Ecologie

Europacity : une lettre ouverte à Nicolas Hulot

 

Par Pierre Sassier

Il s’agit d’un projet pharaonique de parc d’attraction destiné à attirer 30 millions de visiteurs par an – autant que l’ensemble des parcs français, associé à un centre commercial taille XXL qui s’ajoutera à l’offre déjà existante en Ile-de-France. Construit sur les meilleures terres agricoles de la région, il sera situé dans un couloir aérien – là même où le Concorde s’est écrasé en 2000.

Alors même que l’argumentaire des promoteurs est basé essentiellement sur la création d’emplois, les conséquences de ce projet ont suscité, en particulier sur le site du débat public consacré à Europacity, une opposition massive et argumentée, tant de la part des collectivités locales, associations et syndicats que de celle des particuliers qui se sont exprimés sur le projet. Vous vous demanderez peut-être comment les associations et syndicats engagés dans l’opposition au projet peuvent se prononcer contre un projet présenté comme créateur d’emplois sur la région ?

- Parce que les précédents n’incitent guère à la confiance : nous avons à l’esprit l’exemple d’Eurodisney, qui n’a jamais créé le nombre d’emplois promis et vit financièrement sous perfusion de sa maison-mère. Plus récemment, Aéroville, situé près de l’aéroport de Roissy, n’a tenu ses promesses ni en termes de fréquentation, ni en termes d’emplois créés. Le millénaire à Aubervilliers est lui aussi en grande difficulté.

- Parce que le contexte actuel n’est pas favorable à ce genre d’entreprise : Cela s’explique parfaitement bien par le développement des achats en ligne, responsable des taux de croissance faibles de ce secteur : en effet, la fréquentation de ces centres croît de 1 % par an alors que ces centres se développent au rythme de 3 % par an. Les « marchands » suivent donc une « logique » qui leur est propre, celle de croire qu’on peut développer l’offre sans que la demande suive, ce qui est une hérésie sur le plan économique. Nous avons récemment appris que le secteur de la grande distribution aux États-Unis est en grande difficulté, ce qui implique que, comme d’habitude, nous nous décidons à imiter les américains au moment où ceux-ci font le constat que leur modèle « marche » de moins en moins bien.

- Parce que la création d’un centre commercial est synonyme de pertes d’emplois ailleurs : le phénomène a particulièrement touché la ville de Béziers et la Chambre de commerce de l’Hérault a évalué que pour un emploi créé en centre commercial, il y en avait trois qui disparaissent ailleurs, notamment dans les commerces de proximité. C’est ainsi qu’on aboutit à une désertification des centres-villes dont souffrent un grand nombre d’agglomérations.

- Parce que bizarrement, ces emplois détruits ne sont jamais pris en compte dans ces promesses de créations d’emploi : il n’y a d’ailleurs aucune étude sur les répercutions d’Europacity sur les emplois dans les départements limitrophes et pour cause : le comité « d’experts » qui a élaboré le projet a été formé par Auchan, sous la présidence de la famille Mulliez. À la question « qui paie ces experts », posée par un des participants au débat public de 2016, il n’a pas été répondu ! On a donc de sérieuses raisons de créditer ces « études » de la même objectivité qu’un rapport de Servier sur les effets secondaires du Médiator ! L’opposition est d’ailleurs révélatrice d’élus de la Seine-Saint-Denis, à une très grande majorité opposés au projet et d’élus du Val d’Oise, en majorité favorables : ceux qui savent avoir tout à y perdre contre ceux qui croient avoir tout à y gagner. Monsieur le Ministre, l’opposition concurrentielle entre territoires ne fait pas une politique d’aménagement du territoire.

- Parce que ce genre d’activité n’a jamais créé que des emplois précaires, peu qualifiés et mal payés à un moment où le déclin industriel de notre pays prend des proportions alarmantes. La CGT soutient un projet de revitalisation de l’ancien site PSA d’Aulnay, basé sur le développement et la localisation dans la zone d’entreprises « start-up » et de sociétés dédiées à la transition énergétique, qui pourrait s’intégrer dans un projet plus vaste d’aménagement d’un triangle de Gonesse entièrement dédié à l’exploitation agricole par des méthodes respectueuses de l’environnement et de la diversité. Un projet de ce type existe : c’est le projet CARMA, contre lequel le maire de Gonesse a mis son véto. Ce serait pourtant la moindre des choses qu’une question qui intéresse tous les franciliens, et même au-delà, ne soit pas décidée par la baronnie locale et, à travers elle, par les lobbies des affaires !

- Parce que les données récemment analysées par Jacqueline Lorthiois, membre du CPTG, confirment le caractère fallacieux et mensonger de ces promesses de création d’emploi.

Une autre raison d’opposition à ce projet réside dans l’investissement des deniers publics dans le projet : pour la modification des infrastructures routières et ferroviaires liées à Europacity, il a été avancé un budget de un milliard d’euros. C’est beaucoup pour un projet qui ne répond qu’aux besoins des nantis qui fréquenteront ce parc privé, lorsque des manques criants se font sentir ailleurs : justice « en voie de clochardisation » selon la formule de Médiapart, hôpitaux publics au bord de la crise de nerfs, manque d’entretien du réseau ferroviaire, comme en témoigne la catastrophe de Brétigny. C’est aussi beaucoup quand on sait que la famille Mulliez paie ses impôts en Belgique, mais sait se souvenir qu’il existe un État français lorsqu’il s’agit de le mettre à contribution.

Il y a enfin les raisons qui touchent plus particulièrement votre ministère de l’Environnement : ce projet de bétonnage de terres agricoles qui comptent parmi les plus riches d’Ile-de-France n’est que la partie émergée de l’iceberg. C’est, en France, 10 % des terres agricoles qui ont été bétonnées en l’espace de 50 ans. Aujourd’hui, le domaine agricole disparaît au rythme de 60 000 hectares par an et, à ce rythme, c’est une surface égale aux deux départements des Landes et de la Gironde qui auront disparu en 2050. Ce sont des données à prendre avec le plus grand sérieux, car c’est la famine que nous sommes en train de préparer pour les générations futures.

Monsieur le Ministre, vous vous êtes déclaré opposé à la destruction, au profit d’un aéroport, de la zone humide de Notre-Dame-des-Landes. Ce sont les mêmes raisons qui devraient vous pousser à vous opposer à la bétonisation anarchique qu’incarne Europacity : la disparition d’une zone humide à proximité d’une grande ville a une influence défavorable sur son climat. Il est estimé que si Europacity et les projets qui sont situés dans la proximité immédiate voient le jour, la température dans la capitale augmenterait de deux degrés. Ce qui ferait perdre aux parisiens les bénéfices de la COP21, si toutefois celle-ci était couronnée de succès.

Le débat public sur Europacity qui a eu lieu en 2016 a été révélateur : il a d’abord montré une opposition largement majoritaire au projet, tant au niveau des particuliers qui y ont participé qu’à celui des collectivités locales et associations qui se sont exprimées dans un cahier d’acteur. Malgré cela, le consortium Immochan-Wanda poursuit son projet comme si de rien n’était, notamment en allant faire sa propagande dans certaines écoles. Cette tentative de manipulation de la jeunesse n’a que peu à voir avec des cours d’éducation civique et nous voulons ici traduire l’irritation de citoyens qui ne se sentent pas écoutés, même quand ils disent des choses raisonnables.

Certaines données, évoquées dans le site du débat public, nous disent comment cela se passe dans d’autres capitales : Copenhague a adopté un plan de développement urbain en forme de main, la paume représentant le centre-ville et les doigts les zones de développement ; Berlin et Londres ont des densités de population respectives de 3 900 et 5 300 habitants par kilomètre carré, contre 21 000 à Paris intra-muros. Ce qui manque à cette dernière, ce sont les espaces verts -11 % de la superficie contre 40 % à Berlin et à Londres. Pour la qualité de vie des habitants d’Ile-de-France, il serait grand temps de renoncer au schéma de développement haussmannien qui a trop longtemps été le notre.

Dans le domaine de l’aberration, il y a aussi celle qui pourrait coûter des vies humaines : Europacity est, en effet, construit dans la proximité immédiate du site de la catastrophe du Concorde et, pas très loin, il y a eu le crash du Tupolev. C’est donc dans une zone de catastrophe aérienne potentielle, encadrée par deux aéroports et le terrain d’aviation de la Fedex, qu’est projetée la concentration humaine des clients d’Europacity. Si par malheur, la chute d’un avion faisait des victimes, le concepteur et le maire de Gonesse sont-ils prêts à en endosser la responsabilité morale et pénale ? Ou bien, n’ont-ils pas envisagé cette éventualité et diront-ils, comme l’ont fait les édiles de la Faulte-sur-Mer, « c’est la fatalité » ?

Des promesses d’emploi fallacieuses, l’implication du contribuable dans un projet qui ne bénéficiera qu’au concepteur, la destruction de terres agricoles, une démarche contraire à celle de la COP21, l’irresponsabilité des décisionnaires, tout cela nous semble des raisons suffisantes pour manifester une opposition irréductible au projet. Et à vous, monsieur le Ministre de l’Environnement ? Veuillez croire, monsieur le Ministre, à nos plus respectueuses salutations.

blogs.mediapart.fr

Qu'est-ce qu'on attend ? Vendredi 16 juin à 20h

 Venez voir le film de Marie-Dominique Robin  :QU'EST-CE QU'ON ATTEND

 

                                                        Vendredi  16 juin 2017 20 h

                                                        au Cinéma André Malraux

                                                          25 cours de la république

                                                               à  910140 Bondy

 

Organisé par l'association BONDY ECOLOGIE et suivi d'un débat ;

 

seront présents pour le débat qui suivra :

 

Jean Yves SOUBEN, Vice Président de CPGT (Collectif Pour le Triangle de Gonesse)

qui vous parlera de l'urbanisation prévu de ces terres agricoles les plus proches de Paris et d'un projet alternatif

 

et Grégory DISSOUBRAY Coopérateur ENERCOOP qui répondra à vos questions sur les énergies renouvelables

 

                                            Nous comptons sur vous

Adresse à ceux qui applaudissent tant Hulot

 

Par Fabrice Nicolino

Je vois que la plupart des écolos – attention, je ne suis pas écolo, je suis écologiste – estampillés sont ravis de la nomination de Nicolas Hulot. Comme ils sont partis pour l’applaudir longtemps, il leur faudra, chemin faisant, imaginer des stratagèmes pour se convaincre qu’ils ont malgré tout eu raison. Et que des gens comme moi sont décidément infréquentables. Le jour où ils se réveilleront un peu, s’il arrive, c’est encore de gens comme moi qu’ils se plaindront, car il ne sera jamais question d’admettre, selon les cas, avoir été naïf, ou duplice, ou plus directement con. Je n’ai donc aucune illusion. Ce sont les mêmes qui applaudissaient Mitterrand, et qui vantent aujourd’hui l’abolition de la peine de mort de 1981 – obtenue au Venezuela en 1863 – oubliant commodément le sort fait à Sankara, Tapie, la télé offerte à Berlusconi, la mort des oiseaux et des papillons, le déferlement incroyable de la laideur. Les mêmes qui, à chaque occasion, opposent les gens constructifs et « positifs » – eux – et les noirs personnages de mon espèce.

 


Moi, je vois surtout qu’ils pensent à leur confort de vie. Encore cinq minutes ou cinq ans, monsieur le bourreau ! Et il est vrai qu’il leur sera plus agréable de vivre avec un Hulot qu’avec un Retailleau. Il est tout aussi vrai qu’en tendant leur sébile de la bonne manière, ils récupéreront des maîtres qu’ils acclament quelque menu fretin. Le monde meurt, mais qu’importe si j’ai un poste au Conseil économique, social et environnemental (CESE). Ou à la direction générale du WWF, qui vient de recevoir le prix de l’écoblanchiment des mains de Survival International, pour ce que cette « association » « écologiste » fait endurer aux Pygmées d’Afrique centrale.

Le seul menu problème pour tous ces Assis – « Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage… » -, c’est la guerre qui pointe, déjà là pour tant d’autres que nous aux portes de nos privilèges. Dans le pays imaginaire où ils prennent si avantageusement la pose, il ne faut surtout pas se montrer méchant. Ni même tranchant. C’est déplacé, c’est mal élevé. Il ne faut pas dire que le duo Le Maire-Darmanin mènera une politique économique favorable à la destruction du monde, pour la raison simple que c’est sa nature, tout comme c’est celle du scorpion de la fable. Ni attaquer de front les transnationales, amorales par définition, et criminelles par obligation. Ni celles du tabac, ni celles de la chimie, ni celles qui fourrent du sel, du gras, du sucre dans toute leur bouffe de malheur, pour mieux tuer le pauvre monde d’obésité, de cancer, de diabète, et du reste. Ni celles du pétrole, du gaz, du charbon, du nucléaire. Ni celle de la bagnole. Ni celles du numérique, qui représentent si bien l’avenir qu’ils nous promettent.

Ce qu’ils veulent, c’est mourir dans leur lit, et si possible décorés de leur Légion d’Honneur. Ils me font penser à ceux qui voulaient à toute force l’accommodement avec le fascisme hitlérien, refusant jusqu’au déshonneur le devoir de combattre. J’y ajoute pour faire bon poids l’aveuglement total de certaine gauche face à la barbarie stalinienne. Mais voilà que tout recommence sous nos yeux. Ils y a ceux qui se couchent devant la puissance des vainqueurs provisoires du monde. Et il y a les autres. On les moque et on les moquera encore, mais ils sont là. Nous n’avons perdu qu’une petite bataille de plus.

fabrice-nicolino.com

De Rémi Fraisse à Nicolas Hulot

 

Par Gérard Charollois

Le 30 octobre 2014, Rémi Fraisse, pacifique botaniste qui militait contre le barrage de Sivens, était tué par l’explosion d’une grenade dite de « désencerclement », tirée dans le dos. Le gouvernement Valls firent également preuve d’une violence policière exacerbée contre les écologistes et les opposants à la torture tauromachique.

Cet homicide participe de ces opérations de brutalités envers les militants et, parfois, de complaisance opportune envers des casseurs bien utiles pour discréditer les mouvements sociaux en lutte contre les régressions. Le meurtre de notre ami sera probablement passé par pertes et profits et nulle investigation ne portera sur les collusions financières entre le département du Tarn et la compagnie chargée de réaliser le barrage incriminé. À Sivens, d’autres militants écologistes furent blessés par les gendarmes mobiles puis par les nervis fascisants du lobby agricole venus casser de l’écolo avec des barres de fer. Une cause sacrée est celle qui mérite notre sacrifice. La nature est sacrée pour nous, n’en déplaise aux aménageurs, aux firmes, aux exploiteurs qui dominent le monde et qui imposent leur prévarication au détriment des impératifs de préservation de la biodiversité.

Lorsqu’un conflit oppose des exigences économiques à des préservations écologiques, les pouvoirs arbitrent presque toujours en faveur des premières. J’accuse certains pseudo-écologistes opportunistes d’avoir participé aux gouvernements complices des grands travaux nocifs, à des gouvernements qui n’ont rien fait en faveur de l’écologie, qui ont tué des loups et soufflé sur l’arriération des agro-cynégétiques. À l’heure où plus clairement encore la finance, le Medef, les milieux d’affaires accroissent leur emprise sur l’appareil d’État via l’élection du président et la confection d’un parlement à ses ordres, Nicolas Hulot apporte sa caution morale considérable à un gouvernement d’essence libérale, c’est-à-dire pro-aménagements spéculatifs. Va-t-il stopper les tirs de loups, supprimer les destructions de prédateurs naturels, le projet Notre-Dame-des-Landes et autres Roybon ?

Se bornera-t-il à célébrer quelques brillantes conférences internationales où l’on dissertera des vertus écologiques et tancera l’obscurantisme du milliardaire Trump ? Protéger la nature est une affaire concrète et non un exercice de dissertation. Or, les lobbies, les entreprises, la finance ne veulent pas d’écologie perçue comme une entrave à la spéculation, à la croissance, à l’initiative. Le Medef, les chambres de commerce et d’agriculture demandent moins de règlementations, moins de normes, moins de freins à leurs appétits, donc moins de protection de la nature et moins de protection du salarié. Pour créer des richesses, ils disent qu’il leur faut la liberté d’entreprendre, donc de détruire les sites naturels, de dégrader, de marchandiser, de rentabiliser le vivant sous toutes ses formes. Que pourra faire Nicolas Hulot au sein de la secte des adorateurs du Marché ?

Constater, sans doute bien vite, qu’il a été instrumentalisé pour embellir le décor que la finance déploie ces temps-ci devant les citoyens grégarisés, histoire de faire oublier le projet régressif et offrir au président de la République beaucoup de petits soldats à l’assemblée nationale. Ce que je pense : Nicolas Hulot est sincère, volontaire et convaincu dans sa démarche. Il imagine toujours servir la cause qui nous est chère par ses initiatives, ses conseils inspirés aux princes d’hier, son pacte soumis en 2007 à la signature de tous les candidats à la présidentielle du temps, bien vite renié par eux. Aujourd’hui, il espère peser de l’intérieur sur des ennemis de la terre prompts à asphalter, bétonner, entreprendre, relayer les firmes nuisibles et les lobbies rétrogrades. Nicolas HULOT obtiendra peut-être l’abandon de Notre-Dame-des-Landes, question emblématique, mais en revanche, il ne pourra rien faire pour le loup et, plus généralement, pour la faune.

Alors, faut-il le blâmer d’avoir cédé aux sirènes officielles ?
Non, car participer pour en limiter la nocivité ou s’opposer au Système planétaire de destructions totales peut se justifier, puisque seul le résultat compte : sauver du vivant. C’est une affaire de caractère. L’opposition au Système que je pratique, par tempérament de rebelle et d’insoumis, ne donne pas davantage de résultats que la participation aux apparences du pouvoir n’en produira. Ayons la lucidité et l’honnêteté intellectuelle de le dire. Le choix tient donc au tempérament de chacun de nous. Ma liberté, mon éthique, mes convictions me feront toujours préférer Rémi Fraisse à ces ministres qui n’exigèrent pas la moindre avancée pour l’arbre, l’animal et l’homme et qui siégèrent, hier, dans des gouvernements aux ordres des destructeurs de vie.

Devenir ministre n’est jamais un honneur mais parfois une charge. Cette nomination devient une honte lorsque cela s’accompagne de reniements. Je souhaite à Nicolas Hulot, pour la nature et pour lui-même, de ne rien renier.

Gérard Charollois

ecologie-radicale.org

L’écologie version Macron : les contradictions permanentes de l’ancien ministre devenu candidat

 

par Maxime Combes

Emmanuel Macron a enfin dévoilé son programme. Généreux en mots grandiloquents supposés incarner le changement, Emmanuel Macron affirme vouloir « changer de logiciel » et opérer une « transformation radicale », notamment en matière de transition écologique. Son « nouveau modèle de croissance » ressemble pourtant à ce qui se pratique depuis plusieurs décennies. Un modèle saupoudré de quelques apparentes mesures écologiques, sur la pollution atmosphérique ou les gaz de schiste, qui contredisent les politiques menées par le candidat lorsqu’il était ministre, à peine quelques mois plus tôt. Une analyse pour ouvrir le débat.

Lui qui a longtemps moqué les catalogues de mesures des candidats à la présidentielle est désormais doté d’un programme d’une trentaine de pages regroupant plus d’une centaine de mesures, plus ou moins détaillées, auquel il faut ajouter quarante fiches thématiques en ligne. Soit plus de 150 pages pour un programme qui est ordonné en six grands chantiers, chacun étant « essentiel pour l’avenir de notre pays ». La transition écologique – ou énergétique – ne constitue pas un chantier à part entière.

La transition écologique conditionnée à la croissance

Si le candidat affirme que « le changement climatique nous oblige à repenser notre organisation et nos modes de vie », la transition écologique reste subordonnée à « la modernisation de l’économie », qu’il faudrait libérer « des carcans et des blocages » pour enclencher un « nouveau modèle de croissance ». La double page de mesures consacrée à ce nouveau modèle de croissance est éclairant : aux « dégâts que nous faisons collectivement au climat et à la biodiversité » et à la mise en question de « notre modèle de développement et de production » correspondent une série de mesures qui visent d’abord à améliorer la compétitivité des entreprises, soutenir l’investissement privé, lancer des plans d’investissement et un fonds pour l’industrie et l’innovation.

Sans même être qualifié de « soutenable », « durable » ou « climato-compatible », ce « modèle de croissance » doit simplement être « nouveau ». Les secteurs économiques existants, qu’ils soient innovants ou nocifs, doivent croître, sans que cette croissance ne soit conditionnée à aucun objectif climatique, écologique ou même sanitaire. On retrouve la philosophie de la commission Attali, « pour la libération de la croissance », installée en 2008 par Nicolas Sarkozy dont Emmanuel Macron était rapporteur général adjoint, ou encore celle de la Loi Macron, votée en juillet 2015, qui visait déjà à « accélérer les grands projets » ou « simplifier le droit de l’environnement ».

Améliorer la compétitivité des entreprises

De la commission Attali à Bercy, en passant par le secrétariat général de l’Élysée, Emmanuel Macron baigne donc dans ce monde politique et économique qui n’est pas prêt à renoncer à la sacro-sainte croissance du PIB, seule juge selon eux du bienfondé d’une politique. C’est d’ailleurs le seul candidat de la présidentielle à soutenir l’accord de libéralisation du commerce et d’investissement entre l’Union européenne et le Canada (Ceta), alors qu’un récent rapport du ministère de l’Environnement confirme qu’il n’est pas compatible avec l’Accord de Paris sur le climat. Ses principaux conseillers économiques, les économistes Philippe Aghion, Elie Cohen et Jean-Hervé Lorenzi, sont d’ailleurs des économistes orthodoxes dont les recettes libérales conduisent à sacrifier le social et l’écologie sur l’autel de la compétitivité des entreprises et du désiré retour de la croissance.

Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron, qui se présente comme l’un des inspirateurs du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), envisage alors de pérenniser le dispositif en le transformant en « allègements de charges pérennes ». Pas étonnant non plus que cette mesure se trouve aux côtés de la réduction de l’imposition des entreprises privées – l’impôt sur les sociétés passerait de 33,3 % à 25 % – comme deux des mesures clefs de ce « nouveau modèle de croissance ». Si le CICE a peut-être amélioré la compétitivité des entreprises – le CAC40 a versé en 2016 un montant record de dividendes –, rien n’indique comment ces mesures pourraient contribuer à relever les défis écologiques et sociaux.

Le nucléaire, un horizon indépassable ?

A ces deux mesures chiffrées s’ajoute bien la volonté de consacrer 30 % du « grand Plan d’investissement de 50 milliards d’euros » à la transition écologique. Mais aucune précision n’est apportée sur ce qui doit être financé, et comment. Aucune des cent mesures du programme « grand public » n’explicite d’ailleurs comment le candidat souhaiterait donner plus d’ambition aux insuffisants objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre au niveau européen et mettre en œuvre la transition énergétique à l’échelon national. L’avenir du secteur énergétique français, qu’il soit nucléaire, fossile ou renouvelable, n’apparait pas être un des éléments structurants du programme quinquennal d’Emmanuel Macron.

Sur le nucléaire, l’ancien locataire de Bercy, qui a toujours soutenu l’EPR d’Hinckley Point et les stratégies ruineuses d’EDF et Areva en mobilisant 6 milliards d’euros d’argent public pour les recapitaliser, manie d’ailleurs l’ambiguïté. « Je n’ai jamais considéré que le nucléaire était une maladie », vient-il de déclarer lors d’un meeting à Caen, refusant d’envisager une sortie progressive de l’atome [1]. Le site du candidat reprend pourtant l’objectif fixé par la loi de transition énergétique (LTE) d’un maximum de 50 % de nucléaire dans le mix électrique à l’horizon 2025, contre 75 % aujourd’hui.

Selon Greenpeace, un tel objectif impliquerait de fermer 21 à 23 réacteurs d’ici à 2023 [2]. Hormis la fermeture de Fessenheim qui doit être « confirmée », le programme – papier et web – du candidat ne donne aucun échéancier. Comme s’il était possible d’atteindre l’objectif d’un maximum de 50 % de nucléaire sans fermer de réacteurs. Et comme si fermer de si nombreux réacteurs, et les emplois qui les accompagnent, n’impliquait pas un vaste plan de reconversion industrielle, des financements adéquats et quelques précisions d’un candidat à la plus haute fonction de l’État.

Quand Macron le candidat contredit Macron le ministre

Du côté des énergies renouvelables, dont le déploiement massif nécessite d’ailleurs une planification organisée de la fermeture des centrales nucléaires, Macron prévoit de tenir les objectifs de la loi LTE (32 % du mix électrique en 2022 contre à peine 15 % aujourd’hui) en encourageant « l’investissement privé pour mobiliser 30 milliards d’euros d’investissements ». Pour cela, l’État se limitera donc à « raccourcir et simplifier les procédures », et à « focaliser les efforts de recherche et d’investissement des opérateurs sur le stockage de l’énergie et les réseaux électriques intelligents ». Un peu court.

Évoquée sur le seul site du candidat, la « sortie des énergies fossiles », lesquelles représentent toujours plus de 65 % de la consommation d’énergie finale française (et non la moitié comme il est écrit) se traduit en trois mesures concrètes : la fermeture des dernières centrales à charbon (à peine 2 à 3 % de la consommation d’énergie finale), « l’interdiction de l’exploration des gaz de schiste » et le refus de délivrer de nouveaux permis d’exploration d’hydrocarbures. Mais qui faut-il croire ? Le candidat ou le ministre qui, en septembre 2015, avait obtenu que cinq permis de recherche d’hydrocarbures soient signés (Champfolie en Seine-et-Marne, Herbsheim dans le Bas-Rhin et d’Estheria dans la Marne) ou prolongés (Bleue Lorraine en Moselle et de Juan de Nova dans les terres australes et antarctiques françaises) à la veille de la COP 21 ? D’autre part, pourquoi vouloir continuer à financer la recherche sur le sujet [3] pour des hydrocarbures qu’il ne faudrait pas exploiter ?

Pollutions, Diesel, Notre-Dame-des-Landes : tout et son contraire

De même, faut-il faire confiance au ministre qui affirmait que le diesel devait « rester au cœur de la politique industrielle française », ou bien au candidat qui veut « réduire massivement la pollution liée aux particules fines » ? Par un coup de baguette magique, le programme annonce une division par deux (pourquoi deux ?) du nombre de jours de pollution atmosphérique. A Bercy, Emmanuel Macron avait signé un accord très favorable aux sociétés autoroutières en avril 2015 et préféré libéraliser le transport par autocar là où un ministre préoccupé par la santé de ses concitoyens et les défis climatiques aurait mis tout son poids pour appuyer le développement de transports en commun locaux et une desserte ferroviaire adaptée, modernisée et moins chère.

Du flou persiste également à propos d’un des conflits emblématiques du quinquennat Hollande : l’aéroport de Notre-Dame des Landes. « Le peuple s’est exprimé, je suis pour respecter cette décision », déclare-t-il tout en précisant le lendemain qu’il souhaite nommer un médiateur qui aurait six mois pour trouver une solution. D’autres grands projets d’infrastructures de transports, bien que fortement controversés pour leurs coûts et leurs impacts sur les territoires, tels que la LGV Bordeaux-Toulouse et le Lyon-Turin seront menés à bien. Tandis que le programme du candidat ne permet pas de savoir si « le renouveau minier » qu’il promettait quand il était à Bercy, l’ayant conduit à autoriser l’extraction de sable marin en baie de Lannion en dépit de l’opposition locale, sera poursuivi.

Aie confiance...

Si le programme de 18 pages indique vouloir « placer la France en tête du combat contre les perturbateurs endocriniens », c’est en fouillant sur le site du candidat qu’on obtient des précisions : l’interdiction des perturbateurs endocriniens est conditionnée à « l’existence de solutions scientifiquement reconnues comme moins toxiques ». Autrement dit, les lobbies industriels, dont on connaît les capacités à instrumentaliser des recherches scientifiques pour faire douter de la pertinence des solutions alternatives, pourront manœuvrer en coulisses pour maintenir un statu quo injustifiable. Ce n’est guère étonnant de la part d’un candidat plus enclin à défendre les intérêts des industriels que le principe de précaution (voir notre enquête), qui souhaite poursuivre la recherche sur les OGM plutôt que fixer un objectif vraiment ambitieux de produits bio et locaux pour la restauration collective.

Difficile donc de voir dans le programme d’Emmanuel Macron ce qui pourrait justifier de présenter la transition écologique comme une priorité tant les mesures semblent manquer de précision, de cohérence entre elles et ne pas s’inscrire dans une perspective de véritable transformation. Au moment où la transition écologique s’inscrit au cœur des logiciels et des débats à gauche, comme le montrent les programmes de Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon, Emmanuel Macron et son aréopage de soutiens disparates semblent accuser un retard de plusieurs longueurs.

Maxime Combes, économiste, auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! [4]

 

Notes

[1] Voir cet article du Monde

[2] Voir la note PPE : appliquer la loi de transition énergétique,juillet 2016

[3] Voir cet entretien avec le WWF

[4] Editions du Seuil, Coll. Anthropocène, octobre 2015.

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