Ecologie

Du ministère de l’impossible à celui de l’imposture

 

Par Gérard Charollois

En France, dans le régime institutionnel issu de l’actuelle constitution, tout pouvoir émane de la présidence de la république, faisant de ce pays une monarchie élective avec son chef, ses courtisans, ses obligés, ceux que le chef récompense pour leur docilité et ceux qui espèrent que leur soumission servile leur vaudra une promotion.

En France, la chasse, l’élevage, l’agrochimie s’organisent, plus qu’ailleurs en lobbies corporatistes artificiellement entretenus bien au-delà de ce qu’ils représentent démographiquement dans la société. En France comme partout ailleurs en revanche, la secte « libérale » célèbre le culte de l’entreprise privée, de la promotion, de la croissance spéculative et non qualitative, sacrifiant les intérêts écologiques et sociaux à la loi du Marché. En France, le ministère de l’Environnement, dit de l’Écologie, est celui qui subit le maximum de pression des lobbies et des petits intérêts sordides d’oligarques en mal d’opérations lucratives menées au détriment des milieux naturels. Homme de convictions, Nicolas Hulot, fort de l’immense sympathie de ses concitoyens, crut pouvoir imposer tant aux lobbies qu’à la secte « libérale », les changements indispensables pour préserver la viabilité de la terre et le maintien de la biodiversité, des avancées de la condition animale.

Il a échoué et le monarque électif invita son ami Thierry Coste, lobbyiste de la chasse et des armuriers, à une réunion le lundi 27 août, provoquant un sursaut de dignité de son ministre et son départ. Amis lecteurs, vous le saviez puisque je vous ai exposé le scénario, un an à l’avance. Pour attirer dans ses filets le populaire Nicolas Hulot, le monarque lui promit l’abandon de l’aéroport Nantais et rien d’autre. Il faut se réjouir de cet abandon mais constater que des milliers d’hectares disparaissent chaque mois sous l’asphalte et le béton et que la faune demeure soumise aux exactions des chasseurs, premiers destructeurs choyés par le monarque. Non, hélas, le départ de Nicolas Hulot n’éveillera pas les consciences des politiques, puisqu’ils en sont dépourvus et son seul mérite sera d’ébranler le pesant sommeil des spectateurs de la vie publique qui s’imaginaient que le « Macronisme » (traduisez le thatchérisme) était soluble dans l’écologie et le social.

En contribuant à la chute de popularité du régime, la démission de Nicolas Hulot n’aura pas été vaine. On ne fait pas de l’écologie avec les amis du lobby chasse, avec la finance qui veut des montagnes d’or, des autoroutes, des lotissements partout. Un nouveau ministre s’imagine honoré d’accepter une charge lui conférant moins de pouvoir qu’un Colbert ou un Turgot, ministres d’Ancien Régime. Que fera-t-il ? Il recevra les amis du président avec le respect qui s’impose et rien ne changera. Une infime minorité exercera son emprise mauvaise sur ce pays en violation des aspirations majoritaires. La nature sera massacrée, l’animal torturé, la démocratie bafouée par la loi des lobbies. J’exècre les lynchages et les dénigrements dirigés contre les personnes car seuls importent les faits et le grand combat des idées. Aussi, je m’abstiendrai de toute critique à l’encontre de François de Rugy. Je m’en tiendrai aux faits, sans le moindre commentaire.

Ce militant écologiste adhéra au parti Les Verts et fut élu député de cette formation en Loire-Atlantique. En 2015, il se sépare de son parti et soutient le gouvernement de Manuel Valls dont il souhaiterait être ministre. En janvier 2017, il signe la charte de la primaire de la « belle alliance populaire » et concourt à cette primaire en s’engageant à soutenir celui qui en sortirait vainqueur. Toutefois, il refuse ce soutien à Benoît Hamon et se rallie à Emmanuel Macron. Le parti du président détenant la majorité absolue à l’Assemblée Nationale le porte à la présidence de cette assemblée. La fédération nationale des chasseurs se réjouit de sa nomination au ministère de l’Écologie. Qu’en pensent les 84 % des Français qui souhaitent l’abolition de la chasse à courre ? Quelles conséquences de ces gesticulations politiciennes pour les millions d’alouettes, de grives, d’oiseaux d’eau exterminés par les « gestionnaires de la faune » ? Puisqu’en cinquième république, seul compte la volonté du monarque, les ministres étant sur des sièges éjectables, pour sauver l’arbre, l’animal et l’homme, le temps n’est pas venu. Dans les médias, les fumigènes s’agiteront pour vous parler de "transition énergétique", de "volonté de changements", de "climat". Dans les faits, rien ne sortira aussi longtemps que les lobbies gangrèneront l’État.

J’entends bien : il y a des contraintes économiques, techniques, sociales pour orienter autrement la politique énergétique. Mais, pour protéger nos oiseaux, pour interdire la torture des blaireaux par la vénerie, il suffirait d’un peu de courage et de dignité. Mais cela ne fleurit guère dans les allées du pouvoir !

Gérard Charollois

ecologie-radicale.org

Les dossiers sur la table du prochain ministre de l’Écologie

Cet article de Reporterre a été publié avant qu'on apprenne le nom du remplaçant de Nicolas Hulot. Un article pour réfléchir. Mais avec de Rugy, on ne risque pas d'être déçus.

Marie Astier (Reporterre) et Émilie Massemin (Reporterre)   

Quels dossiers attendent le nouveau ministre de l’Écologie ? Pesticides, nucléaire, biodiversité, budget 2019… Reporterre liste les défis à relever par le remplaçant de Nicolas Hulot.

Nicolas Hulot ne voulait plus se contenter des « petits pas ». Le nouveau — ou la nouvelle — ministre parviendra-t-il à en faire de plus grands ? Pour démontrer son ambition écologique, il pourra s’investir dans les nombreux dossiers laissés par son prédécesseur. Reste à voir si le contexte gouvernemental, qui change peu, lui en laissera l’occasion… On lui souhaite bon courage.

Le budget, le nerf de la guerre

L’écologie sera-t-elle gagnante dans le budget 2019 de l’État ? Les premières lignes qui se dessinent ne semblent pas aller dans ce sens. Selon le Canard enchaîné du mercredi 29 août, la semaine précédant sa démission, Nicolas Hulot aurait cédé à la colère en apprenant que le Premier ministre prévoit de ponctionner 200 millions d’euros à l’écologie pour les reverser à… l’Agence de financement des infrastructures, qui investit notamment dans les nouvelles autoroutes ! Sans doute un signe que, comme en 2018, le budget des Agences de l’eau, normalement destiné à la préservation des milieux aquatiques et à la qualité de l’eau, sera ponctionné en 2019 pour renflouer les caisses de l’État.

Autre sujet financier majeur : alors que « la hausse de la fiscalité sur le carbone a été actée l’année dernière, la question de l’affectation à la transition énergétique de cette fiscalité, qui représentera en 2019 près de 10 milliards d’euros, n’a toujours pas été tranchée », s’inquiète l’Association des collectivités territoriales et des professionnels (Amorce). « La tendance actuelle laisse donc présager une utilisation de plus en plus importante des taxes environnementales pour équilibrer le budget de l’État, et pas pour réussir la transition écologique », estime-t-elle.

Énergie et transports : l’avenir du nucléaire et du vélo en suspens

Elle orientera les politiques énergétiques de la France pour la période 2023 - 2028 : il s’agit de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit mettre en œuvre des objectifs à la fois fortement symboliques et transformateurs, inscrits dans la loi de transition énergétique : réduction de la part du nucléaire, hausse de la part des énergies renouvelables à 32 % en 2030, réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40 % en 2030 par rapport à 1990, etc.

Selon le calendrier initial, la PPE finale devait être présentée d’ici la fin de l’année 2018. Mais le gouvernement a pris du retard : le brouillon du décret, originellement prévu pour le mois de juillet, n’a toujours pas été dévoilé. Le Premier ministre l’a finalement promise pour cet automne.

Point très sensible de cette PPE, la place du nucléaire. Le ou la successeur de Nicolas Hulot devra tenir tête à EDF, qui a réitéré en mai son intention de ne fermer aucun réacteur d’ici 2029 hormis ceux de Fessenheim, de prolonger la durée de vie de certaines centrales jusqu’à soixante ans et de déployer en France un nouveau type d’EPR. L’ex-ministre de la Transition écologique a échoué à cet exercice. En novembre dernier, il avait dû annoncer qu’il serait « difficile de tenir le calendrier » prévu par la loi de réduire la part du nucléaire à 50 % d’ici 2025, sans présenter de nouvelle échéance. En janvier, la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), une administration du ministère, avait délibérément écarté les scénarios d’une sortie rapide du nucléaire proposés par Réseau d’électricité de France (RTE). Et un rapport commandé au printemps par le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, et Nicolas Hulot, évoqué par le quotidien Les Échos du 30 août, prône la construction de six nouveaux EPR à partir de 2025 — alors que le chantier de Flamanville (Manche) accumule surcoûts et malfaçons (problème de cuve, de soudures, etc.).

Autre dossier atomique sur le bureau du prochain — ou de la prochaine — ministre de la Transition écologique et solidaire, la gestion des déchets radioactifs, alors que plus d’un million de mètres cubes de ces substances ultradangereuses sont entassées sur le territoire. Le gouvernement doit participer à la définition d’un nouveau Plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR) pour la période 2019-2021. Un débat public sur ce thème avait été annoncé pour ce mois de septembre, mais la Commission nationale du débat public a indiqué le 29 août à Reporterre qu’il subsistait un « flou » sur les dates. Ce débat devrait être l’occasion d’aborder le projet d’enfouissement des déchets radioactifs en couche géologique Cigéo à Bure (Meuse). Mais aussi l’avenir de l’usine de retraitement de La Hague (Manche) et de la filière française de recyclage des combustibles nucléaires usés, pointées dans un rapport parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires rendu public en juillet dernier.

Les transports également ne sont pas arrivés à l’heure. Le projet de loi d’orientation sur les mobilités (LOM) était annoncé pour le printemps 2018… Les premiers éléments du texte n’ont finalement été connus qu’au début de l’été, et celui-ci n’est pas encore passé en Conseil des ministres. Quelle place pour l’alternative à la voiture ? Comment rendre le transport de marchandises plus propre ? Le train et surtout le vélo sont, selon les associations écologistes, pas assez considérés par le gouvernement. Une réunion autour du futur Plan vélo était annoncée pour la rentrée. Sans doute attend-on désormais un nouveau ministre pour fixer la date.

Agriculture et alimentation : beaucoup d’annonces à confirmer

Sur ces sujets, beaucoup d’espoirs ont déjà été déçus : la loi issue des états généraux de l’alimentation (pas encore adoptée) est moins ambitieuse que les consensus auxquels étaient arrivés les participants. Ainsi, entre autres, l’interdiction du glyphosate en trois ans n’y figurera pas. Il faut dire que sur ces sujets, Nicolas Hulot avait un obstacle de taille sur sa route, à savoir le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert. « Je ne veux pas passer mon temps dans des querelles avec Stéphane Travert », a déclaré l’ex-ministre de l’Écologie mardi dernier sur France Inter, actant que « la remise en cause du modèle agricole dominant n’est pas là ».

Le nouveau ministre devra donc se battre pour confirmer les quelques avancées obtenues par Nicolas Hulot. Une « task force » sur le glyphosate a été mise en place. Sera-t-il vraiment interdit en France à partir de 2021 ? Y aura-t-il des dérogations et, si oui, seront-elles nombreuses ? Les conditions de mise en œuvre de la promesse présidentielle feront l’objet de toutes les vigilances, et d’âpres combats entre pro et antipesticides.

Les maigres mesures obtenues de haute lutte par les défenseurs de l’écologie dans la loi Agriculture et Alimentation vont devoir aussi être confirmées lors de son dernier passage, en septembre, devant l’Assemblée nationale. Il s’agit de l’obligation d’avoir 50 % de produits « sous signes de qualité » dans les cantines (dont 20 % de bio) et l’extension de l’interdiction des pesticides néonicotinoïdes aux produits agissant selon les mêmes mécanismes.

Sur le sujet des néonicotinoïdes, d’ailleurs, à noter que si cinq substances sont interdites à partir du 1er septembre, on attend toujours la liste des dérogations, qui pourront durer jusqu’au 1er juillet 2020. Là encore, la bataille est en ce moment rude entre ONG et lobbys des cultivateurs de betteraves et de céréales.

Autre dossier agricole, qui lui en est à ses débuts : les négociations autour de la future Politique agricole commune de l’Union européenne. Les milliards d’euros qu’elle dispense vont-ils servir à réorienter l’agriculture vers plus de durabilité ? Les négociations en cours ne vont pas dans ce sens… Mais la France, en tant que principal bénéficiaire de cette politique, peut peser, si elle le souhaite.

La biodiversité sans défenseur ?

« Tout le monde s’en fiche », avait déploré Nicolas Hulot devant l’Assemblée nationale en mars dernier. Le Plan biodiversité présenté début juillet reste encore à traduire en actes.

Une décision hautement symbolique et polémique doit aussi être confirmée, celle de la réintroduction de deux ourses dans le Béarn. Des éleveurs manifestaient mercredi 29 août pour réaffirmer leur opposition, tandis que les associations de défense du plantigrade s’inquiètent.

Climat : la France donnera-t-elle l’exemple ?

Un rendez-vous important aura lieu à la fin de l’année, avec la COP24 (la 24e Conférence des parties), qui doit à la fois adopter les règles du jeu de l’accord de Paris sur le climat (il fixe comme objectif le maintien du réchauffement climatique en dessous des 2°C) et motiver les pays à augmenter leurs engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre. En effet, pour l’instant la somme des promesses ne permet pas de passer en dessous de la barre des 2°C.

Dans ces négociations climatiques à 27 pays (26 sans le Royaume-Uni) au sein de l’Union européenne, et à 195 parties à l’échelle internationale, on pourrait croire que la France n’a que peu d’influence. Mais elle a une place symbolique. Elle a présidé la COP21, qui a permis la signature de l’accord de Paris sur le climat. Elle a également un rôle moteur au sein de l’Union européenne, qui elle-même est perçue internationalement comme le continent le plus ambitieux sur les questions climatiques.

La France peut donc au moins montrer l’exemple. Difficile : nos émissions de gaz à effet de serre ont augmenté en 2017. Il va falloir rectifier le tir.

Grands projets inutiles et luttes écologiques

L’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne clôt pas le dossier, loin de là. La question de l’attribution des terres revient sur la table cet automne : iront-elles aux projets alternatifs des écolos et zadistes qui les ont arrachées à Vinci, ou seront-elles redistribuées par les acteurs classiques de l’agriculture conventionnelle ? Si l’on en parle moins au niveau national, sur le terrain, le sujet est explosif.

Autre haut-lieu des luttes écologiques, Bure, dans la Meuse, où l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires combat de longue date. La répression policière et judiciaire a été très sévère. Le nouveau ministre sera aussi jugé à l’aune de son attitude sur ce dossier.

 

Manifestations des opposants au projet Cigéo à Bure (Meuse), le 5 juin 2016.

Encore plus à l’Est, le projet de contournement autoroutier de Strasbourg, malgré de nombreux avis négatifs, a été confirmé le jour même de la démission de M. Hulot, mais les opposants ne se démobilisent pas.

Autre dossier chaud symbolique de l’artificialisation des sols, le projet de mégacentre commercial et de loisirs Europacity, à Gonesse (Val d’Oise). Alors qu’il a été retoqué par le tribunal administratif, l’État l’a relancé en faisant appel. Quelle sera la position du successeur de Nicolas Hulot sur ce dossier ?

 


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Gueuleton... Par Gorce

Le soupçon... par Allan Barte

Quand les habitants d’une vallée doivent attaquer l’État en justice pour préserver leur santé face à la pollution

 

Par Elodie Horn

 

Depuis des années, les habitants de la vallée de l’Arve, située au cœur de la Haute-Savoie, tentent vainement d’alerter les pouvoirs publics sur la mauvaise qualité de l’air qu’ils respirent tous les jours. En cause : un incinérateur, l’industrie, et, surtout, la circulation. Les pics de pollution y durent parfois même plus longtemps qu’à Paris. Organisés en collectif depuis le début de l’année, les habitants ont décidé de poursuivre l’État en justice. Leur dernier recours pour espérer enfin pouvoir respirer sans mettre à mal leur santé.

C’est le début de l’été, le soleil sublime la vallée de l’Arve. Située au cœur de la Haute-Savoie, dans un cadre idyllique, elle côtoie les hauts lieux du tourisme de montagne, un secteur qui génère pas moins de 50 000 emplois dans les Alpes. « Notre vallée a un situation particulière où d’un côté il y a Saint-Gervais, le Val Bourgeois, juste en face de la prestigieuse Megève. À 20 kilomètres par la route, il y a aussi Chamonix, capitale mondiale de l’alpinisme. Quant à la frontière suisse, elle n’est qu’à une petite heure », décrit Eric Solvas, assis à la terrasse d’un café qui fait face à ces montagnes qu’il connaît par cœur. Voilà pour le volet touristique. Mais derrière, il y a aussi le « fond de vallée », qui est selon Eric Solvas, « un dépotoir ».

L’homme habite Passy, une des principales villes de la partie basse de la vallée. Dans un environnement du tout tourisme, la vallée, qui porte le nom de la rivière qui la traverse avant de se jeter dans le Rhône, se distingue par une tradition plus ouvrière. « C’est ici qu’a été installé un incinérateur, en 1995, pour brûler les déchets ménagers des 150 000 habitants de la vallée. Il n’a pas été installé à Megève ou à Chamonix, qui sont dans la partie haute de la vallée. Comme si l’on considérait que nous étions des habitants de seconde zone, qui peuvent être pollués », ajoute Eric Solvas. Ce retraité est engagé dans l’Association pour la qualité de vie à Passy. Celle-ci dénonce notamment un recours excessif à l’incinération dans la vallée, avec un tri sélectif quasi-inexistant. À proximité de l’incinérateur se dresse aussi une usine, SGL Carbon, spécialisée dans la fabrication de pièces en carbone et graphite, et qui recrache d’importants taux de poussières ainsi que du H2S, composant qui sent l’œuf pourri [1]. La vallée est aussi traversée par une importante circulation. Tous les jours, 3200 camions y transitent vers l’Italie et s’arrêtent à Passy afin de réaliser un contrôle obligatoire de sécurité avant de passer le tunnel du Mont Blanc. Le redémarrage des moteurs fait, à chaque fois, grimper les niveaux de pollution.

Une couche de pollution quotidienne au dessus de la vallée

Ce concentré d’industries et de circulation au cœur d’une même vallée inquiète les habitants. « Sur un rayon de cinq kilomètres, il y a deux usines et une aire de contrôle des camions. Mais aussi des écoles, des crèches, un collège et un lycée. Cela fait 2500 enfants dans ce même périmètre », comptabilise Mallory Guyon, médecin généraliste. Les habitants ne peuvent plus ignorer la couche de pollution qui flotte quotidiennement au-dessus de leurs têtes. « Même si le ciel est dégagé aujourd’hui, on voit tous les jours cette pollution. L’hiver c’est encore pire. Comme nous sommes dans une région anticyclonique, il y a une nappe de brouillard qui plane et qui rend l’air vraiment irrespirable parce qu’il n’y a pas de vent », précise Eric Solvas. C’est d’ailleurs lors de l’hiver 2016 que la situation préoccupante de la vallée a fait s’emballer la machine médiatique. La pollution de l’air aux particules fines avait connu un pic qui a duré 33 jours, plus qu’à Paris et à Lyon.

Un premier plan de protection de l’atmosphère (PPA) a été adopté par la préfecture en 2012, pour cinq ans. Un nouveau PPA devrait être voté cette année, mais les habitants le jugent toujours insuffisant. « Entre le PPA1 et le PPA2, il n’y a pas grand chose qui change concernant nos problématiques. Ils veulent interdire les cheminées ouvertes ou encore limiter l’autoroute à 110km/heure l’hiver. Interdire le sport lors des pics de pollution ou ne pas laisser sortir les enfants dans la cour. Ce sont des mesures prises pour supporter la pollution », souligne Eric Solvas, qui déplore qu’à aucun moment ne soit remise en question la responsabilité des industries. Dans la vallée de Chamonix, les transports en commun sont gratuits et les dessertes de qualité. Pourquoi de tels dispositifs ne sont-ils pas mis en place dans la vallée de l’Arve, interrogent les habitants.

Des métaux lourds relevés dans les poussières

Durant ce même hiver 2016, Muriel Auprince, qui a vécu toute sa vie dans cette vallée, s’inquiète en voyant ses petites-filles et ses proches respirer difficilement. Elle décide de faire appel à Analytika, un laboratoire indépendant pour faire tester la qualité de l’air et des poussières. Les résultats des échantillons prélevés durant l’été 2017 révèlent notamment la présence de métaux lourds dans des poussières collectées au sol. Quant à la qualité de l’air, le rapport l’établit comme mauvaise. Cette retraitée du domaine de la santé, alarmée, décide alors de publier ces résultats dans la presse locale. Pour beaucoup d’habitants, dont Mallory Guyon, c’est là qu’il est devenu urgent d’agir. Ils ont créé dans la foulée le Collectif Air Pur. « Nous avons demandé un moratoire, ainsi qu’une enquête sanitaire chez les enfants et les employés d’usine. Nous souhaitons faire la lumière sur tous les polluants présents dans l’air ainsi que leur impact sur la santé. Personne ne nous a répondu. On s’est dit, qu’à cela ne tienne, on va porter plainte », s’exclame déterminée, Mallory Guyon.

Début 2018, plusieurs habitants ont donc porté plainte contre X pour mise en danger d’autrui, afin de pousser les pouvoirs publics à déterminer les responsables de cette pollution. Un appel à rejoindre cette plainte collective a été lancé via une campagne Facebook. Et début mai, pas moins de 540 personnes s’étaient déjà jointes au mouvement. Le dossier est désormais entre les mains du procureur, qui pourra décider de classer sans suite ou de saisir un juge d’instruction pour mener une enquête approfondie. Si c’est la seconde option qui prévaut, plusieurs habitants se constitueront partie civile. En parallèle de cette démarche pénale, un recours administratif, pour carence fautive de l’État, a été déposé pour une quinzaine de dossier. « La démarche est bien différente, elle consiste à demander un versement d’indemnités pour préjudices à cause de la mauvaise gestion de l’État dans la gestion de la réduction de la pollution de l’air », souligne Muriel Auprince, qui a aidé ses enfants à constituer des dossiers pour leurs propres enfants.

Contraindre l’État par la justice

Ces dossiers sont suivis par maître François Lafforgue, connu pour avoir défendu les victimes de l’amiante ou encore des pesticides. Pour un habitué aux scandales sanitaires et environnementaux, défendre le cas des habitants de cette vallée est emblématique. « Les autorités compétentes et l’État ont commis différentes fautes en prévoyant des plans de protection insuffisants pour protéger ces habitants. Par conséquent, ces derniers ont subi des préjudices d’ordre physique, tels que des troubles asthmatiques ou des problèmes d’hospitalisation », précise l’avocat. En réparation, chaque personne concernée demande plusieurs dizaines de milliers d’euros à l’État. « Le tribunal administratif a été saisi pour deux familles et cela devrait suivre pour tous les dossiers », ajoute-t-il. Les audiences sont prévues dans les mois qui viennent. Selon l’avocat, les perspectives de réussite sont réelles. « C’est la première fois en Europe qu’une telle action est intentée contre l’État concernant la pollution de l’air. Mais en France, des procès ont déjà été menés sur le principe de la responsabilité de l’État. On peut notamment donner pour exemple celui de l’amiante ou des algues vertes où la justice [civile, ndlr] a donné raison aux plaignants », rappelle maitre Lafforgue.

Pour les membres du collectif, ces deux démarches représentent leur dernier espoir de respirer à nouveau l’air de leur vallée sans s’inquiéter. Muriel Auprince, qui a compilé dans un classeur tous les articles de presse sur le sujet conclut : « C’est mon dernier recours, après cela, je déménage, il y a autre chose dans la vie que de se battre contre la pollution », lâche-t-elle dans un soupir. Dans d’autres villes aussi, comme à Lille, Paris ou à Lyon, des recours sont engagés devant les tribunaux administratifs pour reconnaître la pollution de l’air et ses dangers. Selon l’Organisation mondiale de la santé, elle serait responsable de sept millions de morts chaque année. Rien que dans la vallée de l’Arve, 85 personnes y auraient succombé l’année passée [2].

Élodie Horn

Photo : CC Kevin Guebey/flickr.

Notes

[1] Le cœur d’activité de l’usine cheddoise est le graphite qui, arrivé sous forme de barres ou de cylindres de sections et dimensions diverses, repart dans des réacteurs nucléaires, des batteries au lithium, du silicium à destination de panneaux solaires et différentes applications industrielles. Un peu plus de 200 personnes y travaillent.

[2Source : Impacts sanitaire de la pollution atmosphérique dans la vallée de l’Arve, Santé publique France, agence nationale de santé publique, septembre 2017.

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