Ecologie

Linky : après le reportage d’Envoyé Spécial, Enedis et l’État doivent sortir du déni...

Par Stéphane Lhomme

-Près de 700 communes et des centaines de milliers d’habitants refusent les compteurs communicants, chiffres en augmentation continue
- Enedis et ses sous-traitants doivent cesser d’intimider les habitants et d’installer les Linky par la force ou la ruse
- Comme la Belgique ou l’Allemagne, la France doit renoncer à la généralisation des compteurs communicants.

Le reportage d’Envoyé spécial diffusé hier jeudi 14 juin sur France2 (vidéo sous cet article) est venu confirmer ce que nous dénonçons depuis deux ans et demi : le distributeur Enedis (filiale d’EDF) et ses sous-traitants utilisent des méthodes inqualifiables pour imposer les compteurs Linky, par les mensonges, l’intimidation voire la force, à d’innombrables habitants qui n’en veulent pas. Tous les jours, les sociétés privées mandatées par Enedis prétendent que "si vous refusez le compteur Linky, nous allons vous couper l’électricité", ou "nous allons appeler la police", ou "vous devrez payer le compteur" ou encore "vous allez payer des pénalités", etc. Tout ceci est inventé - il n’existe légalement aucune mesure de rétorsion - mais c’est hélas souvent efficace auprès des gens mal informés ou vulnérables, en particulier les personnes âgées.

Mais il y a pire : lorsque ces allégations ne suffisent pas, il arrive que les installateurs insultent et bousculent les habitants.Les incidents de plus en plus inquiétants se multiplient et, au lieu de mettre le holà, la direction d’Enedis… accuse les habitants. Or, faut-il le rappeler, ce sont bien les installateurs de Linky qui débarquent dans les communes, les quartiers, les immeubles, et qui sont donc les fauteurs de troubles. Le déni d’Enedis et de l’État ne concerne pas seulement les méthodes des installateurs mais aussi les différentes raisons pour lesquelles les habitants refusent les compteurs communicants. Il est à ce sujet totalement inadmissible que les citoyens soient traités de "complotistes" ou d’arriérés terrorisés par le "Progrès". En effet, il ne suffit pas qu’un objet soit nouveau pour qu’il soit bénéfique… même s’il est peint en vert fluo. Et, justement, le Linkypose et cause de nombreux problèmes, dont certains sont très graves, à tel point qu’il s’agit bien là d’une terrible régression par rapport aux compteurs ordinaires.

Qui plus est, peu à peu, instances officielles et organismes reconnus viennent confirmer les critiques des citoyens. Ainsi, dans son récent rapport, la Cour des comptes a montré que le programme Linky bénéficiait financièrement à Enedis et absolument pas aux usagers. Ainsi la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) a été obligée d’intervenir après que Direct énergie ait commencé à s’accaparer illégalement des données privées collectées dans le cadre du programme Linky. Ainsi Promotelec (dont fait partie Enedis) a avoué que "lorsque le technicien place Linky chez un particulier et règle le disjoncteur de branchement, il n’est pas chargé de vérifier si l’installation électrique du foyer est en mesure de supporter le niveau de puissance défini" et que "des accidents (feu) peuvent se produire le jour où le particulier fait la demande auprès d’Enedis afin d’augmenter la puissance de son compteur".

Il n’est donc pas étonnant que la presse régionale et locale se fasse continuellement l’écho d’incendies qui se déclenchent après la pose du Linky, parfois le jour même, mais aussi d’innombrables appareils électroménagers détruits, sans oublier les installations qui disjonctent à d’innombrables reprises, les factures qui s’envolent, etc. À tout cela s’ajoute bien sûr la question des données personnelles et la controverse sanitaire sur les ondes électromagnétiques. L’affaire Directe énergie, déjà évoquée, mais aussi l’affaire Facebook ne doivent laisser aucun doute : malgré les belles promesses et assurances avancées, il est évident que les données captées par les Linky seront tôt ou tard détournées, volées, revendues, etc.

Quant à la question des ondes, c’est une controverse scientifique au même titre que celles anciennes ou récentes sur le tabac, la radioactivité ou les pesticides : les uns disent blanc, les autres noir, l’Organisation mondiale de la santé s’interroge. Mais l’expérience et le bon sens apportent la bonne réponse, qu’il s’agisse des données personnelles ou des ondes : la SEULE façon d’être protégé est… de garder les compteurs ordinaires. Il est d’ailleurs notable que ces derniers sont parfaitement efficaces et légaux, ayant été installés... par EDF et Enedis(auparavant ErDF). Alors que la fronde anti-Linky se développe de façon exponentielle, que les déconvenues et accidents se multiplient, les autorités françaises se doivent de réagir immédiatement et, par exemple, de suivre le récent exemple de la Belgique (et plus ancien de l’Allemagne) : renoncer à la généralisation des compteurs communicants.

Ce n’est pas seulement une question de finances, de sécurité, de respect de la vie privée : c’est finalement une véritable question de démocratie. Le gouvernement et le Président de la République sont au pied du mur : désormais, ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas, ils seront donc clairement responsables et coupables des futurs drames causés par le Linky. Ils doivent donc agir... vite.

Stéphane Lhomme
Conseiller municipal de Saint-Macaire (33)
Animateur du site web refus.linky.gazpar.free.fr

agoravox.fr

Politique Macron: où est l'environnement?

Macron, un an d’« imposture » agricole et environnementale, selon Attac

Émilie Massemin (Reporterre)

Dans « L’imposture Macron », Attac et la Fondation Copernic dressent un bilan catastrophique de la première année d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Ceta, reculs sur la loi hydrocarbures et le glyphosate, nouvelles autoroutes… Ses mesures agricoles et environnementales ne valent guère mieux, observent Aurélie Trouvé et Maxime Combes, qui ont contribué à cet ouvrage.

« Ce qui caractérise Macron, c’est le contraste entre les beaux discours et les actes. Et sa tentative de faire croire à un libéralisme heureux. C’est pour ça qu’on dit qu’il s’agit d’une imposture. » Aurélie Trouvé, agronome et maîtresse de conférence en économie, porte-parole d’Attac, a participé à la coordination de l’ouvrage collectif L’imposture Macron. Un business model au service des puissants. Fruit d’une collaboration entre Attac France et la fondation Copernic, il brosse un sombre tableau de la première année de mandat du président de la République. Notamment sur les questions agricoles et environnementales.

L’auteure du livre Le business est dans le pré (éd. Fayard, 2015) pointe ainsi la suppression des aides au maintien dans l’agriculture biologique, annoncée le 20 septembre 2017 par le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert. Et la déception causée par les états généraux de l’alimentation, dont la cérémonie de clôture, le 21 décembre 2017, a été boycottée par le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot. Le projet de loi qui en est issu a été adopté vendredi 20 avril par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. Il est largement dénoncé par les syndicats agricoles : la Confédération paysanne s’est emportée contre un texte qui ne prévoit aucun mécanisme contraignant de partage de la valeur entre producteurs, industries agro-alimentaires et distributeurs, ni de définition précise d’un « prix abusivement bas » ; et la Coordination rurale regrette que le projet de loi ne garantisse « toujours pas des prix d’achat au minimum au niveau des coûts de production ». « Après avoir alimenté les espoirs en promettant une réduction des marges des distributeurs pour assurer des revenus décents aux agriculteurs, la montagne a accouché une souris », analyse Aurélie Trouvé.

Emmanuel Macron, le 11 octobre 2017, à Rungis (Val-de-Marne).

« Au niveau européen, le gouvernement, emprisonné dans sa politique ultralibérale, soutient les accords de libre-échange dont on sait qu’ils sont mortifères pour les paysans », poursuit l’économiste. En France, le débat au parlement sur la ratification du traité de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Canada (Ceta) est prévu au deuxième semestre 2018, pour une ratification qui pourrait avoir lieu à l’automne 2018. « Sachant que le gouvernement a nommé un groupe d’experts qui a rendu un avis très critique sur les aspects agricoles et environnementaux de l’accord », souligne Aurélie Trouvé. Parmi les risques évoqués, une « harmonisation vers le bas » des limites maximales des résidus de pesticides dans les produits agricoles et alimentaires et l’importation en France de produits canadiens « autorisés en vertu d’une réglementation ne prenant pas en compte le principe de précaution ». Autre sujet d’inquiétude pour les paysans, un projet d’accord commercial entre l’UE et les quatre États du Mercosur, le marché commun d’Amérique du sud, « auquel Macron ne s’est pas opposé », dénonce Aurélie Trouvé. D’après la Confédération paysanne, il pourrait entraîner l’importation en UE de 100.000 tonnes de viande bovine et de 90.000 tonnes de viande de volaille de qualité douteuse, fragilisant un peu plus les filières européennes. « Macron a réussi à se mettre à dos tous les syndicats agricoles. Pourtant, il persiste et signe », conclut l’économiste.

Deux coups d’éclat en début de mandat, puis plus rien

Pourtant, difficile de s’opposer frontalement au président de la République, observe Maxime Combes, économiste et membre d’Attac, qui a rédigé la partie de l’ouvrage consacrée à sa politique environnementale. Et pour cause : « À son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a réussi deux coups. Premièrement, il a fait entrer Nicolas Hulot au gouvernement, ce qu’avaient échoué à faire ses prédécesseurs. De nombreuses associations et ONG ont alors pensé qu’elles pourraient obtenir des choses. Deuxièmement, il a réagi très fort à l’annonce faite par Donald Trump de la sortie des États-Unis de l’accord de Paris. Il est ainsi devenu, aux yeux de nombreux écologistes étrangers, un anti-Trump. Conformément à son ambition de faire de la France le porte-drapeau de la lutte contre les changements climatiques ». D’où un dilemme pour ses opposants : « Soit adopter d’emblée une position critique radicale, au risque de rompre le dialogue avec une partie des écolos ; soit prendre chacun des engagements au mot et veiller scrupuleusement à leur mise en œuvre. »

Emmanuel Macron et Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, le 16 avril, à l’Élysée.

Lui a opté pour la seconde tactique. Un an après, il a ajouté de nombreux tirets à la liste des renoncements d’Emmanuel Macron et Nicolas Hulot. Exemple avec la loi sur la fin de l’exploitation des hydrocarbures, « sachant qu’il s’agissait d’une loi symbolique puisqu’1 % seulement des hydrocarbures consommés en France sont français » : « Au début, la loi était 100 % nickel, à la hauteur des enjeux. Mais au fur et à mesure, des exemptions ont été introduites pour que cette production puisse perdurer au-delà de la date butoir de 2040. » Ainsi, l’Assemblée nationale a approuvé une dérogation pour permettre la poursuite de l’exploitation du soufre du bassin de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques. « Et des exemptions ont été introduites pour que les entreprises qui n’auraient pas rentabilisé les investissements engagés pour extraire des hydrocarbures puissent poursuivre leurs activités », s’indigne l’auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (éd. Le Seuil, 2015). Résultat, une loi au rabais.

« C’est cette logique qui se joue et qu’on retrouve dans tout un tas de mesures », poursuit Maxime Combes. Autre exemple, l’interdiction du glyphosate. « Quand ce pesticide a été réautorisé pour cinq ans par l’UE, Macron a fait mine de s’insurger et a déclaré que la France l’interdirait au bout de trois ans. Puis, en février, Nicolas Hulot a évoqué des exceptions. Et cette promesse de sortie du glyphosate en trois ans a mystérieusement disparu du nouveau plan de réduction des pesticides du gouvernement, présenté le 25 avril », reconstitue l’économiste.

Pour Maxime Combes, Emmanuel Macron veut bien tenir de beaux discours sur l’écologie, à condition de ne pas toucher au cœur de sa politique économique libérale. L’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes illustre bien cet état d’esprit. « Il aurait pu marquer la volonté d’une décision forte sur l’écologie. Mais, dans son discours du 17 janvier, le Premier ministre, Édouard Philippe, n’a parlé ni de biodiversité, ni de climat, ni de zones humides. Aujourd’hui, le gouvernement essaie de casser ceux qui tentent d’inventer un nouveau monde. Il envoie des blindés contre des cabanes qui n’ont jamais emmerdé personne. Et continue de construire des autoroutes à Strasbourg et à Rouen. »


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Notre-Dame-des-Landes : retour sur un mouvement écologique et social victorieux

 

Voir l'article original sur Bastamag en cliquant ICI.

par Ivan du Roy, Nolwenn Weiler

Durée, diversité des modes d’actions, capacité de réaliser des expertises populaires et de développer des alternatives : tels sont les ingrédients d’un mouvement dont la stratégie s’est finalement révélée victorieuse, avec l’annonce de l’abandon du projet de nouvel aéroport. Retour en texte et en images sur la lutte à Notre-Dame-des-Landes.

« Une décision exceptionnelle pour une situation locale exceptionnelle. » C’est ainsi que le premier ministre Édouard Philippe a qualifié le renoncement à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ce 17 janvier. Pour le gouvernement, cette décision ne répond pas à une soudaine prise de conscience écologique : ni l’impératif climatique, ni une volonté de protection de la biodiversité ou de préservation de terres agricoles n’ont été évoqués par le Premier ministre. Elle découle d’abord du rapport de force construit depuis plus d’une décennie par les opposants à ce projet très controversé. Ce mouvement écologique et social a, lui-aussi, été exceptionnel, dans sa durée et dans sa stratégie. Basta ! revient pour vous sur ses grandes étapes et ses acteurs.

Un projet qui date d’un demi-siècle

Quand le site de Notre-Dame-des-Landes est identifié, en 1968, pour construire un nouvel aéroport, les agriculteurs sont les premiers à se mobiliser. Ils créent l‘Association de défense des exploitants concernés par le projet d’aéroport (Adeca) et soulèvent d’emblée la question du développement économique, posant l’agriculture comme une activité économique à part entière, pourvoyeuse d’emplois et de richesse. Finalement, le projet est placé en stand-by pendant plusieurs années, en raison notamment de la crise pétrolière.

Les agriculteurs en première ligne

La lutte prend un nouveau tournant au début des années 2000, quand le projet redécolle, sous le gouvernement Jospin. Le futur aéroport à vocation internationale est déclaré d’utilité publique en février 2008. Deux ans plus tard, l’État confie au groupe de BTP Vinci sa construction et sa gestion pour 55 ans, dans le cadre de la société Aéroport du Grand Ouest. Du côté des opposants, l’association Acipa est créée, ainsi qu’un collectif d’élus doutant de la pertinence de l’aéroport (Cdépa). Manifestations, pétitions mais aussi événements festifs se multiplient : pique-niques désobéissants, occupations de fermes et de maisons abandonnées, blocage des bulldozers, « actions clowns » à Nantes...

La Confédération paysanne et la FNSEA locale se déclarent opposées au projet. Si la première s’implique fortement dans la mobilisation, la seconde refuse, par la voix de son président, de s’associer aux actions. À chaque manifestation, les tracteurs mobilisés se comptent par centaines. En 2011 se crée le Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport, en solidarité avec les paysans « irréductibles ». D’autres collectifs similaires se forment dans des départements proches.

Face à la contestation, Vinci fait alors valoir ses arguments « écolos » avec des autoroutes d’accès « zen », des « aérogares basse consommation », des haies synthétiques ou un musée du bocage... (lire ici)

2009 : camp climat, premiers zadistes et expertises indépendantes

À l’été 2009, un camp action climat s’installe sur les terres concernées et attire plus de 2000 personnes. La question du nouvel aéroport prend alors une dimension nationale, voire européenne, et fait écho aux mobilisations montantes contre le réchauffement climatique. À l’issue de ce rassemblement, des citoyens décident de s’installer sur place. Ce sont les premiers « zadistes ». En parallèle, diverses études sont lancées pour mettre en évidence le coût pharaonique, et sous-estimé, de la construction du nouvel aéroport. Une étude indépendante réalisée par un cabinet d’expertise néerlandais remet en cause le calcul des coûts et bénéfices. L’Atelier citoyen – une association travaillant sur les alternatives à l’aéroport – chiffre le réaménagement de l’actuel aéroport nantais, ainsi que les travaux d’amélioration des voies d’accès.

- Lire aussi notre enquête : De Notre-Dame-des-Landes à Roybon, des grands projets créateurs d’emplois ou fauteurs de chômage ?

Naturalistes, pilotes, chefs d’entreprise rallient la contestation

Les opposants invalident également les méthodes mises en place pour compenser la destruction de la biodiversité au sein de cette zone humide. Les naturalistes en lutte entament un travail d’inventaire de cette biodiversité et organisent des balades pédagogiques. Des intervenants inattendus prennent position contre la construction de l’aéroport : des pilotes, pour des raisons techniques (lire ici) ou des chefs d’entreprises, pour des raisons financières (lire ici).

De nombreux contentieux et procédures en justice sont lancés : face à l’expropriation des habitants "historiques", aux obstacles à la consultation des documents administratifs, à propos des autorisations environnementales et sur les aides publiques perçues par Vinci (plus de détails ici). Chaque année, au début du mois de juillet, un rassemblement réunit des représentants de luttes contre les grands projets inutiles, français et européens. Les stratégies s’affinent, les opposants continuent de compter leurs forces.

2012, année charnière : opération « César » contre « Astérix »

En mai 2012, six habitants entament une grève de la faim pour exiger la suspension des expropriations, tant que des recours judiciaires sont en cours. Ils obtiennent gain de cause au bout de 28 jours. Plusieurs mois de tranquillité s’annoncent. Mais à l’automne, le gouvernement Ayrault décide d’évacuer les personnes qui se sont installées depuis 2009 dans le bocage. La « zone d’aménagement différée » se transforme en « zone à défendre » (Zad).

Reportage vidéo réalisée par Myriam Thiebaut lors de l’opération César à l’automne 2012

La France et le gouvernement découvrent l’ampleur des liens et de la mobilisation qui se sont noués autour de Zad, entre les « squatteurs » et les agriculteurs. 1200 policiers et gendarmes sont mobilisés par le ministre de l’Intérieur Manuel Valls pour une opération baptisée César. Mais l’évacuation, prévue pour durer quelques jours, s’embourbe au milieu des 1500 hectares de champs, bois, mares et sentes. Les occupants défendent les lieux pied à pied. Ils construisent des barricades, se servent de leurs parfaites connaissance du terrain pour déjouer les manœuvres policières, et réparent le lendemain ce que les forces de l’ordre et les bulldozers ont détruit la veille. Nombre d’entre eux sont blessés, parfois très gravement. À tel point qu’une médecin alerte la préfecture. Patrick Warin, énarque et ancien directeur à la Caisse des dépôts et consignations, s’indigne contre les violences et relève les similitudes avec la lutte du Larzac.

Les soutiens arrivent de toutes parts : logistiques et matériels, manifestations et sit-in partout en France. Les opposants à l’aéroport se serrent les coudes. A l’issue de ces semaines de « guérilla », les occupants acquièrent une légitimité. Le 17 novembre 2012, alors que gendarmes et CRS se replient, des milliers de personnes convergent sur la Zad pour reconstruire ce qui a été détruit. Baptisée opération Astérix, elle réunit près de 40 000 personnes venues de la France entière pour transporter des planches, monter des maisons, clouer, déblayer…

 

« Occuper, cultiver, résister » : utopies concrètes sur la Zad

Depuis les expulsions de 2012, les liens n’ont cessé de se renforcer entre les très hétérogènes opposants, et leurs divers modes d’actions (lire aussi ici). Le slogan « occuper, cultiver, résister » prend de l’ampleur. Les débats réguliers, les expérimentations lancées, font de la Zad un lieu politique exceptionnel, où se mêlent réflexion sur la marche du monde, en même temps qu’une mise en pratique de modes de production alternatifs, notamment agricoles. Aujourd’hui, 400 hectares sont exploités par onze exploitants, 260 ha par les occupants et 600 ha par d’anciens occupants qui avaient été indemnisés par Vinci (sous forme de baux précaires). Le fait de préserver et travailler ces terres, alors qu’en parallèle une alternative existe pour moderniser l’aéroport existant de Nantes Atlantique, renforce la légitimité de la lutte.

 

En janvier 2016, malgré la décision d’expropriation qui tombe, les agriculteurs continuent à vivre et travailler sur place. Pendant le mouvement contre la loi travail, des habitants de la Zad approvisionnent les grévistes. D’autres aident matériellement des migrants. En mai, la CGT Vinci se positionne contre l’aéroport.

Le piège d’un référendum très local

Le 26 juin 2016 se tient un référendum pour ou contre le transfert de l’aéroport de Nantes vers Notre-Dame-des-Landes, réservés aux habitants de Loire atlantique. Véritable ovni juridique, ce référendum est considéré comme peu légitime par de nombreuses personnes, en raison notamment de ses limites géographiques, alors même que les conséquences économiques et écologiques du projet dépassent largement le seul département (lire ici). Les opposants sont divisés sur la marche à suivre : certains jouent le jeu de la démocratie locale, d’autres boycottent le scrutin. Côté politique, le PS et l’UMP – soit les trois quarts des élus du département – mènent campagne pour le transfert, aux côtés des centristes de l’UDI et du PCF. Avec 50 000 voix d’avance, le oui au transfert obtient 55 % des suffrages exprimés (28 % des inscrits).

Ce résultat n’entame pas la mobilisation. En novembre 2016, des milliers de personnes arpentent la Zad, bâtons en mains, pour avertir à nouveau le pouvoir politique qu’ils reviendront en cas de recours à la force. Les occupants et leurs soutiens continuent à expérimenter et à cultiver.

Médiation puis abandon

Suite à l’élection d’Emmanuel Macron, un groupe de médiateurs est nommé par les ministres Nicolas Hulot, pour la transition écologique et solidaire, et Elisabeth Borne, pour les transports. Ils rendent leur rapport le 13 décembre, en se penchant pour la première fois sur les diverses options. « Réhabiliter Nantes-Atlantique coûterait deux fois moins cher que construire Notre-Dame-des-Landes », concluent-ils (lire ici). Un mois plus tard, le projet est abandonné.

La victoire des opposants à Notre-Dame-des-Landes vient ainsi s’ajouter à quelques luttes emblématiques et victorieuses des mouvements écologistes contre des grands projets industriels dont l’utilité sociale est mise en doute : celle de la mobilisation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff (Finistère), à la fin des années 70 ; celle contre des projets de nouveaux barrages sur la Loire et l’Allier, annulés en 1991 ; celle contre l’extraction de gaz de schiste qui a débouché sur un moratoire puis une loi interdisant le recours à la fracturation hydraulique en 2011 ; et enfin, celle contre le barrage de Sivens (Tarn) dont le projet a été abandonné après la mort d’un manifestant, Rémi Fraisse, tué par une grenade lancé par un gendarme en octobre 2014 (lire ici).

- Voire aussi notre dossier sur les grands projets controversés

Nolwenn Weiler et Ivan du Roy

À Fos-sur-Mer, les habitants sont toujours confrontés à une grande opacité face aux pollutions industrielles


Par Nicolas Bérard (L’Âge de faire)


À Fos-sur-Mer comme ailleurs, l’État rechigne à faire la lumière sur les conséquences réelles de la pollution générée par ces zones industrielles. Pourtant, salariés et habitants la subissent de plein fouet. « Les affections respiratoires concernent près d’un adulte sur deux, et un enfant sur quatre », indiquait une étude scientifique participative. Un an plus tard, les agences de santé publique n’ont toujours pas livré de nouveaux éléments, ni mis en place un registre des cancers, comme cela existe dans d’autres départements. Via des associations et un institut éco-citoyen, des habitants cherchent à en savoir plus. Un reportage de L’Âge de faire.



« Entendre dire que si on tombe plus souvent malade, c’est parce qu’on est une région ouvrière et que, donc, on boit et on fume plus qu’ailleurs... C’est écœurant ! » Président de l’association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos (ADPLGF), Daniel Moutet est parti avant la fin d’une réunion organisée par la préfecture des Bouches-du-Rhône, le 20 mars. Santé Publique France [1] y parlait pourtant d’un dossier qui l’intéresse au plus haut point : les effets sanitaires des pollutions industrielles à Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis. Plus exactement, l’agence publique livrait son interprétation des résultats d’une étude indépendante, publiée un an plus tot.

Cette étude participative avait notamment établi une prévalence plus élevée de l’asthme, des cancers – notamment chez les femmes – et des diabètes sur cette zone que sur le reste du territoire. « Les affections respiratoires concernent près d’un adulte sur deux, et un enfant sur quatre », concluait également l’étude [2]. Les services de l’État, via Santé Publique France, s’étaient saisis des résultats, qui avaient évidemment fait grand bruit, et promis de les expertiser. Mais c’est sans surprise que Daniel Moutet a entendu, le 20 mars, que l’agence publique avait trouvé des « biais » à l’étude et d’autres « faiblesses méthodologiques ». Pour le reste, on vous laisse savourer le langage tout technocratique de l’agence : « Les argumentaires utilisés pour faire le lien entre un résultat sanitaire (une pathologie localement observée en excès) et une cause environnementale, doivent être considérés comme des hypothèses émises par les chercheurs et les populations, que des études ad hoc plus précises seraient en mesure de confirmer. »

« Pas de données environnementales et sanitaires pertinentes sur la zone »
Entre mer Méditerranée et étang de Berre, Fos accueille quelques-unes des plus grandes usines du pays. Des géants de fer et d’acier, où les tuyaux n’en finissent plus de s’entremêler, où les cheminées semblent recracher leur fumée non sans une certaine fierté, à quelques centaines de mètres du centre-ville. Pour les habitants, le fait qu’il y ait de la pollution et qu’elle ait des effets sur leur santé ne fait guère de doute. Mais à quel niveau ? Quels sont les risques réels ? Que pourrait-on mettre en place pour les limiter ? C’est à toutes ces questions que les riverains aimeraient obtenir des réponses. Mais les services de l’État ne semblent ni disposés, ni même en mesure de leur en donner. Et, de fait, « on ne possède pas de données environnementales et sanitaires pertinentes sur la zone », regrette Philippe Chamaret, le directeur de l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions.

Exemple, avec la teneur en particules fines. Certes, celle-ci est observée par l’État depuis une vingtaine d’années. Mais seules les particules PM10, relativement « grosses », sont prises en compte. « Quand on fait une étude plus approfondie sur les particules, sur leur taille, leur composition dans la zone, on se rend compte que 80 % d’entre elles sont inférieures à 0,01 micron, c’est à dire qu’elles sont 1000 fois plus petites que celles qui sont visées par la réglementation. Il n’y a aucune mesure de ces particules ultrafines », rapporte Philippe Chamaret.

Administrés et ouvriers respirent bel et bien le cumul des pollutions
Autre carence, l’effet cumulatif. C’est ce que dénonce régulièrement le maire de Fos, René Raimondi (PS) : chaque usine respecte à peu près les seuils réglementaires d’émissions. Mais administrés et ouvriers respirent bel et bien le cumul des pollutions émises par l’ensemble des usines de la zone. Or, pour ce cumul, il n’y a pas de norme établie. Si bien qu’il a été récemment envisagé d’implanter deux centrales à charbon sur la zone de Fos : du moment que ces dernières respectaient les seuils, la préfecture n’y voyait pas d’objection particulière... Quand bien même existerait-il des normes pour ces cumuls, celles-ci ne seraient d’ailleurs pas forcément en mesure de protéger la population. Car « lorsqu’une limite est fixée, cela ne se fait pas sur des critères sanitaires, mais sur la capacité des industriels à parvenir habituellement à cette valeur là, explique Philippe Chamaret. C’est ce qu’on appelle la règle des "meilleures techniques disponibles" : on va seulement interdire à l’industriel d’émettre plus qu’une quantité "normale" de polluants en fonction de sa production et des techniques disponibles. »

L’État manque t-il de bonne volonté pour faire toute la lumière sur les retombées sanitaires des pollutions ? Certaines observations le laissent penser. Il n’existe pas, par exemple, de registre du cancer dans les Bouches-du-Rhône. Une telle structure existe en revanche dans le Limousin, département pourtant nettement moins industrialisé.

« J’ai promis à cette dame que tout l’argent serait utilisé dans la recherche »
Des citoyens se sont donc organisés pour produire eux-mêmes l’information qu’ils réclament. C’est le cas de Daniel Moutet, à travers l’association qu’il préside. « En 2008, nous avons reçu un don de 53 000 euros, en provenance d’une dame qui avait créé l’association "Terry le petit ange", du nom de son fils atteint d’un cancer, qui est décédé à l’âge de trois ans. J’ai promis à cette dame que tout l’argent serait utilisé dans la recherche, et c’est ce que j’ai fait : en ajoutant les intérêts, nous avons dépensé pour 56 192 euros de recherches ». Les analyses, réalisées chaque année, ont révélé des taux anormalement élevés de certains polluants, notamment de dioxines, dans de la viande, des moules et des œufs produits locale-ment.

Financé par des collectivités locales [3], l’institut écocitoyen, lui, s’efforce de mener des études au long cours, indépendantes de l’agenda politique, et de répondre aux interrogations de la population. « La première question qui nous a été posée est venue de deux plaisanciers du golfe de Fos, se souvient Philippe Chamaret. Ils ont poussé la porte de l’institut en nous demandant de prouver que le golfe de Fos était pourri ! Ils se sont adressés comme ça à des scientifiques, qui, évidemment, ont ouvert de grands yeux... Mais ça a abouti à une étude globale, parce qu’on s’est aperçu qu’effectivement, on ne pouvait pas répondre avec les données existantes. »

Les résultats de toutes ces études sont toujours examinés avec attention par la population, bien que les réactions ne soient pas unanimes. « Aux yeux de certains, je suis un emmerdeur, regrette Daniel Moutet. Tout le monde, ici, a au moins une personne de sa famille qui travaille dans ces industries. En plus, on a énormément d’avantages, à Fos : nos enfants peuvent faire du sport gratuitement, les places de cinéma coûtent trois fois moins cher qu’ailleurs, nos anciens ont régulièrement des sorties en cars totalement gratuites... Tout ça, c’est grâce à ces usines, je le sais. Moi, je ne veux pas qu’elles ferment, au contraire, je veux qu’elles tournent ! Ce que nous demandons, c’est de la transparence, et que ces industriels fassent ce qu’il est possible de faire pour limiter leur pollution et préserver au maximum la santé des riverains et des ouvriers. »

Nicolas Bérard / L’âge de faire

Communiqué commun du mouvement anti-aéroport, suite à la décision du gouvernement



Ce midi, le gouvernement vient enfin d’annoncer l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Nous notons que la DUP ne sera officiellement pas prorogée. Le projet sera donc définitivement nul et non avenu le 8 février.

Il s’agit bien d’une victoire historique face à un projet d’aménagement destructeur. Celle-ci aura été possible grâce à un long mouvement aussi déterminé que divers.

Nous voulons d’abord saluer chaleureusement aujourd'hui toutes celles et ceux qui se sont mobilisées contre ce projet d’aéroport au cours des 50 dernières années.

En ce qui concerne l’avenir de la zad, l’ensemble du mouvement réaffirme dès aujourd’hui :

    -La nécessité pour les paysan-ne-s et habitant-e-s expropriés de pouvoir recouvrer pleinement leurs droits au plus vite.

    -Le refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venus habiter ces dernières années dans le bocage pour le défendre et qui souhaitent continuer à y vivre ainsi qu’à en prendre en soin.

    -Une volonté de prise en charge à long terme des terres de la zad par le mouvement dans toute sa diversité - paysans, naturalistes, riverains, associations, anciens et nouveaux habitants.

Pour le mettre en œuvre, nous aurons besoin d’une période de gel de la redistribution institutionnelle des terres. Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole.

En ce qui concerne la question de la réouverture de la route D281, fermée par les pouvoirs publics en 2013, le mouvement s'engage à y répondre lui-même. La présence ou l'intervention policières ne feraient donc qu’envenimer la situation.

Nous souhaitons par ailleurs, en cette journée mémorable, adresser un fort message de solidarité vis-à-vis d’autres luttes contre des grands projets destructeurs et pour la défense de territoires menacés.

Nous appelons à converger largement le 10 février dans le bocage pour fêter l’abandon de l’aéroport et pour poursuivre la construction de l’avenir de la zad.

Acipa, Coordination des opposants, COPAIn 44, Naturalistes en lutte, les habitant-e-s de la zad.

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