Ecologie

Un grand projet de réservoirs d’eau sert les intérêts de l’agriculture intensive au mépris de l’avenir des rivières

 

Par Clément Barraud

Pour continuer d’irriguer leurs cultures de maïs très gourmandes en eau, des exploitants agricoles installés dans la Vienne envisagent la construction de 41 réservoirs d’eau d’ici 2022. Ces retenues, qui ne profiteraient qu’à une poignée d’agriculteurs, équivaudraient à 7,5 fois le projet de barrage de Sivens. Objectif : pomper de l’eau dans les rivières et les nappes phréatiques durant l’hiver, puis la stocker en vue de limiter le pompage en été. Un moyen, selon les opposants, de contourner les restrictions d’arrosage en période estivale, et de faire perdurer un modèle d’agriculture intensive. Des services de l’État font cependant pression en faveur de ces projets. Enquête.

Les opposants les appellent des « bassines », les porteurs de projet lui préfèrent le terme plus sobre de « réserves d’eau de substitution ». Quelle que soit leur appellation, ces projets n’en finissent pas de diviser dans la Vienne. Intégré dans un contrat territorial établi en 2012 avec l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, le programme est porté par la Chambre d’agriculture et cinq sociétés coopératives de gestion de l’eau [1] qui regroupent au total 190 exploitants agricoles sur le bassin de la rivière Clain, qui traverse Poitiers, soit 4 % des agriculteurs et agricultrices du secteur. Chaque réserve bénéficierait en moyenne à trois ou quatre agriculteurs seulement, essentiellement des producteurs de maïs. Entre 100 et 150 bassins sont en projet à l’échelle de l’ex-région Poitou-Charentes [2].

7,5 fois le projet de barrage de Sivens

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces « bassines » ne sont pas destinées à récupérer l’eau de pluie. Elles serviront à stocker l’eau pompée dans les rivières et les nappes phréatiques pendant l’hiver, lorsque ces dernières se remplissent. Il s’agit de creuser un « trou » dans la terre, disposer une digue sur les côtés, poser une bâche tendue pour y recueillir l’eau en grande quantité, jusqu’à 500 000 m3 pour un bassin. Ces réserves permettraient de stocker au total environ 11 millions de m3 d’eau pour irriguer en été. En comparaison, cela représente 7,5 fois le projet de barrage à Sivens. Comme dans le Tarn, parmi les acteurs impliqués, on retrouve la Compagnie d’aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), qui prodigue des conseils aux porteurs du projet.

Le budget du programme est de plus de 72 millions d’euros, dont 70 % sont censés provenir de financements publics – par la Région Nouvelle-Aquitaine, et l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne. Les 30 % restants seraient apportés par les sociétaires des coopératives, donc les irrigants eux-mêmes [3]. Mais les projets, sur l’ensemble de la zone Poitou-Charentes, ont connu un premier accroc avec le refus de la Région, fin juin, de les financer, à hauteur de 10 %. « Cette délibération vise justement à préserver les ressources en eau dans la Région », se félicite Léonore Moncond’huy, conseillère régionale Europe-Écologie Les Verts. L’Agence de l’eau, quant à elle, devrait se prononcer en septembre. Mais si la décision de la Région remet en cause le montage financier du projet, elle n’implique pas automatiquement son abandon.

Contourner les restrictions estivales sur l’irrigation

Les promoteurs des réserves martèlent que le pompage en hiver permettra de laisser les rivières s’écouler l’été. Mais pour l’association Vienne nature, l’argument serait fallacieux : « Actuellement, le volume total de l’eau qui est prélevé sur un an dans les nappes et cours d’eau est de 37 millions de m3. Si les bassines sont construites, les prélèvements estivaux resteront à 17-18 millions de m3, mais les volumes prélevés en hiver seront plus importants, de l’ordre de 20 millions de m3. Il n’y aura aucune économie d’eau sur une année ! », lâchent Jean-Louis Jollivet et Jean-Claude Hallouin, respectivement vice-président et membre de Vienne nature. Pour eux, l’enjeu est surtout de réduire le pompage. « La question n’est pas de savoir si c’est mieux de pomper en hiver qu’en été, ou plutôt dans les rivières que les nappes. On est dans une Zone de répartition des eaux (ZRE), dans laquelle il y a trop de prélèvements par rapport aux ressources. Il faut un débit minimum pour que les cours d’eau vivent, se régénèrent, et permettent la création de frayères à brochets [prairies inondées où ce poisson se reproduit, ndlr]. »

Les bassins ne profiteraient qu’à une poignée d’exploitants agricoles, et leur permettraient de contourner les restrictions d’arrosage estivales. Alors que la surface en maïs irrigué a été décuplée dans la Vienne en quarante ans, de 4000 hectares en 1961 à plus de 32 000 en 2003, les prélèvements en eau ont provoqué de nombreux assèchements. Les volumes octroyés en période estivale ont donc été réduits par l’État ces dernières années, de 33 millions de m3 en 2003 à 17 millions aujourd’hui. Selon Jacques Pasquier, membre de la Confédération paysanne de la Vienne, « certains irrigants du département ont des autorisations de prélèvement de 600 à 800 000 m3 d’eau par an. Ce sont ceux-là qui sont le plus intéressés par les bassines ». Selon le syndicaliste, ils pourraient prendre à la fois leur volume autorisé l’été et celui issu du pompage hivernal.

Autre argument massue : selon l’Association des irrigants de la Vienne (Adiv), favorable aux projets, « le stockage peut permettre de pallier les incertitudes météo », comme l’affirmait dans la presse locale son président Gilles Chevalier en mai dernier [4]. Mais pour Jean-Louis Jollivet, cela n’a rien d’évident : « Les nappes phréatiques ne vont pas se remplir sauf avec des précipitations importantes en hiver, mais ce n’est pas ce qui est prévu. Dans un récent rapport sur le climat commandé par la Région, il est indiqué qu’à l’avenir, on aura des pluies imprévues et violentes. Elles lessiveront les sols mais ne rempliront pas les nappes », juge-t-il.

Pressions et chantage sur les irrigants

L’hostilité face aux projets de bassins dépasse le cadre des opposants classiques. Jean Lucas est producteur de maïs grain à Saint-Romain, à 60 kilomètres au sud de Poitiers. Ce membre de la FDSEA 86 – le principal syndicat agricole très favorable à l’agriculture intensive – qui peut prélever 110 000 m3 chaque été, a d’abord vu d’un œil intéressé le projet de réserves d’eau. « J’étais même adhérent de l’Adiv, car je pense qu’on a besoin d’irrigation et de pouvoir stocker l’eau. » Mais très vite, il a déchanté : « L’Adiv souhaitait obtenir une déclaration d’utilité publique pour obliger tous les irrigants à dépendre des réserves. On ne leur laisse plus le choix de leur irrigation ». Son cas n’est pas isolé. Selon lui, « plus de 50% des irrigants concernés ont adhéré aux coopératives au début, mais aujourd’hui cela représente moins de la moitié ».

Face au scepticisme de certains irrigants, des institutions, en premier lieu la Direction départementale des territoires (DDT, un service déconcentré de l’État) puis la Chambre d’agriculture, ont exercé des pressions sur eux en les menaçant de remettre en cause l’attribution de leurs volumes d’eau. Deux courriers, envoyés à deux semaines d’intervalle aux irrigants du bassin du Clain en mars et avril 2014, en témoignent. « Dans la première lettre, la DDT m’indique que je pourrais avoir une réduction de mes volumes si je n’adhère pas. Dans la seconde, la Chambre d’agriculture va plus loin : si je continue de refuser, je n’aurai plus mes volumes d’irrigation », précise Jean Lucas. Face à ce chantage, avec d’autres irrigants, il a créé en 2015 l’association Agr’Eau Clain qui comprend aujourd’hui 80 membres et milite pour « un ajustement des volumes prélevables en fonction du niveau de la nappe au printemps ».

Une question de modèle agricole

« Nous ne sommes pas opposés par principe à l’irrigation, mais il faut que sa nécessité soit démontrée pour des cultures qui répondent aux besoins de la population. Or, ce n’est pas le cas ici. On favorise des cultures très irriguées comme le maïs, que l’on exporte ensuite via le port de La Rochelle, dénonce Jean-Louis Jollivet. Il faut laisser tomber toutes les monocultures, qui sont désastreuses pour le sol. Et au contraire diversifier, favoriser la rotation des cultures, concevoir une agriculture avec moins d’irrigation, au goutte à goutte, comme pour le melon. »

Les partisans des « bassines » invoquent justement la possibilité de développer des cultures à forte valeur ajoutée pour sortir du « tout-maïs », comme des légumes de plein champ, du maraîchage, du fourrage pour le bétail. « Mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? D’autre part, s’ils voulaient vraiment faire du maraîchage et des semences, ils n’auraient pas besoin de 11 millions de m3 d’eau stockées... », relève Jean-Claude Hallouin. Derrière les belles intentions, le modèle prôné par les promoteurs de ces bassins ne semble donc pas devoir s’éloigner de l’agriculture intensive.

Clément Barraud

 

Notes

[1] Ces sociétés coopératives de gestion de l’eau (SCAG) correspondent aux cinq « sous-bassins » du Clain sur lesquels seraient implantées les réserves : l’Auxances, le Clain Moyen, la Clouère, la Dive Bouleur/Clain Amont, et la Pallu.

[2] Des projets sont en cours notamment dans le Marais poitevin. L’opposition est forte dans cette zone touristique emblématique où la question de la ressource en eau est particulièrement sensible. Des réserves du même type existent en Vendée, où une vingtaine de réserves ont été construites ces dernières années, sans susciter de contestation.

[3] Le coût estimé par m3 d’eau est en moyenne de 7 à 8 euros.

[4] La Nouvelle République, 10 mai 2018

Atelier citoyen sur l'eau

 

Votre  facture d’eau est imbuvable? Décortiquons-la ensemble!



A Bondy, le prix de l’eau varie d’un usager à l’autre, d'un quartier à l'autre.



Pourquoi ?



Où va cet argent ?



Apportons et comparons nos factures d’eau pour comprendre

le mardi 25 septembre 2018 à 19h,

en mairie de Bondy (petit salon du 3ème étage)



Comité pour une gestion publique de l’eau

Face au réchauffement climatique, des agriculteurs montrent la voie d’une irrigation responsable

 

par Sophie Chapelle

 

Dans les Hautes-Alpes, l’accès à l’eau pour les pâturages est essentiel. Mais nul besoin ici d’énergie fossile ou électrique pour irriguer : des canaux ont été construits à flanc de montagne voici plus de 500 ans. Grâce à la gravité, l’eau y circule jusque dans les vallées. Mais ce mode d’irrigation, qui favorise l’autonomie en fourrage des fermes d’élevage, est aujourd’hui menacé par le désengagement de l’État. Des paysans, avec l’aide du Département, ont décidé de reprendre en main l’entretien des canaux, en misant sur la solidarité entre les usagers.

Voilà vingt ans que Sylvain Martin s’est installé comme maraîcher à Vallouise, une petite commune des Hautes-Alpes – 800 habitants – située à 1300 mètres d’altitude, au cœur du massif des Écrins. Sur ce territoire marqué par un climat méditerranéen, l’accès à l’eau pour les cultures est « vital ». « Comme il y a des ruisseaux partout, des glaciers à proximité, je n’avais pas d’inquiétude lorsque je me suis installé, se rappelle Sylvain. Mais j’ai rapidement ressenti les effets du changement climatique, avec son lot de sécheresses répétées. »

Néanmoins pour arroser ses cultures, Sylvain n’a pas besoin de pompe électrique. Ses parcelles, comme celles d’une grande partie des Hautes-Alpes, sont desservies par un vaste réseau de canaux d’irrigation par gravité. « L’eau est prélevée dans les rivières en amont et circule dans des canaux à flanc de montagne jusque dans les vallées », explique le paysan. En pratique, l’eau s’écoule par gravité sur la parcelle, du fait de la pente, avant de s’infiltrer dans les sols.

Dans le monde, plus de 80% de l’irrigation est gravitaire

Peu connus, ces canaux ont pourtant une vieille histoire, la plupart ayant été creusés au 15ème siècle [1]. « Ces canaux, c’est plus qu’un patrimoine culturel, c’est un patrimoine de vie ! Sans cela, il n’y aurait pas ces villages de montagne avec des cultures maraîchères et de l’élevage », insiste Sylvain. En France, on trouve des réseaux d’irrigation gravitaires similaires à ceux des Hautes-Alpes principalement dans les Pyrénées-Orientales, dans les régions de montagne sèche ou dans des plaines comme celle de la Crau (Bouches-du-Rhône).

A l’échelle mondiale, ce type d’irrigation est majoritaire : alors que la surface irriguée globale avoisine les 250 millions d’hectares, 80 à 90 % seraient en irrigation gravitaire, en particulier au Proche-Orient. Ce n’est pas le cas de l’hexagone, où plus des trois-quart de l’irrigation repose sur l’aspersion avec pompe, l’irrigation gravitaire ne représentant que 14% des usages agricoles, malgré de nombreuses régions montagneuses ou vallonnées.

Une méthode d’irrigation cinq fois moins cher

« S’il reste beaucoup de ces canaux dans les Hautes-Alpes, c’est parce qu’ils sont très adaptés à l’agriculture de montagne avec ses petites fermes d’élevage », observe Thomas Raso, ingénieur en hydraulique travaillant au Conseil départemental. Même si l’usage peut paraître désuet, les prairies naturelles des Alpes du Sud sont régulièrement arrosées par ruissellement ou inondation, grâce aux canaux d’irrigation par gravité. « Les éleveurs font déborder le canal, ce qui entraine un gros arrosage. L’herbe en profite bien : elle prélève pendant deux à trois semaines de suite l’eau stockée dans les sols. C’est un arrosage très adapté aux prairies naturelles qui ont besoin d’une grosse quantité d’eau régulière. »

Ces pratiques contribuent à l’autonomie globale des fermes d’élevage en montagne. « Avec l’irrigation, on fait deux ou trois coupes d’herbe l’été, ce qui nous permet une forte autonomie en fourrage pour les six mois d’hiver », confirme Sylvain Martin. « Cette irrigation sécurise notre stock de foin. » Le regain de pousse permet également aux vaches de pâturer ces prairies durant l’automne. L’intérêt économique de ce mode d’irrigation est sans conteste pour les bénéficiaires : « Il faut compter entre 20 et 50 euros par an et par hectare avec l’irrigation gravitaire, alors que l’irrigation sous pression coûte de 100 à 200, voire 300 euros l’hectare », relève Thomas Raso.

Une irrigation sans énergie fossile ni électrique

Ces canaux garantissent-ils pour autant une plus-value écologique par rapport aux autres modes d’irrigation ? « C’est un peu controversé, reconnaît l’ingénieur. « L’irrigation gravitaire est un mode d’arrosage qui prélève beaucoup d’eau en amont dans les torrents. Il faut en effet un débit minimum pour que l’eau arrive jusque dans les vallées. Or cette eau en amont du canal est considérée par certaines institutions de contrôle comme de l’eau gaspillée : elle est prélevée dans le torrent et n’est pas utilisée directement pour l’arrosage mais pour pousser et transporter l’eau. »

Toutefois, pour l’ingénieur territorial, « les canaux ne gaspillent pas l’eau d’un point de vue global ». Selon lui, l’ensemble de cette eau finit par retourner dans le milieu naturel, que ce soit dans les plantes, les nappes phréatiques ou les torrents. Quant aux infiltrations éventuelles des canaux d’irrigation à ciel ouvert, elles peuvent contribuer à alimenter les nappes phréatiques.

Autre avantage : les canaux d’irrigation gravitaire n’ont besoin d’aucune énergie fossile ou électrique pour fonctionner, contrairement à l’arrosage par aspersion dont les tuyaux sont mis sous pression. Des recherches avancent même que ces canaux pourraient temporiser des crues torrentielles : lors de fortes précipitations, les eaux de ruissellement rencontrent obligatoirement des canaux qu’elles empruntent avant de rejoindre les rivières, étalant ainsi les précipitations dans le temps [2]. Thomas Raso admet néanmoins que la forte concentration de canaux sur certains secteurs a pu conduire à l’assèchement de cours d’eau : « Il y a des efforts à réaliser dans les secteurs où les prélèvements d’eau sont supérieurs à la ressource. ».

Désengagement de l’État

Les conflits d’usage et la surconsommation qui peuvent en résulter sont en partie liés à l’abandon, ces dernières années, de la gestion de ces canaux. Historiquement, ceux-ci ont été gérés sous forme d’ « association syndicale autorisée » (ASA), une structure composée des propriétaires de parcelles bénéficiant de l’irrigation [3]. « Dans notre cas à Vallouise, cette association remonte à 1850, illustre Sylvain Martin. Mais un certain désintérêt et le manque d’agriculteurs ont contribué à ce que l’ASA soit en sommeil ces dernières années. »

Vallouise est loin d’être un cas isolé. Jusque dans les années 2000, c’est l’État, via l’ancienne Direction départementale de l’agriculture et de la forêt (DDAF), qui accompagnait les associations d’irrigation. Mais l’ingénierie publique d’État a progressivement été démantelée, avant d’être complètement supprimée dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques engagée en 2007. « La conséquence, c’est que peu de travaux ont été réalisés pendant près de dix ans sur les petites structures d’irrigation, observe Thomas Raso. Mais les sécheresses récurrentes et le besoin de faire des économies d’eau ont décidé les élus des Hautes-Alpes à consacrer des moyens à l’assistance des communes et des ASA. »

A ce jour, le département compte plus de 200 associations d’irrigation, la plupart couvrant entre dix et deux cents hectares. « Entre 100 et 150 ASA sont réellement actives d’un point de vue comptable et juridique », détaille Thomas Raso. D’autres sont en situation difficile : si elles parviennent à maintenir l’irrigation, elles ne s’occupent plus des démarches administratives ou comptables. Certaines ASA ont même été abandonnées, l’eau ne circulant plus dans les canaux du fait du manque d’entretien. « Parfois, on ne voit même plus les canaux dans le paysage, constate l’ingénieur. Relancer une ASA est réalisable, mais demande beaucoup de pugnacité ».

Un fonctionnement reposant sur la solidarité entre usagers

Cela fait bientôt dix ans que Sylvain Martin s’attelle avec d’autres bénévoles à réactiver l’ASA d’irrigation à Vallouise : « Cela suppose de redéfinir un périmètre, d’installer des compteurs volumétriques, de mettre en place une comptabilité et une gestion spécifiques », témoigne t-il [4]. Le fonctionnement de l’ASA repose notamment sur le paiement d’une redevance, le « rôle ». « Nous sommes partis sur un montant fixe pour redémarrer et constituer une trésorerie. Il faut compter par exemple 3000 euros par an pour la gestion administrative de la structure. »

Mais la collecte du « rôle » n’est pas simple : l’ASA de Vallouise compte 800 propriétaires, 4000 parcelles très morcelées, et la dernière redevance a été payée en 1973... « Aujourd’hui, les plus gros utilisateurs rechignent à payer. Ils ne semblent pas réaliser que s’ils peuvent exercer leur métier, c’est parce ces canaux sont là, et depuis longtemps. » D’ici l’assemblée générale de l’ASA de Vallouise, au printemps 2018, la cogestion se fait avec l’appui de la préfecture.

« Le vrai problème, c’est l’entretien des canaux », poursuit Sylvain. « Certains sont à flanc de montagne, d’autres sont inaccessibles avec des engins. » Historiquement, cet entretien est basé sur le système dit « des corvées » effectuées par tous les usagers des canaux. « Si on est dans le périmètre de l’ASA, il faut compter quelques journées d’entretien pour curer, élaguer, remonter des murs, enlever des blocs... Avant, il y avait des centaines de personnes, mais de moins en moins de gens sont venus aux corvées. » Aujourd’hui, une quinzaine de personnes se retrouvent trois demi-journées dans l’année, pour entretenir près de 20 km de canaux porteurs, plus ou moins faciles d’accès. La clé pour qu’une ASA fonctionne ? « On a besoin que tout le monde soit solidaire dans la corvée et le paiement du rôle. » 

Sophie Chapelle

Photos © SGMB.

- Une : Canal de ville de Monêtier-les-Bains dans la plaine du Casset.

- Canal du Guibertin à Monêtier-les-Bains, en zone urbanisée.

- Corvée annuelle dans le Grand Canal de Ville de Briançon (mise en eau).


Série « Eau et climat », en partenariat avec France Libertés

Cet article est publié dans le cadre d’une série de reportages et d’enquêtes sur les enjeux de la gestion de l’eau et des sols dans le contexte du réchauffement climatique, réalisée avec le soutien de France Libertés - fondation Danielle Mitterrand. www.france-libertes.org

Notes

[1] Voir Florian Cibiel, L’irrigation du grand Briançonnais, mémoire de Master Formation métiers de la montagne, Pôle universitaire de Gap, 2015-2016.

[2] Florian Cibiel, Ibidem.

[3] Toutes les parcelles situées en aval du canal porteur et qui ont été incluses dans le périmètre irrigable font obligatoirement partie de l’ASA.

[4] L’ASA est un établissement public à caractère administratif (EPCA). C’est donc le Trésor public qui gère sa trésorerie. L’ASA édite et décide des tarifs pour chaque propriétaire en fonction du volume et du nombre d’hectares, et c’est le Trésor public qui envoie l’impôt et effectue les relances.

Création d’un « comité pour une gestion publique de l’eau » à Bondy

 

Alors que le prix de l’eau a encore augmenté pour les locataires de Bondy habitat, il est de plus en plus urgent de passer à une gestion publique de l’eau. Les bénéfices de VEOLIA font le malheur des usagers : l’eau est un bien commun de l’humanité qui ne devrait pas être source de profits. C’est aussi un gâchis écologique quand les réseaux mal entretenus fuient. Et VEOLIA est bien loin d’être transparente alors qu’il faudrait une gestion démocratique de ce bien vital pour tous.

Des citoyens, des élus, des partis et des associations se sont regroupés pour créer un « comité pour la gestion publique de l’eau » à Bondy.

D’ores et déjà, il adresse un courrier à M. Cosme, président d’Est Ensemble, pour obtenir la carte des réseaux que VEOLIA doit fournir.

Vous pouvez vous investir dans la vie du comité sur Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

 


 

Et voici le courriel envoyé à M. Cosme :

Monsieur le Président,

Le comité pour une « gestion publique de l'eau » constitué à Bondy souhaite avoir accès à la carte du réseau d'eau d'Est-Ensemble, particulièrement à Bondy.

En effet, la reprise en gestion publique demandera sans doute un travail important d'analyse des canalisations pour leur maintenance ou éventuelle réparation car il est fait régulièrement état de fuites importantes.

Pouvez-vous nous fournir cette carte ?

Dans l'attente de votre réponse, recevez, Monsieur le Président, l'expression de nos salutations distinguées.

Pour le comité,

Sylvie Badoux, Maire-adjointe PCF

José Pace, France Insoumise

Hakim Kadri, Conseiller municipal Bondy autrement

« Et puis un jour, l’eau s’est arrêtée » : quand São Paulo et ses 11 millions d’habitants ont frôlé la catastrophe

 

par Rachel Knaebel

 

La mégapole de São Paulo et sa région ont connu une pénurie d’eau inédite en 2014 au point d’entraîner rationnements et coupures en plein été brésilien. Depuis, le retour des précipitations n’a pas éloigné le spectre d’une nouvelle crise. En cause : la déforestation de l’Amazonie qui modifie les données climatiques, la gestion scandaleuse de la société d’approvisionnement qui préfère enrichir ses actionnaires, et l’incurie des politiques publiques, qui rechignent à investir dans les infrastructures et à soutenir des alternatives locales pourtant prometteuses. Enquête sur un effondrement hydrique qui menace.

« Et puis un jour, l’eau s’est arrêtée », se souvient ce couple de septuagénaires paulistains. Même ici, dans une zone résidentielle plutôt cossue de São Paulo, à Vila Madalena, plus une goutte d’eau ne sortait des robinets. « Alors, la copropriété a fait venir des camions d’eau, tous les deux jours. Nous les payions de notre poche. Puis l’eau est revenue, mais était rationnée, il n’y en avait pas le soir, ni la nuit. » C’était il y a moins de quatre ans. Le Brésil accueillait la coupe du monde de football, était en pleine année d’élections, présidentielles, à la chambre des députés et au Sénat, pour les gouverneurs et les assemblées des États fédérés. Cette année 2014, la plus grande ville brésilienne et ses 11 millions d’habitants, ainsi que toute sa région périphérique, ont traversé une crise de l’eau historique, qui a failli aboutir à un scénario catastrophe.

Après deux ans presque sans pluie, les réserves des lacs de barrages, qui alimentent en eau courante la mégalopole, sont vides. La société régionale de gestion de l’eau procède alors à des coupes et à des rationnements, mais sans grande transparence. Les plus pauvres, qui ne pouvaient se faire livrer de l’eau par camions et ne disposaient pas de réserves chez eux, se sont retrouvés dans des situations extrêmes.

Les quartiers pauvres, premiers frappés

« La crise a été bien pire dans les périphéries, même si les rationnements et les coupures touchaient tout le monde. Dans les zones les plus éloignées du centre, les gens se sont parfois trouvés quarante heures sans eau courante, avec un approvisionnement normal seulement deux à trois jours par semaine », rapporte aujourd’hui Marussia Whately, spécialiste en gestion des ressources hydriques et coordinatrice de l’Alliance pour l’eau, un regroupement d’organisations environnementales créé en 2014 pour chercher des réponses à la crise.

« Dans la lointaine périphérie Est de São Paulo, il y avait déjà des rationnements un an avant », complète Gabriel, activiste au mouvement MAB (mouvement des personnes atteintes par les barrages). Ces quartiers font partie des plus pauvres de la ville. Dans l’intérieur de l’État de São Paulo, dans la ville d’Itu, les coupures, qui avaient duré plusieurs semaines, provoquent même des débuts d’émeutes.

« Les niveaux de pluie étaient anormaux depuis 2011, précise Marussia Whately. Trois ans plus tard, avec les élections et la coupe du monde, le gouverneur de l’État a d’abord nié la crise. En décembre 2014 et janvier 2015, on utilisait les dernières réserves. Il a finalement plu en février. Puis la situation s’est stabilisée, et la Sabesp (la société régionale de gestion de l’eau, ndlr) a réalisé des travaux d’urgence sur le réseau. En 2016, il a recommencé à pleuvoir normalement. Tout le monde a alors oublié le problème. » Mais le risque d’effondrement du système d’eau courante est toujours là.

 Le réseau hydrique de la ville de São Paulo.

21 millions de personnes ont failli être privées d’eau

Au cœur de la crise, l’Alliance pour l’eau développe une application pour signaler les coupures. Elle publie également un guide de survie : il y est expliqué comment conserver une hygiène corporelle même sans eau, avec un liquide désinfectant et de l’eau de Cologne, ou encore des astuces pour réutiliser l’eau de la douche et de la machine à laver. Et, surtout, pour ne pas utiliser les chasses d’eau des toilettes ! Le guide préconise la mise en place de toilettes sèches, et de jeter les déchets aux ordures.

Une ville de 11 millions d’habitants, soit autant que la Belgique. Avec la région métropolitaine, cela fait plus de 21 millions d’âmes sans eau courante, donc sans douche et sans toilettes, voilà la catastrophe qui s’annonçait. « Je suis resté des jours sans dormir, se souvient Marzeni Pereira da Silva, ancien employé de la Sabesp, licencié en 2015. Qu’aurions-nous fait avec 21 millions de personnes sans eau ? S’il n’avait pas fini par pleuvoir, nous serions probablement arrivés à une rupture totale de l’approvisionnement à la mi-mars. ». Il était moins une.

Depuis que les averses ont repris, les réservoirs du système d’approvisionnement – un réseau de fleuves, de lacs de barrages et de canaux aménagé à partir des années 1940 – se trouvent dans une situation plus favorable. Le plus grand système d’approvisionnement de la région de São Paulo, le système dit Cantareira, est ainsi rempli à 41 %, contre 29 % seulement en 2013 [1].

La déforestation de l’Amazonie, cause majeure des sécheresses

Pour autant, rien ne dit qu’une nouvelle crise ne va pas frapper la mégapole dans les années à venir. Car la sécheresse qui a touché la région entre 2013 et 2015 n’est pas uniquement dû à un caprice météorologique. Une étude publiée en 2014 par l’institut de recherches brésilien Centro de Ciência do Sistema Terrestre souligne le rôle de la déforestation massive de l’Amazonie, située dans le nord du Brésil, sur les volumes de pluies qui tombent dans le sud. « La forêt amazonienne exporte de véritables fleuves aériens de vapeur d’eau », précisait l’étude intitulée « Le futur climatique de l’Amazonie » (O Futuro Climático da Amazônia).

Ces courants aériens alimentent les nuages et les pluies dans les régions méridionales du pays. C’est « la raison pour laquelle la portion méridionale de l’Amérique du Sud, à l’Est des Andes, n’est pas désertique comme le sont les aires situées à la même latitude sur d’autres continents », telles que le désert australien. Or, la forêt amazonienne est de plus en plus malmenée. Ces dernières décennies, « près de 763 000 km2 de forêt amazonienne [y] ont été détruits », précisait l’étude. « C’est l’équivalent de 184 millions de terrains de football ou de trois fois la surface de l’État de São Paulo ». La déforestation n’est pas prête de s’arrêter. L’actuel gouvernement ultra-conservateur a encore ouvert au défrichement, au mois d’août 2017, une large zone de l’Amazonie jusqu’ici protégée (voir notre article sur le sujet).

Une gestion des ressources défaillante

Il n’y a pas que la déforestation. La gestion de l’eau par la compagnie régionale, la Sabesp, est également critiquée depuis la crise. À São Paulo, les systèmes d’approvisionnement s’appuient entre autres sur les fleuves Pinheiros à l’Ouest, et Tietê au Nord. Ces deux fleuves sont presque inaccessibles et invisibles aux piétons. Sans berges aménagées, ils courent la plupart du temps entre bretelles et autoroutes urbaines. C’est son odeur qui signale sa présence quelque part derrière le bitume. Une odeur nauséabonde. Des conduites d’égout s’y déversent, ça et là.

« Tous les fleuves de São Paulo sont pollués par les égouts. Même le grand réservoir Billings est pollué. On ne peut pas l’utiliser, indique la coordinatrice de l’Alliance pour l’eau, Marussia Whately. La crise de l’eau est le résultat d’une combinaison de facteurs : la région manque d’eau, le de développement urbain est très rapide, les politiques d’accompagnement n’existent pas. Quand les pluies ont commencé à se faire plus rares, il a été décidé... de ne rien faire, de ne pas investir. Même après la crise, la politique suivie consiste à approvisionner la ville uniquement avec les réservoirs. Alors qu’il serait possible de réutiliser les eaux de pluie, par exemple. Pas forcément pour l’eau potable, mais pour d’autres usages. »

« Si une plus grande part des eaux usées étaient traitées, les ressources en eau disponibles augmenteraient, dit aussi Edson Aparecida, salarié de la Sabesp et activiste au sein du comité de lutte pour l’eau (Coletivo de Luta pela Água), un autre groupement né pendant la crise qui réuni différents mouvements populaires, syndicaux, pour le droit au logement. Le manque d’investissements dans le traitement des eaux usées est un gros problème. Tous les techniciens de la Sabesp savaient que cette crise pouvait arriver. Déjà en 2004, quand l’État fédéral a renouvelé l’autorisation de captation sur les fleuves de la région, il était écrit noir sur blanc que la Sabesp devrait diminuer sa dépendance au système d’approvisionnement Cantareira, qui ne pourrait pas suivre l’augmentation de la demande, et rechercher des solutions alternatives. Mais le gouvernement régional n’a rien fait. » Pour Marussia Whately, « le gouvernement de l’État a préféré envoyer des dividendes à ses actionnaires plutôt que de faire les travaux nécessaires. »

189 millions d’euros de dividendes versés après la sécheresse

La compagnie régionale de gestion de l’eau est déjà en partie privatisée. Aujourd’hui, seulement 50,3 % de son capital appartient au gouvernement de l’État de São Paulo, 19,8 % est négocié au New York Stock Exchange, la bourse de New York, et 29,9 % à la bourse de São Paulo. Le gouverneur de l’Etat, Geraldo Alckmin, porte même le projet de privatiser encore davantage la société, en la faisant passer sous le contrôle d’une holding, dont il annonce que l’État en conserverait encore, pour l’instant, la majorité des parts.

« Les actionnaires privés principaux sont des fonds de pension et les grandes banques d’investissements brésiliennes, précise Amauri Pollachi, de l’association des professionnels universitaires de la Sabesp. Ils portent une vision purement financière, en conséquence de laquelle la Sabesp ne réalise que les interventions les plus simples sur le réseau, et laisse de côté les opérations plus complexes, qui coûtent plus cher », accuse-t-il. En 2016, soit un an seulement après la crise de l’eau, la Sabesp a généré un chiffre d’affaires de 14 milliards de reais (3,5 milliards d’euros), et un bénéfice de près de 3 milliards de reais, soit plus de 750 millions d’euros ! [2].

« Selon la loi brésilienne sur les sociétés anonymes, au moins 25 % des gains d’une entreprise doivent être distribués comme dividendes aux actionnaires. Donc, sur les 3 milliards de reais de bénéfices en 2016, la Sabesp a distribué 750 millions de reais de dividendes », précise Amauri Pollachi. Soit 189 millions d’euros.

La moitié de cette somme est allée au gouvernement de l’État de São Paulo, qui n’est pas contraint de la réinvestir dans la gestion de l’eau et peut simplement l’intégrer à ses recettes. L’autre moitié, 94,5 millions d’euros, a enrichi les actionnaires privés des bourses de New York et de São Paulo. Cela moins de deux ans après que la population de la ville et d’une partie de l’État s’était retrouvée en partie sans accès à l’eau courante, et que la rupture totale d’approvisionnement s’approchait.

Des tarifs préférentiels pour les grandes sociétés consommatrices d’eau

La compagnie de l’eau nourrit plus d’égards pour les grandes entreprises que pour les Paulistains. En avril 2017, le site d’information indépendant brésilien Agência Pública révélait que 28 grandes entreprises installées à São Paulo, dont Volkswagen, Ford et Nestlé, ont continué, même après la crise, à payer leur eau moins cher que les habitants.

Ces tarifs préférentiels trouvent leur justification non pas dans les efforts que consentiraient ces sociétés pour économiser l’eau mais, au contraire, parce qu’elle en consomment, justement, beaucoup. Plus de 450 entreprises grosses consommatrices d’eau continuent ainsi à bénéficier de tarifs plus avantageux que ceux pratiqués normalement pour les clients professionnels… L’Agência Pública publiait ces données alors même que le directeur de la Sabesp venait d’annoncer une nouvelle augmentation des tarifs de l’eau pour les particuliers.

Dans un récent article du Guardian, l’actuel directeur de la compagnie paulistaine de gestion de l’eau, Jerson Kelman, pointait, lui, la déforestation de l’Amazonie comme principale cause de la crise de 2014. Et vantait les gros projets de nouvelles infrastructures en cours de réalisation, visant une réduction des pertes et le réaménagement des sources d’approvisionnement des réseaux.

L’enjeu de la récupération des eaux de pluie

Des travaux qui, selon Edson Aparecida et Amauri Pollachi, ne suffiront pourtant pas. « Au sein du collectif de lutte pour l’eau, nous avons fait des propositions. Nous voulions par exemple que le gouvernement lance un grand programme d’installation de citernes pour récupérer l’eau de pluie, sur les bâtiments publics, les écoles, ou encore les centres commerciaux. Cette eau pourrait être utilisée au moins pour le nettoyage des rues. »

De son côté, l’Alliance pour l’eau a développé, avec le soutien de conseillers municipaux de gauche, un projet de loi locale pour une meilleure gestion de l’eau et pour la sécurité hydrique dans la ville de São Paulo. Celui-ci prévoit notamment la mise en place d’une politique municipale d’utilisation des eaux de pluie à fin d’usages non-potables et de revitalisation des sources, ruisseaux et rivières naturelles de la ville. Le projet a été adopté lors d’une première lecture mi-décembre.

 Piscine d’eau d’une source installée dans le quartier de São Miguel, dans la zone est de São Paulo, utilisée par les habitants pour laver les voitures.

La crise a aussi forcé les habitants à chercher des solutions. Celles-ci ont durablement fait baisser la consommation. Comme cette cantine du centre de la ville qui récupère encore aujourd’hui, dans une citerne, l’eau de son lavabo de lavage des mains. « Au moment de la crise, nous récupérions l’eau de la machine à laver le linge et celle de la douche, pour l’utiliser pour la chasse d’eau, explique le couple du quartier de Vila Madalena. Ça, nous ne le faisons plus. Mais, avec la copropriété, de 16 appartements, nous avons fait installer un puits pour récupérer de l’eau pour le nettoyage des surfaces collectives. Cela a pris deux mois. Il a fallu faire faire des analyses, demander une autorisation, payer pour tout cela. Mais nous avons encore ce puits aujourd’hui. La station-service d’en face a fait la même chose pour le lavage des voitures. »

D’autres micro-alternatives tentent d’émerger

Dans les périphéries pauvres aussi, des alternatives se développent. Dans un quartier de São Miguel, dans l’extrême est de la ville, de l’eau issue d’une source naturelle coule depuis la butte située sous la ligne de train de banlieue. Elle est désormais utilisée pour laver les voitures des habitants. Un système de tuyaux et de robinets est installé au bord de la route pour la récupérer. « Pendant la crise, les habitants de ce quartier venaient s’approvisionner ici », rapporte Regiane Nigro. Responsable d’une association d’agro-écologie urbaine, elle a créé, quelques kilomètres plus loin, un projet de traitement alternatif des eaux usées d’une favela de 700 personnes, tout juste régularisée.

Les maisonnettes en brique sont construites sur le flanc raide d’une colline, qui débouche, en contrebas, sur une petite rivière couverte de végétation. « Une entreprise d’habitat social a négocié avec le propriétaire du terrain pour régulariser cette communauté. Aujourd’hui, les habitants paient un bail, ne risquent plus d’être expulsés, et ont des adresses officielles. À partir de la régularisation, la Sabesp a commencé à leur fournir l’eau courante. Mais elle a refusé de les raccorder au réseau de traitement des eaux usées », déplore la jeune femme. Pour le moment, les égouts dévalent donc une rigole le long des maisons, pour atterrir directement dans la rivière. Regiane Nigro cherche à y installer un système d’assainissement des eaux usées par des filtres aux plantes ou par un bio-digesteur. Mais pour cela, il faut des fonds. Que ni la Sabesp, ni l’État de de São Paulo ne comptent fournir.

Pendant ce temps, le gouvernement régional paie des espaces publicitaires pour vanter sur les ondes de la radio privée CBN sa gestion exemplaire de la crise hydrique de 2014. « Ce que l’État de São Paulo a fait ici, il peut le faire pour le Brésil tout entier », dit le spot. Le gouverneur de l’État, Geraldo Alckmin, celui-là même qui est critiqué pour avoir passé la crise sous silence pendant de longs mois en 2014, est aujourd’hui candidat déclaré pour les élections présidentielles brésiliennes qui auront lieu fin 2018.

Rachel Knaebel (texte et photos)

Série « Eau et climat », en partenariat avec France Libertés

Cet article est publié dans le cadre d’une série de reportages et d’enquêtes sur les enjeux de la gestion de l’eau et des sols dans le contexte du réchauffement climatique, réalisée avec le soutien de France Libertés - fondation Danielle Mitterrand. www.france-libertes.org

Notes

[1] Voir ici.

[2] Voir ici.

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