L’accident ferroviaire du 16 octobre révèle les graves problèmes de sécurité que font courir aux cheminots et aux usagers les trains régionaux qui roulent avec le conducteur comme seul agent SNCF à bord. Les trois quarts des TER dans les régions et tous les trains en Île-de-France sont concernés.

Mercredi 16 octobre, à 16h15, un TER de la ligne Reims-Charleville Mézières, en Champagne-Ardenne, percute un convoi exceptionnel resté bloqué sur la voie, à un passage à niveau. Le choc est violent. Le train déraille, mais ne se couche pas. Heureusement, car environ 70 voyageurs sont alors à bord du TER. Et il n’y a avec eux aucun contrôleur. Le train circule avec le dispositif « équipement agent seul » (EAS), ce qui signifie que le conducteur est la seule personne de la SNCF à bord. Il peut voir ce qu’il se passe sur les voies par le biais d’une caméra et communiquer avec les passagers par un système d’interphone. Mais ce jour-là, la collision détruit l’avant du train, la cabine est enfoncée. Le conducteur est blessé à la jambe. Parmi les voyageurs, 11 personnes sont aussi légèrement blessées. Le système de radio ne fonctionne plus.

Sans la radio, le conducteur ne peut pas émettre un signal qui arrête les autres trains se dirigeant vers lui. Le danger est donc grand qu’un autre accident se produise, qui pourrait être dramatique. Le conducteur ne peut pas non plus utiliser l’interphone pour parler avec les passagers. Blessé, il doit, seul, arrêter de toute urgence les autres trains... Il ne peut le faire que par des moyens « analogiques » : « Torches à flamme rouge, pétards sur les voies, barre de court circuits qui fait passer “au rouge” les signaux, drapeau rouge, lanterne… », comme l’explique un conducteur de trains sur twitter. En l’occurrence, le conducteur, blessé à la jambe, a dû marcher 1,5 km pour déposer lui-même des agrès de protection sur les voies. Pendant ce temps là, les passagers sont livrés à eux-mêmes.

« Cela fait des années que nous dénonçons les TER sans contrôleurs »

Que ce serait-il passé si le conducteur avait été plus lourdement blessé, voire inconscient suite au choc ? Un drame a été évité de justesse. Même le secrétaire d’État aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, a salué « le professionnalisme du conducteur SNCF qui a mis en sécurité les passagers et a évité tout sur-accident ». C’est pourtant lui, lorsqu’il était député LREM, qui a défendu à l’Assemblée nationale la loi de réforme de la SNCF, avant de rejoindre le gouvernement cet automne. C’est cette loi qui prévoit le changement de statut de la SNCF en une société anonyme, l’ouverture à la concurrence prochaine pour les trains régionaux et les TGV, et la disparition du statut des cheminots.

Suite à l’accident, le secrétariat d’État aux Transports a demandé une enquête [1]. En fin d’après-midi du 16 octobre, des conducteurs de la région Champagne-Ardenne décident d’exercer leur droit de retrait, de cesser le travail pour « se retirer d’une situation » qui « présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ». Ce droit de retrait est prévu par le Code du Travail. Le lendemain, des conducteurs d’autres régions décident de faire de même. La CGT cheminots dénonce une politique « de déshumanisation des gares et des trains », menée par la direction de la SNCF « dans le seul but d’abaisser ses coûts de production » en prévision de l’ouverture à la concurrence des lignes. Ces choix « contribuent à détériorer fortement le niveau de sécurité des circulations, la sûreté dans les gares et les trains », écrit la CGT.

Le dispositif consistant à avoir le seul conducteur à bord, s’il ne concerne pas les TGV, s’applique d’ores et déjà aux trois quarts des TER dans toutes les régions, ainsi qu’à tous les trains en Île-de-France [2]. « Le problème que posent les TER sans contrôleurs ressurgit à l’occasion de cet accident. Mais cela fait des années que nous dénonçons ce dispositif », explique à Basta ! un agent de la SNCF en Rhône-Alpes, et représentant de Sud Rail. Déjà en 2016, Basta ! révélait les graves problèmes de sécurité que pose la politique des TER roulant avec des conducteurs comme seuls personnels à bord.

Dans les trains régionaux, la sécurité des voyageurs sacrifiée au profit de la lutte contre la fraude ?

 

Personne à bord pour veiller à la sécurité des passagers

Que se passe-t-il dans un train sans contrôleur en cas d’imprévu, quand par exemple un arbre s’est couché sur la voie ? Le conducteur doit, seul, arrêter la circulation des autres trains sur la zone. Il doit descendre de la cabine, et poser une barre sur la voie. Qui veille alors à la sécurité des passagers, pour éviter notamment que certains descendent du train ? La réponse est simple : personne.

La SNCF a communiqué tout le week-end en déclarant que les conducteurs faisaient une « grève sans préavis », alors que la direction était au courant du mouvement de droit de retrait des conducteurs dès le jeudi soir, comme l’a révélé Arrêt sur Images. Le Premier ministre Édouard Philippe a lui accusé les cheminots de « détournement du droit de retrait, qui s’est transformé en grève sauvage », alors même que son secrétariat d’État aux Transports reconnaissait le droit de retrait dans un communiqué. L’accusation de « grève sauvage » laisse augurer des tentatives de sanctions disciplinaires, voire juridiques, à l’égard des cheminots.

Le droit de retrait : L’article L 4 131-1 du Code du Travail permet à tout travailleur d’arrêter son travail si la situation dans laquelle il se trouve présente « un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé », ou en cas de « défectuosité dans les systèmes de protection ». « L’employeur ne peut demander au travailleur qui a fait usage de son droit de retrait de reprendre son activité dans une situation de travail où persiste un danger grave et imminent résultant notamment d’une défectuosité du système de protection », dit aussi le Code du Travail.

Les services du ministère du Travail ne partagent pas l’avis du Premier ministre. Un inspecteur du travail, saisi par la SNCF, a fourni une réponse écrite consultée par Libération indiquant que l’entreprise « n’est pas en mesure d’évaluer les risques liés à une collision dans la situation d’un seul agent à bord ». Il enjoint à « la plus grande prudence quant aux sanctions disciplinaires qui seraient mises en œuvre à l’encontre des agents exerçant leur droit de retrait. » L’inspecteur rappelle par ailleurs que « l’entrave au droit de retrait est un délit punissable d’une amende de 10 000 euros multipliée par le nombre de salariés concernés ».

Si la plupart des cheminots ont arrêté d’exercer leur droit de retrait, certains restent mobilisés pour faire pression sur la direction. Selon Rue 89 Strasbourg, l’inspection du travail alsacienne préconise de suspendre la circulation des trains régionaux avec un seul agent à bord dans un courrier adressé le 21 octobre à la direction régionale des TER. C’est pourtant une toute autre orientation que semble emprunter l’entreprise. Selon le secrétaire général CGT Cheminots de Metz, la direction de la SNCF envisage de supprimer à partir du 15 décembre les agents d’escale, qui donnent aujourd’hui l’autorisation de départ des trains en gare, et confier aussi cette responsabilité au conducteur.

Rachel Knaebel, avec Sophie Chapelle

Photo : CC Aleix Cortés

Vous pouvez dès aujourd'hui, si vous êtes opposé(e) à la braderie d'Aéroport De Paris (ADP) projetée par le gouvernement, signer la pétition qui, si elle atteint 4,7 millions de signatures, contraindra le pouvoir à organiser un référendum sur le sujet.

Pour signer, aller sur le lien suivant,

https://www.referendum.interieur.gouv.fr/

Il faut vous munir de votre carte d'identité ou de votre passeport.

Attention, la durée de recueil des signatures n'est que de 9 mois à partir d'aujourd'hui et le nombre à atteindre est élevé (il correspond à 10% des électeurs inscrits). Il convient donc de ne pas tarder, de populariser cette pétition (par exemple en partageant ce post) et d'aider nos concitoyens peu familiers avec internet à effectuer la démarche.

Citoyens, mobilisons nous!

Par la rédaction de Liaisons sociales quotidien


Le Défenseur des droits alerte sur le « dangereux recul des services publics »

  • « La réduction du périmètre des services publics, leur privatisation progressive, leur dématérialisation, la complexité des dispositifs, l’éloignement du contact humain ainsi que la restriction des moyens budgétaires qui leur sont alloués contribuent à créer un sentiment diffus et dangereux de rupture entre les usagers, notamment précaires, et les services publics »,analyse le Défenseur des droits dans son rapport annuel d’activité 2018, diffusé le 12 mars 2019.

Le Défenseur des droits (DDD) a reçu 95 836 réclamations en 2018, un nombre en hausse de 6,1 % par rapport à 2017, selon son rapport annuel d’activité publié le 12 mars 2019. 55 785 d’entre elles concernaient les relations avec les services publics (+10,3 %), 5 631 la lutte contre les discriminations (+ 4,2 %, v. l’encadré ci-après) et 84 l’orientation et la protection des lanceurs d’alerte (+18,3 %). Les réclamations soulevant une difficulté dans la relation des usagers avec les services publics « renvoient à des problèmes plus profonds, d’ordre systémique, et à des difficultés d’accès structurelles qui amplifient les fractures au sein de la société ». La protection sociale constitue le principal motif de 40,7 % des réclamations traitées dans ce domaine, contre 6,4 % pour le travail et le chômage et 5,8 % pour la justice et les libertés publiques, entre autres.

Un accès aux droits « entravé par la dématérialisation »…

Premier problème souligné : « l’accès aux droits est entravé par la dématérialisation ». En effet, cette dernière semble faire fi de la persistance des « zones blanches et grises » (plus de 7,5 millions de personnes privées d’une couverture internet de qualité) et du manque de formation de la population (presque une personne sur deux trouvant difficilement une information administrative sur internet). Ce qui contribue « à un abandon des démarches administratives de la part d’une partie de la population qui se trouve exclue de fait de l’accès à ses droits ».

Le DDD préconise ainsi de consacrer « les gains de la dématérialisation » à « l’accompagnement, par l’État, des publics éloignés du numérique ». Et, il considère « nécessaire de conserver des lieux d’accueil physiques des usagers », « des modes de communication multicanaux adaptés à la diversité des publics et des besoins, et permettant d’assurer le contact en cas de défaillances ».

… «le silence des administrations »…

Deuxième obstacle à l’accomplissement des démarches par les usagers : « l’absence de réponse, d’écoute et de prise en considération des arguments avancés, des délais de réponses trop importants ». Cela concernait plus de la moitié des réclamations traitées relatives aux relations avec les services publics. Or, « ces situations entraînent bien souvent l’abandon des démarches administratives, en particulier par les usagers les plus précaires ».

Le DDD note que ces difficultés « sont particulièrement prégnantes en ce qui concerne les organismes sociaux ». Il participe d’ailleurs à l’expérimentation de la médiation préalable obligatoire (avant la saisine du juge administratif) dans six départements, pour certaines décisions relatives aux droits sociaux (RSA, APL et prime exceptionnelle de fin d’année). Ce qui, selon lui, « offre à un public précaire, pour lequel l’accès au juge est souvent difficile, un véritable espace d’intervention rapide, en équité, permettant de renouer le dialogue et propice à l’accès aux droits ».

… et les « compressions budgétaires »

Enfin, « confrontés aux compressions budgétaires et au déploiement de nouveaux dispositifs insuffisamment anticipés, les services publics, en particulier sociaux tels que les caisses de retraites, ont tenté de faire face à l’afflux des demandes en développant la standardisation du traitement des dossiers », constate le DDD. Cependant, « les situations des personnes, et notamment des plus précaires sont souvent complexes et exigent du temps, des capacités d’adaptation et des contacts humains avec des interlocuteurs », ajoute-t-il. Or, « l’écart entre des dispositifs annoncés comme porteurs de droits nouveaux ou d’amélioration pour les usagers, et la réalité, faite de complexité administrative, d’exceptions, de non mise en œuvre de dispositions prévues par les textes, contribue à creuser une distance entre les usagers et les services publics ».

28 % des réclamations pour discrimination concernaient l’emploi privé en 2018

Le Défenseur des droits (DDD) a été saisi 5 631 fois pour discrimination en 2018, un nombre en hausse de 4,2 % par rapport à 2017, selon son rapport annuel d’activité 2018 publié le 12 mars 2019. L’emploi privé demeurait le domaine le plus pourvoyeur de réclamations, concentrant 28,1 % de celles-ci. L’origine restait le premier motif conduisant un travailleur du privé à formuler une réclamation pour discrimination (21 % des réclamations), suivi du handicap (14 %), de l’état de santé (10 %), puis du sexe (9 %). Et, tous domaines confondus (emploi privé et public, service public, biens et services, éducation et logement), le handicap constituait encore le premier motif de réclamation (22,8 %, contre 21,8 % en 2017), devant l’origine (14,9 %, contre 17,6 % en 2017).

Rapport annuel d’activité 2018 du Défenseur des droits, publié le 12 mars 2019

Par Rémi SIMONET (Bondy Blog Pour Mediapart)

Ces dernières années, de nombreux habitants de Seine-Saint-Denis se heurtent à une dématérialisation massive des services publics. Dans le département le plus pauvre de France, les travailleurs sociaux s’alarment d’une fracture numérique qui risque de creuser davantage les inégalités sociales.

Jamila vient d'allumer un ordinateur pour la première fois de sa vie. L'action peut sembler banale, mais pour cette cinquantenaire sans emploi, habitante de Saint-Denis, elle signifie beaucoup. « J'ai toujours été une femme indépendante et depuis quelques années, je me heurte à un réel handicap », confie-t-elle. À sa gauche, Émilie, en arrêt maladie depuis un an, a déjà touché à l'informatique lorsqu'elle travaillait dans un hôpital. Mais depuis, ses souvenirs se sont envolés. « Je suis obligée de demander de l'aide à ma fille, mais elle en a marre », chuchote cette mère de famille.

Ce matin d'avril, Jamila, Émilie et six autres novices ont franchi la porte d'Emmaüs Connect, à Saint-Denis. L'association permet à des personnes en situation de précarité de s'initier au numérique. Inès Gandon, responsable d'activités, signale qu'en 2018, le point d'accueil a accompagné plus de 500 personnes, toutes en grande difficulté face aux outils du numérique. « À la base, il n'y avait qu'un seul atelier le matin, mais face à l'importante demande, on a dû en proposer un autre l'après-midi », raconte Houda El Ouali.

La jeune femme réalise son service civique au sein de l'association et ce matin-là, c'est elle qui initie pour la première fois Jamila et Émilie à l'ordinateur. « Je n'ai aucune connaissance, mais il n'y a pas d'âge pour apprendre ! Vous allez rigoler avec moi ! » prévient Jamila.

Ici, les bénéficiaires doivent être attentifs, ils n'auront pas de seconde chance : « Parfois, certains reviennent une deuxième fois pour un même atelier. Je suis obligée de leur dire que c'est terminé, qu'ils ne peuvent plus venir », annonce Houda avec regret. Les places sont chères chez Emmaüs Connect.

« La plupart des personnes qui viennent sont plutôt âgées, elles ont retardé au maximum ce contact avec l'ordinateur, par peur souvent, mais il est arrivé un moment où elles se sont rendu compte que ce n'était plus possible, raconte Houda. De nombreux étrangers viennent aussi effectuer leur premier cours, car ils n'avaient pas forcément accès à du matériel informatique dans leur pays d'origine. »

La majorité se présente avant tout pour pouvoir rédiger une lettre de motivation, un CV, ou encore effectuer des démarches administratives et fiscales, de plus en plus dématérialisées, qui obligent l'usager à s'adapter à ces changements.

Des travailleurs sociaux débordés

En 2018, le gouvernement a donné la priorité à la transformation numérique des administrations pour atteindre l’objectif fixé par le président de la République de 100 % de services publics dématérialisés à horizon 2022. Une annonce qui inquiète de nombreux travailleurs sociaux en Seine-Saint-Denis, directement confrontés à des usagers touchés de plein fouet par ce développement du numérique, à l'image de Manon* qui travaille dans un centre de santé : « Il y a 25 ans, je ne voyais pas une personne débarquer dans mon service pour que je l'aide à constituer son dossier retraite. Ce n'est pas ma spécialité et il y a des risques que je me plante ! » Elle constate la même chose avec les demandes de primes d'activité ou encore les titres de séjour et craint que le non-recours aux droits n’augmente au sein du département.

Une analyse partagée par de nombreux spécialistes du secteur comme Pierre Mazet, chargé d'études à l'Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore). En 2017, il expliquait la chose suivante lors d'un débat intitulé « Pauvreté et numérique » consacré aux mutations sociales et technologiques : « Il y a eu une accélération de la dématérialisation en France qui, pour un public dépendant des prestations sociales, est absolument sidérant. L'effet de cette simplification a bénéficié avant tout aux personnes qui savent utiliser Internet. »

Stéphane Troussel, président (PS) du département de Seine-Saint-Denis, rappelle que la numérisation des services publics est « un passage obligé ». Il reconnaît pourtant qu'un vrai risque court pour toute une partie de la population de Seine-Saint-Denis : « C'est un nouveau mode d'expression qui doit être développé, mais il ne doit pas se faire au détriment de certaines populations. »

Selon lui, ce sont davantage les personnes les plus âgées qui sont les premières victimes de ce que l'on peut nommer la fracture numérique, un terme désignant le fossé entre ceux qui savent utiliser ces outils et ceux qui ne sont pas en état de les exploiter, faute d'accès ou de compétences nécessaires à l'usage de ces derniers.

Françoise Chantelou, chargée de la relation à l'usager à la préfecture de Bobigny, remarque qu'un habitant de Seine-Saint-Denis a « globalement » accès à Internet : « Nous devons plutôt développer l’autonomie des gens. »

Ce à quoi Keltoum Brahna, membre de l'Union syndicale Solidaires Sud 93, est farouchement opposée : « Le numérique ne fait qu'accentuer les inégalités sociales, il ne les règle pas. Dans un département déjà sous-doté par rapport aux autres dans des services comme ceux de l'accès aux droits, la numérisation n'endiguera rien. On fait disparaître la file d'attente, mais on ne fait pas disparaître les gens qui ont des besoins. »

Dylan, la vingtaine, a réalisé un stage de quatre mois au conseil départemental où il s’est intéressé de près à cette thématique. Ce conseiller en économie sociale a remarqué à quel point les moyens humains pour parvenir à cette autonomie manquaient cruellement : « Notre métier, ce n'est plus seulement de l'assistance. Durant mon stage, j'avais un planning allégé par rapport à mes collègues donc j'ai créé des boîtes mails aux usagers qui me le demandaient, mais ça ne règle rien. Parfois, je devais discuter directement avec les enfants pour certaines démarches. Mais lorsqu'on parle d'ouverture de droits, ce n'est pas possible de le faire avec un enfant. »

Pallier l’abandon des services publics

Alors, certaines personnes ont décidé de se battre pour conserver un service public en Seine-Saint-Denis et aider les plus démunis. C'est le cas de Nicolas Noguès, secrétaire général adjoint du syndicat CGT Énergie 93. Lui et plusieurs membres du syndicat ont décidé de reprendre les anciens locaux abandonnés par EDF à La Courneuve, où « ils ferment tout peu à peu, mais ici, les gens ne sont clairement pas prêts ».

Chez EDF, il explique que la dématérialisation passe par les nouveaux compteurs Linky : « Avec Linky, maintenant, on fait tout ce qu'on veut à distance. On n'a plus besoin des agents qui se rendaient chez les gens pour faire de la maintenance, plus besoin non plus d'agents d'accueil, et tout ce système profite aux tauliers, en aucun cas ça ne profite aux usagers. »

Des usagers, « âgés », « étrangers », forcés de franchir la porte de ce local pour demander des attestations, par exemple : « En soi, c'est une chose qui n'est pas compliquée à obtenir, mais dans un département comme le 93 où beaucoup ne parlent pas français ou n'ont pas accès à Internet, comment fait-on ? »

« 90 % de nos jeunes ne connaissent pas l’outil informatique »

Depuis la reprise des locaux, le 14 novembre dernier, Nicolas Noguès se sent pleinement dans son rôle de servir un public très souvent « en situation de précarité ». Il observe les initiatives qui se créent dans le département pour tenter de limiter la fracture numérique, mais porte un regard pessimiste sur celles-ci : « On nous dit que pour aider les gens à passer cette transition, on va créer des Point d'information et médiation multiservices (Pimms). Je connais des amis qui ont fait ce poste, ils ont tenu trois jours. Ils se prenaient tous les problèmes de la personne dans la gueule. »

En Seine-Saint-Denis, il existe deux Pimms. À Noisy-Le-Grand et à Sevran. Dans cette dernière ville, le Pimms a ouvert en 2013 dans le quartier des Beaudottes. Il a pour objectif de faciliter les relations entre les usagers et les entreprises du service public ainsi que les administrations. En réalité, ce lieu est une conséquence directe de la dématérialisation.

À l'entrée, les habitants font la queue. Tous doivent indiquer quelles raisons les amènent au Pimms. « Les impôts », répond une dame. « Chèque énergie », fait savoir la suivante. Cinq médiateurs et deux services civiques sont chargés de répondre à des questions très diverses liées à la CAF, Pôle emploi, aux impôts, EDF et bien d'autres. Chaque année, le Pimms de Sevran accueille 14 000 personnes, soit plus de 1 000 personnes par mois.

Pour Baya Bensaid, responsable d'activités au Pimms, si la promesse d'une dématérialisation totale en 2022 devait être tenue, il faudrait augmenter les capacités d'accueil : « 2022 c'est demain ! »

Contrairement à ce que dit Nicolas Noguès, Baya Bensaid n'observe pas de grandes tensions au sein du Pimms : « On a cette casquette de médiateurs sociaux, donc généralement, ils ne s'énervent pas, on n'est pas l’État. » Autre point abordé par la responsable d'activités, la présence importante des jeunes : « Il ne faut pas croire que les jeunes savent se servir d'Internet. Quand ils viennent ici pour la première fois, je leur demande s'ils ont une adresse mail. Ils me répondent très souvent que non. Je leur demande ensuite s'ils ont un compte Facebook, et à ce moment-là, ils me disent oui. »

Sabrina*, agent technique dans un collège de Seine-Saint-Denis, est très inquiète des usages qu'ont les jeunes du numérique. Pour elle, cette maîtrise est uniquement récréative : « Si on demande aux gamins des milieux populaires de Seine-Saint-Denis ce qu'ils font sur Internet, ils vont vous dire qu'ils regardent des tutos, qu'ils sont sur YouTube, Instagram, Snapchat à suivre la vie des stars, je n'appelle pas ça se documenter. Pour certains, ça devient une vie par procuration. Ils se font avoir par toutes les tentations mais en attendant, les inégalités sociales et les discriminations vont s'accentuer. »

Samia Ghozlane, directrice de la Grande École du numérique, un réseau de formation destiné en priorité aux jeunes des quartiers populaires et aux femmes, est d'accord pour dire que numérique et jeunes ne vont pas de pair : « Les jeunes restent dans leur zone de confort en surfant sur les réseaux sociaux notamment. Quand ils arrivent chez nous, on leur parle de métiers comme data analyst ou FabLab manager, ils se demandent de quoi on parle ! »

Imbattables sur leurs téléphones, maladroits devant l’ordinateur

Une méconnaissance des métiers, des usages limités au simple divertissement mais aussi une maîtrise de l'ordinateur plus qu'approximative font démentir des discours selon lesquelles cette fracture numérique serait uniquement générationnelle. Olivier Birna, responsable des relations avec les entreprises à la Mission locale de Bondy, travaille tous les jours au contact de ces jeunes et son constat est sans appel : « On a 90 % de nos jeunes qui ne connaissent pas l'outil informatique. »

Samba est inscrit à la Mission locale et s'y rend régulièrement pour refaire son CV : « Je sais qu'Olivier connaît les petits trucs qui font la différence. » Le jeune homme reconnaît ses failles : « Sur mon portable, je suis imbattable, mais tu me mets sur un ordinateur, je suis encore à l'époque de MSN », ironise Samba, à peine 20 ans. Face à un ordinateur, il n'est pas aussi patient : « T'essayes une fois, tu vois “erreur” ; tu retentes une deuxième fois, tu vois encore “erreur”, et tu lâches. »

Houbed, un autre jeune habitant de Bondy, a effectué une grande partie de sa scolarité en Algérie. « Là-bas, la seule personne qui pouvait toucher l'ordinateur, c'était la fille du proviseur. Si moi je le touchais, j'étais mort. » Lorsqu'il est arrivé à Bondy, Houbed ne savait pas allumer un ordinateur. Aujourd'hui, le jeune homme avoue qu'il sait se servir d'un seul logiciel sur l'ordinateur, le reste, il le fait avec son téléphone.

« Ils ne savent pas faire une recherche sur Internet, ils ne savent pas isoler des mots-clés, des choses assez basiques finalement », remarque Carole, professeure documentaliste dans un collège d'Aubervilliers. Elle a travaillé dans la banlieue lyonnaise ainsi que dans le département du Gard. En comparaison, elle trouve que ce blocage n'était pas si important là-bas qu'ici, dans son collège d'Aubervilliers. Les moyens étaient aussi plus importants : « Au collège, nous n'avons aucune salle avec un ordinateur par élève », s'indigne la professeure documentaliste.

Le collège a également reçu 250 tablettes pour un collège qui accueille plus de 800 élèves : « Pendant un an, nous n'avons même pas eu de connexion internet pour utiliser ces tablettes », ajoute-t-elle. Une nouvelle épine dans le pied pour un département qui prône pourtant « l'inclusion numérique ».

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