Ecologie

Technip : une prime de départ de 14 millions et une lourde ardoise pour le climat

 

Par Olivier Petitjean

Une prime de départ de 14 millions d’euros : c’est ce que va toucher l’ingénieur lyonnais Thierry Pilenko, ancien PDG de l’entreprise parapétrolière Technip, qui quitte ses fonctions suite à la fusion avec le groupe états-unien FMC. L’ex PDG cumule l’équivalent d’une année de rémunération fixe, soit 2 millions d’euros, une clause de non concurrence de 2 millions d’euros, plus 10 millions d’euros d’actions gratuites, selon les informations révélées par BFM. L’annonce fait tache alors que le groupe TechnipFMC affiche 1,9 milliard de dollars de pertes en 2018.

Comme nous l’avions révélé dans notre « véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises », le nouveau patron de TechnipFMC, Doug Pferdehirt, était en 2017 le mieux payé du CAC40 avec plus de 10,5 millions d’euros de rémunérations (lire Les patrons du CAC40 ont gagné en moyenne 4,68 millions d’euros en 2017). Thierry Pilenko, son numéro 2, n’était déjà pas loin derrière.

En additionnant dividendes et rachats d’actions, TechnipFMC était aussi en 2017 l’entreprise du CAC40 la plus généreuse envers ses actionnaires. Elle leur a versé plus de deux fois ses bénéfices pour l’année (lire Dividendes : les actionnaires ont coûté 55 milliards au CAC40 en 2017).

Pendant qu’actionnaires et dirigeants engrangent, les salariés encaissent

Du côté des salariés et de leurs représentants, le tableau est tout autre. Beaucoup estiment que la fusion s’est faite au détriment des intérêts français, et que le départ de Thierry Pilenko ne fait qu’officialiser le passage de l’entreprise sous pavillon américain. Les mauvais résultats de Technip et les réorganisations en série semblent avoir entraîné - déjà avant la fusion - une vague de souffrance au travail au niveau du siège, avec plusieurs suicides. Syndicats et directions s’écharpent sur la prévention des risques psycho-sociaux. Plusieurs milliers d’emplois devaient être supprimés au niveau du groupe, dont 700 pour le seul siège parisien [1].

La fusion entre Technip et FMC avait été vendue comme une opération entre deux groupes égaux et un moyen de créer un « champion » capable de résister à la baisse des cours du pétrole et de faire face à la concurrence mondiale. Comme souvent, l’opération semble s’être faite faite au bénéfice exclusif des actionnaires et des dirigeants.

Pourtant, le premier actionnaire de TechnipFMC reste... l’État français, à travers Bpifrance et l’Institut français du pétrole, à l’origine de la création de Technip dans les années 1950. Comme dans le cas de Renault, l’État actionnaire semble ne pas pouvoir – ou ne pas vouloir – imposer effectivement des limites aux rémunérations patronales (lire notre article).

Technip a également bénéficié du soutien de l’État sous forme de garanties de crédit, pour plusieurs autres projets, dont le complexe gazier Yamal LNG en Russie avec Total (lire notre enquête) ou encore la plateforme Coral LNG au large du Mozambique (voir ici). Valait-il vraiment la peine que le gouvernement français renie ainsi ses engagements climatiques en finançant ces projets d’énergies fossiles néfastes pour le climat ?

Olivier Petitjean

 

Notes

[1] Selon les chiffres de Mediapart.

Grève de la jeunesse pour le climat : « Si on perd cette bataille, on aura tout perdu »

PAR EROS SANARACHEL KNAEBELSOPHIE CHAPELLE

C’est une nouvelle vague qui monte, pour que leur futur ne soit pas hypothéqué : dans toute l’Europe, des écoliers, des collégiens, des lycéens et des étudiants s’engagent pour le climat. Né en Suède, à l’initiative de Greta Thunberg, âgée de 16 ans, le mouvement des grèves du vendredi a pris de l’ampleur en Allemagne et en Belgique. Et arrive en France où des lycéens et des étudiants commencent à se mobiliser et à descendre dans la rue pour l’avenir de la planète et en finir avec « l’inertie folle » des dirigeants. Reportage à Lyon et à Berlin, où se prépare activement la grande journée de mobilisation mondiale des jeunes pour le climat prévue le 15 mars.

« Vous dites que vous aimez vos enfants, mais vous volez leur futur. » Le message est rude pour les anciennes générations. Mais il porte, alors que le mode de croissance industriel réchauffe inexorablement la planète. Ce type de slogans va fleurir partout en Europe ce 15 mars, sur des banderoles et pancartes brandies par des étudiants, des lycéens, des collégiens et même par des enfants encore à l’école élémentaire - en Allemagne, des manifestations sont parfois composées d’écoliers qui ont à peine 10 ans ! Ils subiront de plein fouet le réchauffement climatique quand une grande partie de ceux et celles qui gouvernent aujourd’hui seront morts et enterrés, laissant à la postérité leur inaction, leur « inertie folle » comme le déplore une étudiante lyonnaise.

A Berlin, cette nouvelle génération d’activistes, davantage capables de penser le futur que les élites européennes vieillissantes et obsédées par la réduction des coûts, ont lancé les grèves du vendredi, les « Vendredis pour le futur » (Fridays for Future) depuis décembre déjà. « Comme le niveau de la mer, nous nous soulevons »« Moins d’asphalte, plus de forêt », énoncent les pancartes fabriquées notamment par Paula et Ada, qui manifestent chaque semaine dans la capitale allemande. Elles ont 16 ans et sont élèves de première. Le matin, à la radio, des politiques interviewés pour commenter ces grèves pour le climat prétendent que ces jeunes sont manipulés. Encore une vieille rengaine de commentateur inerte. Cela fait sourire les deux adolescentes : « Manipulée ? Je ne saurais pas même par qui », rigole Paula. « Le mouvement se diffuse directement dans les écoles, par les élèves, et pas seulement par Internet », décrit Ada.

« Quand je vous vois, je me réjouis du futur »

« Les écoliers qui se retrouvent tous les vendredis n’étaient pas forcément engagés pour l’environnement avant », précise Franzi, également lycéenne à Berlin et membre de la coordination qui organise les rassemblements. « Moi-même, je n’étais pas engagée politiquement. Mes parents ont écrit un livre sur comment vivre de manière écologique en famille. D’ailleurs, nous n’avons plus de voiture », témoigne-t-elle. Si certains politiques les dénigrent, de nombreux adultes les encouragent. « Mes parents me soutiennent, cela ne leur pose pas de problème que je sois ici et pas à l’école »,explique Muriel, 14 ans, élève berlinoise en troisième.

« Changez le système, pas le climat », banderole berlinoise lors des « Vendredis pour le futur » qui durent depuis décembre / © Rachel Knaebel

Lors d’un rassemblement qui se tient devant le ministère des Transports, où l’on aperçoit même des élèves de CE1, des enseignants aussi sont venus. « Des gens disent : “Ces jeunes feraient mieux d’aller à l’école”. Sincèrement, moi, je ne veux pas avoir à dire dans 30 ans à mes enfants et petits-enfants que j’ai contribué à détruire cette planète. Quand je vous vois, je me réjouis du futur ! », déclare, au micro, un professeur d’une trentaine d’années. « J’ai rarement été si heureuse de voir autant d’élèves rassemblés au même endroit », lance ensuite une ancienne enseignante, désormais à la retraite.

« On ne comprend pas que l’État ne bouge pas, qu’il fasse la sourde oreille »

En France, le mouvement est beaucoup plus récent et n’en est pas encore là, mais semble prendre de l’ampleur. L’enthousiasme est palpable chez les jeunes organisateurs de la grève du 15 mars à Lyon. Ils se sont donnés rendez-vous quelques jours plus tôt, après les cours, sur une place du centre-ville, pour se répartir les 450 affiches à coller dans les lycées, les campus, et les rues proches des établissements. Un signe les distingue : un brassard vert noué au bras ou accroché au sac à dos. « C’est le signe de soutien aux grèves lycéennes et étudiantes. Cela permet de donner de la visibilité au mouvement », explique Lucile. « On en distribue dans les campus, pour amorcer la discussion. La plupart des étudiants ont entendu parler des grèves du vendredi. Sinon, il suffit de prononcer le nom de "Greta Thunberg" pour que cela fasse déclic chez tout le monde. »

Lors de la manifestation pour le climat du 22 février à Paris / © Eros Sana

Le 22 février, Greta Thunberg, la jeune activiste suédoise à l’origine des grèves du vendredi, a défilé aux côtés des élèves français à Paris. Le 1er mars, elle était à Hambourg pour manifester aux côtés de plusieurs milliers d’élèves allemands, également précurseurs de cette mobilisation qui se répand lentement mais sûrement. Les paroles choc de Greta Thunberg, abondamment médiatisées et diffusées sur les réseaux sociaux, notamment lors du forum de Davos en janvier, ne constituent pas le seul levier de prise de conscience.

« On se forme à être une génération d’activistes »

A Lyon, Marin Bisson, 15 ans, élève de seconde, fait partie des dix jeunes qui ont lancé l’appel national à des grèves pour le climat en France. L’annonce du départ de Nicolas Hulot du gouvernement, le 28 août dernier, a agi chez lui comme un électrochoc. Marin participe à une première marche pour le climat en septembre. Puis rejoint dans la foulée le collectif Lyon Climat. « On ne comprend pas que l’État ne bouge pas, qu’il fasse la sourde oreille », dit-il. « Vous imaginez : il a fallu des années pour faire interdire les pailles en plastique, s’agace l’une de ses camarades, Lucile. Comment peut-on avoir une politique à la hauteur des enjeux quand un gouvernement est si lent à agir ? Il y a une inertie folle. En tant que jeunes, nous sommes plein d’énergie, nous ne sommes pas désabusés. Et encore, je suis l’une des plus vieilles dans le mouvement ! », sourit celle qui a tout juste 20 ans.

A Lyon, des étudiants et lycéens préparent la grève du 15 mars / © Sophie Chapelle

Comme leurs camarades berlinois, les jeunes lyonnais évacuent toute accusation de récupération ou de « manipulation ». « C’est un mouvement fait et porté par des lycéens et étudiants, sans étiquette. On tient à cette auto-organisation » explique Marin. Ils ont certes bénéficié de modestes soutiens financiers de la part de youtubeurs ou d’associations pour imprimer les affiches. Et misent principalement sur les réseaux sociaux, le bouche à oreille, leur espace de discussion sur la plateforme Discord et la débrouille. « J’ai l’impression que le mouvement part bien », se réjouit le lycéen lanceur de grève, en consultant leur compte Instagram – davantage utilisé par les jeunes générations que Facebook – qui, avec 1000 abonnés, a doublé d’audience en deux jours seulement. « On sent que les gens de ma génération sont très sensibilisés à ces questions. » « On se forme à être une génération d’activistes », confirme Lucile. « Cela donne plein d’énergie mais en prend beaucoup aussi ! »

« La grève n’est pas une fin en soi. On pense aussi à des actions de désobéissance civile »

Car de l’énergie, il en faut face à la sclérose qui pèse sur certains établissements scolaires. « Des CPE [conseiller principal d’éducation, ndlr] nous avaient autorisé à mettre des affiches dans l’enceinte du lycée, mais un autre les a enlevées en disant qu’on n’avait pas le droit d’appeler à faire grève », raconte Antoine, en terminale technologie. Qu’importe, il a collé l’affiche juste à l’entrée du lycée. Le proviseur a quand même autorisés les élèves à tenir un stand le vendredi matin, sans pour autant préciser s’il sanctionnera ou non les absences pour grève l’après midi. L’accueil a été beaucoup plus chaleureux à l’université de Lyon 3. « Plusieurs profs ont apporté leur soutien. Ils s’engagent soit à déplacer leur cours, soit à ne pas compter les absents. Ils nous autorisent à passer dans les amphis et un prof m’a même demandé des brassards pour en distribuer », décrit Nolwenn, l’une des étudiantes du groupe.

Lors de la manifestation pour le climat du 22 février à Paris / © Eros Sana

S’ils s’impliquent tous pour mobiliser un maximum de monde le 15 mars, beaucoup pensent déjà à la suite. « Si on perd cette bataille, on aura tout perdu, confie Thomas, 22 ans, étudiant à Sciences-po Lyon. Ma crainte, c’est que le mouvement s’essouffle au fil des vendredis de grève. Je m’étais beaucoup engagé contre la loi travail et cela m’a traumatisé. » Les modalités de la poursuite du mouvement n’ont pas encore été décidées. « La grève n’est pas une fin en soi. On pense aussi à des actions de désobéissance civile », anticipe Marin. Pour l’heure, les jeunes organisateurs s’attellent à finaliser un site internet avec l’ensemble des revendications nationales et locales. Ils tiennent notamment à proposer des alternatives efficaces à la voiture. Pesant plus d’une tonne pour déplacer en général une seule personne, la voiture demeure le symbole du gaspillage absurde de la société industrielle.

« Les entreprises ont bien eu le temps de réagir plus tôt. Et elles ne l’ont pas fait ! »

S’il n’y avait que la voiture… « Tout ce que je veux pour Noël, c’est une sortie du charbon », proclame une pancarte berlinoise. En Allemagne, la question du charbon est très présente dans le mouvement pour le climat. Les très polluantes centrales à charbon y fournissent encore 36 % de l’électricité consommée. Les lycéens mobilisés n’avaient pas encore dix ans quand l’Allemagne a décidé sa sortie définitive de l’énergie nucléaire, en 2011. Ils approcheront la quarantaine quand leur pays en terminera avec le charbon : en 2038 si le calendrier ne bouge pas (lire notre article). « Pour nous, 2038, c’est bien trop tard. Tous les experts le disent. Il faut sortir du charbon entre 2020 et 2030, pas plus tard », dit Franzi, membre de la coordination berlinoise.

« L’argent pour la sortie du charbon n’est pas mis au bon endroit », estime Paula. La commission charbon prévoit des dizaines de milliards d’argent public pour la reconversion des régions où se trouvent les mines de charbon et les centrales qui le brûlent, ceux qui y travaillent, et dédommager les groupes énergétiques. « L’argent devrait en priorité être utilisé pour créer de nouveaux emplois pour les gens qui travaillent dans le charbon, pas pour indemniser les entreprises. Cela fait 40 ans qu’on connaît le changement climatique, les entreprises ont bien eu le temps de réagir plus tôt. Et elles ne l’ont pas fait ! »

En France, si la place du charbon est désormais très marginale, les sujets ne manquent pas : faiblesse des énergies renouvelables, meurtrière pollution de l’air, inertie face aux pesticides… « Nous sommes la dernière génération à pouvoir agir, à avoir dans nos mains les leviers pour changer les choses. Nous sommes la génération climat, et notre tâche est sans doute la plus importante de l’histoire de l’humanité »,rappelait une participante au mouvement Alternatiba, qui vise à promouvoir et développer les alternatives écologiques et sociales pour que les écoliers d’aujourd’hui soient enfin certains d’avoir un futur demain.

Texte : Rachel Knaebel et Sophie Chapelle, avec Ivan du Roy
Photo de une : Marche pour le climat avec Greta Thunberg, le 22 février à Paris / © Eros Sana

L’AFFAIRE DU SIÈCLE

https://laffairedusiecle.net/

Quatre associations, Notre Affaire à Tous, la Fondation pour la Nature et l’Homme, Greenpeace France et Oxfam France ont décidé, au nom de l’intérêt général, d’attaquer l’Etat français en justice pour qu’il respecte ses engagements climatiques et protège nos vies, nos territoires et nos droits. C'est l'Affaire du Siècle.

Les changements climatiques sont là : ils affectent déjà nos vies et n’épargnent personne. Nous assistons à la montée des eaux, à la fonte des glaces, à la multiplication des évènements météorologiques extrêmes, tandis que les espèces animales et végétales disparaissent inexorablement. Les sécheresses et inondations sont de plus en plus dévastatrices. Nos exploitations agricoles sont en danger. L’air que nous respirons est pollué. Le prix de nos factures énergétiques explose. Partout, dans les pays du Sud comme dans les pays du Nord, les populations vulnérables sont les plus exposées.

Obnubilés par les enjeux du court terme, les Etats et les acteurs économiques restent sourds aux innombrables cris d’alarme des plus fragiles, des scientifiques, des associations. Alors que les investissements nécessaires pour remédier à la catastrophe devraient être financés majoritairement par les plus aisés, les classes moyennes et les plus démunis y contribuent aujourd’hui de manière indifférenciée. La lutte contre les changements climatiques ne doit pas se faire au détriment des plus fragiles.

La France a pris un retard conséquent. D’aveu public, elle n’atteint pas ses objectifs sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les inégalités face au changement climatique s’aggravent.

L’État a l’obligation d’agir.

Il doit prendre les mesures politiques qui s’imposent, tout en garantissant la justice sociale. Il doit réduire notre dépendance au pétrole et nous fournir des alternatives en matière de transport. Il doit investir dans la rénovation des logements et promouvoir l’usage des énergies renouvelables, en abandonnant le recours aux énergies fossiles et nucléaire. Il doit instaurer l’accès de tous à une alimentation suffisante, saine et de qualité, garantir un revenu décent pour les agriculteurs et lutter contre la déforestation. Il doit aussi mettre en place les dispositifs indispensables à l'adaptation de nos territoires et à la protection de nos côtes. Toutes ces mesures auront un impact positif sur nos vies. Pourtant, ce qui est sur la table aujourd’hui est largement insuffisant.

La justice est un véritable levier. Elle peut enfin contraindre à l’action.

Partout dans le monde, des citoyennes et citoyens saisissent la justice pour que leurs droits fondamentaux soient garantis face aux changements climatiques. Et ça marche ! Aux Pays-Bas, la justice a ordonné au gouvernement néerlandais de revoir à la hausse ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. En Colombie, 25 jeunes ont fait reconnaître par la Cour suprême la nécessité d’agir contre la déforestation et pour la protection du climat. Au Pakistan, un fils d’agriculteurs a demandé aux juges de contraindre son État à adopter une législation climatique capable de protéger l’exploitation de ses parents, et leur droit à l’alimentation.

Nous aussi, nous pouvons gagner. Nous pouvons changer les choses, si nous sommes ensemble ! Alors agissons pour la justice sociale et climatique, saisissons la justice pour que la France respecte enfin ses engagements sur le climat.

Ensemble, portons et remportons ce qui est déjà, partout dans le monde, et aujourd’hui en France, l’Affaire du Siècle.

Des chercheurs appellent à la grève climatique mondiale: «Nos vérités sont difficiles à entendre»

Article dans Ce soir.

Des scientifiques et des universitaires de diverses disciplines signent une tribune dans laquelle ils invitent à marcher pour le climat. Leurs travaux disent des vérités difficiles à entendre.

Nous sommes des scientifiques et universitaires de diverses disciplines. Depuis des années, nos travaux disent des vérités difficiles à entendre sur l’état de la planète et du monde, et en particulier sur la menace existentielle que représentent les bouleversements climatiques et la destruction de la biodiversité. Nous avons en premier lieu fait notre travail : investiguer et documenter, tester des hypothèses et construire des modèles, nourrir à partir de l’évidence scientifique des réflexions sociologiques, économiques, juridiques, historiques et philosophiques, toutes soucieuses des procédures démocratiques. Nous avons ressenti l’angoisse de chercheurs face à l’abîme auquel les confrontent des dangers inédits : ceux des effondrements en cours et probables de la civilisation thermo-industrielle et de l’épuisement de nos ressources naturelles. Alors, nous avons sensibilisé les décideurs. Nous nous sommes parfois faits conseillers du prince. Nous avons construit des ponts avec les forces organisées dans la société civile, sensibles à la cause écologique. Nous avons alerté mille fois l’opinion publique et les citoyens. Nous avons nourri le débat public, ouvert la science à l’expertise citoyenne. Nous avons tout essayé. Et pourtant…

 

Le péril ne cesse de croître, et se dérobe même ce qui sauve ! Jamais en effet l’abîme n’aura été si béant entre ceux qui tiennent le manche, décident de l’orientation à prendre, et ceux qui souffriront de l’obstination des premiers à ne pas voir l’effritement physique et biologique du monde autour d’eux. Figurent parmi les premiers les actuels détenteurs du pouvoir économique, ceux pour qui seul compte de vendre plus, quel que soit ce qui est vendu et ses conséquences ; ceux qui maintiennent des procédures biaisées d’évaluation du risque des pesticides et autres substances dangereuses ; ceux qui proposent des investissements juteux dans les produits fossiles. Y figurent encore moult dirigeants, ceux qui depuis des décennies ont bradé le pouvoir de régulation des États, ceux qui signent des accords commerciaux multilatéraux assortis d’une justice féodale à la solde de géants industriels ; ceux qui orientent la colère des foules vers des cibles trompeuses ou secondaires. A l’opposé se situent tous ceux qui pâtiront de l’obstination des premiers. Ce sont d’abord les lycéens et les étudiants qui suivent le mot d’ordre de grève climatique de Greta Thunberg ; et au-delà la jeunesse de la planète entière. C’est toute cette partie jeune de la population qui s’angoisse de l’effondrement et se mobilise sur ces sujets, qui voit la civilisation thermo-industrielle et le néo-libéralisme débridé les emporter vers le cauchemar climatique et l’effondrement du vivant.

 

Or, c’est devenu pour ceux qui possèdent une parcelle de savoir, un impératif moral et politique d’accompagner et d’encourager cette mobilisation de la jeunesse, de chercher avec elle et avec le plus grand nombre des réponses progressives et efficaces aux défis vitaux auxquels nous sommes désormais confrontés.

Crier au scandale de la politisation du savoir

Nous entendons déjà ceux qui crieront au scandale de la politisation du savoir. Quelle hypocrisie et quel cynisme ! Depuis des décennies, via les technosciences, la production de savoir est trop souvent financée par des intérêts privés purement mercantiles, et quand ce n’est pas le cas, les produits de la recherche sont majoritairement voués à alimenter le seul marché, à empoisonner les écosystèmes et à détruire des emplois, etc. La seule vraie neutralité réside dans les instruments et les méthodes, ceux qui sont mis à profit par les empoisonneurs comme par les lanceurs d’alerte qui en dénoncent les agissements. Épouser et soutenir le mouvement d’une civilisation mortifère, c’est loin d’être neutre. Le dénoncer et le refuser nous paraît simplement constituer un acte citoyen.

C’est pourquoi nous rompons avec le devoir de réserve que nous nous sommes si souvent imposés. Nous soutenons et rejoignons les enseignants comme les chercheurs, femmes et hommes, qui s’engagent à des titres divers auprès de la jeunesse. Nous ferons nous aussi la grève scolaire pour le climat le 15 mars. Nous comprenons un mouvement de désobéissance civile comme Extinction Rebellion, dont la radicalité relève du réflexe de survie. Une radicalité bien faible face à celle de ceux qui veulent nous faire survivre hors sol, ou nous promettent de nous conduire sur Mars, c’est-à-dire sur une planète morte, après avoir rendu la nôtre impropre à la vie !

Les grandes banques françaises continuent de financer le réchauffement climatique

Par Olivier Petitjean

Une nouvelle conférence internationale sur le climat s’ouvre le 3 décembre en Pologne, à Katowice. A cette occasion, deux rapports des Amis de la Terre et d’Oxfam France font le point sur les investissements des grandes banques françaises dans le secteur énergétique [1]. Leur conclusion est sans appel : BNP Paribas, la Société générale, le Crédit agricole et les autres continuent, trois ans après l’Accord de Paris, à financer massivement les énergies sales fortement émettrices de gaz à effet de serre, tandis que leur soutien aux énergies renouvelables patine. Et ce, alors même qu’il ne se passe pas un mois sans que ces mêmes grandes banques annoncent un nouvel engagement « vert » ou lancent un nouveau produit financier « décarboné ».

Charbon, pétrole et gaz bien plus financés que les énergies renouvelables

Selon Oxfam, en 2016 et 2017, les six plus grandes banques françaises ont consacré près des trois quarts de leurs financements vers le secteur énergétique au charbon, au pétrole et au gaz – ces énergies fossiles qui sont la première source de gaz à effet de serre au niveau mondial. Soit 43 milliards d’euros, contre seulement 12 milliards pour les énergies renouvelables sur la même période. 43 milliards, c’est un peu plus que le budget alloué à la transition écologique par le gouvernement en 2019 (34,2 milliards). BNP Paribas, la Société générale, le Crédit agricole sont les principaux pourvoyeurs de fonds aux énergies sales. A l’inverse, la Banque postale affiche un portefeuille d’investissements beaucoup plus « vert », mais aussi beaucoup plus modeste.

Entre janvier 2016 et septembre 2018, selon les Amis de la Terre, les trois poids lourds bancaires français ont encore investi près de 10 milliards dans les entreprises actives dans le secteur du charbon, comme l’allemande RWE (lire notre article sur la récente lutte pour protéger la forêt de Hambach contre cette firme). C’est 50 % de plus qu’au cours de la période 2013-2015, alors même que le charbon est largement considéré comme la source d’énergie à éliminer en priorité pour contenir le réchauffement des températures globales.

Comment comprendre ce grand écart entre les discours et la réalité ? Simple hypocrisie de la part des grands groupes bancaires, qui poursuivent cyniquement leurs activités lucratives dans les hydrocarbures tout en laissant le soin à leurs services marketing de leur construire une image écolo ? Impuissance des banques à changer à elles seules la réalité économique du secteur énergétique, où le poids des intérêts pétroliers et charbonniers et les incitations financières poussent à la fuite en avant dans l’exploitation des énergies fossiles ? Probablement les deux à la fois.

La finance, en première ligne de la destruction ou de la sauvegarde du climat ?

Depuis quelques années, les militants du climat ont fait du secteur financier une cible privilégiée. Leur raisonnement est simple : c’est en coupant à la source les flux de financement qui les rendent possibles que l’on pourra empêcher le développement de nouveaux projets d’extraction d’hydrocarbures ou de centrales électriques polluantes, et donc contenir l’augmentation autrement inexorable des émissions globales de gaz à effet de serre.

En 2014, les Amis de la Terre et leurs alliés avaient ainsi mené une campagne victorieuse pour forcer la Société générale et les autres grandes banques hexagonales à se désengager des projets de nouvelles mines de charbon géantes dans le Nord-ouest australien (lire notre article). La pression a continué depuis. Régulièrement, les écologistes dénoncent le rôle des banques françaises et internationales dans le financement de l’exploitation des hydrocarbures, des oléoducs ou des infrastructures gazières. Tout aussi régulièrement, les banques répondent par des annonces en trompe-l’œil et des engagements partiels, qui ne changent pas grand chose.

L’illusion de la finance verte

L’accent mis sur le rôle de la finance n’est pas seulement le fait d’ONG activistes. C’est un diagnostic partagé, sous des formes très différentes, aussi bien par le mouvement pour le désinvestissement des énergies fossiles, portée par l’ONG 350 (lire notre entretien avec sa directrice exécutive May Boeve), que par Emmanuel Macron, qui en a fait la clé de voûte de l’action diplomatique de la France en matière de climat. L’organisation du « One Planet Summit » à Paris en décembre dernier visait explicitement à faire du secteur financier – public et privé – le moteur de la lutte contre le réchauffement climatique.

Ce consensus apparent cache de profondes différences. À l’occasion du One Planet Summit, l’Observatoire des multinationales avait montré, dans le cadre d’un partenariat avec 350 France, que les institutions financières publiques françaises comme la Caisse des dépôts – souvent présentés comme des modèles de « verdissement » de leurs portefeuille – restaient largement investies dans le secteur du charbon, du pétrole et du gaz, et y compris dans des nouveaux projets de développement de gisements d’hydrocarbures jusqu’ici inexploités (lire nos enquêtes ici et ). La faute à des critères d’exclusion trop lâches, des objectifs trop vagues, des engagements trop lacunaires.

De même, aujourd’hui, les grandes banques françaises se défendent contre les accusations des Amis de la Terre et d’Oxfam en mettant en avant leurs investissements dans les « obligations vertes », leurs objectifs à l’horizon 2020, ou bien encore le verdissement graduel du mix énergétique de leurs investissements [2]. Les chiffres publiés par les deux ONG montrent ce qu’il y a de concret derrière les beaux discours et les « innovations » de la finance verte : pas grand chose.

Olivier Petitjean

Notes

[1] Rapports à lire ici pour Oxfam France et  pour les Amis de la Terre.

[2] Lire l’article du Monde sur les deux rapports

 

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