La gauche radicale déstabilise la politique allemande de Meyer Karl, Les Echos du 26 mars 2008

Qui l'eût cru ? Qui aurait dit, en 2005, au moment où s'est formée la grande coalition à Berlin, que la campagne de 2009 serait placée sous l'influence déterminante d'un parti de gauche radicale ? C'est pourtant bien ce qui se profile à l'horizon. Die Linke, un parti hétéroclite formé d'anciens sociaux-démocrates et syndicalistes ulcérés par les réformes de Gerhard Schröder, d'altermondialistes, d'anciens communistes, vole de succès en succès. Longtemps cantonné dans les Länder de l'Est, où beaucoup d'« Ossis » se sentent oubliés, il est parvenu, en moins d'un an, à entrer dans quatre parlements régionaux de l'Ouest : à Brême d'abord, puis en Hesse et en Basse-Saxe et enfin à Hambourg. Au niveau national, les sondages lui prêtent autour de 14 % des intentions de vote lors des législatives de septembre 2009, ce qui en ferait la troisième force politique du pays devant les libéraux et les Verts.

Comment expliquer ce succès ? Avant tout par les mutations des dernières années. Au niveau macroéconomique, l'Allemagne vient certes de connaître deux beaux millésimes, avec une croissance du PIB de 2,9 % en 2006 et de 2,5 % l'an dernier. Cette année encore, la machine à exporter semble opposer un ferme démenti à toutes les Cassandre affolées par la récession américaine, la tourmente des marchés et l'euro fortissime. Mais la reprise n'a pas profité à tout le monde, loin de là. Les exportateurs ont pu conserver ou accroître leurs parts de marché grâce à une politique salariale très malthusienne.
Comme l'inflation s'est dans le même temps rappelée au bon souvenir des Européens, le salaire réel moyen recule depuis trois ans. Le chômage a certes fortement décru, tout particulièrement au bénéfice des chômeurs de longue durée. Mais souvent dans de rudes conditions.
La classe moyenne, socle de la société allemande, s'effrite. Entre 2000 et 2006, ses rangs se sont vidés de cinq millions de personnes, qui ont rejoint en majorité les catégories « menacées de pauvreté ».

Dans ce contexte, les scandales autour de sociétés comme Siemens ou Volkswagen, la fraude fiscale massive mise au jour au Liechtenstein, l'annonce par Nokia de la délocalisation de son site de Bochum vers la Roumanie juste avant la publication de résultats annuels record, tout cela passe très mal. Les chefs d'entreprise et les cadres dirigeants écopent dans les sondages d'une cote de popularité voisine de celle des inspecteurs du fisc.

Les responsables des partis traditionnels ont bien cherché à surfer sur cette vague de défiance à l'égard des patrons, en appelant ces derniers à mieux assumer leur responsabilité sociale. Faute de quoi, a déclaré Angela Merkel, on « sape la confiance dans l'économie sociale de marché ».Mais les quatre grands partis n'ont pas su pleinement saisir le « Zeitgeist » (air du temps) de la première moitié des années 2000 et faire écho aux préoccupations d'un nombre croissant de citoyens. Or, d'après les politologues de la société Infratest, les électeurs de Linke apprécient avant tout, dans ce mouvement, sa capacité à mettre des mots sur leurs souffrances et leur « Angst » (angoisse).

La gauche radicale bénéficie en outre de l'indéniable faconde de son dirigeant le plus charismatique, Oskar Lafontaine, ancien ministre des Finances de Gerhard Schröder, qui a dû quitter le cabinet au bout de cinq mois pour cause de keynésianisme compulsif, avant de régler ses comptes dans un livre écrit à la bile : « Le coeur bat à gauche ». Enfin, le substrat communiste de Die Linke, qui agit encore comme un repoussoir pour beaucoup d'électeurs, surtout à l'Ouest, pose moins de problèmes aux jeunes à peine nés à la chute du Mur.

La montée en puissance de la gauche radicale pose des questions existentielles à tous les autres partis. Aucun des deux blocs traditionnels, sociaux-démocrates et Verts d'un côté, chrétiens-démocrates et libéraux de l'autre, ne semble plus être en mesure de pouvoir rassembler une majorité des sièges au Bundestag. Le déplacement du centre de gravité politique contraint les partis à reconsidérer leurs options. De nouvelles alliances paraissent aujourd'hui nécessaires.

Angela Merkel, qui avait fait campagne, en 2005, sur un agenda de réformes structurelles favorables aux entrepreneurs, revendique depuis l'automne dernier la position du centre pour la CDU. Protestation des milieux d'affaires. Désamour du FDP, qui a déjà gouverné avec les sociaux-démocrates dans les années 1970 et clame «ne pas exclure » une coalition avec les Verts et le SPD dans une «Ampelkoalition » aux couleurs des feux de circulation : rouge-jaune-vert.

Las, les Verts semblent avoir d'autres visées. A Hambourg, ils sont en train de négocier avec les chrétiens-démocrates. Un gouvernement noir-vert serait une première au niveau d'un Land, voire un galop d'essai pour un rapprochement au niveau fédéral. Quitte à inclure les libéraux au sein d'une coalition aux couleurs, cette fois, de la Jamaïque : noir-jaune-vert.

Les plus profondément ébranlés par la nouvelle donne sont les sociaux-démocrates, pris en étau entre une gauche musclée et une union chrétienne centriste. La question clef, pour eux, est celle de la collaboration avec Die Linke. Le président du SPD s'était toujours prononcé contre, du moins à l'Ouest - le SPD travaille avec Die Linke au gouvernement du Land de Berlin. Mais, après les élections régionales de Hesse, qui n'ont pas dégagé de majorité claire, Kurt Beck a subitement autorisé la candidate SPD à se faire élire avec les voix de gauche radicale. La chancelière évoque « un manquement à la parole donnée ». La presse relate des apoplexies au sein du plus vieux des partis sociaux-démocrates. Kurt Beck parvient malgré tout à conserver les rênes de l'appareil, mais la rébellion d'une députée sociale-démocrate fait capoter le plan. Depuis, Beck est au plus bas dans les enquêtes, donné battu à plate couture par Merkel si le chancelier était élu au suffrage direct.

Le seul social-démocrate susceptible de rivaliser avec la chancelière est un centriste : Frank-Walter Steinmeier, le populaire ministre des Affaires étrangères. Alors que le candidat social-démocrate à la chancellerie doit être désigné cet automne, Steinmeier se rapproche du très orthodoxe ministre des Finances, Peer Steinbrück. Le duo fonctionne si bien que la presse les surnomme déjà les « stones » («Stein » signifie « pierre »). Les mois qui viennent s'annoncent donc riches en surprises. Le plus probable est toutefois que l'échiquier politique allemand finisse par se trouver un nouvel équilibre. Il est piquant de relire, vingt-cinq ans après l'entrée des Verts au Bundestag, les éditorialistes de l'époque. Ils voyaient dans l'irruption des écolos dans la Chambre basse le même potentiel de déstabilisation qu'on prête aujourd'hui à Die Linke.

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