Ecologie

À l’ouest rien de nouveau !... par Lasserpe

Comment le lobby nucléaire entrave toute transition énergétique

 

par Olivier Petitjean

 

C’était l’un des engagements phares de François Hollande : amorcer la réduction de la dépendance au nucléaire dans le cadre d’une transition énergétique apte à répondre aux défis du dérèglement climatique. Cinq ans plus tard, les avancées paraissent bien maigres, du fait de l’opposition résolue des défenseurs de l’atome et de l’absence de vision politique du côté gouvernemental. Pourtant, les débats sur la sûreté des centrales et leur capacité à soutenir des pics de consommation montrent que ces questions se font de plus en plus pressantes. Voici pourquoi la France ne parvient pas à se doter d’une politique énergétique claire.

Ce devait être l’une des grandes réformes du quinquennat Hollande : la loi « relative à la transition énergétique et à la croissance verte ». Adoptée en juillet 2015, elle est censée infléchir profondément la politique énergétique de la France, en matière de transports, de gestion des déchets, de rénovation des logements et de production d’électricité, dans le but de réduire la contribution de notre pays aux dérèglements climatiques. Pour la première fois, elle remet en cause le dogme du « tout nucléaire ». La loi fixe de grands objectifs : baisser la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50% d’ici 2025, contre 75% actuellement, et augmenter celle des énergies renouvelables à 32% contre 14% actuellement. De quoi commencer à rattraper partiellement le retard de la France dans ce domaine par rapport à ses voisins européens. En théorie.

« Aujourd’hui, nous avons tout le reste de la loi, mais sur la question du nucléaire, nous n’avons pas avancé d’un pouce en cinq ans », estime Yves Marignac, directeur de WISE-Paris, une agence d’études sur les politiques énergétiques. L’exécutif devait préciser comment les grands objectifs affichés par la loi seraient effectivement atteints. Or, plus d’un an après son adoption et à quelques mois d’échéances électorales décisives, qui pourraient tout remettre en cause, on ne le sait toujours pas. Le processus de fermeture de Fessenheim vient certes de franchir une nouvelle étape ce 24 janvier 2017, avec l’approbation de l’indemnisation proposée par l’État par le conseil d’administration d’EDF. Pour la suite, aucun calendrier n’est fixé.

Comment on évite un débat

Tout commence en novembre 2012, avec l’organisation d’un « débat national sur la transition énergétique » associant milieux économiques, élus, associations environnementalistes, syndicats et simples citoyens, afin de donner une base constructive et si possible consensuelle à la future loi voulue par François Hollande. D’emblée, les entreprises les plus directement concernées – Areva et EDF – mettent tout en œuvre pour ne pas se retrouver débordées. Elles obtiennent une large représentation à tous les niveaux : dans le comité de pilotage, où siège notamment Anne Lauvergeon, alors patronne d’Areva, au conseil national du débat sur la transition énergétique, dans la liste des experts officiels, et dans les débats en région. Même parmi les représentants des organisations syndicales, de la CGT à la CFE-CGC, les employés d’EDF sont sur-représentés [1].

Parallèlement, les industriels ne se privent pas de court-circuiter le processus. Une pluie de notes inonde les bureaux du ministère de l’Environnement en provenance du Trésor, d’entreprises comme Areva ou de l’Association française des entreprises privées (Afep), qui représente les grandes entreprises hexagonales. L’ancienne ministre de l’Écologie Delphine Batho raconte également, dans le livre qu’elle publie après sa sortie du gouvernement en 2013 [2], comment Jean-Marc Ayrault et certains de ses collègues lui reprochent sans cesse de ne pas suffisamment « associer les entreprises »… Le Premier ministre d’alors finit par la convier à un dîner avec Christophe de Margerie (Total), Henri Proglio (EDF) et d’autres PDG pour qu’ils lui fassent directement la leçon. Selon nos informations, jusqu’au dernier moment, les coordinateurs du débat ont dû montrer patte blanche dans le bureau du patron d’EDF, qualifié par Delphine Batho de « ministre fantôme » de l’énergie.

« Le lobby, c’est l’État lui-même »

Toute la puissance d’influence du « lobby nucléaire » se met en branle. « La force du lobby nucléaire réside dans ses réseaux installés au cœur des différents pouvoirs, explique Yves Marignac. Certains les suivent pour des raisons d’intérêts matériels, comme les syndicats ou les nombreux élus qui profitent de la rente nucléaire, d’autres simplement parce qu’ils sont des croyants qui véhiculent les mythes du lobby : l’indépendance nationale, le nucléaire pas cher, l’exportation de notre savoir-faire... » Une autre spécificité du lobby nucléaire français est la conviction de porter un intérêt national supérieur, qui devrait primer sur tout, y compris la volonté des politiques et des citoyens.

Les lobbys les plus efficaces sont ceux qui peuvent compter sur un réseau des plus variés, à tous les niveaux de l’État. C’est le cas du nucléaire : il bénéficie d’élus locaux et de parlementaires acquis à sa cause [3]. Il compte de puissantes associations professionnelles, comme l’Union française de l’électricité, qui regroupe les grands acteurs du secteur, et des « think tanks » dévoués, telle la Société française de l’énergie nucléaire. Il étend son influence au cœur de l’État, grâce au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Le dogme nucléaire imprègne les futurs grands serviteurs de l’État via le prestigieux corps des Mines, dont on retrouve des représentants partout où se décide la politique énergétique de la France, depuis les grandes entreprises comme EDF et Areva, jusqu’aux cabinets ministériels en passant par le CEA, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) ou l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). « Le lobby, c’est l’État lui-même », estime même l’ancienne ministre Corinne Lepage. Il compte même ses partisans « environnementalistes » avec l’association pro-nucléaire Sauvons le climat.

Tous ensemble, version patronale

Résultat de ces pressions et influences sur le projet de loi ? Les questions de fond, et les choix qu’elles impliquent, sont finalement peu traités. Allait-on privilégier les économies d’énergies ? Mettre aux normes les centrales nucléaires vieillissantes ou investir dans de nouvelles sources d’énergie ? Former et embaucher dans l’éolien ou transmettre la culture de sécurité aux futurs salariés du nucléaire ? Chacun de ces choix sont intimement liés, y compris dans leurs implications techniques comme la régulation du réseau électrique en fonction des modes de productions, qui sont soumis à des contraintes différentes.

La stratégie du lobby nucléaire va consister à dissocier ces sujets pourtant liés. Or, « on ne peut pas aborder le nucléaire séparément des renouvelables et de l’efficacité énergétique, parce que le poids du nucléaire en France nuit à l’essor de ces dernières », argumente Yves Marignac [4]. Ce qui n’empêche pas la ministre Ségolène Royal de répéter à qui veut l’entendre qu’il ne faut pas « opposer les énergies entre elles ». Ce qui signifie également ne pas choisir, avec toutes les incertitudes qui pèsent ensuite sur l’avenir.

« Les grands groupes ont visiblement conclu un deal à l’avance »

« À l’époque du Grenelle de l’environnement, le Medef n’était pas préparé. Il a un peu subi le débat, se souvient Anne Bringault, chargée de coordonner l’apport des ONG environnementales. Pour ce débat sur la transition énergétique, c’est tout le contraire. Les grands groupes ont visiblement conclu un deal à l’avance. Ils se sont mis d’accord pour défendre davantage de nucléaire, de gaz de schiste, et d’efficacité énergétique. Comme ça, tout ce beau monde patronal était content. » Le projet de loi concerne alors des intérêts économiques potentiellement contradictoires : les intérêts d’EDF ou Total ne sont pas forcément les mêmes que ceux du secteur de l’isolation des bâtiments ou des systèmes d’efficacité énergétique. Sur ces enjeux centraux, les grandes entreprises préservent cependant un front remarquablement uni. « On aurait pu s’attendre à ce que des entreprises comme Saint-Gobain ou Schneider Electric portent un discours un peu différent, regrette un participant au débat du côté des associations environnementales. Mais ils n’ont vraiment participé activement que dans les commissions thématiques. »

Pourquoi le Syndicat des énergies renouvelables (SER), représentant attitré des énergies dites alternatives (éolien, solaire...), n’a-t-il pas non plus cherché à faire contrepoids ? Au regard de son conseil d’administration, c’est peu étonnant : les représentants d’EDF, d’Engie, de Total ou de leurs filiales y sont majoritaires. Sur quinze sièges, les grands groupes en possèdent neuf [5]. Qu’y défendent-ils ? « Ils voient plutôt les renouvelables comme un complément au nucléaire dans le contexte d’une consommation d’électricité qui continuerait à augmenter. Ils ne portent pas l’ambition que les renouvelables deviennent majoritaires », analyse Yves Marignac. « Le SER défend une certaine conception des renouvelables, plutôt basée sur de grands projets », renchérit Anne Bringault.

4500 amendements à la loi

Le laborieux processus d’élaboration et d’adoption de la loi n’a probablement pas aidé à faire face à ces obstacles. Le projet voit défiler pas moins de quatre ministres de l’Environnement (Nicole Bricq, Delphine Batho, Philippe Martin puis Ségolène Royal). Début juillet 2013, Delphine Batho est débarquée de son ministère quelques jours avant la conclusion du débat national. Elle avait contesté les arbitrages budgétaires, défavorables, selon elle, à l’écologie. Au même moment, Pierre Gattaz, qui vient d’être élu à la tête du Medef, demande de transformer les « recommandations » issues du débat en simple « synthèse ». Le projet de loi se perd ensuite de longs mois dans les couloirs des ministères.

Lorsqu’il réapparaît, les associations environnementalistes le trouveront presque méconnaissable. À l’Assemblée, le travail en commission sur le projet de loi commence en septembre 2014, un an après la fin du débat national. La législation sera finalement adoptée en juillet 2015. Près de 4500 amendements vont être déposés, l’un des records du quinquennat ! Les discussions parlementaires se concentrent quasi-exclusivement sur l’article premier de la loi, qui définit les grands objectifs et la part entre nucléaire et énergies renouvelables. Tant pis pour les 214 autres articles de la loi… Les mêmes arguments sont repris en boucle par l’opposition et quelques députés de la majorité acquis à la cause de l’atome : la défense de la filière nucléaire française et son potentiel d’exportation, la sécurité énergétique de la nation, le prix de l’électricité, le besoin de partir de l’outil existant, la concession électoraliste faite aux écologistes…

Polémique sur le coût de la fermeture de Fessenheim

Le mythe très répandu en France – mais largement faux [6] – selon lequel la sortie du nucléaire en Allemagne aurait favorisé le charbon est invoqué à de nombreuses reprises à l’Assemblée. « Regardez l’Allemagne : à cause de sa sortie du nucléaire, elle augmente ses émissions de carbone » [7], prétend ainsi le député Julien Aubert (LR). Ce qui est faux : les émissions de CO2 allemandes ont alors baissé de 4 % entre 2013 et 2014. « L’énergie nucléaire assure notre indépendance énergétique, au moment où certains pays voient leur indépendance nationale menacée – c’est en particulier le cas de l’Allemagne, que les importations de gaz russe placent en situation de dépendance », critique le socialiste Christian Bataille, alors que l’uranium, indispensable pour le fonctionnement des centrales françaises, est lui aussi importé. L’approvisionnement de la France dépend en partie d’un régime très autoritaire comme le Kazakhstan ou d’une zone en proie à la menace terroriste, comme le Niger. Les arguments habituels du lobby nucléaire sont déroulés.

Un autre sujet est au centre des discussions : le coût de la fermeture de Fessenheim. Hervé Mariton (LR) et Marc Goua (PS) présentent opportunément un rapport parlementaire chiffrant ce coût à 5 ou 6 milliards d’euros. Comment ont-ils calculé ce montant, qui représente plus de la moitié du budget consacré à la construction du nouveau réacteur EPR à Flamanville ? Ayant principalement interrogé des experts d’EDF, d’Areva ou du CEA, les deux députés partent du présupposé qu’EDF pourrait continuer d’exploiter Fessenheim pour 20 années supplémentaires, ce qui l’amènerait à 60 ans d’activité alors que les centrales françaises ont été conçues pour durer 40 ans. Ils intègrent dans le coût de la fermeture le manque à gagner de sa fermeture que l’État, selon eux, devrait compenser. Parallèlement à cet « alarmant » rapport sur le coût de la fermeture de Fessenheim, un autre rapport est lui, tout aussi opportunément, enfoui sous le tapis : celui de l’Ademe montrant qu’il était possible, contrairement aux arguments des pro-nucléaires, d’atteindre une électricité 100% renouvelable en France à l’horizon 2050 [8].

Une loi adoptée mais pas appliquée ?

La bataille des amendements ne s’arrêtera pas là : le gouvernement et plusieurs députés ont ensuite tenté d’introduire discrètement des amendements en contradiction avec le projet de loi : pour favoriser le chauffage électrique, ce qui mobilise une partie de la capacité nucléaire et empêcherait sa réduction (lire notre enquête sur le sujet), ou sur l’enfouissement des déchets nucléaires. Coïncidence troublante : le rapporteur spécial de la loi, François Brottes (PS), qui a également déposé l’amendement en faveur du chauffage électrique, est nommé président du directoire de RTE, la filiale d’EDF en charge des réseaux de transmission électrique, à l’automne 2015.

À l’issue de cette bataille parlementaire, le texte de loi adoptée aurait sans doute pu être pire. Le « transitiomètre » mis en place par les ONG pour mesurer l’adéquation du texte par rapport aux engagements internationaux de la France passe ainsi de 20% à 34% après son passage devant le Parlement. Ce qui signifie que la loi permettra d’avancer un peu vers les engagements français mais ne permettra pas vraiment de les atteindre. Les opposants à la transition n’ont pourtant pas dit leur dernier mot. Car une fois votée, la loi doit encore être appliquée... Ce qui est loin d’être le cas à la découverte de la « programmation pluriannuelle de l’énergie », qui fixe la politique énergétique de la France.

Plusieurs fois repoussé et finalement publié le 27 octobre 2016, ce document indique une fourchette assez large de réduction de la capacité nucléaire d’ici 2023. Au minimum, deux réacteurs – a priori ceux de Fessenheim – pourraient fermer. Au maximum, le document envisage l’arrêt définitif d’une dizaine de réacteurs. Problème de calcul : pour réaliser l’objectif fixé par la loi – descendre la part du nucléaire à 50% du mix énergétique –, une vingtaine de réacteurs sur les 58 en activités devront fermer. Faut-il y voir encore la main du lobby nucléaire ? Greenpeace et le réseau Sortir du nucléaire ont en tout cas saisi le Conseil d’État, estimant que cette programmation pluriannuelle était en violation de la loi sur la transition énergétique.

Impuissance volontaire

« Dès 2012, la fermeture de Fessenheim a commencé à être préparée. Un délégué interministériel est nommé. Mais rien ne s’est passé », déplore Anne Bringault. Depuis la loi de 2006 sur la transparence et la sûreté nucléaire, le gouvernement n’a plus le pouvoir de fermer directement une centrale. Seules EDF, en tant que propriétaire, et l’Autorité de sûreté nucléaire, pour des raisons de sécurité, peuvent décider de l’arrêt de réacteurs. Et EDF a tout fait pour s’opposer à cette fermeture, en négociant pied à pied son indemnisation.

Comment expliquer cette faculté de résistance à un État actionnaire qui possède 84% de l’entreprise publique ? « Nous ne sommes pas en Corée du Nord », se justifie un haut fonctionnaire [9]. « Produire de l’énergie est la mission et l’objet social d’EDF. En tant qu’actionnaire, [le] devoir [de l’État] est de la faire tourner. » Sinon, ce serait de l’abus de bien social. Le statut de société anonyme d’EDF est ainsi utilisé comme protection contre toute intervention du politique. Lors de la récente décision du conseil d’administration d’EDF sur la fermeture de Fessenheim, les représentants de l’État n’ont pas pu voter… pour éviter un « conflit d’intérêts » ! « On a créé une espèce de monstre hybride, à la fois entreprise nationale et firme privée, dénonce Yves Marignac. EDF joue sans cesse sur les deux tableaux. »

Cinq années pour rien ?

Le blocage sur le nucléaire ne constitue pas la seule illustration des ratés gouvernementaux en matière de transition énergétique. La taxe carbone en fournit un autre exemple. Annoncé par François Hollande en avril 2016 et censé alors concerner toutes les sources d’énergies fossiles, le projet de taxe est restreint trois mois plus tard aux seules centrales au charbon – au nombre de quatre en France – sous la pression des opérateurs gaziers comme Engie. Elle est finalement totalement abandonnée à l’automne suite aux manifestations organisées par la CGT et à la grogne des élus locaux concernés. Le gouvernement semble découvrir in extremis qu’il y aurait un impact sur l’emploi. « Je ne comprends pas qu’un gouvernement puisse annoncer comme ça, sèchement, la fermeture des centrales charbon sans mesure d’accompagnement et sans proposer des solutions aux salariés », remarque Anne Bringault. À croire que la maladresse était volontaire…

L’éventuelle fermeture de réacteurs nucléaires sans perspectives claires pour les salariés qui y travaillent provoquera probablement la même réaction, à l’exemple de la grande hostilité du millier de salariés de la centrale alsacienne face au projet de fermeture et à l’incertitude qu’il fait planer sur le bassin d’emplois. À en croire plusieurs sources, c’est l’un des arguments avancés par les ministères pour justifier leur inaction. « Ils veulent bien risquer l’épreuve de force avec la CGT pour déréguler le droit du travail, mais pas pour enclencher la transition énergétique », s’exaspère un représentant d’ONG. Pourtant, entre salariés du nucléaire et direction d’EDF, il existe des dissensions. Le comité central d’entreprise d’EDF, à majorité CGT, juge extrêmement risqué le projet Hinkley Point en Grande-Bretagne – la construction de deux EPR dans laquelle EDF investirait 16 milliards d’euros ! La défense du nucléaire à tout prix par les salariés du secteur ne semble donc pas inébranlable. Encore faudrait-il ouvrir d’autres perspectives économiques et sociales, en esquissant un futur service public national de la transition énergétique.

Que penser au final de cette transition énergétique déclinée en loi ? François Hollande et ses ministres ont maintenu, malgré les pressions, les objectifs officiels de réduction de la part du nucléaire et de baisse de la consommation d’énergie. Imaginaient-ils que ces objectifs puissent véritablement être atteints sans transformer en profondeur l’ordre énergétique établi et les rapports de pouvoir en son sein ? C’est bien ce qu’il semble. En cela, la loi sur la transition énergétique rappelle d’autres réformes manquées du quinquennat Hollande, comme la loi bancaire ou celles portant sur l’agriculture. Les échéances électorales qui approchent risquent de remettre en cause les quelques avancées. Si cela se confirme, l’action obstructionniste du lobby nucléaire aura finalement payé.

Olivier Petitjean

Photo : CC Josephine Heather Chaplin

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Notes

[1] Sur 16 représentants syndicaux au conseil national du débat sur la transition énergétique, au moins 7 sont des salariés ou ex salariés d’EDF : les deux représentants de la CFE-CGC, les deux représentants de la CFTC, au moins un représentant de FO sur quatre et deux représentants de la CGT sur quatre.

[2] Insoumise, Grasset, 2014.

[3] Voir la liste établie il y a quelques années par le réseau Sortir du nucléaire.

[4] Voir le rapport publié à sujet par WISE-Paris en octobre 2015, dans le contexte de la préparation de la COP21.

[5] Un pour Total, trois pour EDF ou ses filiales, deux pour Engie ou ses filiales, un pour Avril-Sofiprotéol, un pour Siemens, un pour GE (ex Alstom). Au niveau européen, les géants de l’énergie ont aussi pris le contrôle des lobbys de l’éolien et du solaire au moment de la discussion du « paquet énergie-climat » de l’Union, cf. notre article.

[6] Voir en dernier lieu ici.

[7Source.

[8] Lire à ce sujet l’article de Mediapart.

 

 

Tchernobyl : les malades de la thyroïde veulent en finir avec l’omerta en France

 

par Sophie Chapelle

 

Palpitations, agressivité, prise de poids, fatigue constante, problèmes de libido, dépression, fausse couche... De plus en plus de citoyens français se voient diagnostiquer, après un long parcours médical, un problème thyroïdien. L’Association française des malades de la thyroïde mène un long combat pour faire reconnaître le rôle de la catastrophe de Tchernobyl dans l’augmentation de ces pathologies. Après plusieurs échecs judiciaires, 30 ans après la catastrophe nucléaire, l’association vient de publier une bande dessinée pour mettre en lumière la gestion désastreuse en France de l’après-Tchernobyl et l’omerta des autorités publiques sur les risques pour la santé.

« Encore un problème de thyroïde ! Vous pouvez dire merci à Tchernobyl. » Nombreux sont les malades de la thyroïde à avoir entendu cette phrase dans le cabinet de leur médecin. Pourtant, officiellement, Tchernobyl n’a eu aucune conséquence sanitaire dans l’Hexagone. En mars 2011, la Cour d’appel prononce un non-lieu dans le procès intenté par l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) contre le Professeur Pierre Pellerin, fondateur et directeur du Service central de protection des rayonnements ionisants, ancien organisme public dépendant du ministère de la Santé [1]. L’AFMT, aux côtés de 51 malades de la thyroïde et de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), accusent les pouvoirs publics d’avoir minimisé l’ampleur de la pollution radioactive liée à la catastrophe de Tchernobyl. Ils estiment que cette pollution est responsable d’une augmentation des maladies thyroïdiennes en France.

Dans son jugement, en 2012, la Cour de Cassation estime qu’ « il est, en l’état des connaissances scientifiques actuelles, impossible d’établir un lien de causalité certain entre les pathologies constatées et les retombées du panache radioactif de Tchernobyl » [2]. Mais les malades ont décidé de ne pas en rester là. Après avoir vu tous leurs recours légaux rejetés [3], l’AFMT vient de publier une bande dessinée – Tchernobyl, le nuage sans fin – dans laquelle elle dévoile certains secrets de l’instruction. L’enjeu pour les malades de la thyroïde : « Cerner comment les responsables politiques ont utilisé leurs pouvoirs pour la défense de l’industrie nucléaire civile et militaire, à tout prix et contre toute vérité ». Un site internet vient compléter et fournir « des références sourcées et indiscutables » aux faits évoqués dans la bande dessinée, extraites « des milliers de pages des dossiers des perquisitions » menées par la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy. Un important travail effectué par l’association, pour tenter d’assembler les pièces de ce gigantesque puzzle et les rendre accessibles à tous.

Omerta sur la carte de la contamination radioactive de l’air

Parmi les sujets abordés dans cette BD, les mensonges sur le « nuage » de Tchernobyl. Suite à l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl en Ukraine, le 26 avril 1986, des rejets radioactifs s’élèvent jusqu’à plusieurs kilomètres d’altitude et donnent naissance au sinistre nuage qui va balayer l’Europe. Quatre jours plus tard, le journal télévisé d’Antenne 2 présente le parcours du nuage, et ajoute un panneau « Stop » à la frontière française ! 

Les services de Météo France réalisent pourtant des analyses quotidiennes de la situation météorologique de la France après le 26 avril, faisant mention des températures et des précipitations. « Ce dernier critère étant un des plus importants pour ce qui est des retombées radioactives potentielles », souligne le directeur général de Météo France lors de son audition en avril 2002 [4]. Mais ni le SCPRI ni aucun autre organisme ne les sollicitent pour leur demander des prévisions, indique-t-il. Alors que les données de Météo France montrent bien que le nuage a balayé toute la France, le SCPRI demande le 7 mai 1986 à l’ensemble des stations météorologiques de communiquer, « tous les jours jusqu’au lundi 12 mai », sur un « retour à la normale sur l’ensemble du territoire, y compris le Sud-Est » [5].

Des mesures quotidiennes de la contamination radioactive de l’air au niveau du sol sont également transmises par les centrales nucléaires françaises au SCPRI, après le 26 avril [6]. « Mais aucune information n’est transmise au public », déplore l’AFMT. Pour défendre le droit à l’information, la Criirad réalise dans les années 2000 des mesures radiologiques montrant que plusieurs communes de l’Est, de la Corse à l’Alsace, ont des niveaux élevés de contamination durable. En cause : une forte pluviosité lors du passage du nuage. « La contamination durable, mesurable dans le sol, est essentielle pour établir la preuve de la contamination », souligne André Paris, géologue et agronome de formation, qui a réalisé bénévolement 3000 mesures de 1998 à 2001 pour étayer son Atlas des contaminations. « Mais la carte de contamination des sols n’est pas la carte de dangerosité de la radioactivité, nuance t-il. Les scénarios de consommation et d’exposition des individus doivent être regardés de très près ». 

Aucune préconisation sanitaire après Tchernobyl

Dans les jours qui suivent l’explosion du réacteur, plusieurs pays prennent des mesures de prévention. Les Pays-Bas interdisent la consommation de lait. La Suède, la République fédérale allemande et la Pologne prohibent les fruits et légumes frais. L’Italie interdit la consommation de légumes verts pour les enfants et les femmes enceintes, et distribue de pastilles d’iode. Mais en France, aucune mesure n’est prise. Le directeur du SCPRI affirme, dans son intervention au journal télévisé de TF1 le 29 avril 1986, que l’accident « ne menace personne actuellement, sauf peut-être dans le voisinage immédiat de la centrale ». Des affirmations reprises par les ministères de la Santé, de l’Agriculture, de l’Environnement, de l’Industrie, de l’Intérieur, comme le rappelle cette planche extraite de la BD : 

Certains préfets veulent pourtant prendre des mesures. Le 13 mai 1986, le préfet du Haut-Rhin prend un arrêté qui interdit pendant dix jours la mise sur le marché des épinards produits dans le département [7]. Le niveau de contamination de ces épinards atteint les 2600 becquerels (bq) / kg, soit plus de quatre fois le niveau de la norme européenne – celle-ci est fixée à 600 Bq/kg. Mais les résultats sont seulement transmis à la répression des fraudes. Le 23 mai, Charles Pasqua, le ministre de l’Intérieur, adresse un courrier à l’ensemble des préfets. Il souligne notamment que « certaines inquiétudes manifestées par des femmes enceintes pour leur enfant à naitre demeurent totalement injustifiées et sans fondement médical. Aucune modification des habitudes alimentaires des adultes ou des enfants n’est donc souhaitable » [8]. Il n’y aura plus de retrait d’épinards ni d’aucun produit en France à partir de cette date.

Selon les pièces du dossier d’instruction révélées par l’AFMT, c’est toute la chaine alimentaire qui est contaminée. La Direction des services vétérinaires de la Drôme alerte notamment sur la contamination élevée en césium du foin [9], qui pourrait se traduire à terme par le dépassement des limites réglementaires pour le lait et la viande. L’Institut national de recherche agronomique, l’Inra, propose alors une expérimentation consistant à ajouter du chlorure de potassium dans les foins contaminés. Un test autorisé par le préfet de la Drôme à la condition que les résultats d’analyses demeurent confidentiels. « On aurait pu donner l’ordre de maintenir le bétail dans les étables et de le nourrir avec le stock de foin non contaminé, souligne Martial Château, du réseau Sortir du nucléaire. Au lieu de cela, l’État a préféré l’absence de précautions. » Les préoccupations économiques et commerciales prennent le pas sur toute considération sanitaire.

Quels liens entre la pollution radioactive et les cancers de la thyroïde ?

La thyroïde, glande située à la base du cou, fixe l’iode radioactif émis lors d’accidents nucléaires. Le cancer de cette glande était relativement rare il y a 25 à 30 ans. L’InVS, Institut national de veille sanitaire, relève que l’incidence de ce cancer a beaucoup augmenté partout dans le monde, y compris dans l’Hexagone. En 2015, 10 100 nouveaux cas de cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués en France [10]. Un médicament, le Lévothyrox, incontournable pour les problèmes de thyroïde, voit ses chiffres de vente exploser. 66 milliards de microgrammes sont aujourd’hui consommés chaque année, selon les données obtenues par l’AFMT. « Un français sur dix, voire un sur huit est tributaire des hormones thyroïdiennes », rappelle l’association. L’InVS reconnaît une augmentation indéniable de ce cancer, mais l’explique par l’amélioration des diagnostics. Et ajoute que cette augmentation est constatée dans des zones non touchées par le nuage radioactif.

Certaines médecins comme le docteur Sophie Fauconnier s’opposent à cette version des faits. « L’Isère, qui bénéficie d’un registre des cancers ancien, enregistre la plus forte augmentation d’incidence des cancers de la thyroïde : 800 % d’augmentation en 20 ans, pour atteindre le niveau le plus haut avec la Corse pour la période 2003-2006 », observe-t-elle. Elle rappelle également la forte augmentation des pathologies thyroïdiennes en Corse. « L’analyse de l’expertise des fichiers du Dr Vellutini, seul endocrinologue en Haute Corse ayant exercé avant et après 1986, révèle une augmentation de 117 % dans la proportion de consultants pour des problèmes thyroïdiens, par rapport aux autres pathologies endocriniennes après 1986. » En clair, le nombre de personnes consultant leur médecin pour des problèmes thyroïdiens a plus que doublé après 1986. « L’absence de registre de cancers dans chaque département rend impossible une étude nationale », déplore Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire.

Aucun enseignement tiré de Tchernobyl ?

En juillet 2013, une étude italienne [11] fait état d’une forte augmentation en Corse des maladies de la thyroïde, dont des cancers, après le passage du nuage radioactif de Tchernobyl en 1986. Mais cette étude est aussitôt jugée « non concluante » par la ministre de la Santé Marisol Touraine. « On donne l’impression qu’on a tout réglé », dénonce Martial Château, du réseau Sortir du nucléaire : en février 2016, la ministre de l’Écologie Ségolène Royal se dit prête à donner son feu vert pour prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires français de 40 à 50 ans [12].

Au Japon, suite à l’accident de Fukushima en mars 2011, un programme de détection des cancers thyroïdiens par échographie a été mis en place pour la population. « Nous en sommes, en février 2016, à 167 enfants de moins de 18 ans atteints d’un cancer de la thyroïde, ou suspectés de l’être, sur un échantillonnage de 370 000 individus – pour un taux naturel de 1 pour 1 million », précise la sociologue française Cécile Asanuma-Brice, qui vit au Japon (voir son témoignage). Une étude comparative, publiée dans la revue internationale Epidemiology, constate une multiplication par 50 des cancers de la thyroïde chez les moins de 18 ans dans la région de Fukushima. Des faits qui confirment « l’urgence à arrêter des réacteurs », selon Martial Château. « Nous sommes le pays le plus nucléarisé du monde par habitant », rappelle t-il [13]. « Ces non-décisions risquent de nous coûter extrêmement cher. »

Texte : Sophie Chapelle

Illustrations : © Marc Ingrand

 

A lire, la bande dessinée « Tchernobyl, un nuage sans fin », éditée par AFMT/MING, 15 euros. Pour la commander, plus d’informations sur le site nuagesansfin.info

Notes

[1Le Service central de protection des rayonnements ionisants (SCPRI) est créé en 1956 par le Professeur Pellerin. Ce dernier dirigera le SCPRI, dépendant du ministère de la santé jusqu’en 1993, avant que cet organisme ne devienne en 1994 l’Office de protection contre les rayonnements ionisants (OPRI). Il a été remplacé par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) depuis 2002.

[2Voir le jugement rendu le 20 novembre 2012

[3Le 8 octobre 2013, la Cour Européenne des Droits de l’Homme déclare irrecevable la requête de M. Fau déposée pour l’AFMT.

[4Voir les extraits de son audition

[5Voir la page 2 de ce document pdf

[6Voir la carte, en page 2.

[7Voir l’arrêté, en page 2 du document pdf

[8Voir les directives du ministre de l’Intérieur

[9Voir la note de la Direction des services vétérinaires de la Drôme, en page 2.

[10On estime le nombre de nouveaux cas de cancer de la thyroïde à 2 783 chez les hommes et 7 317 chez les femmes, tandis que 143 hommes et 215 femmes en sont décédés. Source

[11L’étude, menée par 25 chercheurs et dirigée par le professeur Paolo Cremonesi de l’hôpital Galliera de Gênes, a été commandée par la Collectivité territoriale de Corse et présentée début juillet 2013 à Ajaccio.

[12Voir la dépêche de Reuters

[1358 réacteurs en France, 126 en Europe, 400 dans le monde.

Se chauffer et s’éclairer moins cher : comment sortir de la précarité énergétique

 

par Rachel Knaebel

 

Aujourd’hui en France, onze millions de personnes ont froid dans leur logement pendant l’hiver. Ne pas pouvoir se chauffer faute de moyens, c’est souffrir de précarité énergétique. Le phénomène est devenu massif. Dans les Yvelines, l’association Énergies solidaires aide les ménages à remédier à cette situation. Aux Mureaux et dans les alentours, elle repère les personnes en précarité énergétique, établit des diagnostics à domicile, transmet des gestes simples d’économie d’énergie et d’eau, équipe les logements, et oriente vers des aides diverses. Reportage sur une initiative qui cherche à concilier souci écologique et accompagnement social.

« J’ai monté le chauffage pour vous. Parce que c’était sur 12 degrés, j’avais froid ». Nin, 34 ans, vit seule dans un appartement de 39 m2 aux Mureaux, en région parisienne. Le logement se situe dans un immeuble de cinq étages, en bordure de forêt. À l’extérieur, la façade est défraichie. À l’intérieur, un salon et une chambre séparés par un simple rideau, une cuisine, une salle de bains. À peine entrée, Sakina, jeune « ambassadrice de précarité énergétique », ouvre son ordinateur portable. Et commence rapidement les questions. Une cinquantaine en tout, pour établir le diagnostic énergétique de l’appartement habité par Nin.

La trentenaire est locataire d’un bailleur social des Yvelines. Elle travaille. Mais ses factures de chauffage sont trop élevées pour son budget. Alors, pour économiser, elle chauffe moins. Elle a froid, et passe ses week-ends chez ses parents. Selon la loi du 12 juillet 2010 — dite « Grenelle 2 » — une personne est en situation de précarité énergétique si elle éprouve des difficultés à satisfaire ses besoins énergétiques élémentaires, en raison de ses faibles moyens financiers ou de ses conditions de logement. Près de cinq millions de ménages, soit plus de 11 millions de personnes, se sont plaints d’avoir eu froid dans leur logement en 2013 [1].

Un réseau de « donneurs d’alerte »

Le phénomène est massif. Bien-sûr, il touche en premier lieu les ménages les plus modestes. « Un ménage est en précarité énergétique si son taux d’effort pour payer ses dépenses en énergie est supérieure à 10 % de ses revenus, ou s’il y a une situation d’inconfort ou d’incapacité à chauffer », explique Rachel Dubreuil, conseillère à l’association Énergies solidaires, qui a lancé l’an dernier les diagnostics de précarité énergétique aux Mureaux. Le pari de l’association ? Faire des économies d’énergies à la fois pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre et pour améliorer les conditions de vie des habitants en difficulté [2]. En 2015, Énergies solidaires a établi des diagnostics de précarité énergétique pour 92 ménages.

Pour cela, l’association fait appel à deux ambassadeurs de précarité énergétique, par le biais d’une agence de réinsertion. Ils ont suivi une formation spécifique pour mener les diagnostics. « Nous apprenons beaucoup de choses en matière relationnelle : comment aborder les gens dans le cadre d’un porte-à-porte, comment montrer que nous ne sommes pas intrusif... Et on est aussi évidemment formés aux éco-gestes », précise Sakina.

Pour repérer les ménages en situation de précarité énergétique, les deux ambassadeurs distribuent à travers la ville des réducteurs de débit d’eau à poser sur les robinets. Et interrogent en même temps les personnes concernant leur utilisation du chauffage et leurs dépenses énergétiques. « Nous faisons aussi du repérage grâce à un réseau de donneurs d’alerte, ajoute Rachel Dubrueil. Cela peut être des assistants sociaux, des maisons de quartiers, les bailleurs, des associations, des clubs de sport. Quand ils connaissent un ménage en situation de précarité énergétique, ils nous le signalent et on contacte ces personnes. » Si elles le souhaitent, l’association réalise une visite de deux heures pour le diagnostic, puis une deuxième visite pendant laquelle les ambassadeurs installent du matériel qui permet de réduire les consommations, comme des ampoules, des joints… « Il y a aussi des personnes qui nous contactent directement », poursuit Rachel Dubrueil. C’est le cas de Nin. Face à ses problèmes de chauffage, elle a fait appel à Énergies solidaires de son propre chef.

Chauffage, eau, appareils électriques... les économies à faire sont partout

Son ordinateur sur les genoux, l’ambassadrice énergétique poursuit les questions : Combien d’occupants occupent le logement ? Quand le bâtiment a-t-il été construit ? Des rénovations sont-elles prévues ? « Des travaux sont prévus, répond la locataire. Mais seulement pour les appartements à partir de trois pièces, et sur les parties communes. Donc pas dans le mien ». Puis Sakina sort un premier outil : son thermomètre électrique. Elle le pointe sur le mur extérieur, sur les murs entre les pièces, dans la salle de bains… La température varie entre 18 et 24 degrés, selon les pièces de l’appartement. Vient ensuite la mesure de l’humidité. « Entre 40 et 60 % d’humidité, ça va », explique l’ambassadrice. Avant de demander : « Il y a des peintures écaillées ? »« Dans la salle de bains, dans la cuisine, oui » Dans le salon, une partie des fils électriques sont à nu.

L’ambassadrice mesure la température à l’intérieur du réfrigérateur, le débit d’eau des robinets, celui de la douche, l’électricité consommée par les veilleuses des appareils électriques. Pour une télévision éteinte, la consommation est de 0,8 kWh. Multipliée par les seize heures où l’appareil reste en veille chaque jour, voilà près de 13 kW consommés inutilement tous les jours.


Pour examiner les consommations électriques, Sakina demande à voir les factures de Nin. La locataire ne les trouve pas. « Tout passe par Internet maintenant, soupire-t-elle en fouillant dans ses dossiers. Sur le gaz, je crois que j’en suis à 41 euros par mois. » Pour ses factures de gaz, Nin bénéficie du tarif social [3]. « En principe, vous pourriez aussi en bénéficier pour l’électricité », indique Sakina.

L’importance de l’accès aux droits

C’est aussi à cela que servent ces visites dites « socio-thermiques » : renvoyer vers des dispositifs d’accompagnement social pour remédier aux problèmes de précarité énergétique. « Vous pourriez changer de réfrigérateur. Il y a des aides pour ça, conseille par exemple l’ambassadrice. Plus il est ancien, plus il consomme. La caisse d’allocation familiale propose des aides pour acheter un réfrigérateur neuf, soit directement, soit sous forme de prêt. Un appareil qui consomme moins représente plus de 200 kWh d’économies par an. »

Pour finir, Sakina fait le point sur les installations à effectuer lors de sa prochaine visite, afin de faire baisser les consommations d’énergie et d’eau de Niv : des joints pour les fenêtres, des ampoules plus économes, des mitigeurs pour les robinets, un nouvelle pomme de douche pour remplacer celle qui fuit… « C’est la mairie qui finance le matériel installé chez les ménages, précise Rachel Dubreuil. En fin de diagnostic, nous orientons sur les numéros à appeler pour recevoir une aide. En cas d’impayés, nous renvoyons vers le médiateur, vers les services sociaux pour demander des soutiens financiers, vers l’inspecteur d’insalubrité pour les logements dégradés. »

La démarche peut provoquer des conflits avec les bailleurs sociaux. « Surtout si nous faisons trois ou quatre diagnostics sur le bâtiment d’un même bailleur social, qui concluent tous qu’il faut faire des travaux », dit Rachel Dubreuil. À quand des diagnostics de précarité énergétique à destination des bailleurs ?

Rachel Knaebel

Article réalisé dans le cadre d’un dossier sur les alternatives en Île-de-France, en partenariat avec l’association Attac.

Photo : CC Observatoire Régional Energie Climat Air de Provence-Alpes-Côte d’Azur

Notes

[1Voir le rapport 2016 de la Fondation Abbé-Pierre sur le mal-logement.

[2L’habitat représente environ 40 % des consommations énergétiques françaises et plus de 20 % des émissions de gaz à effet de serre.

[3Le « tarif spécial de solidarité ».

Nucléaire, "l’impossible" scénario s’est réalisé

 

Par Richard Bellet

Selon le patron de l’IRSN, la chute d’un générateur de vapeur dans une centrale nucléaire était jugée irréaliste par EDF. C’est pourtant arrivé, jeudi, à Paluel.

Erreur humaine ou problème matériel ? La question se pose après la chute, jeudi, d’un générateur de vapeur dans la centrale nucléaire de Paluel, en Seine-Maritime. Alors que d’importantes opérations de maintenance étaient en cours sur le réacteur 2, l’un de ses quatre générateurs, haut de 22 m, a basculé lors de sa manutention. D’un coup, les 465 tonnes de ce monstre sont passées d’une position quasi verticale à... l’horizontale, s’affalant sur le plancher en béton. Les plateaux de protection de la piscine de la cuve - vide lors de ces travaux -, ont en partie été endommagés. Trois intervenants ont été choqués, dont un légèrement blessé.

Certes, rappelle EDF, le réacteur 2 de Paluel est, depuis son arrêt en mai 2015 pour une visite décennale, déchargé de son combustible nucléaire. "L’événement n’a aucun impact, ni sur la sûreté des installations ni sur l’environnement", assurait dès vendredi l’électricien, qui exploite la centrale. "Aucune fuite radioactive ne peut avoir lieu", affirme Jacques Repussard, directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Il n’empêche... Cet incident inédit pourrait, compte tenu du poids du générateur, avoir causé de sérieux dégâts. Les vibrations qui se sont propagées dans la structure du bâtiment réacteur ont pu ébranler celle-ci ; le radier lui-même, ce support en béton très épais placé sous le réacteur a peut-être été fragilisé. La piscine, qui sert lors des opérations de transfert du combustible nucléaire, devra, elle aussi, être examinée de près. A la différence des générateurs de vapeur, le réacteur et son bâtiment ne peuvent être changés avant le redémarrage de la tranche 2. Une relance qui, en tout état de cause, va prendre du retard.

Un tel incident a-t-il été anticipé ?

EDF, évidemment, cherche à connaître les causes de la chute du générateur et l’étendue des dommages. "Il y a eu manifestement une défaillance du dispositif de levage au sens large mais il est trop tôt pour se prononcer de façon précise", a constaté Guillaume Bouyt, responsable régional de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en Normandie. EDF devra fournir un rapport à l’ASN, qui, elle-même, fera connaître dans les prochains jours les résultats de sa première inspection à Paluel, menée jeudi. Mais déjà se pose une question : un tel incident a-t-il été anticipé ? "Lors de la conception des réacteurs, dans les années 1990, l’IRSN a souhaité que le scénario de la chute d’un générateur de vapeur soit explicitement pris en compte afin de démontrer que cela n’aurait pas de conséquences sur le bâtiment, rappelle Jacques Repussard. Mais EDF n’a pas donné suite, considérant qu’un tel scénario était impossible, les matériels de manutention étant justement conçus pour qu’un tel événement n’arrive jamais." Sauf que cela vient d’arriver...

Chez EDF, on remarquait simplement samedi qu’un bâtiment réacteur était conçu pour résister à un séisme majeur, donc à "un choc bien plus important que celui consécutif à l’accident de manutention de Paluel".

 

lejdd.fr

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