Ecologie

L’écologie version Macron : les contradictions permanentes de l’ancien ministre devenu candidat

 

par Maxime Combes

Emmanuel Macron a enfin dévoilé son programme. Généreux en mots grandiloquents supposés incarner le changement, Emmanuel Macron affirme vouloir « changer de logiciel » et opérer une « transformation radicale », notamment en matière de transition écologique. Son « nouveau modèle de croissance » ressemble pourtant à ce qui se pratique depuis plusieurs décennies. Un modèle saupoudré de quelques apparentes mesures écologiques, sur la pollution atmosphérique ou les gaz de schiste, qui contredisent les politiques menées par le candidat lorsqu’il était ministre, à peine quelques mois plus tôt. Une analyse pour ouvrir le débat.

Lui qui a longtemps moqué les catalogues de mesures des candidats à la présidentielle est désormais doté d’un programme d’une trentaine de pages regroupant plus d’une centaine de mesures, plus ou moins détaillées, auquel il faut ajouter quarante fiches thématiques en ligne. Soit plus de 150 pages pour un programme qui est ordonné en six grands chantiers, chacun étant « essentiel pour l’avenir de notre pays ». La transition écologique – ou énergétique – ne constitue pas un chantier à part entière.

La transition écologique conditionnée à la croissance

Si le candidat affirme que « le changement climatique nous oblige à repenser notre organisation et nos modes de vie », la transition écologique reste subordonnée à « la modernisation de l’économie », qu’il faudrait libérer « des carcans et des blocages » pour enclencher un « nouveau modèle de croissance ». La double page de mesures consacrée à ce nouveau modèle de croissance est éclairant : aux « dégâts que nous faisons collectivement au climat et à la biodiversité » et à la mise en question de « notre modèle de développement et de production » correspondent une série de mesures qui visent d’abord à améliorer la compétitivité des entreprises, soutenir l’investissement privé, lancer des plans d’investissement et un fonds pour l’industrie et l’innovation.

Sans même être qualifié de « soutenable », « durable » ou « climato-compatible », ce « modèle de croissance » doit simplement être « nouveau ». Les secteurs économiques existants, qu’ils soient innovants ou nocifs, doivent croître, sans que cette croissance ne soit conditionnée à aucun objectif climatique, écologique ou même sanitaire. On retrouve la philosophie de la commission Attali, « pour la libération de la croissance », installée en 2008 par Nicolas Sarkozy dont Emmanuel Macron était rapporteur général adjoint, ou encore celle de la Loi Macron, votée en juillet 2015, qui visait déjà à « accélérer les grands projets » ou « simplifier le droit de l’environnement ».

Améliorer la compétitivité des entreprises

De la commission Attali à Bercy, en passant par le secrétariat général de l’Élysée, Emmanuel Macron baigne donc dans ce monde politique et économique qui n’est pas prêt à renoncer à la sacro-sainte croissance du PIB, seule juge selon eux du bienfondé d’une politique. C’est d’ailleurs le seul candidat de la présidentielle à soutenir l’accord de libéralisation du commerce et d’investissement entre l’Union européenne et le Canada (Ceta), alors qu’un récent rapport du ministère de l’Environnement confirme qu’il n’est pas compatible avec l’Accord de Paris sur le climat. Ses principaux conseillers économiques, les économistes Philippe Aghion, Elie Cohen et Jean-Hervé Lorenzi, sont d’ailleurs des économistes orthodoxes dont les recettes libérales conduisent à sacrifier le social et l’écologie sur l’autel de la compétitivité des entreprises et du désiré retour de la croissance.

Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron, qui se présente comme l’un des inspirateurs du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), envisage alors de pérenniser le dispositif en le transformant en « allègements de charges pérennes ». Pas étonnant non plus que cette mesure se trouve aux côtés de la réduction de l’imposition des entreprises privées – l’impôt sur les sociétés passerait de 33,3 % à 25 % – comme deux des mesures clefs de ce « nouveau modèle de croissance ». Si le CICE a peut-être amélioré la compétitivité des entreprises – le CAC40 a versé en 2016 un montant record de dividendes –, rien n’indique comment ces mesures pourraient contribuer à relever les défis écologiques et sociaux.

Le nucléaire, un horizon indépassable ?

A ces deux mesures chiffrées s’ajoute bien la volonté de consacrer 30 % du « grand Plan d’investissement de 50 milliards d’euros » à la transition écologique. Mais aucune précision n’est apportée sur ce qui doit être financé, et comment. Aucune des cent mesures du programme « grand public » n’explicite d’ailleurs comment le candidat souhaiterait donner plus d’ambition aux insuffisants objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre au niveau européen et mettre en œuvre la transition énergétique à l’échelon national. L’avenir du secteur énergétique français, qu’il soit nucléaire, fossile ou renouvelable, n’apparait pas être un des éléments structurants du programme quinquennal d’Emmanuel Macron.

Sur le nucléaire, l’ancien locataire de Bercy, qui a toujours soutenu l’EPR d’Hinckley Point et les stratégies ruineuses d’EDF et Areva en mobilisant 6 milliards d’euros d’argent public pour les recapitaliser, manie d’ailleurs l’ambiguïté. « Je n’ai jamais considéré que le nucléaire était une maladie », vient-il de déclarer lors d’un meeting à Caen, refusant d’envisager une sortie progressive de l’atome [1]. Le site du candidat reprend pourtant l’objectif fixé par la loi de transition énergétique (LTE) d’un maximum de 50 % de nucléaire dans le mix électrique à l’horizon 2025, contre 75 % aujourd’hui.

Selon Greenpeace, un tel objectif impliquerait de fermer 21 à 23 réacteurs d’ici à 2023 [2]. Hormis la fermeture de Fessenheim qui doit être « confirmée », le programme – papier et web – du candidat ne donne aucun échéancier. Comme s’il était possible d’atteindre l’objectif d’un maximum de 50 % de nucléaire sans fermer de réacteurs. Et comme si fermer de si nombreux réacteurs, et les emplois qui les accompagnent, n’impliquait pas un vaste plan de reconversion industrielle, des financements adéquats et quelques précisions d’un candidat à la plus haute fonction de l’État.

Quand Macron le candidat contredit Macron le ministre

Du côté des énergies renouvelables, dont le déploiement massif nécessite d’ailleurs une planification organisée de la fermeture des centrales nucléaires, Macron prévoit de tenir les objectifs de la loi LTE (32 % du mix électrique en 2022 contre à peine 15 % aujourd’hui) en encourageant « l’investissement privé pour mobiliser 30 milliards d’euros d’investissements ». Pour cela, l’État se limitera donc à « raccourcir et simplifier les procédures », et à « focaliser les efforts de recherche et d’investissement des opérateurs sur le stockage de l’énergie et les réseaux électriques intelligents ». Un peu court.

Évoquée sur le seul site du candidat, la « sortie des énergies fossiles », lesquelles représentent toujours plus de 65 % de la consommation d’énergie finale française (et non la moitié comme il est écrit) se traduit en trois mesures concrètes : la fermeture des dernières centrales à charbon (à peine 2 à 3 % de la consommation d’énergie finale), « l’interdiction de l’exploration des gaz de schiste » et le refus de délivrer de nouveaux permis d’exploration d’hydrocarbures. Mais qui faut-il croire ? Le candidat ou le ministre qui, en septembre 2015, avait obtenu que cinq permis de recherche d’hydrocarbures soient signés (Champfolie en Seine-et-Marne, Herbsheim dans le Bas-Rhin et d’Estheria dans la Marne) ou prolongés (Bleue Lorraine en Moselle et de Juan de Nova dans les terres australes et antarctiques françaises) à la veille de la COP 21 ? D’autre part, pourquoi vouloir continuer à financer la recherche sur le sujet [3] pour des hydrocarbures qu’il ne faudrait pas exploiter ?

Pollutions, Diesel, Notre-Dame-des-Landes : tout et son contraire

De même, faut-il faire confiance au ministre qui affirmait que le diesel devait « rester au cœur de la politique industrielle française », ou bien au candidat qui veut « réduire massivement la pollution liée aux particules fines » ? Par un coup de baguette magique, le programme annonce une division par deux (pourquoi deux ?) du nombre de jours de pollution atmosphérique. A Bercy, Emmanuel Macron avait signé un accord très favorable aux sociétés autoroutières en avril 2015 et préféré libéraliser le transport par autocar là où un ministre préoccupé par la santé de ses concitoyens et les défis climatiques aurait mis tout son poids pour appuyer le développement de transports en commun locaux et une desserte ferroviaire adaptée, modernisée et moins chère.

Du flou persiste également à propos d’un des conflits emblématiques du quinquennat Hollande : l’aéroport de Notre-Dame des Landes. « Le peuple s’est exprimé, je suis pour respecter cette décision », déclare-t-il tout en précisant le lendemain qu’il souhaite nommer un médiateur qui aurait six mois pour trouver une solution. D’autres grands projets d’infrastructures de transports, bien que fortement controversés pour leurs coûts et leurs impacts sur les territoires, tels que la LGV Bordeaux-Toulouse et le Lyon-Turin seront menés à bien. Tandis que le programme du candidat ne permet pas de savoir si « le renouveau minier » qu’il promettait quand il était à Bercy, l’ayant conduit à autoriser l’extraction de sable marin en baie de Lannion en dépit de l’opposition locale, sera poursuivi.

Aie confiance...

Si le programme de 18 pages indique vouloir « placer la France en tête du combat contre les perturbateurs endocriniens », c’est en fouillant sur le site du candidat qu’on obtient des précisions : l’interdiction des perturbateurs endocriniens est conditionnée à « l’existence de solutions scientifiquement reconnues comme moins toxiques ». Autrement dit, les lobbies industriels, dont on connaît les capacités à instrumentaliser des recherches scientifiques pour faire douter de la pertinence des solutions alternatives, pourront manœuvrer en coulisses pour maintenir un statu quo injustifiable. Ce n’est guère étonnant de la part d’un candidat plus enclin à défendre les intérêts des industriels que le principe de précaution (voir notre enquête), qui souhaite poursuivre la recherche sur les OGM plutôt que fixer un objectif vraiment ambitieux de produits bio et locaux pour la restauration collective.

Difficile donc de voir dans le programme d’Emmanuel Macron ce qui pourrait justifier de présenter la transition écologique comme une priorité tant les mesures semblent manquer de précision, de cohérence entre elles et ne pas s’inscrire dans une perspective de véritable transformation. Au moment où la transition écologique s’inscrit au cœur des logiciels et des débats à gauche, comme le montrent les programmes de Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon, Emmanuel Macron et son aréopage de soutiens disparates semblent accuser un retard de plusieurs longueurs.

Maxime Combes, économiste, auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! [4]

 

Notes

[1] Voir cet article du Monde

[2] Voir la note PPE : appliquer la loi de transition énergétique,juillet 2016

[3] Voir cet entretien avec le WWF

[4] Editions du Seuil, Coll. Anthropocène, octobre 2015.

La mutation écologique

 

 

Par Gérard Charollois

Parmi les « éléments de langage » de la politique, la mode est à la « mutation écologique ». Excepté aux partis républicains français et étasunien qui ignorent le mot "écologie", tous les autres candidats se réclament d’une prise de conscience de la nécessité de cette mutation écologique. Il conviendrait d’expliquer ce concept, définir ce qu’il recouvre et quelles implications concrètes il comporte.

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Je propose une toute autre « mutation écologique ». En présence d’un projet d’infrastructure, d’une innovation technologique, d’un mode de production, il faut examiner leurs incidences sur la faune, la flore et les milieux naturels au même titre que celles sur la santé humaine. Sortir d’un anthropocentrisme criminel représente notre mutation écologique, celle qui place le vivant au centre des valeurs. Champs d’éoliennes sur toutes les collines ou de panneaux photovoltaïques au lieu et place de forêts pourraient bien ne constituer que des miroirs aux alouettes, exactement comme le furent, il y a une quinzaine d’années, les « biocarburants », avant que les dupes se rendent compte qu’il ne s’agissait que « d’agrocarburants », polluants et dévoreurs d’espaces.

D’aucuns imaginent opter entre tel ou tel mode énergétique, sans comprendre que les filières s’additionnent pour spéculer et additionnent leurs nuisances. Y aurait-il des esprits assez innocents pour ne pas avoir compris que dans une société de Marché, l’unique religion est le profit et que tout le reste n’est qu’habillage pour faire accepter les destructions de nature.

Après cette critique, je propose : D’une part de réduire les gaspillages d’énergie en sanctionnant les éclairages abusifs,par exemple. D’autre part, inviter les ingénieurs à concevoir des technologies exemptes d’incidences létales pour la biodiversité. Une mutation écologique, c’est mettre la nature à l’ordre du jour.

Gérard Charollois

Incinérateur d’Ivry : un grand projet coûteux et polluant aux portes de Paris

 

par Olivier Petitjean

 

En plein pic de pollution, des élus s’apprêtent à autoriser la construction d’un nouvel incinérateur géant à Ivry, aux portes de Paris. Coût du projet : 2 milliards d’euros, qui bénéficieront principalement aux multinationales Vinci et Suez ! Dix fois plus que ce que coûteraient une politique de tri et de recyclage plus efficace, selon les opposants. Peu importe ces dépenses et les émissions supplémentaires de particules fines si elles se font au nom de la « valorisation énergétique » des déchets...

Triste symbole. Au moment où la région parisienne connaît un nouvel épisode de grave pollution atmosphérique, les élus de 84 communes franciliennes, dont la ville de Paris, sont invités à donner leur feu vert, ce 9 décembre, au chantier de la reconstruction de l’incinérateur d’Ivry. Il s’agit de remplacer, en réduisant légèrement sa capacité, l’incinérateur existant, dont les deux tours se détachent depuis 1969 sur l’horizon de l’Est parisien, au bord de la Seine. Un demi million de tonnes de déchets devraient y être traitées chaque année à partir de 2023.

L’opération très coûteuse – deux milliards d’euros pour l’investissement et l’opération, soit quatre fois le budget de Notre-Dame-des-Landes. Vinci est chargée du chantier, et Suez gérera l’incinérateur pour le compte du Syctom, syndicat intercommunal de gestion des déchets de l’agglomération parisienne, et présidé par le centriste Hervé Marseille (UDI), sénateur-maire de Meudon. La capitale et sa banlieue ont-elles vraiment besoin d’un tel équipement ? Est-ce la meilleure manière d’utiliser les deniers publics dédiés au secteur des déchets ?

La transition énergétique ? Pas en matière de déchets

Selon Flore Berlingen, directrice de la campagne « zéro déchets » (Zero Waste) en France, il suffirait que l’agglomération parisienne parvienne à trier autant de déchets que des villes comme Lyon ou Nantes – dont la performance dans ce domaine n’a rien d’exceptionnel – pour rendre l’incinérateur d’Ivry Paris XIII inutile. Sur ce sujet, la capitale fait clairement figure de mauvaise élève. Près de la moitié des déchets qui se retrouvent dans les poubelles de Paris et de sa banlieue sont recyclables. Ils ne devraient donc pas s’y trouver... 30 % du contenu des poubelles jaunes – destinées aux recyclables – est refusé et redirigé vers les incinérateurs ou les décharges. « Pour ce qui est du geste de tri et du recyclage, Paris et sa région tirent la moyenne nationale vers le bas. La politique du Syctom, focalisée sur les capacités d’incinération, en est en partie responsable », dénonce Annelaure Wittmann, co-présidente du Collectif 3R. La Chambre régionale des comptes a elle-même récemment dénoncé l’incapacité du syndicat à envisager une alternative à l’incinération. 80 % des déchets traités sont aujourd’hui incinérés !

Les prévisions de collecte justifieraient la reconstruction de l’incinérateur d’Ivry. Mais elles entrent en contradiction avec les objectifs inscrits dans la loi de transition énergétique : 10 % de déchets ménagers en moins d’ici 2020, 65 % de recyclage d’ici 2025. La généralisation du tri à la source des déchets organiques suffirait à elle seule à alléger la poubelle des parisiens de 30 % ! Le Syctom, plus important syndicat de traitement des déchets ménagers d’Europe, semble estimer que rien n’allait changer, en adoptant des scénarios de réduction des déchets très pessimistes, en contradiction même avec la tendance observée ces dernières années.

Coûteuse et inutile incinération ou « valorisation énergétique » ?

Pour ses opposants, l’incinérateur d’Ivry crée donc un précédent dangereux dont les enjeux dépassent le seul cadre francilien. Sa reconstruction, déjà absurde au vu de la loi de transition énergétique, installe pour plusieurs décennies le primat de l’incinération en Île-de-France. Cela risque de dissuader la mise en place de politiques de réduction, puisque l’incinérateur aura besoin d’un approvisionnement continu pour fonctionner. Des déchets du reste de la France ou de l’étranger pourraient même être importés pour satisfaire ses besoins de combustion.

Ce projet entérine aussi la stratégie des géants français du secteur, Suez et Veolia. Ils présentent l’incinération – dénommée très proprement comme « valorisation énergétique »... – comme une source d’énergie alternative au charbon ou au gaz. Une source d’énergie que ces entreprises n’hésitent pas à qualifier de « renouvelable » au motif que les déchets ne cessent... d’être produits et qu’ils contiennent des biodéchets ! « C’est devenu la justification numéro un de l’incinération en France », témoigne Flore Berlingen. « Depuis un ou deux ans, l’engouement ne fait que se confirmer avec le développement de la filière des combustibles solides de récupération. »

Le futur incinérateur d’Ivry alimentera les réseaux de chaleur de l’agglomération et produira accessoirement de l’électricité. Brûler du plastique et des matières organiques reste une source de gaz à effet de serre, ainsi que d’autres polluants. En outre, les matières organiques qui composent une grande partie des déchets brûlent très mal. Le bilan énergétique de ces installations n’est donc pas très rentable. Au final, les bénéfices climatiques de l’incinération apparaissent donc plutôt douteux. Au contraire du compostage et des politiques de réduction et de réutilisation des déchets.

Politique du fait accompli

Ce nouvel incinérateur ressemble donc à un « grand projet inutile », aux portes de la capitale. Il illustre l’enfermement de nombreux élus dans des logiques d’un autre temps. Pourtant, des solutions alternatives plus efficaces et moins coûteuses sont à portée de main. Les opposants, avec le soutien du collectif 3R et de Zero Waste France, ont d’ailleurs élaboré leur propre projet, le plan B’OM (pour Baisse des ordures ménagères), qui propose un ensemble de mesures concrètes de prévention des déchets, d’extension de la collecte des biodéchets, d’amélioration du tri et de promotion de la réutilisation, qui permettraient de se passer totalement de l’incinérateur d’Ivry. Selon ses promoteurs, le plan B’OM ne nécessiterait qu’un investissement de 200 millions d’euros – dix fois moins que l’incinérateur – et créerait nettement plus d’emplois.

Lors des débats publics, le Syctom a mis en avant divers projets complémentaires visant à donner une image plus « écologique » au nouvel incinérateur. Il a été question d’y installer une unité de tri mécano-biologique (TMB) : un procédé très contesté pour la mauvaise qualité du compost qu’il produit, d’ailleurs remis en cause par la loi de transition énergétique (lire aussi notre article sur le sujet). La délibération proposée ce 9 décembre au conseil d’administration du Syctom, dont nous avons pu prendre connaissance, indique qu’une réflexion est engagée avec Suez pour prendre en compte les objectifs énoncés par cette loi.

La ville de Paris schizophrène

Le Syctom évoque désormais un système « plus simple », avec une « unité de valorisation organique ». Mais celle-ci devrait en réalité servir à produire des « combustibles solides de récupération » : des déchets optimisés pour... l’incinération ! La méthanisation, quant à elle, serait externalisée. Le tout sans aucun objectif précis. « La seule chose qui n’a pas varié d’un iota, c’est le principe d’un incinérateur d’une capacité de 350 000 tonnes. Pour le reste, c’est le flou total », constate Annelaure Wittmann. Ces « réflexions » n’empêchent pas le Syctom de demander aux élus de valider immédiatement le lancement des procédures en vue de la reconstruction de l’incinérateur. Ce qui ressemble beaucoup à une politique du fait accompli.

Pourquoi la ville de Paris – dont le poids au sein du Syctom est important, quoique minoritaire – soutient-elle ce projet ? « On les sent un peu schizophréniques sur ce dossier », constate la co-présidente du Collectif 3R. La municipalité emmenée par Anne Hidalgo a annoncé, au début de l’année, des objectifs relativement ambitieux en matière de tri et de prévention des déchets, destinés à rattraper le retard parisien dans ce domaine. La ville va notamment généraliser la collecte des déchets organiques, avec une expérience pilote dans les 2e et 12e arrondissements, et multiplier les recycleries-ressourceries de quartier. La mairie a commencé à installer de nouveaux bacs de tri « Trilib’ » dans l’espace public.

Alors pourquoi accepter la reconstruction de l’incinérateur ? En privé, de nombreux élus parisiens se déclarent opposés au projet. D’autres dossiers ont-ils pesé ? Paris est également liée par contrat commercial avec le Syctom via la Compagnie parisienne de chauffage urbain (CPCU), dont elle est co-actionnaire à 33 % avec Engie. Elle utilise la chaleur de l’incinération pour alimenter une partie de ses réseaux.

Des élus se rebellent

L’affaire illustre aussi à sa manière le fonctionnement peu démocratique des grands syndicats intercommunaux chargés d’assurer plusieurs missions de services publics pour des agglomérations. Des élus de tous bords s’y partagent les places. Les petits arrangements prennent parfois le pas sur le sens de l’intérêt général. Ces syndicats apparaissent également comme des faire-valoir des délégations de services publics aux multinationales [1]. Le Sedif, qui gère le réseau d’eau de la banlieue parisienne, est présidé par André Santini, député-maire (UDI) d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Malgré les critiques sur le mode de gestion privé de ce bien commun, le Sedif a reconduit son contrat avec Veolia (Hervé Marseille est également vice-président du Sedif).

Autre exemple, le SIAAP, chargé de l’assainissement, est présidé par Bélaïde Bedreddine, élu conseiller général de Seine-Saint-Denis sur une liste Front de gauche et adjoint au maire communiste de Montreuil. Il vient de passer discrètement un nouvel accord avec Suez entérinant l’assujettissement du SIAAP au secteur privé. Comme elles, le Syctom fait partie de ces structures de plus en plus spécialisées où techniciens et secteur privé pèsent davantage que les politiques. La société civile en est totalement écartée. « Les trois quarts des élus ne savant pas pour quoi ils votent », soupire un observateur.

Certains élus peuvent parfois se réveiller. Contre toute attente, le conseil municipal d’Ivry, a refusé le 20 octobre de donner son feu vert au projet de nouvel incinérateur. Dans la foulée, le maire de la ville, Philippe Bouyssou (PCF), a demandé à ce que toutes les communes concernées puissent se prononcer sur le projet. Le Syctom semble avoir choisi de passer outre. Le chemin vers la démocratie intercommunale est encore long.

Olivier Petitjean

 

Le collectif 3R et Zero Waste France appellent à un rassemblement ce vendredi 9 décembre à 8h30 devant l’Hôtel de Ville de Paris pour souhaiter un joyeux Noël à Suez et Vinci.


Notes

[1On lira à ce sujet l’article de Marc Laimé, « Les âmes mortes du Grand Paris ».

Arbres

L’insupportable portable vous salue bien

 

 

Par Fabrice Nicolino

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Tout le monde s’en fout, mais le téléphone portable est rempli d’or, d’argent, de tungstène, de coltan. Derrière ces « minerais de sang », des mineurs aux poumons cramés, des villageois martyrisés, des trafiquants prospères, des pollutions infernales. Mais infernales pour qui ?

Faudra pas s’étonner « le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire ».-> [1] On découvre dans l’éclairant rapport de la sénatrice Marie Blandin [2] de quoi sont faits les téléphones portables, ces tueurs de masse de la sociabilité humaine. Citons pêle-mêle la présence d’argent, de cuivre, de platine, de palladium, de terres rares, de tantale, de tungstène, de cobalt, et même d’or. Sans compter, cela va de soi, tous ces goûteux plastiques gorgés de bisphénol A ou de retardateurs de flammes, tous plus ou moins perturbateurs endocriniens.

On balance tout à la benne sans y penser, ou bien on garde les vieilleries à la maison – 100 millions de portables usagés se trimballent – et c’est vraiment dommage. Pour la seule année 2012, la France a jeté 37 000 tonnes de cartes électroniques, qui contenaient la valeur de 124 millions d’euros. Mais passons sur l’amuse-gueule et venons-en au principal. Le tantale, qui équipe massivement les condensateurs de portables, provient du coltan, dont 80 % des réserves mondiales se trouvent en République Démocratique du Congo (RDC), surtout dans la région du Kivu. Le Kivu, ce paradis bien connu où les mineurs meurent jeunes, écrasés ou les poumons brûlés, tandis que les milices violent en surface les enfants, y compris les bébés. Qui paie les miliciens ? Mais le coltan, enfin !

Ne parlons pas des autres « minerais de sang » – notamment l’or, le tungstène, l’étain (cassitérite) – qui alimentent en Afrique tous les trafics et toutes les guerres. N’en parlons pas, les fabricants de portables ne veulent pas, les chéris. La mission de Blandin a rencontré en route le sabotage, car « la connaissance précise de la composition des téléphones portables se heurte à l’opacité ». En effet, « invoquant le respect du secret industriel, l’ensemble des fabricants interrogés sont restés particulièrement évasifs sur ce point crucial ».

Ajoutons, car la philanthropie est au cœur de l’entreprise transnationale, que « la conception des portables est délibérément très défavorable au réemploi et au recyclage ». Il faut aller vite, mourir jeune et faire un beau cadavre de téléphone. L’innovation, mot auquel il faut mettre des guillemets, permet à l’industrie de pratiquer à grande échelle ce que l’on appelle – le rapport itou – l’obsolescence programmée. Un produit pourrait encore servir des années, voire une vie entière – pourquoi pas ? – mais il faut l’enterrer, sinon comment obtenir des profits ? Un Français change de portable tous les deux ou trois ans. Encore un effort, servants de la machine.

En complément, on citera un bel et bon article du quotidien américain The Washington Post. [3] Sous le titre « Dans votre téléphone, dans leur air », le journal est allé en Chine, là où nos esclaves extraient du graphite dans les mines. Ce minéral ne sert pas qu’à faire des crayons. Il est aussi l’un des composés essentiels des batteries lithium-ion, sans lesquelles vous ne pourriez demander à votre double s’il faut rapporter du pain ou de la lessive du magasin. Sur place, dans cet Orient lointain et mystérieux, c’est l’apocalypse. Les particules de graphite flottent dans l’air ambiant des villages, et s’allument en autant de féeries dès qu’un peu de lumière vient à leur rencontre. C’est très beau, surtout quand ça retombe en poussière grise cancérigène sur les cultures, le linge, l’eau des puits, le repas du soir, les canards, les oies, les poulets, les gosses, les tombes. Les arbres en meurent, les hommes aussi. « Nous voulons partir, raconte Zhang au journaliste, mais nous n’avons pas d’argent ».

Qui est responsable ? Mais personne. D’ailleurs, aux yeux des autorités locales, qu’on imagine largement indemnisées, elles, le problème n’existe pas. Le graphite sera vendu à Samsung SDI, LG Chem ou Panasonic, mais également à General Motors, Toyota ou Apple. Extrait du rapport sur le « développement durable » de Samsung, consacré au problème : « Nous sommes tout spécialement décidés à améliorer la qualité de vie des résidents locaux ». Ramène donc un téléphone de chez le marchand.

(Illustration : aperçu d’une mine de Cltan au Kivu en RDC - Photo Daniele Gobbin/Red Frame)

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