http://www.arretsurimages.net/articles/2014-11-07/Profs-Le-Monde-denonce-une-entourloupe-dans-les-creations-de-postes-id7221

 

Un peu de maths : pourquoi 60 000 ne font pas 60 000

C'est une petite bombe qu'a publié Le Monde cette semaine : le ministère de l'Education nationale n'aurait créé que 3 856 postes de profs à mi-mandat. Autant dire que l'objectif des 60 000, promesse phare du candidat Hollande, est hors de portée. Pourtant, en juillet, Le Monde affirmait exactement le contraire en estimant que le "pari [était] en passe d'être tenu". Que s'est-il passé entre temps ? Le journal assure aujourd'hui que l'essentiel des créations de postes ne sont pas des "postes pérennes" mais des postes de stagiaires. Un "artifice pour faire du chiffre", accuse Le Monde. De quoi dérouter ses propres lecteurs qui s'étonnent de ce raisonnement. Dans un communiqué, le ministère a démenti ces chiffres. Alors où sont ces profs ? @si a tenté de faire l'appel.


Et le journal de balancer sa petite bombe : "Sauf qu’un stagiaire ne sera enseignant à temps plein que si un poste de titulaire est créé. Or, depuis 2012, il n’y a pas de miracle. Le recrutement des stagiaires est savamment calibré pour compenser les départs en retraite des professeurs, à peine plus".

Un "subterfuge" pour le journal, qui estime que "Bercy a eu raison de la Rue de Grenelle et a « habillé » le budget pour faire en sorte que les 54 000 postes dévolus à l’enseignement scolaire (sur les 60 000) restent ultra-majoritairement des postes de stagiaires". Et Le Monde de conclure, assassin : "Après tout, le chef de l’Etat n’avait pas promis 60 000 postes pérennes… même si les acteurs de l’école, eux, l’avaient rêvé".

La confusion derrière le terme de "stagiaire"

Sauf que le nouveau raisonnement du Monde en a dérouté plus d'un. Au bas de l'article, plusieurs commentaires s'étonnent de la distinction entre des "postes pérennes de titulaire" et des "postes de stagiaire". Et pour cause : un stagiaire dans la fonction publique n'a pas vraiment le profil du stagiaire sous-payé et éjectable comme dans le secteur privé... puisqu'il est payé comme un temps plein et est titularisé l'année suivante (à quelques rares exceptions près). En clair, les 28 000 stagiaires de la première moitié du quinquennat vont automatiquement devenir des enseignants titulaires.

Dit autrement par un lecteur du Monde.fr : "un "stagiaire" est quelqu'un qui a réussi son concours d'enseignement (CAPES ou agrégation) et qui débute à mi-temps dans le métier. Il devient quasi-automatiquement titulaire à la rentrée suivante. Cet article est donc totalement erroné".

 

Jointe par @si, Fabienne Bellin, secrétaire nationale du SNES "en charge des questions de politique scolaire" nous assure "avoir lu l'article avec une certaine perplexité". "Il y a une confusion entre les emplois et le poste. Tous les emplois créés ne sont pas des emplois équivalent temps plein", explique Bellin. Traduction : sous Sarkozy, les "stagiaires" travaillaient à temps plein devant les élèves. Hollande ayant rétabli l'année de formation, un "stagiaire" ne travaille plus qu'à mi-temps devant les élèves : il fait 12h dans le premier degré (école maternelle et primaire) et 9h dans le second degré (collège-lycée). Le reste du temps, il suit une formation.

Autrement dit, il faut aujourd'hui deux fois plus de stagiaires version Hollande (9h devant élèves) pour effectuer le travail des stagiaires Sarkozy (qui étaient à temps plein). Voilà pourquoi l'essentiel des créations de postes de la première moitié du quinquennat ont été utilisées pour "financer" la nouvelle formation : il faut plus de monde pour assurer le même volume horaire. En échange de quoi, les professeurs stagiaires bénéficient d'une véritable formation. Et tout cela demande des crédits supplémentaires puisque cela coûte plus cher : car tous les stagiaires sont payés plein pot. On les paye pour assurer des heures de cours et pour se former. Mais tout ceci n'est pas un "subterfuge", ou un "artifice comptable" : le rétablissement d'une formation faisait partie de la promesse n°36.

La confusion autour du terme "création de postes"

Alors où est le problème ? L'auteure de l'article, Maryline Baumard (que nous avons déjà reçue) ne découvre pas vraiment le sujet : c'est une journaliste spécialisée Education. Contactée par @si, elle maintient ses chiffres et ses conclusions, malgré le démenti du ministère qui explique dans un long communiqué que la moitié du chemin, en terme de création de postes sur les 60 000 promis, a été fait. Logique : 28 000 postes de stagiaires ont bien été créées. Des stagiaires qui deviendront titulaires l'année suivante. Vous suivez ? Pas de panique, on approche de la solution de l'énigme.

Au cours de notre conversation avec la journaliste du Monde, deux logiques se sont affrontées : elle évoquait les lignes budgétaires quand nous lui faisions remarquer que l'opposition entre titulaires pérennes et stagiaires ne tenait pas la route. Finalement, au bout de vingt-cinq minutes, après que la journaliste ait reconnu un certain flou dans son article à propos des stagiaires, le noeud du problème apparaît. C'est le terme de "créations de postes" qui est ambigu.

Sous Sarkozy, la règle était de ne pas remplacer un professeur sur deux partant en retraite. Voilà pourquoi presque 80 000 postes ont été supprimés en cinq ans. Hollande avait promis de revenir dessus, à hauteur de 60 000. Mais ça veut dire quoi, créer 60 000 postes ? En réalité, aujourd'hui, Hollande remplace tous les professeurs partant en retraite. L'hémorragie est stoppée. Mais pour Baumard, et c'est ce qu'indiquent les documents budgétaires, ces remplacements de profs retraités ne sont pas à proprement parler des créations de postes. Ce ne sont pas des enseignants supplémentaires sur le terrain. Les stagiaires d'aujourd'hui vont occuper des emplois existants. L'Etat remplace juste tous les profs partant en retraite.

Enfin presque : car l'Etat est généreux, il y a quand même de "vraies" créations de postes, en plus du remplacement des retraités. Au budget 2015, dans le secondaire, il est indiqué qu'il y aura 1450 emplois de titulaires supplémentaires. C'est ce chiffre qui est considéré comme une "création" d'un poste qui n'existait pas. Selon Baumard, à la fin du quinquennat, environ 5 000 ou 7 000 postes supplémentaires seront effectivement créés. C'est bien un effort supplémentaire, ce seront des personnes supplémentaires sur le terrain. Mais il n'y aura pas 60 000 personnes de plus sur le terrain en 2017. Pour Baumard, Hollande a menti. Pour les syndicats interrogés, il était acquis que les 60 000 postes budgétés ne représentaient pas 60 000 personnes supplémentaires sur le terrain. Question de point de vue donc. Et vous, comment aviez-vous compris cette promesse de 60 000 créations de postes ?

Par Sébastien Rochat le 07/11/2014

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