Par Simon Gouin (cliquez ICI pour voir l'article original et voir le trailer du film)

 

Pendant des mois, des femmes de Villeneuve Saint-George, des détenus de Fleury Mérogis et des lycéens de Sarcelles ont débattu des règles de nos institutions. De ces ateliers jusqu’à l’Assemblée nationale, le documentaire Nous le peuple raconte leur épopée.

Écrire une constitution. Réfléchir au fonctionnement de nos institutions, à ses représentants. A ce qui fonctionne, à ce qui est à changer. L’exercice a été mené par l’association « Les Lucioles du doc » – qui écrit régulièrement des chroniques documentaires dans les colonnes de Basta ! –, avec des femmes de Villeneuve Saint-Georges, dans le Val de Marne, se battant contre des problèmes de quartier, des lycéens de Sarcelles, et des hommes privés de liberté à Fleury-Mérogis. Ensemble, ils ont débattu pendant plus d’un an sur les manières d’améliorer la vie commune de toutes et tous.

De ces ateliers, Claudine Bories et Patrice Chagnard ont fait un documentaire, Nous le peuple, sorti en salle le 18 septembre. Le film nous emmène dans ces espaces où la parole est donnée à celles et ceux que l’on entend généralement peu ou pas à travers les médias. Pendant quelques heures, chacun exprime son ressenti, ses revendications, ses solutions. On y parle de la police, des services publics, du racisme, de la mixité sociale. Par ceux et celles qui vivent ces questions au quotidien. Avec une liberté de ton, un vécu… et des débats s’interrogeant sur la meilleure manière d’aborder tel ou tel problème.

A Sarcelles, une discussion s’engage ainsi sur le comportement de la police :

- « C’est vrai que la police commet des cas très graves, on ne doit pas les comprendre non plus, mais se dire que leur travail n’est pas facile, déclare une jeune.

- Cela reste un métier comme un autre, le travail, personne ne les a forcés à le faire. En fait, tu ne peux pas mettre sur un même pied un mec de cité qui fait des bêtises et un policier, tu vois. Genre le mec de cité c’est juste un mec de cité. Le policier représente l’État. […] Moi je ne porte pas un badge de la république avec un drapeau.

- Si tu n’as rien à te reprocher, laisse-les, il te fouille. S’ils ne trouvent rien, ils vont te laisser partir.

- Mais même si tu n’as rien fait, tu ne peux pas laisser faire juste parce que tu es noir, t’as un jogging… »

Circulation des idées, confrontation des points de vue

Non seulement le dialogue s’instaure à l’intérieur de ces groupes, mais les participants s’envoient des messages vidéos pour partager leurs réflexions et leurs conclusions. De Sarcelles à Villeneuve Saint Georges, en passant par la prison de Fleury, les vidéos passent d’un groupe à l’autre dans le but de parvenir à se mettre d’accord sur un même projet de réforme constitutionnelle.

La parole circule d’un lieu à l’autre, les visions se confrontent, le choix des mots aussi. Parfois, les participants ne se comprennent pas ou ne sont pas d’accord sur la stratégie à adopter. Faut-il évoquer une banlieue où les problèmes s’accumulent ? « Cela nous gène, expriment plusieurs jeunes du lycée de Sarcelles. On veut justement changer cette image là, et ne pas dire que le quartier, c’est mal. »

 

A travers ces ateliers, le documentaire s’immisce dans le quotidien de ces femmes et de ces hommes. On y perçoit à demi-mots leur intimité, leurs blessures et leurs problèmes, mais aussi leur ingéniosité et leur combativité.

Fanta, de Villeneuve Saint Georges, dans un quartier où les femmes se sont constituées en association pour tenter de pacifier les relations, évoque le racisme de sa voisine : « Au début, ça me faisait mal. (…) Un jour, j’ai fait du riz, je suis allé toquer chez elle. Elle a tout mangé. Depuis tous les jours, elle vient toquer chez moi et elle me dit : "Fanta, tu as fait du riz blanc ? Finalement, vos bouffes, ça sent mauvais, mais c’est bon quand même". Donc je me dis, le vivre ensemble… On est là, tous ensemble, rien ne vaut ça. »

Face au pouvoir

Mais à quoi bon discuter collectivement, si la parole qui en émerge n’est pas entendue ? La grande force du film réside sans doute dans la tentative de dépasser la réflexion, pour en porter la substance et le message auprès des « décideurs ». La commission des lois de l’assemblée nationale est alors en plein débat sur la réforme constitutionnelle. L’espoir naît de pouvoir peser auprès des élus. Mais entre ces deux mondes, le fossé est grand...

 

Tout au long du documentaire, on reste suspendu aux démarches et aux questionnements de ces « sans-voix », qui cherchent à savoir comment être écoutés par ceux qui détiennent le pouvoir. « Nous parlons au nom de ceux à qui l’on donne nos voix mais qui n’ont plus de pouvoir une fois ces voix obtenues », résume Fanta.

Seront-ils entendus ? La réponse est à découvrir à la fin du film. Quoiqu’il arrive, on devine que quelque chose a certainement changé pour ces citoyens et citoyennes qui ont repris, grâce à ces ateliers, un certain pouvoir sur leur existence.

Simon Gouin

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