Qui va garder les enfants ?

par Clémentine Autain (chronique France Culture)



L’égalité entre les sexes faisant désormais partie du « politiquement correct », vous allez voir, vous allez toutes et tous être indignés de l’anecdote que je vais vous raconter. L’affaire se passe à l’orée du XXIe siècle, il y a quelques jours. Une enseignante d’histoire-géo de lycée s’aperçoit que ses collègues ont reçu un courrier de l’inspectrice pédagogique régionale les informant qu’un poste se libérait en khâgne dans l’académie.




Elle n’a rien reçu. Pensant qu’il s’agit d’un oubli, elle écrit pour le signaler. La réponse de l’Inspectrice n’est pas piquée des hannetons. Je vous la lis : “Chère collègue, ce n’est pas un oubli de ma part, ce poste demande une énorme charge de travail très peu compatible avec le métier de mère de famille (même si les choses évoluent, c’est très lent), je ne l’ai donc signalé qu’à des collègues hommes ou des collègues “femmes” sans enfant, c’est sûrement une vision très passéiste mais très réaliste. La question tournante en khâgne est très (trop) éprouvante pour soi et pour son entourage. Bonne journée.” Je précise que la mention femmes précédant le « sans enfant » comporte des guillemets, manière d’indiquer qu’une femme sans enfant n’est pas vraiment une femme. Et pour cette inspectrice, mère de famille, c’est un métier, contrairement à père de famille, dont la charge ne serait pas trop éprouvante. Elle précise que les choses évoluent, lentement, mais elle ne semble pas avoir l’intention de bousculer un temps soit peu l’ordre existant. Question de réalisme. Ou plutôt comment reproduire le réel à l’infini. Le tout sous couvert d’un brin de sororité puisque l’inspectrice dit en substance à la jeune enseignante qu’elle fait ça pour son bien, pour lui rendre la vie moins difficile. Bref. L’histoire a été rendue publique par Libération. Ce qui a obligé l’inspectrice à reconnaître qu’elle avait commis « une maladresse » et le recteur de l’académie de Limoges à déclarer qu’il « condamnait fermement la position exprimée ». Mais aucune sanction n’a été prononcée, alors même qu’un délit de maternité existe, qui interdit à un employeur de poser une question concernant le projet de maternité ou le mode de garde des enfants lors d’un entretien d’embauche. La fonction publique aurait donc pu donner l’exemple.

Car l’anecdote n’est pas un simple résidu d’un autre temps. Elle révèle un fait social : la discrimination à l’emploi et dans l’emploi se pratique massivement, plus ou moins sournoisement mais avec efficacité si l’on en juge par l’écart des salaires entre hommes et femmes, de l’ordre de 25%. Les mères connaissent le fameux plafond de verre, ce moment où l’on voit les collègues masculins progresser pendant que nous, femmes, nous stagnons dans l’évolution de notre carrière. La suspicion règne côté employeur pour les femmes en âge d’avoir des enfants. Elles sont suspectées de prendre davantage les congés pour enfant malade, de faire des journées plus courtes et elles représentent la menace d’un congé de maternité. Pour changer cette réalité, il faut bien sûr que le regard change. Par exemple, un homme qui quitte une réunion à 18h pour aller chercher ses enfants, c’est un mec super, moderne : chapeau ! Une femme qui quitte la même réunion à la même heure, c’est bien une femme ! Mais les représentations, les stéréotypes ne font pas tout. Il y a une question matérielle à dénouer.

Les femmes ont investi le monde du travail salarié à temps plein dans les années 1960. Il existe donc un problème pour savoir qui va garder les enfants et faire tout le travail domestique que les femmes effectuaient auparavant gratuitement. Tant que les temps de la vie ne feront pas l’objet d’une remise à plat pour prendre en considération la nouvelle donne, celle de l’implication que je veux croire irréversible des femmes dans l’emploi, dans la sphère publique, nous buterons pour mettre en œuvre cet objectif juste, et maintenant consensuel, de l’égalité entre les sexes. Qu’un enfant sur dix seulement de moins de trois ans ait une place en crèche devrait faire hurler au moins autant que les propos sexistes d’une inspectrice qui a fait jaser sur la toile. S’indigner sur des faits symptomatiques, en zappant d’une polémique à l’autre, c’est bien. S’atteler à régler les problèmes qu’elles soulèvent, c’est mieux, non ?

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