par Olivier Favier

 

La multinationale qui fabrique la célèbre pâte à tartiner est accusée d’exploiter des travailleurs agricoles, d’abuser de l’huile de palme qui contribue à la déforestation et, depuis peu, de pousser à l’accaparement des terres en Italie. Deuxième volet de notre enquête sur Ferrero.

- Lire le premier volet de notre enquête : Plongée aux origines de la multinationale qui a inventé le Nutella

Dès que l’on quitte Alba, le fief de la filiale italienne de Ferrero, la clémence est bien moindre. Au printemps 2019, pour la première fois, les ouvriers de l’usine française de Villiers-Écalles décrochent pendant une semaine sur le plus grand site de production au monde. Quelques mois plus tôt, des supermarchés qui se sont livrés à du dumping sur la marque Nutella se retrouvent confrontés à de véritables émeutes, ravivant une critique déjà ancienne sur les vices cachés du produit : une forte proportion de sucres rapides suscitant l’addiction et apparentant davantage la célèbre pâte à tartiner aux sodas et aux produits des fast-foods qu’à un met simple et sain pour le quotidien des enfants.

Dès 2011, une mère de famille californienne a poursuivi la marque en justice pour publicité mensongère parce que celle-ci décrit son produit-phare comme « bon pour la santé » et le donne en « exemple de petit-déjeuner équilibré et savoureux ». Pour mettre fin à cette procédure, Ferrero accepte l’année suivante de se délester de quelques trois millions d’euros. À Toulouse, en 2016, la mort d’une fillette de trois ans par étouffement avec un jouet Kinder ouvre en France un débat jusque-là esquivé : est-il opportun d’introduire un corps étranger dans un objet alimentaire, qui plus est à destination des enfants ? Aux États-Unis, la question a été résolue en amont, en vertu d’une loi remontant à 1938. L’importation de « Kinder surprise », y compris à titre privé, y est tout simplement interdite.

L’usine allemande de Ferrero (CC Andreas Trepte)

Une image ternie

Une autre polémique récurrente, du moins hors d’Italie où elle n’a pas touché le grand public, tourne autour de l’usage de l’huile de palme, devenue en France un des symboles de la « malbouffe » et de la déforestation. Peu coûteuse, elle est un des composants essentiels de la Nutella dont les concurrents se sont souvent démarqués par des produits affichant la mention « garanti sans huile de palme ». Ferrero n’a pourtant pas renoncé à son mode de production, cherchant à démontrer les vertus nutritives de cette matière première et défendant un modèle de production durable, certifié par un label dont les entreprises bénéficiaires sont à la fois juge et partie.

Contrairement à ses rivaux, Ferrero ignore aussi le marché du « bio », jugeant sans doute le secteur négligeable eu égard à la masse des consommateurs séduits par le faible coût de la marque. En 2016 enfin, les emballages individuels, l’une des constantes des produits Ferrero, sont incriminés par l’ONG allemande Foodwatch car ils déposent sur les aliments des substances potentiellement cancérogènes. Sur ce point aussi, l’entreprise se contente de répondre que ses procédés de fabrication sont conformes aux normes en vigueur.

Comme son père avant lui, Giovanni Ferrero est l’homme le plus riche d’Italie

Dans la péninsule, Ferrero incarne le modèle de l’entreprise italienne, familiale et inventive, fière de ses traditions. Il faut dire que Giovanni Ferrero, le frère cadet de Pietro, est, comme son père avant lui, l’homme le plus riche d’Italie. En 2018, il détient les deux tiers de la valeur de la multinationale, soit 21 milliards d’euros, ce qui fait de lui la 47ème fortune mondiale. Son style de management diffère cependant radicalement de celui de ses prédécesseurs, lesquels prônaient la mesure alors même que l’extension du groupe en faisait au fil de temps un géant de l’agroalimentaire européen puis mondial. Depuis 2015, pour s’assurer d’une croissance annuelle de 7% permettant à l’entreprise de doubler sa taille en dix ans, Giovanni Ferrero brise un tabou en se lançant dans une politique de rachats. À contre-courant de l’évolution du secteur, ses cibles concernent des fabricants de produits peu coûteux et de médiocre qualité, ce qui pourrait à terme nuire à l’image d’un groupe qui, par ailleurs, ne se démarque plus par des produits innovants.

La fondation Ferrero (© Olivier Favier)

En juillet 2019, deux reporters aguerris, Stefano Liberti et Angelo Mastrandrea, livrent au mensuel italien Internazionale un véritable brûlot sur Ferrero. Stefano Liberti y montre son emprise sur le secteur primaire en Turquie, notamment en ce qui concerne la production de noisettes, l’une des principales richesses du pays : tout puissant, le groupe y est accusé de tirer les prix à la baisse, entraînant dans la précarité un pan jusque là prospère de la production agricole nationale, à tel point que Ferrero y est qualifié par un des interlocuteurs du journaliste de « véritable ministre de l’agriculture » du pays.

Ferrero s’est montrée sensible aux accusations récurrentes selon lesquelles en Turquie, la production de noisettes à bas prix tireraient profit du travail des enfants et de réfugiés syriens exploités. Et pour une production, on s’en souvient, initialement liée aux richesses locales des Langhe, la solution proposée a été une relocalisation partielle de ses fournisseurs. Par une étrange coïncidence, le nouveau plan de développement rural de l’Union européenne, pour la période allant de 2020 à 2024, préconise l’extension de la monoculture de la noisette sur le territoire italien.

« C’est la première fois qu’une entreprise a une telle influence sur la politique européenne »

Celle-ci, explique cependant Angelo Mastrandrea, n’est profitable qu’en apparence à l’économie des territoires concernés et nuisible à leur équilibre écologique. Sur le journal de centre-gauche La Reppublica, quelques mois plus tôt, la réalisatrice Alice Rohrwacher, qui a grandi et vit dans les environs d’Orvieto, une des zones les plus concernées par le projet européen, s’est faite le relais dans une lettre ouverte des inquiétudes de nombre de petits agriculteurs locaux, dont beaucoup sont de néo-ruraux qui ont fait le choix d’un mode de production fondé sur la qualité des résultats et le respect de l’environnement. Sa démarche n’a pas généré de réaction officielle et l’inquiétude continue de grandir.

« C’est la première fois qu’une entreprise a une telle influence sur la politique européenne », s’inquiètent par exemple Elisa et Giovanni, qui se sont installés dans le Viterbese il y a six ou sept ans. Ils ont laissé derrière eux les bons salaires promis par de longues études en ingénierie et en sciences politiques pour produire de l’huile et du vin biologiques. Ce sont des membres actifs de la Comunità Rurale diffusa, un collectif informel d’une quarantaine de personnes, qui ensemble écoulent leur production via deux marchés par mois. Ces rendez-vous sont aussi l’occasion de créer des événements culturels - présentation de livres ou projections de films - dans le but de recréer du lien social sur un territoire délaissé, aux confins de la Toscane, du Latium et de l’Ombrie.

(CC Raysonho@Open Grid Scheduler/Grid Engine via Wikimedia)

Au sein du collectif, m’expliquent-ils, tous craignent d’être les victimes collatérales de cette évolution. Là où les monocultures se sont développées (vignes et noisettes), la pollution a rendu les lacs impropres à la pêche ou à la baignade. L’impact à long terme sur les nappes phréatiques est désastreux et les terres adjacentes sont menacées de perdre leur label. Les propriétaires qui choisissent l’agriculture intensive ne vivent souvent pas dans les lieux et délèguent la croissance des arbres à des prestataires de service. L’entretien d’un hectare ne demande guère que quarante journées de travail par an durant les cinq premières années, avant que l’arbre ne devienne exploitable. L’impact sur le marché du travail est donc dérisoire et ne concerne que partiellement les travailleurs locaux.

Cinq ans, c’est aussi la durée de l’engagement exigé pour garantir les aides à l’agriculture biologique. Il y a fort à craindre que la première récolte marque un retour à l’agriculture conventionnelle, et avec elle un recours massif aux pesticides garantissant des noisettes d’une parfaite blancheur, conformes aux exigences de la multinationale piémontaise. À cela s’ajoute l’usage du glyphosate juste avant la récolte, un sol nu permettant de mécaniser le ramassage des noisettes au sol. Pour l’instant, le cours de la noisette séduit les possédants convaincus de faire une bonne affaire. « Pour autant, souligne Elisa, le client est en situation de quasi-monopole et les prix vont baisser, j’en suis sûre. » Auprès du grand public, le combat est pourtant loin d’être gagné. Ferrero joue l’argument éthique du Made in Italy même si, pour l’instant, seule une part mineure de son approvisionnement est concernée.

Par ailleurs, poursuit Elisa, « il est difficile d’expliquer aux gens que c’est parfois mal de planter des arbres, parce que toutes les monocultures détruisent les sols ». Huile de palme ou noisettes, cacao ou sucre, ni le producteur ni le consommateur ne sortent gagnants des recettes du capitalisme selon Ferrero. Il est peut-être temps de se poser sérieusement la question formulée dans le slogan publicitaire de sa filiale italienne : « Que serait un monde sans Nutella ? »

Olivier Favier

Photos de une : L’ancien chef du gouvernement italien Matteo Renzi en visite dans une usine de Ferrero en 2016. CC Palazzo Chigi via flickr

Lire ici le premier volet de notre enquête sur les origines et les coulisses de Ferrero, la multinationales du Nutella, et l’une des familles les plus riches d’Italie
Cette enquête est le fruit d’une collaboration entre Bastamag, l’Observatoire des multinationales et des organisations et médias européens dans le cadre du réseau ENCO (European Network of Corporate Observatories), Observatoire européen des multinationales.

Par Sophie Chapelle, de Bastamag

Dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, la ville de Loos-en-Gohelle expérimente un nouveau « système alimentaire » local, approvisionné en bio, tout en essayant de répondre aux difficultés sociales qui frappent une partie des habitants. Second volet de notre reportage.

Au Nord c’étaient Les Corons. La terre, c’était le charbon... A Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, comme dans le bassin minier qui l’environne, les hommes étaient mineurs de fond : jusqu’à 220 000 d’entre-eux ont travaillé dans la région. A Loos, cette mémoire porte un numéro : le 11/19, la dernière fosse d’extraction de charbon et ses 2000 gueules noires, qui a fermé en 1986.

Trente ans plus tard, le 11/19 est devenu un symbole de la transition écologique et sociale. Le puits a été transformé en zone d’« éco-activités », avec ses projets exclusivement dédiés à la culture, à l’économie et à l’environnement. L’extraction du charbon, ses mortels coups de grisou et son insidieuse silicose a laissé place à l’éco-construction. Les ouvriers ne s’y rendent plus pour descendre au fond mais pour se former aux techniques écologiques de construction.

 

150 emplois « à forte valeur ajoutée » y ont été créés [1]. « Nous ne sommes pas tombés dans le syndrome Toyota » estime Jean-François Caron, maire de la commune, lorsqu’on lui demande comment lutter contre le chômage de masse (environ 15 %) dans une commune pauvre où 59 % des ménages sont exonérés d’impôt sur le revenu [2]. Loos n’a pas augmenté le nombre de « zones d’activité économique » en espérant la venue d’une grande entreprise comme l’a fait Toyota à Valenciennes. Si la majorité des Loosois travaillent dans l’automobile, le secteur hospitalier à Lens ou dans les services de l’agglomération lilloise, la démarche de Caron consiste à s’appuyer sur les activités qui peuvent être développées dans la commune. « Je suis les principes de l’économie basée sur la fonctionnalité, qui consiste à partir des besoins de la population et des pratiques et activités locales. »

Pour l’heure, ce ne sont pas nécessairement les habitants de Loos-en-Gohelle qui occupent les emplois créés au 11/19. Aucun des ingénieurs de la pépinière n’habite la commune. Ces éco-activités entendent cependant avoir des retombées locales : un restaurant a pu se maintenir à proximité et le nombre de commerces au centre-ville a augmenté, assure l’édile. Et l’image de Loos change et séduit. Entre 30 000 et 40 000 visiteurs foulent chaque année la base du 11/19 [3].

 

Visite des terrils avec, en fond, la base 11/19 (© Loos-en-Gohelle).

Conversion à l’agriculture biologique

Un autre secteur tente de s’ouvrir des perspectives, bousculant l’imaginaire industriel : l’alimentation biologique et locale. Rien ne prédestinait pourtant ce territoire à être pionnier dans ce domaine. Loos est entourée de cultures de plein champs – essentiellement des pommes de terres, des betteraves ou des carottes – généralement aspergées de pesticides. La plupart des agriculteurs cultivent des parcelles pour de grands groupes agroalimentaires, comme McCain et Bonduelle.

 

En 2010, la commune a la possibilité de récupérer une douzaine d’hectares d’un agriculteur qui arrête son exploitation. Elle l’indemnise et lance un appel d’offre auprès d’agriculteurs, avec trois critères : « Cultiver ces terres en bio, travailler en collectif, et pour chaque hectare reçu, convertir un hectare en bio sur sa propre exploitation », résume Dominique Hays, qui a conçu cette « manifestation d’intérêts » pour la location des terres [4].

« Mes collègues agriculteurs ont goûté au bio et ont vu que c’était possible ! »

« C’est le dernier critère qui a tout changé », estime Pierre Damageux, paysan et adjoint au maire. Avec sa ferme de 50 hectares, il est à l’époque le seul dans la commune, sur 16 agriculteurs, à avoir démarré une conversion bio. Avec quatre autres paysans, ils se partagent les douze hectares. « Chacun a pu apprendre à connaître et travailler des terres en bio sans prendre de risque. Nos exploitations conventionnelles fonctionnent, et même si le système n’est pas vertueux, le remettre en cause n’est pas évident. Là ce qui est extraordinaire, c’est que mes collègues arrivent à convertir des hectares sur leurs propres fermes. Ils ont goûté au bio et ils ont vu que c’était possible ! En terme de revenus, c’est bien meilleur qu’en conventionnel. »

 

 

Cultures autour de Loos-en-Gohelle (© Sophie Chapelle).

Loos-en-Gohelle compte aujourd’hui plus de 100 hectares en bio ou en conversion sur 800 hectares de surface agricole utile. Soit six fois plus qu’il y a une décennie ! « Ces chiffres relèvent de l’exploit quand on sait que le département fait partie des pires élèves en la matière », se réjouit Jean-François Caron. « Plusieurs autres grosses fermes réfléchissent à la conversion. Nous sommes dans un moment de bascule ! »

Le travail en collectif a joué un rôle clé dans la réussite de ces passages au bio. Une coopérative commune – une Cuma – leur permet de partager le matériel agricole, sans devoir investir et risquer de s’endetter davantage. Le collectif leur permet aussi d’échanger, de pointer les difficultés, de mutualiser des techniques, de faire face aux a priori sur l’agriculture biologique et le « travail à la binette ». « Au sein de la coopérative, huit exploitations sur 36 sont en bio ou en conversion. On montre que ça marche ! », se réjouit Pierre Damageux. L’un des cinq agriculteurs « convertis » en bio a même lancé une chaine youtube, « agriculteur d’aujourd’hui ».

 

Diversifier la production, un défi de taille

La Cuma à côté de Loos est la plus grande des Hauts-de-France. Elle reçoit de nombreuses sollicitations pour des visites. « Ils sont curieux de voir comment on fonctionne, comment on y arrive. » L’abandon progressif des pesticides implique également davantage de travail de désherbage manuel dans les champs de carottes ou d’endives. Donc plus d’emplois saisonniers : « Le passage au bio crée du boulot, jusqu’à une vingtaine de personnes en saison », confirme Pierre Damageux.

Avec trois collègues, Pierre Damageux crée une structure, la SCEA Bioloos, pour gérer en commun les terrains mis à disposition par la mairie et ceux convertis en bio au sein de leurs fermes respectives. Ils se lancent dans la culture d’oignons et de légumes qu’ils commercialisent essentiellement via deux coopératives [5]. L’une d’elles, Norabio, négocie les contrats avec Bonduelle, pour « avoir plus de poids » face au géant agro-alimentaire.

 

Reste en suspens la question de la diversité de la production, pour que le territoire devienne le plus autonome possible. « Si on se contentait de la production locale, les gens ne mangeraient que des carottes et des pommes de terres ! », sourit Pierre Damageux.

« L’enjeu n’est pas de tout produire en ville »

Conscient de ces défis, la commune impulse depuis 2012 le projet « Vital » (pour « villes, transition et alimentation locale ») en jouant sur différents leviers dont l’achat de terres agricoles, la mobilisation des habitants et le savoir-faire d’une association, les Anges gardins. L’asso est à la fois atelier d’insertion, jardin de Cocagne et structure d’éducation populaire.

Une micro-ferme est créée, ainsi que des jardins urbains où poussent mesclun et fruits rouges. Des paniers « Terre de Gohelle », composés de fruits et légumes bio et locaux ou provenant de fermes de la région, sont distribués dans la commune [6].

 

 

Créer un « archipel fruitier » au cœur du bassin minier

Un changement d’échelle pourrait s’opérer. De nombreux citoyens souhaitent mettre à disposition une partie de leurs jardins pour qu’ils soient cultivés. Les Anges gardins ont aussi recensé tous les espaces publics, où l’usage de pesticides chimiques est banni. L’objectif est de créer un « archipel fruitier » long de 4,5 kilomètres et large de 2,5 kilomètres s’étendant aux communes limitrophes. Objectif : limiter « la majorité des fruits bio qui viennent aujourd’hui d’Espagne », précise Dominique Hays et « aller vers davantage d’autonomie fruitière en Pas-de-Calais ».

 

Cet « archipel » permettrait aussi de favoriser la biodiversité tout en développant des activités autour de l’alimentation. Le bassin minier deviendra-t-il le futur verger des Hauts-de-France ? « Tout cela n’est pas encore viable pour installer des maraîchers ou des arboriculteurs, regrette Dominique Hays. La culture de fruits demande du temps avant de ramener un revenu. Nous avons des terrains mais sans possibilité pour l’heure de créer plus d’emplois. »

Un système d’échanges pour basculer dans la transition

Natacha, 56 ans, fait partie des volontaires qui viennent travailler dans les jardins. Pour récompenser cet engagement, une monnaie un peu particulière est née il y a un an, la Manne : monnaie d’une autre nature pour de nouveaux échanges. Ce système d’échanges et de savoirs-faire compte à ce jour une centaine d’adhérents. « Je vis seule et je suis en invalidité. Il y a beaucoup de travaux que je ne peux pas faire », témoigne Natacha.

Une heure de service correspond à 40 mannes. « Je participe au jardin collectif, je m’occupe des poules ou du chat d’adhérents qui partent en vacances... En échange, un adhérent me fait le ménage ou me répare mes volets. Je participe aussi à une activité de yoga pour seulement dix mannes. » Il est également possible avec ce système de bénéficier d’un panier de légumes bio et local [7]. « Sans ce système, je n’y aurais jamais eu accès ! »

 

En contrepartie de mannes, des adhérents du système ont construit des nichoirs pour les sites de l’archipel nourricier (© Les Anges Gardins).

Vers un « système alimentaire territorial durable » ?

Les ambitions novatrices et écologiques se tournent désormais vers les cantines de la ville. Si les repas sont à 100 % bio, ils sont fournis par une société de restauration qui ne privilégie pas le local. Et quelques kilos de carottes n’y suffiront pas. « On a un problème d’échelle », pointe Pierre Damageux. Ce changement d’échelle pourrait survenir grâce au lancement, il y a deux ans, par l’agglomération Lens-Liévin d’une politique de « système alimentaire territorial durable » dotée d’une enveloppe budgétaire d’un million d’euros [8].

 

Une partie de cette enveloppe budgétaire pourrait servir à créer un lieu de stockage froid et permettre aux producteurs de répondre à des commandes des collectivités. Dans cette perspective, les Anges Gardins ont formé tous les agents communaux aux enjeux de l’alimentation.

Sophie Chapelle

- Retrouvez le 1er volet de ce reportage ici : Malgré le chômage et la pauvreté, une ancienne ville minière devient un modèle de transition écologique

- Photo de une : Des volontaires et des personnes en insertion travaillent une parcelle située dans l’archipel fruitier, près de Loos-en-Gohelle. © Les Anges Gardins.

 

Voici un élément nouveau après notre demande à la maire d'un arrêté pour interdire les pesticides aux abords des habitations, répondant à la demande de Daniel Cueff, le maire de Langouët attaqué par la préfecture d'Ille-et-Vilaine. Ce n'est pourtant pas la ministre Borne que nous avions sollicitée mais ça avance, c'est l'important.

Dans une vidéo, Elisabeth Borne annonce un projet de nouvelle réglementation

Elisabeth Borne, la ministre de la Transition écologique, répond mardi sur France Inter à la question d'un auditeur au sujet de la prise de position du maire de Langouët, en Ille-et-Vilaine, convoqué le 23 août dernier devant le tribunal administratif de Rennes pour avoir pris un arrêté anti-pesticides.

Voici l'article de France Info:

 

Interrogée sur France Inter mardi 27 août, la ministre de la Transition écologique Elisabeth Borne a annoncé qu'elle mettrait "en consultation, dans les prochains jours, un projet de nouvelle réglementation qui intégrera une interdiction d'épandage à trop grande proximité des maisons".

"Il faut prévoir une distance minimale entre les épandages (de pesticides) et les habitations", précise la ministre en répondant à la question d'un auditeur au sujet de la prise de position du maire de Langouët (Ille-et-Vilaine). Ce dernier a été convoqué le 23 août dernier devant le tribunal administratif de Rennes pour avoir pris un arrêté anti-pesticides.

On va donc aller dans le sens de ce que souhaite le maire de Langouët, avec des zones minimales entre les épandages et les habitations.

Elisabeth Borne

à France Inter

Cette consultation lancée dans les prochains jours par Elisabeth Borne est, selon elle, "une avancée". La ministre a ajouté que ces "règles doivent être posées au plan national - ce sera le cas - et avec la possibilité de les adapter dans des chartes locales s'il y a des conditions particulières". À la question de savoir si le ministre de l'Agriculture partageait ce projet de réglementation, Elisabeth Borne a répondu que c'était "la position du gouvernement". Dans une interview accordée à Kombini récemment, Emmanuel Macron avait déjà souhaité "aller vers un encadrement des zones d'épandage de pesticides".

Par Sophie Chapelle, à lire aussi ICI

 

 

Des élevages industriels de poules pondeuses bio apparaissent en France, encouragés par un règlement européen qui n’impose aucune limite de taille. Sur le terrain, les agriculteurs et organisations soucieux de préserver les petits élevages et les valeurs fondamentales de l’agriculture bio lancent l’alerte.

C’est un marché en pleine expansion. Un œuf sur cinq vendu aujourd’hui dans l’hexagone provient d’un élevage labellisé en agriculture biologique [1]. A la différence des poules élevées en cage ou « au sol », qui ne voient ni soleil ni herbe, celles élevées en plein air, en bio ou label rouge, ont accès à un parcours extérieur. Ces élevages peuvent cependant être assez imposants : la majorité des œufs bio vendus en grande surface proviennent d’exploitations comptant au minimum 3000 poules [2]. Et les fermes qui se spécialisent en œufs bio ont en général des élevages trois fois plus grands.

La tendance ces dernières années est même à l’agrandissement. « Des élevages de plus de 15 000 poules pondeuses biologiques sont apparus en France ces dernières années. Ils ne représentent encore que 2% des exploitations mais déjà 20% du cheptel », alertait la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) début 2019. Jusqu’où ira cette course à l’agrandissement ?

Les exploitations géantes légalisées par un nouveau règlement

Un nouveau règlement européen de l’agriculture biologique a été voté en mai 2018 et entrera en vigueur en 2021. Il pourrait accélérer l’industrialisation des élevages. Le règlement précédent prévoyait 3000 poules pondeuses par bâtiment. « Cela a été interprété de manière large par des États membres qui l’ont traduit par "3000 poules pondeuses par salle d’élevage" », observe Fiona Marty, chargée des affaires européennes à la Fnab. Le terme « bâtiment » a ainsi été remplacé par « compartiment » dans le nouveau règlement.

Un éleveur peut ainsi concevoir un bâtiment avec quatre « compartiments », séparés par des cloisons, abritant chacun 3000 poules. Total : 12 000 gallinacées pondeuses, dont les œufs pourront être sans problème labellisés bio... Sachant que l’éleveur peut construire d’autres bâtiments, pour accueillir encore plus de poulaillers géants. « Ça légalise les dérives que l’on voit déjà sur le terrain, constate David Léger, secrétaire national de la Fnab en charge de la filière volailles. En Italie, il y a un élevage bio de 100 000 poules, vous imaginez ? Ne pas mettre de taille maximale sur les élevages de poules pondeuses bio n’a pas de sens ! On va vers des systèmes invraisemblables. »

« Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir du bio ? »

Des entreprises comme Sanders, leader français des aliments composés pour animaux et marque du groupe Avril, se sont déjà engouffrés dans la brèche, comme en témoigne Jean Marc Restif, administrateur du groupement des agriculteurs biologiques en Ille-et-Vilaine (AgroBio35). Engagé dans la bio depuis vingt ans, il siège dans une commission en charge de valider les projets d’installation et d’agrandissement dans son département [3]. « On a récemment vu passer un dossier avec un projet industriel de 24 000 poules pondeuses où le bâtiment faisait 4000 m2 », alerte-t-il.

Outre la taille gigantesque, assimilable à ses yeux à de la bio industrielle, Jean-Marc Restif déplore le modèle « clé en main » associé à ce projet. Dans le cadre d’un contrat dit de « prestation », le producteur s’engage à acheter le bâtiment, les poussins et l’aliment auprès d’une entreprise. Cette dernière, en contrepartie, lui achète toute sa production d’œufs à un prix « garanti » sur une durée déterminée. « Les producteurs ne discutent rien, ils sont juste libres de signer en bas du contrat. Ce modèle n’est pas durable et ne privilégie ni l’éleveur, ni le consommateur. Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir de la bio ? », alerte Jean-Marc Restif.

 

« On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu »

La cohérence globale de ces immenses élevages est également mise en cause. Selon la réglementation, pour être considérée comme élevée « en plein air », chaque poule nécessite 4 m2 de terrain. Un poulailler géant de 24 000 pondeuses doit donc disposer d’un terrain de 9,6 hectares pour que la volaille puisse s’y promener et picorer. Pour atteindre de telles surfaces, on voit désormais apparaître des « pouloducs » : des tunnels sous les routes sensés être empruntés par les poules, pour circuler d’un terrain à un autre ! « Une poule n’est pas un bovin, s’emporte David Léger, qui élève 1800 poules pondeuses bio. C’est un animal qui a besoin d’avoir des repères pour s’éloigner du bâtiment, de se sentir protégé par des haies ou des arbres. Un parcours à découvert, ça ne fonctionne pas. » Or, la réglementation actuelle ne prévoit pas d’obligation pour aménager le parcours, ce qui peut avoir d’autres conséquences. « Les poules restent autour du bâtiment. Cela implique une sur-concentration en azote, à cause de leurs déjections, illustre Jean-Marc Restif. De telles densités d’animaux provoquent des risques sanitaires. »

L’inquiétude de Jean-Marc Restif concerne aussi la perte du « lien au sol ». « La cohérence entre la plante, l’animal et le sol, c’est l’esprit dominant de la philosophie de la bio et c’est fondamental. » Ainsi, la réglementation invite à ce qu’au moins 20 % de l’alimentation soit issue de la ferme ou, à défaut, produit dans la même région administrative. Mais ce n’est pas une obligation...

« Certains s’engouffrent dans cette faille, note David Léger. Il y a beaucoup d’agriculteurs et d’opérateurs sur le marché bio qui viennent du conventionnel et qui n’ont pas compris ce qu’était le bio. » Résultat, alors que la production céréalière bio est insuffisante en France, la part d’aliments importés tend à augmenter. En 2017, une enquête réalisée par la Fnab montrait que plus de 60 % des élevages de poules pondeuses bio étaient dans l’incapacité de produire un minimum de 20 % des aliments destinés à nourrir leurs volailles. « On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu. Ce n’est plus du local. Et ça échappe aux producteurs », déplore Jean-Marc Restif.

« Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules, plutôt que 24 000 poules et un seul producteur »

Résultat de ces dérives : le Label Rouge pour les œufs est plus exigeant que le label bio. Il limite les élevages à 6000 poules par bâtiment et à un maximum de deux bâtiments par ferme – soit 12 000 poules maximum par exploitation. « Il y a vraiment un risque que la bio soit décrédibilisée et qu’on perde la confiance des consommateurs ! », estime Jean-Marc Restif. Selon lui, avec un élevage entre 1000 et 3000 poules, avec vente directe et circuit court, un producteur peut espérer dégager entre 30 000 et 50 000 euros de revenu par an. Et si l’on vend exclusivement ses œufs en grande surface, un élevage de 6000 poules en bio suffit pour dégager 1,5 smic par mois. Nul besoin, donc, d’un élevage industriel pour s’en sortir économiquement. « Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules pondeuses, plutôt que 24 000 poules avec un seul producteur », défend t-il.

Pour l’heure, les négociations se poursuivent à Bruxelles sur les « actes secondaires » du règlement biologique européen. « Ils discutent des détails techniques pour compléter les principes », précise Fiona Marty de la Fnab, qui bataille avec son organisation pour réintroduire la limitation de la taille des bâtiments. C’est en octobre que les États membres prévoient de voter le texte final proposé par la commission européenne.

« Alors que le règlement européen nous échappe, nous prévoyons dans les semaines à venir des rencontres avec les grandes surfaces, souligne David Léger. Ce sont elles qui gèrent les contrats avec les centres de conditionnement. Elles peuvent imposer des limites sur la taille des élevages, le lien au sol, l’aménagement des parcours... On n’a pas le droit aux dérives, il faut imposer une bio cohérente ! »

Les œufs issus de cages « aménagées » restent les plus consommés par les ménages

Si de plus en plus d’enseignes s’engagent à bannir les œufs de poules élevées en cage [4], les ménages continuent encore de privilégier les œufs issus de cages dites « aménagées » (48% des achats des ménages en 2018). Celles-ci sont un peu moins minuscules que les cages conventionnels, et prévoient quelques aménagements supplémentaires [5]. Les œufs de plein air et Label Rouge arrivent en deuxième position à 32% des parts de marché, suivis des œufs bio (17 %) puis des œufs issus de poules élevées au sol (3%).

Pour s’y retrouver, il est inscrit sur chaque œuf un code qui correspond aux conditions de vie de la poule qui l’a pondu – le code « 3 » pour les poules en cage, « 2 » pour les poules « au sol », qui restent cependant confinées dans des bâtiments fermés, « 1 » pour celles élevées en plein air et « 0 » pour les œufs bio. Face aux dérives de la filière, un code qui distingue la bio-industrielle de la bio « fermière » [6] ou « paysanne » pourrait être utile. Privilégier l’achat en « Amap » (association entre consommateurs et producteurs), à la ferme ou sur les marchés est aussi une façon pour le consommateur de soutenir une agriculture biologique locale plus « cohérente ». Selon la Fnab, la moitié des producteurs en poules pondeuses bio en vente directe ont des élevages de moins de 500 poules.

Sophie Chapelle (texte et photo)

Notes

[1] Fnab, La filière œufs bio : chiffres-clés, dynamiques, typologie des élevages, 2017. Télécharger le document.

[2] Oeufs bio, les défis du changement d’échelle. Actes du séminaire organisé par la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) et le Synalaf (syndicat national des labels avicoles de France) le 14 novembre 2017. Télécharger le document.

[3] La CDOA, commission départementale d’orientation agricole.

[4] Voir la liste des distributeurs s’étant engagés à bannir les œufs en batterie, mise à jour par L214 en cliquant ici.

[5] Depuis le 1er janvier 2012, la réglementation européenne interdit les cages conventionnelles mais autorise cependant encore les cages dites aménagées :
- légère augmentation de l’espace par poule (750 cm² contre 550 cm², soit la surface d’une carte postale en plus) ;
- addition d’aménagements de type perchoir, nid artificiel, bac à poussière et grattoir. Voir à ce sujet le communiqué de l’ONG Compassion in World Farming, CIWF.

[6Lire à ce sujet le décret qui définit l’œuf fermier.

Bondy, le 25 août 2019

 

Madame la maire,

 

Daniel Cueff, le maire de Langouët, a eu le courage d'interdire les pesticides aux abords des habitations de sa commune.

 

Il est passé au tribunal administratif suite au recours de la préfecture.

 

Il s'agit de la santé des habitants, de la protection de la bio-diversité, tandis que les délais reculent toujours pour appliquer les mesures qui privilégient la santé et l'écologie, leur préférant les gains de production et d'argent.

 

Mais une course est engagée : si le pays s'insurge contre cette injustice, si des arrêtés se prennent partout dans le même sens, cette attaque pourra être repoussée et pousser à un changement de la loi.

 

C'est pourquoi nous vous demandons de prendre un arrêté interdisant l'utilisation de produits phytopharmaceutiques à une distance inférieure à 150 mètres de toute parcelle cadastrale comprenant un bâtiment à usage d'habitation ou professionnel.


C'est l'appel lancé par Daniel Cueff aux autres maires de France depuis le TA de Rennes.

 

Salutations citoyennes,

 

Hakim Kadri et Dominique Pierronnet,

Conseillers municipaux "Bondy autrement"

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