Par Jean de PeñaNina Hubinet

 

epuis le début du confinement, face à l’absence de réactivité des pouvoirs publics marseillais, plusieurs groupes de citoyens organisent des collectes et des distributions de nourriture au profit des personnes les plus touchées par le ralentissement économique. Un élan d’une impressionnante efficacité, indispensable alors que l’aide publique, arrivée tardivement, reste très insuffisante. Reportage

On pourrait croire à un parcours d’obstacles de fortune, pour distraire les enfants pendant le confinement : une ligne de sacs, cabas et chariots de différentes formes et couleurs, posés à un mètre de distance les uns des autres, serpente au pied des deux barres de douze étages où le linge qui sèche caresse les paraboles. Il n’est pas encore 10h, à Maison Blanche, une cité décrépie des quartiers nord de Marseille où vivent plus de 1300 personnes. La distribution doit commencer à midi, et aucun enfant ne joue à sauter par-dessus les sacs. Ils sont restés à la maison – pour certains, un logement insalubre – pendant qu’un de leurs parents est venu récupérer un colis alimentaire.

« J’ai mis mon sac là pour marquer ma place », pointe Saleha, mère de deux enfants de cinq et huit ans, habitante de la cité Jean-Jaurès voisine. « Mon mari est malade du dos, il ne peut pas travailler. Avec seulement deux RSA, et les enfants qui n’ont plus la cantine, c’est compliqué », soupire-t-elle, le voile rabattu sur sa bouche et son nez en guise de masque. « Moi je suis arrivée à 8h, mais certains posent leur cabas dès 6h du matin », assure-t-elle. La file de sacs contourne la barre d’immeuble pour s’étirer sur plus de 500 mètres derrière le bâtiment.

« Le peuple aide le peuple »

Depuis un mois, ces distributions ont lieu les lundi, mercredi et vendredi. À chaque fois, plusieurs centaines de personnes se présentent. « Mercredi [15 avril] on a compté 663 personnes, assure Naïr Abdallah. Comme on n’en avait pas assez pour tout le monde, on a pris les numéros d’environ 200 personnes qui n’avaient pas pu remplir leur cabas, et on est allé les livrer chez eux l’après-midi, ou on leur a dit de revenir le lendemain », poursuit-il. Ce chauffeur de car de 28 ans coordonne le groupe d’une douzaine de bénévoles – dont trois ados rigolards et motivés – qui s’activent dans un local sombre au rez-de-chaussée d’un des immeubles, du rap en fond sonore, pour préparer les paquets de pâtes, les bouteilles d’huile, les boîtes de sardines ou les jus de fruits qui viendront remplir les sacs.

 

© Jean de Peña

Ce n’est pas une association caritative ou un centre social qui a mis en place cette distribution alimentaire, mais un collectif de simples citoyens, habitants de la cité, ou qui, comme Naïr, y ont grandi mais n’y vivent plus. « Nous avons créé ce collectif il y a deux ans, après la mort de Marie, une petite fille de six ans qui est tombée d’un balcon du 12e étage. On a commencé à s’organiser seuls pour sécuriser les abords de la cité, faire des ateliers de danse ou des sorties pour les enfants », raconte le jeune homme, figure charismatique du quartier. Sur un muret derrière lui, un graffiti : « Le peuple aide le peuple ». Lorsqu’un incendie a ravagé l’un des immeubles de la copropriété en août dernier, le collectif a négocié avec la préfecture et la mairie pour reloger les 24 familles touchées. Ce sont aussi eux qui ont « raisonné » les plus jeunes en février, lorsque Mehdi, 19 ans, impliqué dans un braquage, a été tué par des policiers [1]. Une énorme banderole « RIP Mehdi » [pour « Rest in peace », repose en paix] sur fond noir couvre d’ailleurs l’un des murs du local.

Naïr Abdallah, 28 ans, chauffeur de bus, et initiateur des distributions d’aide alimentaire / © Jean de Peña

Au premier plan, Maison Blanche. Au fond, la nouvelle tour édifiée par l’architecte Jean Nouvel, abritant notamment les élus de Marseille Provence Métropole et celle de la compagnie maritime CMA CGM / © Jean de Peña

 

Autant dire que Naïr et ses comparses n’en sont pas à leur coup d’essai en termes d’auto-organisation. Alors que la ville de Marseille a attendu la troisième semaine du confinement pour annoncer une aide financière pour certaines familles précaires, il leur a paru naturel de réagir dès sa proclamation. « Au deuxième jour du confinement, des voisins nous ont parlé d’une dame qui ne mangeait plus. On s’est cotisé et on lui a apporté quelques courses, explique Naïr. On s’est vite rendu compte qu’il y avait plein de familles dans ce cas dans la cité. Donc, on a collecté des dons et fait la première distribution le lendemain. » Le Secours populaire leur a livré 150 colis alimentaires les trois premières semaines du confinement, des commerçants de la ville donnent des palettes de produits, et une cagnotte en ligne a permis de récolter plus de 7800 euros. Malgré tout, le groupe a vite été submergé.

« Les pouvoirs publics sont incapables de se coordonner, ils se reposent sur les collectifs de quartiers »

Dans la file où l’on attend patiemment son tour, beaucoup viennent d’ailleurs d’autres quartiers. « J’habite le 11e arrondissement, mais c’est la deuxième fois que je viens ici en bus, parce que là-bas il n’y a rien, se justifie Rachid, 55 ans, homme de ménage. Je suis salarié, mais on est cinq sur mon salaire, alors forcément, à la fin du mois, il ne reste pas grand-chose. Et avec le chômage partiel, on doit attendre le versement de la Sécurité sociale, mais ça arrive plus tard que d’habitude », se désole le père de famille, qui se dit aussi atteint d’un cancer de la vessie. À quelques mètres de là, Artin, Albanais de 26 ans, est venu du quartier de Saint-Barthélémy pour récupérer un colis. « Je travaille habituellement sur des chantiers, au noir, alors depuis un mois, je n’ai plus gagné un euro, témoigne le jeune homme qui vient d’avoir un deuxième enfant. Il faut continuer à payer le loyer, trouver à manger, des couches pour le bébé, et comme je n’ai pas de papiers, je sors très peu. »

 

Une population déjà précaire que le confinement vient encore fragiliser, des dispositifs d’aide publique absents pendant trois semaines, puis insuffisants, des associations caritatives obligées d’interrompre leurs actions : cette « recette de la misère » pousse de nombreux citoyens marseillais à mener des actions de solidarité spontanée depuis fin mars. Dans les quartiers populaires, ce sont souvent les professeurs des écoles qui, les premiers, ont lancé l’alerte, craignant que leurs élèves, dont certains faisaient leur seul vrai repas de la journée à la cantine, ne mangent plus à leur faim. Via des cagnottes en ligne – on en recense une dizaine à ce jour –, ils achètent des aliments qu’ils redistribuent aux familles, directement dans les écoles. La municipalité a accepté la semaine dernière qu’elles servent de lieu de distribution.

Dans le 3e arrondissement, où un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté selon l’Insee, un groupe d’entraide citoyen a mis en place une permanence téléphonique quotidienne de deux heures et un système de « compagnonnage », inspiré d’une expérience italienne. Un foyer accompagne une famille de voisins en difficultés. « Via ce système nous suivons aujourd’hui 260 familles, mais nous avons 20 nouvelles demandes chaque jour ! s’alarme Jonas Chevet, l’un des acteurs de ce groupe d’entraide. Nous sommes de simples habitants, ou des bénévoles qui font habituellement de l’éducation populaire. Ce n’est pas notre rôle d’organiser la sécurité alimentaire de centaines de personnes ! fulmine-t-il. Les pouvoirs publics sont incapables de se coordonner. Ils se reposent sur les collectifs de quartiers. Sans cette solidarité citoyenne, on aurait peut-être déjà assisté à des pillages, des émeutes. Et il n’est pas impossible qu’on se retrouve avec des enfants souffrant de malnutrition à la fin du confinement. »

Réquisition citoyenne d’un McDo transformé en plateforme d’aide alimentaire

La même colère face à l’inefficacité des autorités parcourt les collectifs informels, surtout lorsque des assistantes sociales en télé-travail renvoient des bénéficiaires vers ces bénévoles. Face à l’urgence, cette colère est devenue un puissant moteur pour l’action. Si les collectes et distributions de nourriture se sont mises en place aussi efficacement, c’est aussi grâce à l’expérience de réseaux militants expérimentés. À l’image du Collectif du 5 Novembre, créé après les effondrements d’immeubles de novembres 2018, qui collecte actuellement des dons pour les délogés.

Le Syndicat des quartiers populaires de Marseille (SQPM), impliqué dans le combat syndical du McDo de Saint-Barthélémy [2], dans les quartiers Nord, a rapidement imaginé que le restaurant – placé en liquidation judiciaire en décembre – pouvait devenir une plateforme pour organiser l’aide alimentaire. « En allant faire mes courses, les premiers jours du confinement, je croisais des gens qui me disaient qu’ils n’avaient rien à manger », raconte Salim Grabsi, membre fondateur du syndicat et habitant des quartiers nord. « Alors quand on a entendu le président à la télé parler de réquisition d’entreprises, avec Kamel [Guemari, l’ancien sous-directeur du restaurant et leader de la lutte syndicale, ndlr], on s’est dit "chiche !"  », sourit ce quadragénaire, responsable d’un laboratoire de SVT dans un lycée voisin.

« Quand on a entendu le président à la télé parler de réquisition d’entreprises, on s’est dit "chiche !" », Salim Grabsi, Syndicat des quartiers populaires de Marseille

 

Souhaitant « faire les choses bien », ils ont donc écrit une lettre au PDG de MacDonald’s France, Nawfal Trabelsi, pour lui soumettre leur projet. « Le liquidateur judiciaire y était favorable, comme la préfète à l’égalité des chances. Mais après une semaine d’attente, nous avons eu une conférence téléphonique avec Monsieur Trabelsi, qui nous a dit qu’il n’en était pas question. Une demi-heure plus tard, nous occupions les lieux et annoncions la réquisition citoyenne du restaurant ! »

Depuis le 6 avril, une vingtaine de bénévoles, dont plusieurs anciens salariés du restaurant, se relaient tous les jours pour réceptionner les tonnes de nourriture – données par des particuliers ou des associations, telles qu’Emmaüs –, préparer les colis alimentaires et organiser leur distribution. « La première semaine, nous avions dix quartiers inscrits dans notre liste de destinataires. Aujourd’hui il y en a une trentaine ! », souligne Charlotte Juin devant le tableau où sont inscrits les noms des quartiers et de leurs référents : La Castellane/Ibrahim, Les Oliviers/Hanifa, Plan d’Aou/Amandine…

« Gestionnaire de projet en intelligence collective » en temps normal, Charlotte chapeaute la coordination de la plateforme depuis dix jours. C’est lors d’une réunion politique au McDo, justement, en amont des municipales, qu’elle avait rencontré Salim et Kamel. Le restaurant est en effet devenu, ces derniers mois, un lieu emblématique des luttes sociales et politiques des quartiers populaires marseillais. « Une fois que les colis sont prêts, un référent du quartier auxquels ils sont destinés vient les charger côté "drive", pour éviter au maximum les contacts », explique-t-elle en étalant – « pour la 10e fois de la journée » – une dose de gel hydro-alcoolique sur ses mains. On respecte en effet au maximum les fameux « gestes barrière » au MacDo : personne n’entre sans masque, il faut marcher dans une solution désinfectante en passant la porte et se nettoyer les mains au gel.

« Jamais ils n’auraient pensé qu’on serait capables de nourrir 10 000 personnes par semaine ! »

« Est-ce que j’ajoute aussi une bouteille de jus de fruit dans les sacs ? » demande Florence à Nabila, la référente de la cité de Font-Vert, voisine du McDo. Une heure plus tard, la soixantaine de colis remplissent la Kangoo de Nabila, qui les apportera aux familles concernées. Au total, environ 3000 colis sont livrés chaque semaine, permettant de nourrir entre 8000 et 10 000 personnes d’après Salim. « Les RG sont passés nous voir, et ont dit qu’ils étaient impressionnés par notre professionnalisme. La préfecture tolère cette réquisition malgré son illégalité, mais jamais ils n’auraient pensé qu’on serait capables de nourrir 10 000 personnes par semaine ! », se félicite-t-il.

« Gestionnaire de projet en intelligence collective », Charlotte Juin chapeaute la coordination de la plateforme / © Jean de Peña

 

S’il reconnaît que cette action donne une nouvelle légitimité au SQPM, il ne rêve que d’une chose : pouvoir rentrer chez lui et passer du temps avec ses enfants. « On fait au mieux pour ne laisser personne sur le carreau, mais c’est trop lourd pour nous ! On demande aux pouvoirs publics de réagir vite, de reprendre en main la distribution alimentaire. Ou alors, au moins, de débloquer de l’aide pour qu’on puisse faire le plus de colis possible. » En attendant, l’équipe du McDo va utiliser les 13 000 euros récoltés via une cagnotte en ligne pour poursuivre la « solidarité en acte ». Sans oublier de réfléchir à l’après-confinement : « On voit encore mieux l’utilité de ce lieu en période de crise : si on pouvait le transformer en une plateforme sociale pour les habitants des cités qui l’entourent, ce serait quand même fantastique ! »

Thomas, l’un des bénévoles fait soudain irruption dans la salle principale du restaurant : « On a besoin de bras pour décharger, les infirmières sont arrivées ! ». L’équipe des bénévoles rejoint l’arrière du McDo et, avant d’organiser une chaîne pour transborder la trentaine de sacs remplis de victuailles, applaudit quelques minutes le groupe de femmes en blouses blanches, qui les applaudissent en retour. « Nous sommes toutes des infirmières libérales. Comme on manquait cruellement de matériel de protection, on a décidé de démarcher directement les entreprises locales qui fabriquent les combinaisons, masques, ou gants, explique l’une d’elles, Handa Douafflia. La plupart acceptent de nous donner un peu de leur stock. Ensuite on redistribue aux infirmières de Marseille et sa région. » Grâce à elles, 180 infirmières libérales ont pu recevoir ce matériel, indispensable pour continuer de travailler sans mettre leurs patients ou elles-mêmes en danger. « Comme elles insistaient pour nous donner quelque chose en échange, et que nous ne ne voulions rien, on a fini par leur dire : “Collectez de la nourriture et on l’apportera au McDo de Sainte-Marthe”. » Un nouveau type d’échanges et de redistribution de richesses, l’humanité en prime. Un exemple à suivre pour le « monde d’après » ?

Nina Hubinet/Collectif Presse-Papiers

Photos : © Jean de Peña/Collectif à-vifs

Que font élus et pouvoirs publics ?

L’hôtel de ville a tardivement annoncé la création d’un Comité d’action face à l’urgence, qui s’est réuni pour la première fois le 13 avril, quasiment un mois après le début du confinement. Il a été décidé :
- Une aide financière ponctuelle (100 euros par enfant) pour les quelque 2000 enfants qui bénéficiaient de la gratuité de la cantine scolaire (rien, pour l’instant, pour les 20 000 qui bénéficiaient du demi-tarif à la cantine).
- 1500 à 2000 repas servis chaque jour dans des restaurants sociaux, grâce aux stocks des écoles.
- Réouverture de la cantine centrale Sodexo qui doit livrer 5000 repas par jour à partir du 27 avril.

La Métropole Aix-Marseille-Provence, dirigée par Martine Vassal (LR), a également commencé à réagir à la 3ème semaine du confinement :
- 5300 paniers de fruits et légumes locaux sont distribués chaque semaine depuis début avril dans les quartiers prioritaires des 16 villes du territoire.
- La métropole distribue 50 000 euros de bons alimentaires chaque semaine, jusqu’à la fin du confinement.

Notes

[1Voir cet article de Libération.

[2Une grève de 18 mois menée par la majorité des salariés pour sauver leurs emplois et reprendre le restaurant.

 

Par Benoît Borrits

 

Pour répondre à la vaste crise économique qui s’annonce suite à la pandémie, les gouvernements vont injecter de l’argent, beaucoup d’argent. Mais faut-il vraiment porter secours à l’économie capitaliste, interroge Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion. Non, répond-il, il faut une économie démocratique, où les travailleurs ont du pouvoir. Tribune.

La crise sanitaire a imposé le confinement de la population qui induit une chute spectaculaire de la production. Les États multiplient les mesures de soutien aux entreprises pour éviter les faillites en cascade. Pour quelle finalité ? Relancer le capitalisme ou mettre en place une démocratie économique qui nous permettra de sauver la planète ?

Les calculettes des économistes sont en ébullition. La Deutsche Bank prévoit une baisse du PIB réel au deuxième trimestre de 24 % (taux annualisé ajusté des variations saisonnières) dans la zone euro dont 28 % en Allemagne. En Chine, cette même banque estime que la baisse sans précédent de l’activité en janvier-février devrait mener à une chute du PIB du premier trimestre de 5 % en glissement annuel (-9 % entre deux trimestres) [1].

Quelle économie nos gouvernements tentent-ils de sauver ?

« Sauver l’économie » : tel le mot d’ordre des gouvernements et organismes financiers internationaux. En France, le gouvernement a mis sur la table 45 milliards de soutien à la trésorerie des entreprises : suspension de 21 milliards de cotisations sociales, 12 milliards de report d’impôts sur les sociétés, 8 milliards de chômage partiel pour deux mois, 2 milliards pour les arrêts de travail, 1 milliard de taxe sur les salaires et 1 milliard pour le fonds de solidarité pour les indépendants. Par ailleurs, afin que les banques puissent accorder des crédits de trésorerie aux entreprises, l’État garantit les prêts à hauteur de 90 % pour un montant de 300 milliards d’euros. Enfin, devant la faillite évidente de certains secteurs économiques – immédiatement, les compagnies aériennes mais peut-être demain des banques ou des constructeurs automobiles – l’État laisse ouverte la possibilité de devenir majoritaire dans ces entreprises en les recapitalisant à bon compte car elles ne valent plus grand-chose.

Pour financer ces dépenses, l’État va devoir se financer sur les marchés. Et ceux-ci ne prêtaient déjà plus aux conditions d’hier. Alors que le taux de l’emprunt français à dix ans était négatif, d’environ - 0,5 %, le voici qui est repassé positif à 0,21 %. Le taux italien est brusquement monté de 1 % à 2,25 %. C’est pour éviter de retomber dans les pattes des marchés financiers et contenir les taux d’intérêt que la Banque centrale européenne achète massivement les emprunts des États de la zone euro. Dans la nuit du 18 au 19 mars, elle a rajouté 750 milliards aux 300 milliards déjà alloués, soit un total de 1050 milliards d’euros.

Tout est mis en place pour qu’à l’issue de cette crise sanitaire, l’économie reparte comme avant, avec son lot de pollution, ses émissions incontrôlables de gaz à effet de serre, le mal-être généralisé de la population partagée entre stress permanent dans un travail dont nous ne comprenons pas toujours les finalités et l’angoisse du chômage et de la précarité. Le tout masqué sous les chiffres mirifiques d’une croissance retrouvée.

Et si nous refusions ce scénario ?

Et si nous refusions cette course à toujours plus de consommation ? Moins de consommation, c’est globalement moins de travail et plus de temps libre pour s’occuper de soi et des autres. Si nous contrôlions désormais les entreprises, elles pourraient cesser la pratique de l’obsolescence programmée, cette pratique qui consiste à produire des équipements non durables pour nous obliger à en racheter au plus vite. Et si nous partagions entre nous des équipements que nous n’utilisons que de temps en temps ?

Ne serait-il pas temps de penser la constitution d’un service public européen du transport longue distance qui combinerait trains, avions et bateaux dans une logique tarifaire qui correspond à nos enjeux climatiques ? Subventions pour le train et les bateaux, forte dissuasion tarifaire pour l’avion ou absence de vol pour les destinations courtes ? Il existe bien d’autres exemples de ce que nous pourrions faire pour imaginer une société plus respectueuse de l’environnement.

Les gouvernements au service du capitalisme

Mais cela suppose de rompre définitivement avec le capitalisme, cette économie dans laquelle les sociétés de capitaux sont hégémoniques. Il s’agit d’entreprises qui ont été initiées par des individus qui ont apporté des capitaux dans l’espoir d’en gagner plus. Comme ils les ont apportés sans garantie de rémunération contractuelle, ils bénéficient à ce titre de l’exclusivité de commandement sur l’entreprise. On nous parle de démocratie, mais dès qu’un.e salarié.e franchit les portes de l’entreprise, il n’a alors plus son mot à dire et doit obéir à une direction qu’il n’a jamais choisie.

Il en est de même des usagers et consommateurs qui n’ont aucun droit de regard sur la façon dont sont produits les biens et services qu’ils achètent. La transition écologique de nos économies impose des transferts massifs d’emplois sur fond de diminution du temps de travail avec pour objectif de fournir à toutes et à tous un emploi stable et correctement rémunéré : une impossibilité dans nos économies capitalistes contemporaines.

La société de capitaux contre l’entreprise

Si on détaille les mesures annoncées par Macron face à la crise provoquée par la pandémie, presque toutes sont au service du maintien des sociétés de capitaux. Commençons par le report pouvant ouvrir à l’exonération des cotisations sociales pour 21 milliards d’euros. Soyons clair, ces cotisations sociales sont du salaire. Du salaire qui sera versé au salarié lorsqu’il en aura besoin (congé maladie, retraite, chômage…) mais aussi celui des personnels de la santé publique. Lorsqu’une société de capitaux ne verse pas ses cotisations sociales, ses actionnaires ont failli à leurs obligations. Si pour éviter les faillites, l’État les exonère, ceci signifie tout simplement que l’État, donc au final l’ensemble des citoyen.nes, payent pour le maintien au pouvoir de ces actionnaires.

Il en sera de même pour le chômage partiel (8 milliards d’euros) dont seule une petite partie est prise en charge par l’Unédic. À cet égard, les syndicats sont totalement fondés à réclamer à l’égard des sociétés de capitaux une compensation à 100 % du salaire en cas de chômage technique. Une chose reste certaine : lorsque ces sociétés de capitaux sont dans l’incapacité de payer les salaires et les cotisations sociales, c’est qu’elles ont failli, c’est que les actionnaires n’ont plus aucune légitimité pour diriger l’entreprise. Si demain, une partie de ces reports se transformeront en annulation – et nous n’en connaissons pas à ce jour l’ampleur – ce sont alors l’ensemble des citoyen.nes et contribuables qui paieront pour maintenir en place ces actionnaires et derrière cela, une économie tournée non pas vers les besoins humains mais vers la valorisation du capital.

Lorsque les gouvernements parlent d’économie, ils en parlent comme s’il n’en existait qu’une seule. Or c’est bien l’économie actuelle – capitaliste – qu’ils cherchent à protéger. Une entreprise, c’est avant toute chose un collectif de travailleur.ses qui, ensemble et de façon coordonnée, réalisent une production. La société de capitaux est une forme juridique d’entreprise dans laquelle des actionnaires ou associés apportent un capital dans le but de le valoriser et, en contrepartie de cet apport, dirigent l’entreprise. Les travailleur.ses de l’entreprise sont alors en position subordonnée, ils doivent obéir aux ordres d’une direction nommée par les actionnaires.

Une entreprise réalise une valeur ajoutée : schématiquement, c’est la valeur qui est réalisée par les salarié.es de l’entreprise qui correspond aux ventes (ou à la valeur de la production) moins les achats et l’usure des équipements de l’entreprise ; c’est la valeur que les salarié.es « ajoutent » par leur travail à ces achats et à l’usure des équipements.

Sur le fond, la faillite d’une société de capitaux ne doit donc nullement signifier la fin de l’entreprise et c’est exactement ce qu’il nous faut changer aujourd’hui.

Une autre économie est urgente

Il y a, dès lors, une autre approche que celle du gouvernement. Une approche qui consiste à transformer les entreprises de sociétés de capitaux en unités de production autogérées.

Toutes les entreprises ne sont pas égales face à la crise. Si les compagnies aériennes et les constructeurs automobiles, entre autres, souffrent totalement de la situation, il n’en est pas de même des Amazon ou des Big pharma. Il est surréaliste que ces dernières aient le droit de suspendre le paiement des cotisations sociales. Au contraire, il aurait fallu mettre en place un système de péréquation entre entreprises des flux de trésorerie : que les entreprises à forte valeur ajoutée par salarié.e transfèrent des liquidités à celles qui souffrent de façon à permettre à ces dernières le paiement des salaires et cotisations sociales. Dans un contexte de baisse généralisée de la production avec partage des flux de trésorerie entre les entreprises en fonction du nombre de travailleur.ses, ceci pourrait avoir comme effet de mettre en défaut plus de sociétés de capitaux, voire la totalité. N’est-ce pas la définition même d’une sortie du capitalisme ? N’est-ce pas ce dont on a besoin aujourd’hui pour sauver la planète ?

Mais la faillite des sociétés de capitaux ne doit pas signifier la fin l’entreprise pourvu que l’on change de cadre juridique et que celle-ci, en tant que collectif de travailleur.ses, soit reconnue juridiquement pour prendre la suite de la société de capitaux.

L’existence même du mouvement des Scop [sociétés coopératives et participatives] nous montre que, loin d’être un handicap, une gestion par les salarié.es est un atout. Ce que les Scop affirment fièrement dans leur slogan « la démocratie nous réussit ». Et pourquoi cela ne serait pas praticable dans de grandes sociétés ?

Il s’agit bien ici de sauver l’économie, une économie démocratique dans laquelle usagers et salarié.es définiront ensemble ce qu’il faut produire, et non plus une économie capitaliste dont le profit est l’aiguillon de l’orientation de celle-ci avec tous les ravages sociaux et écologiques qu’elle a produits. En proclamant l’avènement de l’entreprise démocratique en lieu et place de la société de capitaux, nous évitons justement les faillites : il est important que les échanges commerciaux entre entreprises et entre consommateurs et entreprises se maintiennent.

Il est urgent dans les prochaines semaines d’élaborer sur cette économie alternative, ne serait-ce que si demain, à la sortie du confinement, un vaste mouvement social s’exprime contre les politiques menées dans le passé, ce qui est tout sauf une hypothèse hasardeuse. C’est dans les grandes secousses de l’histoire que les changements deviennent possibles et il nous faut être prêts.

Benoît Borrits

Benoît Borrits, concepteur du site economie.org, anime l’association Autogestion. Il est l’auteur de Coopératives contre capitalisme (Syllepse, 2015), de Travailler autrement : les coopératives (Édtions du Détour, 2017), d’Au-delà de la propriété : pour une économie des communs (La Découverte, 2018) et de Virer les actionnaires, Pourquoi et comment s’en passer ? (Syllepse, 2020).

La version intégrale du texte est à lire ici sur le blog de Benoît Borrits.

Photo : © Jean de Peña / Collectif à-vif(s)

Notes

[1] Voir cet article des Échos.

 

 

 

Auteur :

Ils n’étaient pas des experts en gestion, et pourtant ils l’ont fait. Après avoir été mal dirigée par un grand groupe, puis par un fond d’investissement, la librairie Les volcans, à Clermont-Ferrand, a été reprise en société coopérative (Scop) par douze de ses salariés. Quatre ans après cette opération, qui a bénéficié d’un fort soutien local, Bastamag est allé à la rencontre de ces libraires, papetiers et disquaires. Avec 44 salariés aujourd’hui, une quatrième année bénéficiaire, le succès de la librairie ne se dément pas. Voici l’histoire, à contre-courant des tendances actuelles, de ces professionnels qui ont réussi à reprendre la main sur leur outil de travail, et leur passion.

A Clermont-Ferrand, on dit de la librairie des Volcans qu’elle est « une institution ». Ses linéaires de vitrines longent, sur plusieurs dizaines de mètres, un grand boulevard du centre-ville. Depuis sa reprise en coopérative par les anciens salariés, il y a quatre ans, le succès de cette belle et grande librairie – 1683 m2 de surface commerciale ! – ne tarit pas. « Nous sommes aujourd’hui 44 salariés et les choses fonctionnent bien d’un point de vue économique », confirme la gérante Martine Lebeau. « C’est la quatrième année que nous sommes bénéficiaires, et qu’il y a des dividendes pour les associés ! » Et notamment pour les salariés, dans cette société coopérative et participative (Scop).

Rien n’était pourtant joué d’avance. Martine Lebeau fait partie des douze salariés qui, en 2014, ont injecté la totalité de leurs indemnités de licenciement et 50 % de leurs droits au chômage pour contribuer à l’offre de reprise de la librairie. « On a mis tout ce qu’on pouvait dans ce projet de Scop. Neuf salariés avaient entre 15 et 30 ans d’ancienneté dans la librairie. On se sentait déjà un peu propriétaires je pense… Nous étions convaincus de bien travailler, et nous avons eu la chance de bénéficier d’énormément de soutiens. Et le résultat a été au rendez-vous. »

Une libraire historique plombée par des investisseurs extérieurs

Pour comprendre les ressorts de cette lutte, il faut revenir en 1974. Un couple de libraires indépendants créent alors la librairie « les Volcans d’Auvergne ». Après leur départ à la retraite en 1989, la librairie est vendue à plusieurs reprises. La situation se gâte lorsqu’elle tombe en 2005 dans l’escarcelle du groupe allemand de médias Bertelsmann (qui possède notamment la radio RTL). « Ils ont voulu nous faire travailler comme à France loisirs dont ils sont aussi propriétaires, en appliquant le principe du livre toujours placé au même endroit, la fidélisation par l’abonnement, se remémore Martine Lebeau. Dans une librairie indépendante, on fidélise d’une autre façon : par le conseil, les contacts, les relations nouées avec le client. »

Le groupe Bertelsmann enchaine les erreurs et plombe peu à peu le résultat de l’entreprise. La librairie est finalement revendue en 2010 au groupe Najafi, un fonds de pension américain, avant d’être mise en liquidation judiciaire en décembre 2013. 57 librairies sont concernées et disposent d’à peine deux mois pour trouver un repreneur – la date butoir est fixée au 10 février 2014 – sous peine d’être fermées définitivement.

Passer le cap de la reprise en Scop

Quand pointe le mois de janvier 2014, il n’y a toujours pas d’offre de reprise à Clermont-Ferrand. Les 33 salariés menacés par la fermeture décident d’organiser une réunion d’information avec l’Union régionale des Scop (UR-Scop) en vue d’identifier d’éventuelles solutions. Aucun d’entre eux n’est familier avec le champs de l’économie sociale et solidaire. Arnoult Boissaut, de l’UR-Scop, se souvient parfaitement de cette réunion. « On partait d’une page blanche. Ils espéraient encore qu’un chevalier blanc, sous la forme d’une maison d’édition, puisse reprendre le site. » A l’issue des trois heures de réunion sur le fonctionnement coopératif, Arnoult Boissau demande aux salariés qui est intéressé pour poursuivre la réflexion. Seuls seize d’entre eux se manifestent.

L’après-midi même, certains sont chargés de rencontrer les banques, d’autres se rendent à la Chambre de commerce et d’Industrie (CCI). « Là, ils ont été tellement bien accueillis qu’on a perdu trois salariés le jour même, ironise Martine Lebeau. La librairie était trop grande, trop chère, trop tout… Selon la CCI, il n’y avait aucun point positif, c’était inenvisageable de reprendre ce « paquebot ». » En dépit des obstacles, les salariés montent un dossier en trois semaines avec le soutien de l’UR-Scop. Le directeur général de la librairie, appelé à la rescousse pour la restructuration, appuie auprès d’un juge à Paris une demande de prolongation. Deux mois et demi de sursis sont accordés aux salariés pour étayer leur dossier.

« Il a fallu expliquer notre métier, et nous avons réussi »

A ce stade, ils ne sont plus que douze salariés, et évaluent la reprise de l’activité à 1,5 millions d’euros. En injectant leurs indemnités de licenciements et droits au chômage, ils amènent 300 000 euros. Des soutiens affluent de toutes parts. Des clients viennent spontanément donner de l’argent, et l’association des amis de la Librairie des volcans est créée. Plus de 45 000 euros sont collectés via une campagne de financement participatif 1. Le conseil régional vote une subvention de 72 000 euros au titre de la création d’emplois, et l’agglomération participe à hauteur de 100 000 euros. « On a trouvé dix financeurs différents, avec un risque maximum de 200 000 euros chacun », détaille Martine Lebeau. Deux banques acceptent de suivre le projet de reprise.

Les 1,5 millions d’euros sont réunis dans les temps. La somme ne va pas servir à racheter les murs, pour que la Scop soit propriétaire des lieux, mais à constituer un important stock de livres. Car les salariés en sont convaincus : ce qui a fait couler la librairie, ce sont les restrictions sur les budgets d’achats. « Même si les salariés sont compétents, ce que veut le client c’est du choix, sans quoi nous ne faisons pas le poids face aux géants du net, observe Martine Lebeau. S’il y a un fond important, un client est plus indulgent. On a voulu être une vraie librairie avec du fond, mais ça n’a pas été simple de convaincre le tribunal sur cet aspect. Il a fallu expliquer notre métier, et nous avons réussi. » Le 5 juin 2014, le dossier est accepté par le tribunal de commerce de Paris. Les volcans est la seule librairie reprise en coopérative sur les 57 librairies « Chapitre » mises en liquidation judiciaire 2.

Une libraire à la tête de l’entreprise

Les clefs de la librairie en main, place aux travaux de rafraichissement, à l’inventaire des stocks, aux premières commandes pour garnir de nouveau les rayons. « Mais il fallait un dirigeant, explique Martine Lebeau, et personne ne voulait le faire. On était des libraires, des disquaires, des papetiers, mais on n’y connaissait rien en gestion. » Poussée par ses collègues, Martine Lebeau, libraire depuis 35 ans aux Volcans, accepte finalement la gérance. « C’était faire en quelque sorte le deuil de mon métier, mais je savais que si je n’y allais pas, le projet ne se ferait pas. » Depuis quatre ans, elle travaille 12 heures par jour, sept jours sur sept, mais ne manque pas d’enthousiasme ni de détermination. « Je gère avec le bon sens paysan, en essayant d’être la plus rigoureuse possible. »

Son premier travail comme gérante a consisté à proposer aux anciens salariés de la librairie de revenir. Une seule accepte. Les douze associés se lancent alors dans le recrutement de 19 personnes et reçoivent… 600 CV de toute la France ! « On a aussi fait des séances avec un coach pour repartir sur de bonnes bases entre nous, tient à préciser Martine Lebeau. L’ancien directeur général avait pour principe de diviser pour mieux régner, et cela avait laissé des traces. Depuis, on n’est pas tous devenus des amis, mais ça fonctionne bien. » « Les volcans, c’est une aventure humaine mais ce n’est pas un long fleuve tranquille, insiste Arnoult Boissau. Se dire les choses, se respecter, se remettre en question, est extrêmement important. »

Des reconversions réussies

Avec une réouverture prévue le 18 août 2014, intervient très vite la nécessité de trouver un ou une comptable. Chacun est invité à s’interroger sur ce qu’il veut faire dans l’entreprise. Trois anciennes caissières font chacune une proposition. La première souhaite créer un vrai accueil dans le magasin, ce qui est accepté par l’ensemble des associés. La deuxième propose de devenir responsable du rayon jeunesse. « Elle n’avait pas de formation particulière mais en avait vraiment l’envie, alors on lui a juste demandé de faire une formation de gestion des stocks et elle s’est lancée. C’est le plus gros rayon de l’entreprise, celui qui travaille le plus, et c’est aujourd’hui le mieux géré ! », relève Martine Lebeau.

Après 17 ans de caisse aux Volcans, et alors âgée de 51 ans, Carole Gluszak propose, elle, de devenir la comptable de la Scop. « Personne ne voulait ma place et tout le monde m’a fait confiance alors que c’était un peu risqué », confie t-elle aujourd’hui. Les associés acceptent sa proposition, mais à condition qu’elle se forme. « Une experte comptable est venue m’enseigner les bases (70h de formation, ndlr). J’ai fait la saisie, et tout s’est peu à peu mis en place. On a réinventé sans connaître, ne serait-ce que les feuilles de caisse. Au début je m’endormais avec des factures plein la tête… Mais si c’était à refaire, je le referai ! »

« Il n’y a surtout pas d’objectif chiffré »

Voilà maintenant plus de quatre ans que la librairie Les volcans, version coopérative, a rouvert ses portes. Dans les rayons, chaque responsable est autonome sur ses commandes et sur la manière de gérer sa vitrine. « Il n’y a surtout pas d’objectif chiffré, insiste Martine Lebeau. On ne raisonne pas rayon par rayon, mais de manière globale ce qui favorise l’entraide entre les salariés. » S’il n’y a pas de prime à la vente, une prime d’intéressement a été mise en place : elle est partagée équitablement entre les salariés. 33 % des bénéfices retournent aussi, chaque année, à ces derniers. Concernant les salaires, le plus élevé se monte à 2,5 fois le Smic.

Sur les 44 salariés, 21 sont aujourd’hui sociétaires et bénéficient d’un retour sur leur investissement. Les associés se réunissent une fois par mois, et ont voté deux fois en quatre ans. « Le reste du temps, chacun s’exprime, et c’est moi qui prend la décision me paraissant être la meilleure pour l’entreprise », précise Martine Lebeau. Une résolution a récemment été votée pour que les nouveaux associés fassent un effort financier lors de leur entrée au sociétariat. « Le montant minimum, pour une part, est de 25 euros… Mais alors où est le partage du risque ? Ceux qui ont cette somme apportent donc systématiquement 7500 euros. On pense à l’avenir de la Scop : dans les cinq ans qui arrivent, une partie des associés vont être à la retraite et peuvent repartir avec leur capital. »

« On a noué des relations avec tout le milieu culturel et associatif en Auvergne »

Loin de rester sur ses acquis, la Scop a racheté en début d’année la librairie Horizons, en vente depuis trois ans, située à Riom, à quinze kilomètres de Clermont-Ferrand. Trois personnes travaillent désormais dans cet établissement secondaire, dont une ancienne salariée entrée au sociétariat en 2017. Celle-ci a accepté d’être mutée à Riom pour faire le lien, et tout est partagé entre les deux magasins, y compris les bénéfices. Si aucun autre projet d’achat n’est prévu, les événements se multiplient avec 400 animations annuelles. Un « patio », installé au cœur des Volcans, accueille aussi bien des auteurs que des comédiens ou musiciens. « On a noué des relations avec tout le milieu culturel et associatif en Auvergne. Lorsque l’on fait venir des chanteurs lyriques, c’est une façon de démocratiser l’opéra. On veut jouer la carte du partage, donner ce qu’on a reçu. »

Alors que de plus en plus de petites communes perdent leurs librairies, des mobilisations émergent en France pour tenter de les sauver. La librairie des Volcans est régulièrement sollicitée pour témoigner de son expérience 3. La clé de cette reprise réussie ? « Un « alignement des planètes », une conjonction d’éléments qui ont fait que le projet a pu voir le jour », commente Arnoult Boissau. Outre la motivation des salariés, il souligne la forte mobilisation locale, les soutiens des services de l’État et des collectivités, ainsi que l’accompagnement dont les salariés continuent de bénéficier. Sans compter la fidélité des clients. « Imaginez, dit Martine Lebeau, j’en suis à la troisième génération : j’ai connu certains clients quand ils avaient 20 ans, et ils viennent aujourd’hui avec leurs petits enfants ! » Aux Volcans, la transmission semble assurée.

Photos : Sophie Chapelle

Ci-dessus, une partie des sociétaires de la librairie, septembre 2018 / © Les Volcans

Article original : https://www.bastamag.net/A-Clermont-Ferrand-le-succes-d-une-grande-librairie-reprise-en-cooperative-par

Notes:

  1. Voir la campagne de financement participatif ici.
  2. 23 d’entre elles ferment définitivement leurs portes, les 33 autres sont cédées.
  3. Voir le site du documentaire Tournez la page qui relate l’aventure de la Scop Les volcans 

Par Nicolas Bérard (L’Âge de faire)

Important pour la vie sociale locale, le restaurant McDonald’s de Saint-Barthélémy, dans les quartiers Nord de Marseille, est aussi un bastion syndical, où les conditions d’emploi sont bien meilleures que dans les autres restaurants de l’enseigne. McDonald’s France tente cependant de se débarrasser de son établissement, dans des conditions laissant craindre sa fermeture prochaine. C’était sans compter la résistance des 77 salariés, engagés depuis plusieurs mois dans un véritable bras de fer. Ils ont obtenu de la justice l’annulation de la vente, et envisagent de transformer leur McDo en société coopérative ! Un reportage tiré du numéro d’octobre du journal L’âge de faire, partenaire de Basta!.

Kamel Guemari n’a que 37 ans, mais déjà plus de vingt années de boîte derrière lui. Il a gravi tous les échelons en interne, jusqu’à devenir sous-directeur du McDonald’s de Saint-Barthélémy de Marseille, dans lequel il a débuté, et qu’il n’a jamais quitté. C’est précisément cet établissement que le groupe a décidé de fermer, déclenchant une lutte homérique qui oppose depuis avril de simples salariés au premier groupe de restauration rapide du monde – la multinationale, présente dans 119 pays, compte un total de 36 000 restaurants, pour un chiffre d’affaires cumulé de 80 milliards d’euros.

Situé dans les quartiers Nord de la cité phocéenne, le fast-food de Saint-Barthélémy est plus qu’un simple McDo : « C’est un lieu de vie et de rencontres, décrit Kamel avec fierté. Il y a des gens, ici, qui n’ont pas mis les pieds en dehors du quartier depuis plus de dix ans. Il y a par exemple des mamans qui n’ont aucune distraction, aucun espace de liberté. Alors parfois elles viennent au McDo boire un café ou manger un sandwich entre amies. Elles savent qu’elles pourront discuter pendant que leurs enfants seront aux jeux. » « Ce McDo, c’est un peu la place du village, où les gens peuvent se retrouver pour discuter. D’ailleurs ici, personne ne vous demande de sortir si vous ne consommez pas assez », confirme Salim Grabsi, un ancien salarié, aujourd’hui très actif dans la vie associative du quartier.

« Cet établissement est un intégrateur, un amortisseur social »

Dans cette zone où les usines et les commerces ont fermé les uns après les autres, et où la République ne met plus guère les pieds [1], le McDo constitue un petit poumon économique auquel les salariés ont su donner une forte dimension sociale. « J’étais un petit délinquant, et le directeur de l’époque m’a ouvert une porte qui m’a permis d’obtenir un emploi [2]. Je veux que cette porte reste ouverte derrière moi, pour les jeunes qui arrivent », explique Kamel. Combien de jeunes du quartier ont connu leur première expérience professionnelle dans ce restaurant, qui a ouvert ses portes en 1992 ? Combien ont pu suivre une formation après y avoir travaillé, pour devenir plombier, électricien, ambulancier ? Combien, aussi, ont pu aller y bosser en accord avec un juge d’application des peines ? Combien ont pu passer leur permis de conduire après y avoir trouvé un job d’été ? Plusieurs centaines, c’est certain. Plus d’un millier, probablement.

Investi au sein de l’association « Syndicat des quartiers populaires de Marseille », Salim Grabsi confirme le rôle crucial que joue ici le McDo : « Il est implanté au cœur de différents quartiers qui ont pour point commun de souffrir d’une déficience des pouvoirs publics. Tous ses salariés sont issus de ces quartiers. Ce sont souvent des gens qui ont été cabossés par la vie. Lorsque des parents, des responsables associatif, ou des structures comme la nôtre repèrent des jeunes en difficulté, qui ont besoin d’une main tendue pour ne pas basculer dans la délinquance, on les oriente vers le McDo. Les directeurs successifs ont toujours joué le jeu, en leur faisant signer des petits contrats ou en les embauchant. Cet établissement est un intégrateur, un véritable amortisseur social. » Une dimension qui n’a pas ravi la direction du groupe McDonald’s France.

« On ne veut pas d’un truc communautaire, on veut que tout le monde puisse venir »

En début d’année, les salariés apprenaient que le franchisé et le groupe – ils possèdent l’établissement à 50-50 – comptaient revendre leur restaurant à un obscur homme d’affaires, lequel aurait un projet de « fast-food asiatique halal » [3]. « On prend ça comme une insulte, c’est très stigmatisant : on est dans les quartiers Nord, donc on est tous musulmans ?!, interroge Kamel. Nous, on ne veut pas d’un truc communautaire, on veut que tout le monde puisse venir. » Quant au prétendu repreneur, il est totalement inconnu, ne s’est jamais présenté devant les salariés, ne possède à l’heure actuelle aucun restaurant...

Les représentants syndicaux en sont persuadés : ce n’est qu’un homme de paille. Et son prétendu projet de reprise, incluant la promesse d’embauche de l’ensemble du personnel, n’est fait que pour permettre à McDonald’s de se séparer de ses 77 salariés, trop encombrants, sans avoir à mener de « plan social ». « Notre lutte, c’est une lutte pour la dignité. On sait que la cause est juste, martèle Tony Rodriguez, représentant syndical Sud (Union Solidaires). Nos revendications ne sont pas mirobolantes, on veut juste travailler ! Or ce projet est complètement loufoque. Il ne tient pas la route. »

Pour les salariés, la désillusion est d’autant plus forte qu’ils avaient fini par croire que les valeurs qu’ils défendaient dans leur établissement étaient partagées par l’entreprise. Avec ce projet de revente, ils « prennent conscience que les intérêts de l’organisation et, par là même, la loi du profit passent toujours avant ceux de l’individu », note un rapport d’expertise réalisé cet été à la demande du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) [4]. Face à une direction inflexible, la tension n’a donc cessé de monter, jusqu’à un drame évité de peu : le 7 août, à l’issue d’une réunion de négociation, harassé par la lutte et la surdité de l’entreprise, Kamel s’enferme dans les toilettes de l’établissement, s’asperge d’essence et menace de s’immoler. Les pompiers parviennent finalement à le raisonner. L’affaire de la revente se réglera devant la justice.

Saint-Barthélemy, un bastion syndical

Début septembre, nous retrouvons Kamel, Tony, Salim et tant d’autres devant le tribunal de grande instance de Marseille. Une bonne centaine de personnes sont venues soutenir les salariés en lutte. La justice doit étudier le recours en référé déposé par leur avocat, Ralph Blindauer, visant à annuler la vente de l’établissement de Saint-Barthélémy. Les visages sont tendus, fatigués. Chaque nuit, des salariés dorment dans le restaurant pour éviter que des hommes de main viennent changer les serrures et les privent de leur outil de travail. Cette guerre des nerfs dure depuis 4 mois et, ce jour-là, ils savent qu’ils jouent gros : si la justice valide la vente en référé, il sera quasiment impossible de revenir en arrière, même s’ils finissaient par gagner sur le fond du dossier lors de la procédure principale.

Face au juge, l’avocat de McDonald’s France se veut serein. Selon lui, annuler cette vente constituerait tout simplement une remise en cause du sacro-saint droit de propriété. Les salariés opposent selon lui un « refus de principe », alors que l’actuel restaurant est en déficit chronique et que le projet du repreneur apporte toutes les garanties nécessaires. Et de pointer les « injonctions contradictoires » de la partie adverse : « Ils ne veulent pas d’une sortie de la franchise McDonald’s alors qu’ils ne cessent de taper sur cette entreprise. »

« Nous sommes en présence de l’une des plus belles tentatives d’escroquerie qui m’ait été donnée de voir dans toute ma carrière d’avocat », a rétorqué Me Blindauer. Selon l’avocat des salariés, les garanties de préserver tous les emplois durant au moins un an sont vaines, puisque, s’il ouvrait vraiment ses portes, le « fast-food asiatique halal » ne tiendrait de toutes manières pas plus de quelques mois. Pour Me Blindauer, l’objectif pour McDonald’s France est ailleurs : faire disparaître l’un des très rares bastions syndicaux au sein de McDo. Le prétendu repreneur « n’est pas là pour faire prospérer l’entreprise, il est là pour la couler ! », estime l’avocat.

Projet de reprise en Scop

Le McDonald’s de Saint-Barth’, en effet, a été façonné au fil des années par ceux qui y travaillent. Il ne correspond donc plus au « modèle social » de l’entreprise. Il s’agit certes, comme dans 84% des cas, d’un restaurant franchisé. Mais le nombre de salariés de cet établissement, 77, y est inhabituellement élevé. « McDonald’s utilise très généralement l’astuce suivante : un restaurant McDo = une société juridiquement distincte de toutes les autres. Et il est très rare qu’un restaurant seul emploie plus de 50 salariés en équivalent temps plein. Ainsi, un franchisé peut être à la tête d’un ensemble de 20 restaurants et employer plus d’un millier de salariés, tout en y appliquant le droit du travail qui prévaut dans les sociétés de moins de 50 salariés », indique le rapport Le Système Mcdo [5].

L’établissement de Saint-Barth’ est ainsi l’un des rares qui dispose d’un comité d’entreprise et d’un CHSCT. Autre particularité, les employés sont pour la plupart en poste depuis plus de quinze ans, alors que le taux de remplacement national (ou « turn-over ») au sein de l’entreprise s’élève, selon certaines estimations, à 88 % par an ! Les salariés marseillais faisant valoir leurs droits, ils ont obtenu le 13e mois, la participation aux bénéfices, des primes trimestrielles, la prise en charge de la mutuelle à 95 % par l’entreprise… Dans la galaxie McDonald’s, ce n’est pas banal. Et comme la stratégie du groupe consiste notamment à maintenir au plus bas les frais de personnel, il ne faudrait pas que le cas marseillais fasse tache d’huile.

Or, justement, les syndicalistes de Saint-Barth’ vont prêcher la bonne parole aux quatre coins du pays – il y a plus de 1400 McDo en France – en incitant les travailleurs à défendre leurs droits. « Il n’y a que deux îlots de résistance chez McDonald’s en France : un à Paris, un à Marseille. Et là, le groupe pense avoir trouvé le moyen d’en faire disparaître un », a plaidé Me Blindauer. « Ce restaurant peut avoir une activité, un futur, mais il ne passe pas par l’enseigne et l’offre McDonald’s. Il n’y a pas d’alternative », a expliqué quant à lui Sébastien Bordas, vice-président de McDonald’s France, dans le quotidien local La Provence.

Mais les choses pourraient ne pas se passer comme le prévoit monsieur Bordas : le 7 septembre, le juge des référés a annulé la vente du restaurant. Les salariés veulent désormais récupérer la franchise de l’établissement et créer une société coopérative et participative (Scop), qui leur appartiendrait. Le groupe fait pour l’instant la sourde oreille. Une stratégie qui, pour Ralph Blindauer, pourrait conduire la multinationale à s’embourber... L’avocat n’exclut pas que « Marseille devienne le Vietnam de McDonald’s ! »

Nicolas Bérard



 Cet article est tiré du numéro d’octobre 2018 du magazine L’âge de faire, partenaire de Basta !. Son dossier est consacré au « Vrai visage de McDonald’s ».

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[2Ne pas confondre le directeur du restaurant, qui est en fait un salarié de l’entreprise, avec le « franchisé » qui est pour sa part titulaire de la franchise, directement en relation avec McDonald’s France.

[3Un franchisé reverse chaque mois de l’argent à McDonald’s pour pouvoir exploiter un restaurant de l’enseigne.

[4Rapport d’expertise réalisé en août par le cabinet Technologia.

[5Rapport « Le système McDo », du 5 avril 2017, réalisé par ReAct, la CGT et Attac.

 

 

par Sophie Chapelle

 

La filière textile française est-elle irrémédiablement amenée à disparaitre ? Le sursaut pourrait venir du secteur de la laine, une matière première renouvelable mais totalement dévalorisée, au point que la toison des moutons soit considérée comme un déchet ! Des Cévennes aux Alpes-Maritimes, de plus en plus d’éleveurs réapprennent à trier la laine et à la valoriser sous formes de pelotes, de vêtements ou de tapis, avec l’aide d’entreprises artisanales qui ont résisté aux délocalisations. Reportage.

Ils sont installés dans le Gard, l’Hérault, la Lozère, l’Aveyron et l’Ardèche. Une vingtaine d’éleveurs de brebis raïole, une race menacée de disparition, relancent depuis deux ans une activité lainière locale. « On nous avait dit que nous avions une laine de brebis assez commune, mais au fur et à mesure des essais, elle s’est révélée très intéressante pour la literie, le feutre, le fil, le tissage... », se réjouit Rémi Leenhardt, de la Confédération paysanne du Gard. Le projet « Raïolaine » a débuté au printemps 2015 avec l’organisation de chantiers de tonte et de tri collectifs. L’enjeu : réapprendre à prendre soin de la laine et à trier les différentes qualités.

Partout en France, les initiatives individuelles ou collectives se développent pour revaloriser la laine, matière première renouvelable. « De plus en plus de gens s’interrogent sur le gaspillage, les longs trajets, les limites de la société industrialisée, la fabrication des produits, l’utilisation des ressources naturelles, souligne Marie-Thérèse Chaupin, de l’association Atelier-Laines d’Europe, qui regroupe environ 250 acteurs de la filière [1]. Il y a une aspiration à un développement plus local. La demande des consommateurs a largement devancé la prise de conscience des éleveurs. »

La concurrence des textiles synthétiques

Le déclic pour les éleveurs ? La vente de la laine aux négociants ne rembourse même plus le coût de la tonte : un euro en moyenne par brebis ! La laine a pourtant longtemps constitué le revenu principal des éleveurs. Dès l’Age du bronze (3000 à 1000 ans avant notre ère), des brebis présentant des poils à croissance continue sont sélectionnées, notamment pour se vêtir [2]. La laine va tenir une place prépondérante dans les usages, jusque dans la première moitié du 20ème siècle. 

Dans les années après-guerre, des fibres synthétiques comme le nylon connaissent un développement fulgurant : elles représentent aujourd’hui plus de 60 % du marché du textile. « La laine a une image un peu vieille quand le synthétique est présenté comme facile à laver, sans repassage, relève Marie-Thérèse Chaupin. Les éleveurs de moutons n’avaient pas les moyens publicitaires des fabricants de synthétiques pour contrer ça. Ils ont rapidement adopté eux aussi la "polaire" et les matelas de mousse ! » La réaction d’éleveurs de l’hémisphère Sud, avec la création du label Woolmark, ne suffit pas à contrer l’effondrement de l’utilisation de la laine [3]. Aujourd’hui, elle représente moins de 2 % des fibres textiles utilisées au niveau mondial !

Délocalisations et exportations

Autre problème : seule 10 % de la laine française est transformée sur le territoire national. Les 90 % restants sont exportés, principalement dans les pays asiatiques, avant de revenir en France ou dans les pays voisins... « La plus grande partie des laines utilisées dans les vêtements est produite en Australie ou en Nouvelle-Zélande, lavée et transformée en fil en Chine, et parfois tissée ou tricotée en Europe dans les rares usines qui ont résisté », illustre Marie-Thérèse Chaupin. Résultat, il reste peu d’outils de transformation de la laine, en France. Jusqu’à la Seconde guerre mondiale, cette laine était essentiellement travaillée par des petites entreprises – filatures, ateliers de fabrication de matelas, de tissage, de lavage, sur tous les cours d’eau. Seules celles qui ont su se renouveler ont continué leur activité.

C’est le cas de la filature Terrade de Felletin dans la Creuse, qui existe depuis 1910. Elle est l’une des dernières à transformer artisanalement, en France, la toison en fils. Comment a-t-elle réussi à se maintenir face à la production de masse et aux délocalisations ? « Nous sommes une petite structure, avec six salariés, souligne Thierry Terrade. Nous avons la possibilité de transformer des petits lots : on peut fabriquer des fils de différentes grosseurs et matières, à partir de 30 kilos de laine lavée. Nous avons également un atelier de teinture. » Le maillon faible de la filière est actuellement le lavage de la laine, trait d’union entre le monde agricole et le monde de l’industrie qui transforme la matière première, explique Marie-Thérèse Chaupin. « Si ce maillon du lavage disparaît, la filière entière s’écroulera. ».

Qualité et circuits courts

Soucieux de dynamiser l’économie locale, le groupe d’éleveurs Raïolaine sollicite les entreprises artisanales les plus proches. Une fois la tonte effectuée, les éleveurs se tournent vers Laurent Laine, une unité de lavage située en Haute-Loire qui assure également la transformation en couettes, oreillers et nappes cardées. Sur le même pôle, un atelier d’insertion se charge de transformer la laine en feutre. Une autre partie de la laine lavée est acheminée dans le Tarn pour être filée, tissée ou tricotée [4].

En Ardèche, la coopérative Ardelaine, créée en 1982, a même réussi le pari de combiner quatorze métiers en son sein, de la tonte au feutrage, en passant par le cardage, le filage ou le tissage. Elle emploie 46 personnes, principalement sur le site de Saint-Pierreville en Ardèche, mais aussi dans un quartier populaire de Valence où se fait la conception des vêtements, et dans un atelier tricotage à Roanne (voir notre reportage).

La force d’Ardelaine ? La dynamique locale qu’elle a su impulser. Dès les années 90, les coopérateurs décident d’arrêter l’export pour recentrer les activités sur leur site. « Face à la déstructuration de la filière laine européenne, nous avons choisi la qualité et les circuits courts », explique Gérard Barras, l’un des fondateurs de la coopérative. La coopérative crée, sur le site de Saint-Pierreville, un musée de la laine où les visiteurs découvrent l’histoire de cette matière mais aussi l’industrialisation du travail dans ce secteur. « On fait également visiter la coopérative : le public cherche de plus en plus à comprendre comment et pourquoi on fait les choses. C’est une phase importante de réflexion. » 

L’équipe d’Ardelaine (qui n’est pas au complet) © Ardelaine

Un volet est également développé autour de l’alimentation. « La tonte est une activité saisonnière. Pour avoir des emplois toute l’année, il faut miser sur la polyvalence », souligne Gérard Barras. L’association Bergerades, partenaire d’Ardelaine, a investi dans la création d’un restaurant (bio et local) et d’un atelier de transformation alimentaire ouvert aux paysans, particuliers ou charcutiers qui viennent y faire leurs conserves. Partie de la relance d’une filière locale de la laine, Ardelaine s’affirme désormais comme une « coopérative de territoire ».

« L’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole »

D’autres départements n’ont plus du tout de centre de lavage et de filature. C’est le cas des Alpes-Maritimes où des éleveurs réunis au sein de l’Association pour la promotion du pastoralisme (Appam) doivent se rendre en Sardaigne pour faire transformer la laine de brebis brigasques, longue et très résistante, qui sert à tisser des tapis. « J’amène une tonne de laine tous les deux ans à la filature, détaille Estelle Clément, salariée de l’association des éleveurs de brebis brigasques. Les éleveurs trient la laine, l’association gère la transformation et en contrepartie, l’éleveur s’engage à vendre les tapis, sur lesquels il garde un pourcentage. Cette expérimentation bénéficie du soutien du parc du Mercantour. Et les commandes affluent via le bouche à oreille, sur les foires et les marchés. Cette initiative permet également de faire la promotion de la race brigasque, typique des Alpes et du Piémont italien, mais en voie de disparition. 

Filature sarde dans laquelle sont réalisés les tapis brigasques.

L’association Mérilainos, qui rassemble quinze éleveurs en région Paca et Rhône-Alpes, doit aussi se rendre en Italie pour transformer la laine de brebis Mérinos d’Arles en laine peignée. « Cela nous a fait réaliser à quel point l’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole, observe Margot Jobbé Duval, paysanne dans la Drôme. Elle est contente de pouvoir fournir un fil « beau, de qualité, apprécié par les transformateurs et les artisans. » Chaque éleveur est responsable de la vente de la laine au détail en pelotes. Pas toujours évident d’en vendre des centaines ! Les éleveurs ont dû diversifier la gamme de produits : le fil est notamment transformé en sous-vêtements tricotés. Certains éleveurs font aussi de la vente en semi-gros à des artisans sous forme de rubans peignés ou de fils montés sur cônes.

« Donner une nouvelle dimension à notre métier »

La filière se restructure également ailleurs, comme en Champagne-Ardenne [5]. Si Marie-Thérèse Chaupin se réjouit de cet engouement, elle insiste sur la complexité de la filière. « Il n’y a pas de mouton qui produit de "mauvaise" laine, mais leurs qualités naturelles permettent des débouchés différents : laine à tricoter, vêtements, literie.... Il faut regarder la race, le type de laine, le volume, la situation géographique de la ferme, s’il y a des possibilités de commercialisation... » Un accompagnement est souvent nécessaire. Des formations se développent. Mais les différentes catégories de laine ne sont pas valorisables de la même manière : « Ce qui va faire la différence, c’est la qualité de présentation qui implique en amont un produit correct, un travail de tri, puis la transformation en produits finis et la vente directe par les éleveuses et les éleveurs, qui va donner une vraie valeur ajoutée », explique Marie-Thérèse Chaupin. 

 

Rencontre en septembre 2015 de l’association Mérilainos. © Marie-Thérèse Chaupin

Le regain d’intérêt pour la laine a déjà de nombreuses retombées positives. La transformation en produits finis a eu pour effet de revaloriser le prix de la laine brute. « Ces dernières années, les négociants nous achetaient la laine blanche à 30 centimes d’euros le kilo, et la noire ne valait rien », relate Rémi Leenhardt de Raïolaine. Des éleveurs ont pu vendre l’an dernier à 60 ou 90 centimes d’euros le kilo de laine blanche. De son côté, l’Association pour la promotion du pastoralisme dans les Alpes-Maritimes élargit le travail de valorisation de la laine à d’autres races de moutons du département, en particulier les brebis Merinos et la filière « laines croisées » [6]. « Le fait que les éleveurs puissent voir les produits issus de leur laine a changé les mentalités, observe Marie Diemert, salariée de l’association. Ils ont pris conscience de la valeur de la laine, de son potentiel. »

« Cette matière exceptionnelle donne une nouvelle dimension à notre métier, souligne Olivier Bel, membre de l’association Mérilainos. C’est un moyen de résister à l’industrialisation de l’agriculture, à la spécialisation que les politiques agricoles veulent nous imposer. » Il est encore difficile de voir ce que vont permettre toutes ces initiatives. Les déstructurations se poursuivent mais une chose est sûre : les éleveurs s’intéressent de plus en plus à la laine, les consommateurs sont en attente de produits locaux et de matières renouvelables, et les synergies se multiplient pour reconstruire une filière laine à l’échelle des territoires.

Sophie Chapelle

Photo de Une : CC Jopa Elleul

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet FuturePerfect. Cliquez sur l’image pour en savoir plus.

Notes

[1] ATELIER est l’acronyme de Association Textile Européenne de Liaison, d’Innovation, d’Échange et de Recherche. 20 % des adhérents ne sont pas installés en France.

[2] A titre d’exemple, la loi des Hittites (1300 à 1250 avant J.-C.) attribuait la même valeur à un mouton vivant qu’à sa peau lainée. La chair d’un mouton valait 1/10 du prix d’un mouton et celle d’un agneau 1/20. Source : Julien Buchert in Atelier n°23, décembre 2013. Aujourd’hui, la laine est classée en "sous-produit" par l’Union européenne ! Voir le Règlement européen 1069/2009.

[3] Dans l’hémisphère Sud (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, pays d’Amérique latine...), les éleveurs ont réagi avec la création du label Woolmark. Pour financer la promotion de ce label, une taxe était prélevée sur les ventes de laine en suint.

[4] Pour le filage, Raïolaine se tourne vers Les textiles de Garrot, à Roquecourbe ; pour le tissage : Le passe-trame, à Payrin Augmontel ; pour le tricotage : Missègle-Joly Chaussettes à Burlats ; pour les articles en feutre : les Ateliers de la Bruyère à Saugues.

[5] Le 30 septembre dernier, une rencontre entre les différents acteurs de la filière laine a été organisée à la bergerie de Straiture, dans les Vosges.

[6] Cette filière comprend les races Préalpes du Sud, Mourerous et leurs croisements.

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