Culture

Ils ont tué son père, et les cheminots aussi…

 

Par Pierre Jacquemain

La littérature est souvent le reflet d’un monde qui parfois nous échappe et dont on ignore les contours. Comme si nous refusions de nommer la réalité. Le dernier ouvrage d’Edouard Louis, Qui a tué mon père, réveille notre actualité sociale bouillonnante et désigne les coupables.

Il y a parfois des vérités utiles à rappeler : « La politique est une question de vie ou de mort pour les dominés ». Et ils sont nombreux, les dominés. Les fainéants, les crasseux, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les apprentis, les Noirs, les Arabes, les Français, les chevelus, les anciens communistes, les fous, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas sur les hommes politiques. Et derrière cette liste, que l’on pourrait rallonger à l’infini – tant elle représente l’immense majorité d’un peuple déshérité, il y a le visage de ces hommes et de ces femmes au dos brisé, au souffle coupé, à l’esprit noyé. C’est l’histoire que raconte le jeune romancier et sociologue Édouard Louis.

L’histoire de vies humaines sacrifiées par les décisions politiques. Des décisions dont on oublie qu’elles portent le nom d’une ou d’un responsable : de Chirac en passant par El Khomri, Hirsh, Valls, Bertrand, Collomb, Hollande ou Sarkozy, ils ont tous contribué à tuer, à petit feu, un père. Une mère. « L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour te détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique », écrit l’auteur, rendant ainsi le plus bel hommage que l’on peut rendre à un père. Un père si différent, qu’il a ignoré longtemps, voire méprisé un temps, mais qu’il aime tant.

Violence politique, violence physique

Pour Emmanuel Macron, « les riches n’ont pas besoin d’un Président (…), ils se débrouillent très bien tout seuls ». C’est vrai que la politique, a priori, ne change pas la vie des puissants et des dominants. A priori. C’est vrai aussi que la politique, au sens le plus noble, devrait n’exister que pour réduire la fracture, l’injustice, l’inégal traitement, par la société, des classes populaires, majoritaires partout dans le monde, face aux classes les plus aisées. C’est, a priori, ce qu’on devrait attendre des pouvoirs publics.

Que dire alors de cette politique à l’œuvre – et qui ne date pas d’il y a un an –, qui non seulement ne s’occupe pas du peuple paupérisé mais abandonne le pouvoir politique au pouvoir de l’administration et de la finance pour mieux concentrer les richesses dans les mains de quelques-un ? Et ainsi accroître, comme jamais auparavant, les inégalités. Parce que si la violence devait avoir un visage, c’est ce visage-ci qu’il faudrait éclairer. Illuminer. Dévoiler. Car il faut le voir. Le faire savoir. Parce que cette violence politique, violence symbolique de domination, cette violence sociale qui s’abat à coup d’ordonnances et de 49.3, est aussi responsable de la violence physique, de ces corps épuisés. Suicides, burn-outs, arrêts. Postures et faux-semblants disent les puissants pour justifier l’abandon des protections et la remise en cause de près d’un siècle de luttes et d’acquis sociaux, qu’ils voudraient faire passer pour des privilèges. 

Ils ont tué le père d’Édouard Louis.

"Ils" portent un nom. Il faut le dire. Et le redire. Ils sont coupables. « Des assassins », affirme Edouard Louis. Ils ont tué les cheminots. Ils tueront demain les professeurs, les aides-soignants, les retraités, les sans-papiers, les ratés, les blessés. Parce que pour ces êtres de la raison, de la pensée complexe et du bon sens – celui du pragmatisme, de la dette, de la rigueur et de la saine gestion, la politique consiste d’abord à défendre ses intérêts propres. Pas celui du nombre. Ces « surnuméraires » comme le rappelle Édouard Louis, empruntant le terme au sociologue Robert Castel qui parlait aussi des « laissés pour compte ». La bourgeoisie est cette petite société, caste ou classe qui a le mieux intégré cette conscience de ce qu’elle est : une classe en soi, pour soi, par soi.

Eux, les autres, le peuple, continueront à balayer leurs trottoirs, à nettoyer leurs chiottes et à livrer leur saumon gravlax à domicile. "Se tuer à la tâche", comme le veut la formule consacrée. Le bilan de cette première année de quinquennat ne fait qu’accélérer la misère sociale. Une misère sociale qui tue. Et il faut le dire. Et le redire. Parce qu’il y a des coupables. Parce que c’est ce qui se joue en ce moment avec la bataille des cheminots, des salariés de Carrefour, des personnels de la santé, des réfugiés, ou celle encore des étudiants : leur survie. Leur vie tout court, parfois. Et c’est de cela dont il est question derrière les mots "réforme", "dette", "statut", "CDI", "service public", "usager", "précarité", "chômeurs", "asile". "Ils" l’oublient. Le plus grand nombre aussi, parfois. 

Et face à cette réalité sociale poignante, glaçante, que nous livre Édouard Louis dans Qui a tué mon père, publié aux Editions du Seuil, face à l’urgence de la situation, de la politique antisociale, autoritaire et « antidémocratique », comme l’écrit la philosophe Sandra Laugier, il importe de construire une résistance solide, crédible, unie. Parce que l’absence de perspective et d’alternative tue aussi.

Lu sur www.regards.fr/culture/article/ils-ont-tue-son-pere-et-les-cheminots-aussi

Bonne nouvelle : ouverture d’une librairie à Bondy

Le mardi 9 janvier, la librairie « Aux 2 Georges » a ouvert, en face de la mairie. Bondy autrement faisait cette demande depuis la fermeture des « Fées des livres », place Neuburger.

C’est une bonne chose pour la culture dans la ville. Une bonne chose aussi parce que les libraires indépendants font connaître des auteurs qui ne sont pas forcément ceux que promeuvent les puissantes maisons d’édition.

Une bonne nouvelle aussi parce que la citoyenneté active se nourrit d’arguments et d’idées, donc de livres !

Bienvenue aux 2 Georges !

La soirée d'inauguration est prévue le samedi 20 janvier à 19h.

Les littératures de Sylvain Pattieu

Piqué au site Expression93, par Vincent

 

Nous profitons de la résidence de Sylvain Pattieu à la bibliothèque de Bondy pour faire un tour des œuvres déjà publiées par ce jeune auteur.


Son premier livre, lié à à la profession d’historien qu’il exerçait à l’origine, s’appelle Tourisme et travail, publié aux Presses de Sciences Po. Il s’agit de l’étude sans doute la plus complète sur « Tourisme et Travail » un organisme proche de la CGT et qui a voulu construire la possibilité pour les milieux ouvriers d’accéder à un tourisme de qualité, distinct du consumérisme.


Passons à la littérature et commençons par la fin. Le bonheur pauvre rengaine (éditions du Rouergue) pourrait être qualifié de polar historique. Le meurtre d’une prostituée, reconstitué d’après des archives, permet de revisiter le milieu des proxénètes à Marseille. Le lecteur est écartelé entre l’exactitude des faits réels basée sur les archives, la sauvagerie crue des hommes issus de la première guerre mondiale, et les parcours individuels comme celui d’un ouvrier syndicaliste qui finit par appartenir au milieu.


Des impatientes est un roman, très touchant, où les lycéens actuels ou passés et leurs enseignants ne manqueront pas de se reconnaître. Deux lycéennes, issues de l’immigration, vont voir leurs destins se croiser. L’une étudie sans relâche et réussit brillamment tandis que l’autre prend plaisir à gêner les cours. Le poids du hasard et des déterminations sociales font que le parcours méritant de la première ne se réalisera pas aussi simplement. Mais l’histoire s’arrête alors que tout est encore possible.


Les deux autres livres de Sylvain Pattieu sont ce qu’il appelle des « témoignages littéraires ». Ce sont ceux que j’ai préférés. Avant de disparaître concerne la fin de PSA Aulnay, usine automobile fermée en 2014. Beauté Parade évoque la grève de plusieurs mois d’un salon de beauté du 18ème arrondissement où travaillaient surtout des sans-papiers. Ces deux livres sont écrits comme une juxtaposition de témoignages, de commentaires, des chapitres très courts, qui reprennent les paroles des acteurs de ces deux moments. La dignité de ceux qui parlent est sans doute ce qui émerge le plus de ces œuvres. La vérité aussi, le rôle de l’écrivant permet de fixer un moment, de filmer un événement plutôt que de créer une illusion, une fiction. Sans doute, ces textes ne prétendent à « l’objectivité neutre » qui n’existe pas même en Histoire. Mais ils constituent un magnifique témoignage de ceux qui sinon seraient invisibles et inaudibles.

Les deux verbes ennemis

 

 

Loin des vieux livres de  grammaire,

Écoutez comment un  beau soir,

Ma mère m'enseigna  les mystères

Du verbe être et du  verbe avoir.

 

Parmi mes meilleurs  auxiliaires,

Il est deux verbes  originaux.

Avoir et Être  étaient deux frères

Que j'ai  connus dès le berceau.

 

Bien qu'opposés de  caractère,

On pouvait les  croire jumeaux,

Tant leur  histoire est singulière.

Mais  ces deux frères étaient rivaux.

 

Ce qu'Avoir aurait voulu  être

Être voulait toujours  l'avoir.

À ne vouloir ni  dieu ni maître,

Le verbe Être  s'est fait avoir.

 

Son frère Avoir était en  banque

Et faisait un grand  numéro,

Alors qu'Être, toujours  en manque.

Souffrait beaucoup  dans son ego.

 

Pendant qu'Être apprenait à  lire

Et faisait ses  humanités,

De son côté sans  rien lui dire

Avoir  apprenait à compter.

 

Et il amassait des  fortunes

En avoirs, en  liquidités,

Pendant qu'Être, un  peu dans la lune

S'était laissé  déposséder.

 

Avoir était  ostentatoire

Lorsqu'il se  montrait généreux,

Être en  revanche, et c'est notoire,

Est  bien souvent présomptueux.

 

Avoir voyage en classe  Affaires.

Il met tous ses  titres à l'abri.

Alors qu'Être  est plus débonnaire,

Il ne  gardera rien pour lui.

 

Sa richesse est tout  intérieure,

Ce sont les choses  de l'esprit.

Le verbe Être est  tout en pudeur,

Et sa noblesse  est à ce prix.

 

Un jour à force de  chimères

Pour parvenir à un  accord,

Entre verbes ça peut se  faire,

Ils conjuguèrent leurs  efforts.

 

Et pour ne pas perdre la  face

Au milieu des mots  rassemblés,

Ils se sont  répartis les tâches

Pour  enfin se réconcilier.

 

Le verbe Avoir a besoin  d'Être

Parce qu'être, c'est  exister.

Le verbe Être a  besoin d'avoirs

Pour enrichir  ses bons côtés.

 

Et de palabres  interminables

En arguties  alambiquées,

Nos deux frères  inséparables

Ont pu être et  avoir été.

 

Auteur inconnu

Printemps des poètes

Vive le Printemps des poètes

Un lecteur nous transmet ce lien : http://www.humanite.fr/fil-rouge/vive-le-printemps-des-poetes. Nous relayons bien volontiers.

Depuis quinze ans, Jean-Pierre Siméon et son équipe ont essaimé, diffusé, distillé la poésie, ici et là, dans les villes, les quartiers, la périphérie, les villages… Le Printemps des poètes a pris son envol et, au même titre que la Fête de la musique, s’est inscrit dans notre paysage.

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