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Claude Bartolone : le bien perchu

Claude Bartolone : le bien perchu

L'un des deux députés de Bondy président de l'assemblée, et qui a l'honneur du Canard enchaîné du jeudi 5 juillet 2012, nous ne pouvions le manquer !

Par David Fontaine

Député du "neuf-trois" depuis trente et un ans, le chaleureux et coléreux "Barto" a profité en stratège des malheurs de Royal pour piquer le perchoir. Blitzkrieg chez les députés : au terme d’une campagne victorieuse de trois jours, Claude Bartolone, 61 ans, ex-lieutenant de Fabius, s’est emparé de la présidence de l’Assemblée, en remportant la majorité quasi absolue au premier tour.


  Il a pulvérisé son ami Glavany, parti bien avant lui, l’impopulaire Guigou, sa rivale dans le "neuf-trois", ainsi que Daniel Vaillant, qui espérait réunir les ex-jospinistes contre l’ancien fabusien. "J’ai dormi cinq heures par nuit et appelé personnellement les trois quarts des députés PS pour leur expliquer mon projet", raconte "Barto", élu et réélu sans discontinuer depuis 1981 en Seine-Saint-Denis, dont il préside aussi le conseil général depuis 2008 et où il mène la reconquête méthodique face aux communistes. Il déplorait depuis un mois que son département (et non lui-même, sic !) ne soit pas "représenté" au gouvernement.

Mais au Petit Chose malheur (de Ségo) est bon. Anticipant la défaite de Royal à La Rochelle, Barto a réléphoné à Hollande, qui lui a d’abord fait promettre, le 14 juin, de ne pas se présenter contre elle, le cas échéant, puis lui a lancé, lors d’un nouveau coup de fil, le soir du second tour : "Tu dois réussir à me convaincre que tu peux gagner". Car le Président redoutait que Glavany, ennemi affiché de Royal, ne soit élu... Arrivé au perchoir que son mentor Fabius a occupé par eux fois (1988-1992 et 1997-2000), le bouillonnant Bartolone serait-il affecté du complexe d’Iznogoud ?

Est-ce une manière pour lui de tuer le père, après avoir été vingt ans son principal "porte-flingue", son "garde-chiourme" exclusif et explosif ?. "Une image caricaturale" dont il dit avoir souffert. En froid depuis décembre 2008 avec Fabius, qui lui reprochait alors d’avoir bradé les intérêts de son courant, Barto s’est émancipé et cultive désormais une image "transcourant", selon un député... à la façon de Hollande jadis ! Mais, au nom du passé, les fabusiens viennent de faire une "campagne active" pour son élection à l’Assemblée. Bartolone, qui s’est rapproché d’Aubry depuis trois ans, a tendance à minimiser le rôle de Fabius dans sa carrière passée, tout en déclarant toujours que "le bonhomme vous rend plus intelligent". Il affirme notamment avoir eu l’initiative, avec Cambadélis, du courant des "reconstructeurs" unissant fabusiens et strauss-kahniens pour faire barrage à Royal en 2008 et pousser Aubry. Alors que l’opération était téléguidée par "Fafa" et DSK...

Ex-Fafatal Bazooka

Un brin "reconstructeur" de son passé, Bartolone préfère à présent insister sur l’"affection" qui le lie à Hollande : il louait une maison de vacances non loin de la sienne à Mougins, dans les années 2000, tout comme Julien Dray. Il renchérit, nostalgique : "Nous avons mené les campagnes socialistes victorieuses de 2004 à quatre, Hollande, Le Foll, Rebsamen et moi. Mais je n’ai compris qu’après coup que c’est cette année-là que Hollande a décidé d’être candidat lorsque Zapatero a été élu sans avoir jamais été ministre..." Pourtant, le référendum européen les a ensuite durement opposés. Après la victoire du non, Barto a fait partie, à l’été 2005, de ceux qui réclamaient la tête de Hollande.

Lequel le traîtait en retour devant ses proches de "chef de gang" ou de "petit mec" du "neuf-trois"... C’est cependant le même Hollande qui demande, début 2007, au très organisé Batolone de donner un coup de main à la candidate Royal. Rebsamen, alors directeur de campagne, se souvient en souriant : "Barto, qui avait obtenu un ticket de sortie de Fabius, disait : J’ai l’impression d’arriver de chez Dark Vador dans La petite maison dans la prairie !". Mais le joiur où Fabius a pris ombrage de ce que Royal ne lui disait pas bonjour, "Bartolone a disparu, et on ne l’a plus revu" !

Né en Tunisie, alors sous protectorat français, d’un père italien et d’une mère maltaise, Bartolone "le Tune" est aussi extraverti et volubile que Fabius est renfermé et taiseux. Son nom provient d’un village de Sicile, et il dit tout devoir à l’école de la République, après avoir débarqué à 9 ans dans un 40m² au Pré-Saint-Gervais. Pied-noir ou peu s’en faut, il considère le producteur de télé Claude Berda comme un "frère" : il l’a aidé à sauver son entreprise AB Production en intervenant auprès de Bérégovoy, et va régulièrement chasser en Sologne avec cet ex-exilé fiscal, classé 52ème fortune de France par "Challenges". C’est le même Berda qui a organisé l’anniversaire surprise de ses 60 ans, l’an dernier, en présence de Bernard Tapie. À qui Bartolone reste lié depuis l’aventure de l’OM, dont il était "un supporteur déraisonnable".

Le convivial Barto aime à recevoir les politiques dans le resto italien que son frère Renato tient dans le VIème arrondissement de Paris - et que Villepin fréquente. C’est là que Barto a négocié avec le sénateur écolo Jean-Vincent Placé, notamment, les accords électéraux PS-Les Verts aux régionales 2010 et aux législatives de 2012. Ce dernier a appris à l’apprécier : "Il est dur en affaires, mais loyal et absolument fidèle à la parole donnée". Et il a beaucoup fait pour l’écologie urbaine en Seine-Saint-Denis.

"Un président militant"

Il a aussi mené croisade contre les "emprunts toxiques", à taux variable, qui grèvent les finances du département. Parmi ses prédécesseurs au perchoir. Bartolone se réclame plus de Seguin que de Fabius. "Ce sera un président militant, mais épris des droits de l’opposition", se félicite Éric Raoult, ex-député UMP de Seine-Saint-Denis, battu le 17 juin, qui se remet de malaises à répétition. "C’est un super malin, redouté dans son camp, mais aussi un charmeur, à qui il est difficile d’en vouloir bien longtemps..."

Interrogé dans l’émission de Valérie Trierweiler sur Direct 8 en 2011, Barto confiait son regret d’avoir "manqué de durée" au portefeuille de la Ville, dont il a pourtant été quatre ans ministre (1998-2002). Gare à l’incruste au perchoir !

Le Canard enchaîné N° 4783 du 27/06/2012

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