PAR SOPHIE CHAPELLE

Face au manque de main d’œuvre étrangère, plus de 200 000 personnes se sont portées candidates pour rejoindre des exploitations agricoles. Des professionnels s’inquiètent cependant de cet afflux précipité de travailleurs, mal préparés à affronter des conditions d’emploi difficiles, voire dangereuses.

« Rejoignez la grande armée de l’Agriculture française. » En dépit des mesures de confinement, le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, a appelé le 24 mars celles et ceux sans activité ou au chômage partiel à « travailler dans les champs ». Cette déclaration a mis en lumière tout un pan de l’agriculture française qui vit d’emplois saisonniers habituellement pourvus par des dizaines de milliers de ressortissants venus de Roumanie, de Pologne, du Maroc ou d’Espagne [1].

La crise du coronavirus confirme également la proximité du gouvernement avec la FNSEA, syndicat agricole majoritaire. Le jour même de la déclaration de Didier Guillaume, la FNSEA a lancé une plateforme mettant en relation agriculteurs et « volontaires », avec l’appui de Pôle emploi et de l’Anefa (Association nationale pour l’emploi et la formation des agriculteurs). Une semaine plus tard, plus de 200 000 personnes avaient répondu à l’appel « Des bras pour ton assiette », conformément à l’objectif annoncé par le syndicat [2]. « Il y a d’abord eu un flou sur "la grande armée de volontaires", beaucoup l’ont compris comme "bénévoles". Or, on parle bien de personnes rémunérées. Un peu plus de précision de la part du ministre de l’Agriculture aurait été nécessaire », souligne Pénélope Bourcart, médiatrice-juriste à l’association Solidarité Paysans en région Provence-Alpes, qui a reçu de nombreux appels à ce sujet.

Jusqu’à 72h de travail par semaine

Les contrats proposés sont donc des contrats saisonniers, très répandus en agriculture, dont la base légale est le Smic [3]. « C’est un CDD au rabais », prévient Clément*, un inspecteur du travail en milieu agricole. « Il est prévu par la loi que le contrat saisonnier ne donne pas lieu à l’indemnité de précarité », illustre t-il. Le montant de cette indemnité de précarité correspond – normalement – à 10% de la rémunération brute totale perçue pendant la durée du contrat.

Pour faciliter les embauches, le gouvernement a autorisé les salariés en chômage partiel à cumuler leur indemnité avec un contrat saisonnier agricole. « La date de fin peut ne pas être définie dès le départ du contrat », indique Pénélope Bourcart, en raison par exemple des aléas climatiques qui peuvent retarder la récolte. Mais « la fin du confinement mettra t-elle automatiquement fin au contrat saisonnier ? » La juriste s’interroge. Une incertitude qui met en difficulté les agriculteurs, telle cette productrice de melons en Sud-Vendée : « Il y a des gens qui candidatent mais c’est souvent pour une durée trop courte pour nous, car on a besoin de personnes qu’on embauche pour six mois. La plupart des candidats sont en chômage technique ou en intérim, donc ils sont susceptibles de repartir rapidement. »

La question du temps de travail pose aussi un sérieux problème. De fait, le code rural est un sous code du travail, qui offre de nombreuses dérogations aux employeurs. « Il y a une certaine tradition des exploitations agricoles à affecter des salariés à leurs postes de travail bien au delà de 10h par jour et de 48h par semaine, observe Clément, ce qui est largement permis par le code rural. Les exploitants n’ont rien à justifier pour dépasser les 10h de travail par jour, et pour aller jusqu’à 72h par semaine. » En outre, ce code ne permet pas de sanctionner par une amende administrative les exploitants qui violeraient le dépassement de la durée maximale quotidienne, contrairement aux autres entreprises.

Souvent les tâches les moins qualifiées et les plus pénibles

« Les contrats saisonniers sont réservés aux tâches les moins qualifiées et les plus pénibles, répétitives », ajoute Clément. Chez les céréaliers, cela va surtout concerner des tâches d’appoint comme le transport à la main de matières lors des moissons par exemple, ou le ramassage manuel des haricots verts chez les maraichers où il faut rester courber durant des heures. Un travail physique qui induit une souffrance inhérente. « On est exposés lors de la cueillette ou du ramassage à des troubles musculo-squelettiques en permanence », précise l’inspecteur du travail. Les postes les plus techniques dans une exploitation agricole font eux, en général, l’objet d’un contrat en interne à l’année.

« Si le confinement s’étend jusqu’aux périodes où il fait très chaud, cela veut dire qu’il va falloir travailler à 50 degrés sous les serres avec des gants, des masques... ça va être très difficile », souligne Pénélope Bourcart. Les contrats saisonniers permettent par ailleurs souvent de passer à travers les maillons de la visite médicale. « Il n’y a pas de visite médicale en dessous d’un contrat de 45 jours », alerte Clément.

Ce dernier redoute également les accidents du travail. « On va envoyer des gens qui sont très éloignés du monde agricole dans des exploitations où l’on utilise des machines très dangereuses. » « Un tracteur est doté d’une prise de force qui renvoie l’énergie du tracteur à l’accessoire, illustre t-il. Cette prise c’est 500 à 1000 tours par minute. Le problème concerne la circulation de personnes autour du tracteur. On peut se faire arracher le bras. »

Risques « impensés » d’exposition aux pesticides

Le ministère de l’Agriculture a t-il pris la mesure du risque phytosanitaire ? « C’est vraiment un impensé en matière de réglementation, estime Clément. On est face à des mélanges de produits dont on ne sait pas évaluer le degré de toxicité ni la durée limite d’exposition. » Tout repose sur la protection individuelle avec des équipements de type combinaison, lunettes de protection et gants. « Mais ce n’est pas de la magie, poursuit-il. Le salarié peut ne pas le porter ou mal le porter, et ça n’a de toute façon pas un niveau de protection suffisant par rapport aux produits toxiques. » Il n’existerait pas non plus de dispositif de protection collective suffisant lors du mélange des produits. « Il ne faut pas que ce soit les saisonniers qui manipulent ou appliquent le produit, ce serait criminel, une formation est nécessaire. » Lorsqu’un produit phytosanitaire est épandu, une période de carence oscillant entre 4h et 48h doit normalement être appliquée avant d’entrer sur le champ.

Séverine, infirmière, voyait régulièrement des salariés travaillant dans des serres de tomates lorsqu’elle était vacataire à l’Office français de l’immigration et de l’intégration, à Rennes [4]. Le souvenir d’une salariée originaire de Mongolie l’a particulièrement marquée. « Sa petite fille de 18 mois avait des malformations aux extrémités des doigts et des pieds. » Une visite chez un généticien a confirmé que la malformation n’était pas génétique mais bien liée à l’environnement. « Un médecin de Générations futures a ensuite confirmé que les malformations étaient dues aux substances dont le corps de la maman était imprégnée, en expliquant que ces substances faisaient l’effet d’une débroussailleuse dans le fœtus... »

« L’agriculture industrielle n’est ni propre, ni saine, ni durable »

Séverine a également été amenée à rencontrer d’autres salariées travaillant sous serre qui avaient fait des fausses couches à sept et huit mois de grossesse. « Une visite de l’inspection du travail avait confirmé l’utilisation dans ces serres de substances interdites en France », se remémore Séverine, évoquant des conditions de travail terribles. « Elles n’avaient pas le droit à la pause pipi, devaient manger sous les serres et se rinçaient les doigts au goutte à goutte dans les serres imprégnées par les substances chimiques. J’étais vraiment révoltée. On achète des tomates locales, sauf que c’est de la merde ! »

Un sentiment de révolte partagé par le journaliste Fabrice Nicolino, après avoir entendu le ministre de l’Agriculture demander à rejoindre « celles et ceux qui vont nous permettre de nous nourrir de façon propre, saine, durable ». « C’est de la propagande », dénonce Fabrice Nicolino. « L’agriculture industrielle n’est ni propre, ni saine, ni durable. Les pesticides au cœur de ce système menacent la santé des paysans et la stabilité des écosystèmes. » Si l’initiateur du mouvement des Coquelicots appelle à aider les voisins paysans à la peine, il réaffirme son engagement « pour des campagnes habitées par de très nombreux paysans, bien payés et bien considérés parce qu’ils prendraient en compte les intérêts de tous les hommes et de tous les êtres vivants ». Sans pesticide de synthèse, donc.

Des métiers peu valorisés, mais qui dissimulent des « compétences fortes »

Pour s’inscrire sur la plateforme « Des bras pour ton assiette », il suffit d’« être en bonne santé » et de « ne pas faire partie des personnes à risque ». Le profil est ensuite proposé automatiquement aux agriculteurs. « C’est n’importe quoi », soupire Dominique Técher, viticulteur en Gironde. « N’importe quel travailleur serait remplaçable sous prétexte qu’il est au bas de l’échelle de la qualification. Or, pour ramasser les fraises par exemple, il y a un tour de main, un savoir-faire. Un fraisiculteur de Dordogne avait pris les bonnes volontés mais il a constaté qu’il lui fallait dix travailleurs au lieu des trois saisonniers qu’il prenait habituellement. Il a arrêté de prendre des personnes et va ramasser ce qu’il peut. » Une bonne partie de la production sera probablement amenée à pourrir sur le champ. « On a besoin de contrats de formation car personne ne s’y retrouve », estime Dominique Técher. « C’est une gestion à l’emporte-pièce ! »

« Le message du ministre de l’Agriculture a pu paraitre un peu méprisant pour les emplois agricoles, appuie Pénélope Bourcart. « Ça reste un métier où il faut être formé, même pour cueillir et mettre en barquette, sinon ce n’est pas rentable. » Un des adhérents de l’association Solidarité paysans attendait par exemple une équipe formée pour faire des greffes sous serres. Il hésite à ce stade à recruter des volontaires qui n’ont pas d’expérience.

« Il faut distinguer ce qui relève des salariés saisonniers - beaucoup ont l’image des étudiants vendangeurs pour trois semaines - de ceux qui reviennent régulièrement sur les exploitations avec une connaissance du monde agricole », précise Clément, inspecteur du travail. Ces derniers ont l’habitude de travailler dans ce secteur, et les agriculteurs apprécient en retour de voir revenir d’une année à l’autre une large partie de leurs travailleurs saisonniers. « Ils leur font confiance, ils savent comment ça se passe dans l’exploitation. Il y a une tendance à penser que le travail pénible est un travail peu qualifié. C’est une vision socialement construite où l’on dévalorise le travail manuel. Le travail saisonnier peut exiger des gestes extrêmement techniques et des compétences fortes. »

Gestes barrières à minima

La période actuelle est cruciale pour les maraichers avec les semis de printemps. Il faut aussi cueillir les végétaux qui arrivent comme les fraises ou les asperges, puis ce sera les courgettes, petits pois, haricots verts... « Il y a quelques exploitations maraichères où ça va être compliqué de mettre en œuvre les gestes barrières, notamment sous serre où il y a en ce moment une prééminence végétale. Ça va être difficile d’être à un mètre les uns des autres à moins de revoir profondément l’organisation du travail », estime Clément, inspecteur du travail. La distanciation sociale reste plus facile dans les champs mais se pose la question de l’accès aux équipements - savon ou gel hydroalcoolique, gants, masques...

En cette période de pandémie, la Mutualité sociale agricole (MSA) précise autoriser le covoiturage des saisonniers agricoles, avec « deux personnes par véhicule avec installation en croix (un devant / un derrière. » [5]. L’hébergement pose aussi question en ces temps de confinement où toutes les structures sont fermées. Là encore, la MSA autorise l’hébergement des saisonniers dans les exploitations agricoles, en attribuant, « si possible, une chambre par salarié ». A défaut, précise t-elle, « espacez davantage la distance entre chaque lit (au moins 1 mètre) ». Des gestes « barrières » qui semblent surtout bien insuffisants...

Olivier Bel, porte-parole de la Confédération paysanne en Provence-Alpes-Côte d’Azur ne décolère pas : « On met en place des forces de police pour maintenir le confinement et en même temps, on envoie du monde dans les champs sans avoir mis en place les mesures nécessaires pour préserver la main d’œuvre. Cet appel donne l’impression qu’il faut de la chair à canons. Ce n’est pas possible de respecter les gestes barrières, on le voit bien dans les travaux qu’on fait chez nous : au bout d’un moment tu repars sur un rythme de travail quotidien avec un objectif de rendement et d’efficacité. » De son côté, Clément, l’inspecteur du travail, a reçu une invitation de sa direction générale à ne pas contrôler. Une note interne demande de ne pas prendre d’initiative. Les inspecteurs du travail sont priés de s’en tenir à un rôle de conseil, par téléphone.

 

Maintenir un système qui « pousse tout le monde dans le mur »

Cette crise met en évidence la fragilité de certaines productions, totalement dépendantes d’une main d’œuvre très précarisée, estime Olivier Bel, de la Confédération paysanne : « Cette production en volume est pour une grande partie destinée à l’exportation. On ne sait pas, en l’état, à quoi elle va servir. Faut-il récolter à tout prix ? Ne vaut-il pas mieux indemniser les producteurs de ces exploitations plutôt que de les conforter dans un système qui pousse à exploiter la main d’œuvre, industrialiser et pousser tout le monde dans le mur ? Il est plus que temps de repenser les modèles de production ! »

Alors que la plateforme « Des bras pour ton assiette » communiquait sur les 200 000 volontaires, la préfecture de Seine-et-Marne a annoncé qu’elle mobilisait, pour ces travaux agricoles, des demandeurs d’asile logés dans les hébergements d’urgence. Face au tollé, elle a précisé qu’ils seront « rémunérés comme tous les ouvriers agricoles avec un titre de travail », et qu’ils « travailleront dans les conditions sanitaires garanties ». Le 30 mars, la Commission européenne a également invité les États membres à considérer les saisonniers et les travailleurs détachés du secteur agricole comme « des professions critiques » et à faciliter leur libre circulation. Face à ces annonces, Olivier Bel se désespère : « Tout est fait pour maintenir un système qui ne rémunère pas les paysans et qui précarise et appauvrit les travailleurs ».

Sophie Chapelle

Photo : CC FlickR

* Le prénom a été modifié.

Notes

[1] Le nombre de travailleurs détachés en agriculture en France était évalué à 67 601 en 2017 par la commission nationale de lutte contre le travail illégale. Source.

[2] « Pour le mois de mars, il nous faut 45 000 personnes, puis 75 000 en avril, puis autant en mai », a détaillé Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA.

[3] Le paiement à la tâche est possible mais l’employeur doit veiller au respect du Smic ce qui le conduit malgré tout à décompter le temps de travail.

[4] L’OFII, qui dépend du ministère de l’intérieur, a mis fin à son poste, et plus largement aux visites médicales, en 2016.

[5] La Mutualité sociale agricole a mis en ligne un guide à l’attention des exploitations agricoles qui accueillent des saisonniers, en préconisant « des mesures d’organisation pour éviter toute propagation du coronavirus Covid-19 ».

 

Cet article a initialement été publié sur le site du magazine Politis, sous le titre : La mise à pied d’un inspecteur du travail exacerbe la crise au ministère du Travail.

 

Par Collectif

 

Des hôpitaux, des Ehpad et des associations d’aide aux plus démunis ont été approvisionnés, ce 3 avril, par des dizaines de paysannes et de paysans en Ardèche et dans la Drôme. Voici le texte qui expose la démarche de ces paysans solidaires.

Le gouvernement semble avoir découvert la précarité des soignants, projetés en première ligne d’un combat et d’une prétendue ‘"guerre’". « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » disait Jaurès.

Mais cette précarité n’est en rien une découverte pour le personnel d’hôpitaux surchargés et sans moyens.

Mais cette précarité n’est en rien une découverte pour toutes et tous les salarié(e)s opprimés dont, par exemple, ceux d’Amazon empêchés de débrayer, les employé(e)s de la grande distribution exploités et surexposés ou les ouvrières et ouvriers du BTP tancés par la Ministre du Travail.

Mais cette précarité n’est en rien une découverte pour les bénévoles associatifs qui aident quotidiennement les plus démuni(e)s à se nourrir, se loger ou s’habiller.

Mais cette précarité n’est en rien une découverte pour les paysannes et les paysans dont la valeur des produits est la plupart du temps détournée par l’agro-industrie.

Le fameux COVID-19, malgré l’invisibilité de la bestiole, a jeté à nos dirigeants en pleine face la situation précaire dans laquelle nous nous trouvions et tous y vont de leur discours, larme à l’œil, plus résolu qu’un premier de l’an. Mais il est trop tard et les milliers de morts enterrés sans cérémonie seront l’addition qu’ils auront à payer.

Lorsque les rues seront de nouveau ouvertes, lorsque l’espace public pourra être repris, reconquis. De plaines en forêt de vallons en colline, du printemps finissants, des confiné(e)s enfin sortant. Pour ce qu’on a vécu et ce qu’on imagine on leur jouera une toute autre chanson.

Mais pour l’heure, nous paysannes et paysans, n’avons pas le temps de nous mettre aux fenêtres pour applaudir les soignants et toutes celles et ceux que le gouvernement veut mettre en première ligne, après les avoir fusillé(e)s pendant des années à grand coup de réforme et restrictions budgétaires.

Non nous, paysannes et paysans n’avons pas les mains disponibles pour applaudir à hauteur du mérite de ces travailleuses et travailleurs, nos mains sont dans la terre, nos mains sont sur nos animaux, nos mains sont sur nos machines, nos mains sont sur nos produits. Nos mains continuent à produire, à travailler.

Non par productivisme mais parce que c’est là notre vocation, contre vent et marée, contre virus et crise, contre politique et restriction. Nous paysannes et paysans nous nous devons de vous nourrir.

A l’heure où les souverainetés médicales, alimentaires et économiques deviennent l’enjeu majeur du débat, les paysannes et paysans sont là.

Nous sommes là aujourd’hui par cette action qui marque notre entière solidarité comme nous serons là demain pour descendre dans la rue.

À vos côtés, soignant.es et salarié.es, employé.s,

A vos côtés, bénévoles associatifs si courageux de continuer la mobilisation auprès des plus démuni(e)s malgré la situation.

Nous exigerons alors la justice Sociale, Climatique, Médicale, Économique et Politique que nous sommes en droit d’attendre.

Les paysannes et les paysans des Confédération paysanne de l’Ardèche et de la Drôme

- plus d’infos ici

 

par Olivier Favier

 

La multinationale qui fabrique la célèbre pâte à tartiner est accusée d’exploiter des travailleurs agricoles, d’abuser de l’huile de palme qui contribue à la déforestation et, depuis peu, de pousser à l’accaparement des terres en Italie. Deuxième volet de notre enquête sur Ferrero.

- Lire le premier volet de notre enquête : Plongée aux origines de la multinationale qui a inventé le Nutella

Dès que l’on quitte Alba, le fief de la filiale italienne de Ferrero, la clémence est bien moindre. Au printemps 2019, pour la première fois, les ouvriers de l’usine française de Villiers-Écalles décrochent pendant une semaine sur le plus grand site de production au monde. Quelques mois plus tôt, des supermarchés qui se sont livrés à du dumping sur la marque Nutella se retrouvent confrontés à de véritables émeutes, ravivant une critique déjà ancienne sur les vices cachés du produit : une forte proportion de sucres rapides suscitant l’addiction et apparentant davantage la célèbre pâte à tartiner aux sodas et aux produits des fast-foods qu’à un met simple et sain pour le quotidien des enfants.

Dès 2011, une mère de famille californienne a poursuivi la marque en justice pour publicité mensongère parce que celle-ci décrit son produit-phare comme « bon pour la santé » et le donne en « exemple de petit-déjeuner équilibré et savoureux ». Pour mettre fin à cette procédure, Ferrero accepte l’année suivante de se délester de quelques trois millions d’euros. À Toulouse, en 2016, la mort d’une fillette de trois ans par étouffement avec un jouet Kinder ouvre en France un débat jusque-là esquivé : est-il opportun d’introduire un corps étranger dans un objet alimentaire, qui plus est à destination des enfants ? Aux États-Unis, la question a été résolue en amont, en vertu d’une loi remontant à 1938. L’importation de « Kinder surprise », y compris à titre privé, y est tout simplement interdite.

L’usine allemande de Ferrero (CC Andreas Trepte)

Une image ternie

Une autre polémique récurrente, du moins hors d’Italie où elle n’a pas touché le grand public, tourne autour de l’usage de l’huile de palme, devenue en France un des symboles de la « malbouffe » et de la déforestation. Peu coûteuse, elle est un des composants essentiels de la Nutella dont les concurrents se sont souvent démarqués par des produits affichant la mention « garanti sans huile de palme ». Ferrero n’a pourtant pas renoncé à son mode de production, cherchant à démontrer les vertus nutritives de cette matière première et défendant un modèle de production durable, certifié par un label dont les entreprises bénéficiaires sont à la fois juge et partie.

Contrairement à ses rivaux, Ferrero ignore aussi le marché du « bio », jugeant sans doute le secteur négligeable eu égard à la masse des consommateurs séduits par le faible coût de la marque. En 2016 enfin, les emballages individuels, l’une des constantes des produits Ferrero, sont incriminés par l’ONG allemande Foodwatch car ils déposent sur les aliments des substances potentiellement cancérogènes. Sur ce point aussi, l’entreprise se contente de répondre que ses procédés de fabrication sont conformes aux normes en vigueur.

Comme son père avant lui, Giovanni Ferrero est l’homme le plus riche d’Italie

Dans la péninsule, Ferrero incarne le modèle de l’entreprise italienne, familiale et inventive, fière de ses traditions. Il faut dire que Giovanni Ferrero, le frère cadet de Pietro, est, comme son père avant lui, l’homme le plus riche d’Italie. En 2018, il détient les deux tiers de la valeur de la multinationale, soit 21 milliards d’euros, ce qui fait de lui la 47ème fortune mondiale. Son style de management diffère cependant radicalement de celui de ses prédécesseurs, lesquels prônaient la mesure alors même que l’extension du groupe en faisait au fil de temps un géant de l’agroalimentaire européen puis mondial. Depuis 2015, pour s’assurer d’une croissance annuelle de 7% permettant à l’entreprise de doubler sa taille en dix ans, Giovanni Ferrero brise un tabou en se lançant dans une politique de rachats. À contre-courant de l’évolution du secteur, ses cibles concernent des fabricants de produits peu coûteux et de médiocre qualité, ce qui pourrait à terme nuire à l’image d’un groupe qui, par ailleurs, ne se démarque plus par des produits innovants.

La fondation Ferrero (© Olivier Favier)

En juillet 2019, deux reporters aguerris, Stefano Liberti et Angelo Mastrandrea, livrent au mensuel italien Internazionale un véritable brûlot sur Ferrero. Stefano Liberti y montre son emprise sur le secteur primaire en Turquie, notamment en ce qui concerne la production de noisettes, l’une des principales richesses du pays : tout puissant, le groupe y est accusé de tirer les prix à la baisse, entraînant dans la précarité un pan jusque là prospère de la production agricole nationale, à tel point que Ferrero y est qualifié par un des interlocuteurs du journaliste de « véritable ministre de l’agriculture » du pays.

Ferrero s’est montrée sensible aux accusations récurrentes selon lesquelles en Turquie, la production de noisettes à bas prix tireraient profit du travail des enfants et de réfugiés syriens exploités. Et pour une production, on s’en souvient, initialement liée aux richesses locales des Langhe, la solution proposée a été une relocalisation partielle de ses fournisseurs. Par une étrange coïncidence, le nouveau plan de développement rural de l’Union européenne, pour la période allant de 2020 à 2024, préconise l’extension de la monoculture de la noisette sur le territoire italien.

« C’est la première fois qu’une entreprise a une telle influence sur la politique européenne »

Celle-ci, explique cependant Angelo Mastrandrea, n’est profitable qu’en apparence à l’économie des territoires concernés et nuisible à leur équilibre écologique. Sur le journal de centre-gauche La Reppublica, quelques mois plus tôt, la réalisatrice Alice Rohrwacher, qui a grandi et vit dans les environs d’Orvieto, une des zones les plus concernées par le projet européen, s’est faite le relais dans une lettre ouverte des inquiétudes de nombre de petits agriculteurs locaux, dont beaucoup sont de néo-ruraux qui ont fait le choix d’un mode de production fondé sur la qualité des résultats et le respect de l’environnement. Sa démarche n’a pas généré de réaction officielle et l’inquiétude continue de grandir.

« C’est la première fois qu’une entreprise a une telle influence sur la politique européenne », s’inquiètent par exemple Elisa et Giovanni, qui se sont installés dans le Viterbese il y a six ou sept ans. Ils ont laissé derrière eux les bons salaires promis par de longues études en ingénierie et en sciences politiques pour produire de l’huile et du vin biologiques. Ce sont des membres actifs de la Comunità Rurale diffusa, un collectif informel d’une quarantaine de personnes, qui ensemble écoulent leur production via deux marchés par mois. Ces rendez-vous sont aussi l’occasion de créer des événements culturels - présentation de livres ou projections de films - dans le but de recréer du lien social sur un territoire délaissé, aux confins de la Toscane, du Latium et de l’Ombrie.

(CC Raysonho@Open Grid Scheduler/Grid Engine via Wikimedia)

Au sein du collectif, m’expliquent-ils, tous craignent d’être les victimes collatérales de cette évolution. Là où les monocultures se sont développées (vignes et noisettes), la pollution a rendu les lacs impropres à la pêche ou à la baignade. L’impact à long terme sur les nappes phréatiques est désastreux et les terres adjacentes sont menacées de perdre leur label. Les propriétaires qui choisissent l’agriculture intensive ne vivent souvent pas dans les lieux et délèguent la croissance des arbres à des prestataires de service. L’entretien d’un hectare ne demande guère que quarante journées de travail par an durant les cinq premières années, avant que l’arbre ne devienne exploitable. L’impact sur le marché du travail est donc dérisoire et ne concerne que partiellement les travailleurs locaux.

Cinq ans, c’est aussi la durée de l’engagement exigé pour garantir les aides à l’agriculture biologique. Il y a fort à craindre que la première récolte marque un retour à l’agriculture conventionnelle, et avec elle un recours massif aux pesticides garantissant des noisettes d’une parfaite blancheur, conformes aux exigences de la multinationale piémontaise. À cela s’ajoute l’usage du glyphosate juste avant la récolte, un sol nu permettant de mécaniser le ramassage des noisettes au sol. Pour l’instant, le cours de la noisette séduit les possédants convaincus de faire une bonne affaire. « Pour autant, souligne Elisa, le client est en situation de quasi-monopole et les prix vont baisser, j’en suis sûre. » Auprès du grand public, le combat est pourtant loin d’être gagné. Ferrero joue l’argument éthique du Made in Italy même si, pour l’instant, seule une part mineure de son approvisionnement est concernée.

Par ailleurs, poursuit Elisa, « il est difficile d’expliquer aux gens que c’est parfois mal de planter des arbres, parce que toutes les monocultures détruisent les sols ». Huile de palme ou noisettes, cacao ou sucre, ni le producteur ni le consommateur ne sortent gagnants des recettes du capitalisme selon Ferrero. Il est peut-être temps de se poser sérieusement la question formulée dans le slogan publicitaire de sa filiale italienne : « Que serait un monde sans Nutella ? »

Olivier Favier

Photos de une : L’ancien chef du gouvernement italien Matteo Renzi en visite dans une usine de Ferrero en 2016. CC Palazzo Chigi via flickr

Lire ici le premier volet de notre enquête sur les origines et les coulisses de Ferrero, la multinationales du Nutella, et l’une des familles les plus riches d’Italie
Cette enquête est le fruit d’une collaboration entre Bastamag, l’Observatoire des multinationales et des organisations et médias européens dans le cadre du réseau ENCO (European Network of Corporate Observatories), Observatoire européen des multinationales.

Article complet en cliquant ICI.

Par Sophie Chapelle

Face à la décision du gouvernement d’interdire les marchés, des producteurs et des consommateurs s’organisent pour faire vivre les circuits courts. Une carte met en relation les producteurs et les magasins à proximité. Des dispositions sont prises pour assurer les distributions dans les meilleures conditions.

Interdiction des marchés, couverts ou non. L’annonce d’Édouard Philippe le 23 mars représente une catastrophe sociale et économique pour bon nombre de productrices et producteurs agricoles. Cette décision « ne fait que renforcer le traitement inéquitable entre les paysans vendant leurs produits en direct et la grande distribution qui continue d’ouvrir les supermarchés en milieu fermé, avec des affluences ne permettant pas toujours de prendre les mesures sanitaires strictes que l’État impose aux marchés ouverts », estime Carole Pouzard, porte-parole de la Confédération paysanne en Ardèche.

Le décret permet certes aux maires de déroger à ces règles, en accord avec le préfet. Tout l’enjeu est de créer les conditions qui préservent l’approvisionnement local en nourriture par les paysans. « Un petit nombre de règles de conduite sont nécessaires, mais aussi suffisantes, pour sécuriser la distribution de la nourriture », rappelle la Confédération paysanne. Il s’agit notamment de limiter le nombre d’accès, respecter la distance de sécurité, limiter les horaires d’ouverture, utiliser des gants et des masques, envisager la présence de bénévoles qui gèrent les flux, détaille le syndicat [1]. Si ce n’est pas possible, de nouvelles formes de distribution peuvent être mises en œuvre comme des points d’approvisionnements collectifs localisés en ville, des livraisons solidaires ou des points de retraits d’alimentation dans les fermes.

Une carte pour mettre en relation des magasins à proximité de producteurs avec des surplus

Avant même l’annonce du gouvernement, de nombreuses initiatives ont été prises pour garantir l’approvisionnement local. Une carte participative a été mise en place avec, en rouge, les magasins qui distribuent des produits locaux et recherchent des producteurs, en vert, les producteurs qui ont des surplus ou cherchent des débouchés [2]. « La carte se complète d’heure en heure, elle recense tous les besoins, et l’inscription est gratuite », précise Laura Giacherio, à l’initiative de cette carte de « solidarité aux productrices et producteurs locaux » (pour figurer sur la carte, écrire à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).

Pour favoriser les circuits courts, Laura Giacherio a fondé avec sa sœur La Charrette, labellisée « entreprise solidaire d’utilité sociale ». L’idée est d’améliorer la logistique et les co-livraisons entre producteurs. Selon elles, ceux-ci consacreraient la moitié de leur temps et de leur chiffre d’affaires à livrer leurs produits. « C’est l’idée du blablacar pour les producteurs. Ceux-ci se donnent l’info pour savoir qui va où et quand, et avec quelle disponibilité de véhicules pour optimiser les flux. » En trois ans, les deux sœurs développent leur réseau, avec plus de 800 producteurs inscrits sur leur site. « Même des producteurs de blé se sont inscrits. Jusque-là, ils étaient sur les marchés internationaux et se réjouissent de pouvoir approvisionner des boulangeries ou des meuniers avec du blé local. »

Elles constituent aussi un réseau de petits transporteurs indépendants, « des entreprises familiales avec un ou deux véhicules » qui collectent les denrées chez plusieurs producteurs pour les livrer dans des cantines. Parti de Rhône-Alpes, le projet de La Charrette essaime en Occitanie, Bretagne, Hauts-de-France...

 

« Nous invitons les commerçants à s’approvisionner auprès des producteurs locaux plutôt qu’auprès des centrales d’achats »

Avec l’épidémie de coronavirus, les tournées habituelles ont cessé. « D’un côté, tous nos clients qui avaient des restaurants ou travaillaient dans des cantines, se sont arrêté. De l’autre on a une communauté de centaines de producteurs se retrouvant avec plein de surplus et nous alertant sur la péremption », explique Laura. C’est le cas pour les fruits et légumes mais pas seulement. « Les producteurs de fleurs sont en pleine saison. À défaut de débouchés, ils jettent plutôt que de ramasser, c’est le désespoir. »

Dans ces conditions, le lancement de cette carte, qui recense toutes les productions agricoles et alimentaires, leur apparaît comme une évidence. « Les producteurs indiquent ce qu’ils ont et où ils se situent. Nous, nous invitons les commerçants à s’approvisionner auprès d’eux plutôt qu’auprès des centrales d’achats. Même le groupe Leclerc s’est inscrit pour "aider des producteurs de la Drôme", c’est nouveau ! » Les premières tournées effectuées par des transporteurs indépendants se sont mises en place cette semaine, à Lyon notamment.

De gauche à droite, Marie Giacherio, Lucie Achard et Laura Giacherio, co-fondatrices de La Charrette.

Le modèle économique de la Charrette repose, en temps normal, sur le prélèvement d’une commission sur les frais de transport. « Là, aucune commission ne sera prélevée sur les tournées mises en place », précise Laura Giacheirio. « On veut faire preuve d’un maximum de solidarité. » « Nous espérons faire découvrir aux commerçants qui ne faisaient pas beaucoup de local que ce n’est pas forcément plus compliqué de travailler avec celles et ceux à proximité. C’est l’occasion de prouver que ça fonctionne, pour que le circuit court devienne un modèle majoritaire. » Le défi est immense, les circuits courts représentant aujourd’hui moins de 2 % de l’alimentation en France, rappelle la co-fondatrice de La Charrette [3].

 

« L’Amap est un moyen d’être approvisionné de façon locale avec peu de maillons, et donc moins de risque de transmission »

Laure est salariée du réseau AMAP (association de maintien pour l’agriculture paysanne) en Auvergne-Rhône-Alpes. À sa connaissance, toutes les préfectures sollicitées ont confirmé le maintien de la distribution des paniers de fruits et légumes bio, sous condition de respect des « gestes barrières ». « On partage les expériences pour que chaque Amap trouve le meilleur moyen de s’adapter » explique t-elle. Un document partagé compile les retours, idées et solutions émises par les producteurs et consommateurs [4].

Distribution le 21 mars des paniers bio du Marché sur l’eau, qui propose des produits frais cultivés en Ile de France. Des dispositions ont été prises pour que les gestes barrières soient respectés. © Anne Paq

Lors de la distribution des produits, il n’y a pas d’échange d’argent. Les consommateurs sont invités à venir par créneau horaire par liste alphabétique. Certains paysans préparent les paniers en amont mais cela nécessite plus de temps de travail. Tout est pensé pour limiter les manipulations. Les distributions se font dans la rue plutôt que dans des locaux. « Les Amap se sont adaptées avec beaucoup d’inventivité et de rapidité pour assurer les distributions dans les meilleurs conditions », se réjouit Laure. Cette solution alimentaire locale se veut aussi empreinte de solidarité. Il est notamment possible de récupérer le panier pour son voisin ou sa voisine et de le livrer sur le pas de la porte. « Une Amap étudiante à Lyon a proposé aux étudiants déjà dans le réseau de prendre des légumes en plus », évoque Laure. Un partenariat avec le Secours populaire a également été mis en place pour donner le surplus de paniers.

« Cet événement extérieur qu’on pourrait qualifier d’"aléa sanitaire exceptionnel" affecte autant les paysans que les amapiens », rappelle Laure. Le système de circuit court se révèle cependant particulièrement « résilient », selon elle. « Il n’y a pas de regroupements dans des endroits fermés, peu de contacts contrairement aux chaines de distributions. C’est un moyen d’être approvisionné de façon locale avec peu de maillons, et donc moins de risque de transmission. »

L’un des enjeux désormais est que le gouvernement incite les pouvoirs locaux à multiplier les pratiques imaginées de concert avec les paysans pour maintenir et pérenniser l’approvisionnement. La région Occitanie vient ainsi de créer une plateforme de référencement sous forme de carte interactive des producteurs et petits commerçants en capacité d’effectuer des livraisons de produits alimentaires directement chez les particuliers.

Sophie Chapelle

Photo de une : © Anne Paq / Distribution le 21 mars 2020 des paniers bio du Marché sur l’eau, qui propose aux consommateurs des produits frais produits en Ile de France. Des dispositions ont été prises pour que les barrières soient respectées et des instructions avaient été envoyées en avance aux consommateurs.

Notes

[1] Voir le guide des bonnes pratiques co-publié par Marchés de France et la Confédération paysanne

[2] En jaune figurent les groupes facebook « La Charrette », mis en place au niveau des départements ou régions, et qui existaient avant la survenue du coronavirus (voir la page qui recense ces villages). Ces groupes réunissent des producteurs, des acheteurs et des transporteurs.

[3] Lire à ce sujet cet article de We demain

[4] Une liste de préconisations ont également été rédigées par le réseau des Amap en Auvergne-Rhône-Alpes.

 

Par Sophie Chapelle, de Bastamag

Dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, la ville de Loos-en-Gohelle expérimente un nouveau « système alimentaire » local, approvisionné en bio, tout en essayant de répondre aux difficultés sociales qui frappent une partie des habitants. Second volet de notre reportage.

Au Nord c’étaient Les Corons. La terre, c’était le charbon... A Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, comme dans le bassin minier qui l’environne, les hommes étaient mineurs de fond : jusqu’à 220 000 d’entre-eux ont travaillé dans la région. A Loos, cette mémoire porte un numéro : le 11/19, la dernière fosse d’extraction de charbon et ses 2000 gueules noires, qui a fermé en 1986.

Trente ans plus tard, le 11/19 est devenu un symbole de la transition écologique et sociale. Le puits a été transformé en zone d’« éco-activités », avec ses projets exclusivement dédiés à la culture, à l’économie et à l’environnement. L’extraction du charbon, ses mortels coups de grisou et son insidieuse silicose a laissé place à l’éco-construction. Les ouvriers ne s’y rendent plus pour descendre au fond mais pour se former aux techniques écologiques de construction.

 

150 emplois « à forte valeur ajoutée » y ont été créés [1]. « Nous ne sommes pas tombés dans le syndrome Toyota » estime Jean-François Caron, maire de la commune, lorsqu’on lui demande comment lutter contre le chômage de masse (environ 15 %) dans une commune pauvre où 59 % des ménages sont exonérés d’impôt sur le revenu [2]. Loos n’a pas augmenté le nombre de « zones d’activité économique » en espérant la venue d’une grande entreprise comme l’a fait Toyota à Valenciennes. Si la majorité des Loosois travaillent dans l’automobile, le secteur hospitalier à Lens ou dans les services de l’agglomération lilloise, la démarche de Caron consiste à s’appuyer sur les activités qui peuvent être développées dans la commune. « Je suis les principes de l’économie basée sur la fonctionnalité, qui consiste à partir des besoins de la population et des pratiques et activités locales. »

Pour l’heure, ce ne sont pas nécessairement les habitants de Loos-en-Gohelle qui occupent les emplois créés au 11/19. Aucun des ingénieurs de la pépinière n’habite la commune. Ces éco-activités entendent cependant avoir des retombées locales : un restaurant a pu se maintenir à proximité et le nombre de commerces au centre-ville a augmenté, assure l’édile. Et l’image de Loos change et séduit. Entre 30 000 et 40 000 visiteurs foulent chaque année la base du 11/19 [3].

 

Visite des terrils avec, en fond, la base 11/19 (© Loos-en-Gohelle).

Conversion à l’agriculture biologique

Un autre secteur tente de s’ouvrir des perspectives, bousculant l’imaginaire industriel : l’alimentation biologique et locale. Rien ne prédestinait pourtant ce territoire à être pionnier dans ce domaine. Loos est entourée de cultures de plein champs – essentiellement des pommes de terres, des betteraves ou des carottes – généralement aspergées de pesticides. La plupart des agriculteurs cultivent des parcelles pour de grands groupes agroalimentaires, comme McCain et Bonduelle.

 

En 2010, la commune a la possibilité de récupérer une douzaine d’hectares d’un agriculteur qui arrête son exploitation. Elle l’indemnise et lance un appel d’offre auprès d’agriculteurs, avec trois critères : « Cultiver ces terres en bio, travailler en collectif, et pour chaque hectare reçu, convertir un hectare en bio sur sa propre exploitation », résume Dominique Hays, qui a conçu cette « manifestation d’intérêts » pour la location des terres [4].

« Mes collègues agriculteurs ont goûté au bio et ont vu que c’était possible ! »

« C’est le dernier critère qui a tout changé », estime Pierre Damageux, paysan et adjoint au maire. Avec sa ferme de 50 hectares, il est à l’époque le seul dans la commune, sur 16 agriculteurs, à avoir démarré une conversion bio. Avec quatre autres paysans, ils se partagent les douze hectares. « Chacun a pu apprendre à connaître et travailler des terres en bio sans prendre de risque. Nos exploitations conventionnelles fonctionnent, et même si le système n’est pas vertueux, le remettre en cause n’est pas évident. Là ce qui est extraordinaire, c’est que mes collègues arrivent à convertir des hectares sur leurs propres fermes. Ils ont goûté au bio et ils ont vu que c’était possible ! En terme de revenus, c’est bien meilleur qu’en conventionnel. »

 

 

Cultures autour de Loos-en-Gohelle (© Sophie Chapelle).

Loos-en-Gohelle compte aujourd’hui plus de 100 hectares en bio ou en conversion sur 800 hectares de surface agricole utile. Soit six fois plus qu’il y a une décennie ! « Ces chiffres relèvent de l’exploit quand on sait que le département fait partie des pires élèves en la matière », se réjouit Jean-François Caron. « Plusieurs autres grosses fermes réfléchissent à la conversion. Nous sommes dans un moment de bascule ! »

Le travail en collectif a joué un rôle clé dans la réussite de ces passages au bio. Une coopérative commune – une Cuma – leur permet de partager le matériel agricole, sans devoir investir et risquer de s’endetter davantage. Le collectif leur permet aussi d’échanger, de pointer les difficultés, de mutualiser des techniques, de faire face aux a priori sur l’agriculture biologique et le « travail à la binette ». « Au sein de la coopérative, huit exploitations sur 36 sont en bio ou en conversion. On montre que ça marche ! », se réjouit Pierre Damageux. L’un des cinq agriculteurs « convertis » en bio a même lancé une chaine youtube, « agriculteur d’aujourd’hui ».

 

Diversifier la production, un défi de taille

La Cuma à côté de Loos est la plus grande des Hauts-de-France. Elle reçoit de nombreuses sollicitations pour des visites. « Ils sont curieux de voir comment on fonctionne, comment on y arrive. » L’abandon progressif des pesticides implique également davantage de travail de désherbage manuel dans les champs de carottes ou d’endives. Donc plus d’emplois saisonniers : « Le passage au bio crée du boulot, jusqu’à une vingtaine de personnes en saison », confirme Pierre Damageux.

Avec trois collègues, Pierre Damageux crée une structure, la SCEA Bioloos, pour gérer en commun les terrains mis à disposition par la mairie et ceux convertis en bio au sein de leurs fermes respectives. Ils se lancent dans la culture d’oignons et de légumes qu’ils commercialisent essentiellement via deux coopératives [5]. L’une d’elles, Norabio, négocie les contrats avec Bonduelle, pour « avoir plus de poids » face au géant agro-alimentaire.

 

Reste en suspens la question de la diversité de la production, pour que le territoire devienne le plus autonome possible. « Si on se contentait de la production locale, les gens ne mangeraient que des carottes et des pommes de terres ! », sourit Pierre Damageux.

« L’enjeu n’est pas de tout produire en ville »

Conscient de ces défis, la commune impulse depuis 2012 le projet « Vital » (pour « villes, transition et alimentation locale ») en jouant sur différents leviers dont l’achat de terres agricoles, la mobilisation des habitants et le savoir-faire d’une association, les Anges gardins. L’asso est à la fois atelier d’insertion, jardin de Cocagne et structure d’éducation populaire.

Une micro-ferme est créée, ainsi que des jardins urbains où poussent mesclun et fruits rouges. Des paniers « Terre de Gohelle », composés de fruits et légumes bio et locaux ou provenant de fermes de la région, sont distribués dans la commune [6].

 

 

Créer un « archipel fruitier » au cœur du bassin minier

Un changement d’échelle pourrait s’opérer. De nombreux citoyens souhaitent mettre à disposition une partie de leurs jardins pour qu’ils soient cultivés. Les Anges gardins ont aussi recensé tous les espaces publics, où l’usage de pesticides chimiques est banni. L’objectif est de créer un « archipel fruitier » long de 4,5 kilomètres et large de 2,5 kilomètres s’étendant aux communes limitrophes. Objectif : limiter « la majorité des fruits bio qui viennent aujourd’hui d’Espagne », précise Dominique Hays et « aller vers davantage d’autonomie fruitière en Pas-de-Calais ».

 

Cet « archipel » permettrait aussi de favoriser la biodiversité tout en développant des activités autour de l’alimentation. Le bassin minier deviendra-t-il le futur verger des Hauts-de-France ? « Tout cela n’est pas encore viable pour installer des maraîchers ou des arboriculteurs, regrette Dominique Hays. La culture de fruits demande du temps avant de ramener un revenu. Nous avons des terrains mais sans possibilité pour l’heure de créer plus d’emplois. »

Un système d’échanges pour basculer dans la transition

Natacha, 56 ans, fait partie des volontaires qui viennent travailler dans les jardins. Pour récompenser cet engagement, une monnaie un peu particulière est née il y a un an, la Manne : monnaie d’une autre nature pour de nouveaux échanges. Ce système d’échanges et de savoirs-faire compte à ce jour une centaine d’adhérents. « Je vis seule et je suis en invalidité. Il y a beaucoup de travaux que je ne peux pas faire », témoigne Natacha.

Une heure de service correspond à 40 mannes. « Je participe au jardin collectif, je m’occupe des poules ou du chat d’adhérents qui partent en vacances... En échange, un adhérent me fait le ménage ou me répare mes volets. Je participe aussi à une activité de yoga pour seulement dix mannes. » Il est également possible avec ce système de bénéficier d’un panier de légumes bio et local [7]. « Sans ce système, je n’y aurais jamais eu accès ! »

 

En contrepartie de mannes, des adhérents du système ont construit des nichoirs pour les sites de l’archipel nourricier (© Les Anges Gardins).

Vers un « système alimentaire territorial durable » ?

Les ambitions novatrices et écologiques se tournent désormais vers les cantines de la ville. Si les repas sont à 100 % bio, ils sont fournis par une société de restauration qui ne privilégie pas le local. Et quelques kilos de carottes n’y suffiront pas. « On a un problème d’échelle », pointe Pierre Damageux. Ce changement d’échelle pourrait survenir grâce au lancement, il y a deux ans, par l’agglomération Lens-Liévin d’une politique de « système alimentaire territorial durable » dotée d’une enveloppe budgétaire d’un million d’euros [8].

 

Une partie de cette enveloppe budgétaire pourrait servir à créer un lieu de stockage froid et permettre aux producteurs de répondre à des commandes des collectivités. Dans cette perspective, les Anges Gardins ont formé tous les agents communaux aux enjeux de l’alimentation.

Sophie Chapelle

- Retrouvez le 1er volet de ce reportage ici : Malgré le chômage et la pauvreté, une ancienne ville minière devient un modèle de transition écologique

- Photo de une : Des volontaires et des personnes en insertion travaillent une parcelle située dans l’archipel fruitier, près de Loos-en-Gohelle. © Les Anges Gardins.

 

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