaieté de l’équilibre instable. Comme l’enracinement rageur semble loin, sur le fil dérisoire ! Une telle sensualité goguenarde fait la nique aux refus et aux refoulements des gardiens de tous ordres.

Ce qu’il faut de souplesse pour survivre en ce pays. Et comme le chant de Délia figure la fragilité fourbue de ce qui nous advient. Alexandre Romanès, ainsi qu’au tout début de sa carrière de saltimbanque des rues, s’agrippe à une échelle en suspens pour y grimper comme par le passé, mais renonce au deuxième degré, puis balance le dispositif au pied du public, tel Vercingétorix rendant les armes à César : ce qu’il faut de force que l’épuisement ne donnera plus. Place aux jeunes pousses qui voltigent ! Alexandre propose une ultime parabole parodique : voici un chien, un tout petit chien – la raréfaction se poursuit, après le cheval de jadis, la chèvre de naguère, les poules d’antan. Et que fait-il, ce canidé réchappé du genre animal ? Rien. Il ne saute pas dans un cercle. Il y répugne. Et nous applaudissons à cette insoumission, comme si venait de s’opérer en nous une inversion des valeurs. Vive le refus d’exécuter, sur la piste comme ailleurs !

Alors les sangles aériennes démontrent avec force que les liens permettent de s’élancer, les attaches de se sauver, les entraves de se hisser jusqu’au ciel. Défier l’idéologie terre à terre tout en lui échappant. Jusqu’à quand sera-t-il possible de filer entre les doigts ? Ultime tableau : Rose, faisant serpenter des poids enflammés, joue littéralement avec le feu. Scintillement dans la nuit. Brasillement des consciences. La tête farcie d’une musique grisante au point de s’imposer en antidote de la propagande incessante des médias dominants, nous découvrons notre prochain à portée de main.

L’étranger est toujours à étreindre. Sous des applaudissements épidémiques, les baisers envoyés au public conjurent le présent empouacré. Ce spectacle du cirque Romanès procure un moment d’humanité dans l’inhumanité grandissante. Qui verra vibrera.

 

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