Il ne s’agira pas ici de faire le point sur la législation actuelle concernant les étrangers ou le droit au séjour mais de réfléchir à la place de l’étranger dans notre société.

L’étranger, en tant qu’il n’est pas nous…

Prévert a intitulé un de ses poèmes « étranges étrangers ». En effet, s’il y a « étranger », c’est d’abord parce qu’on le perçoit comme différent, comme « étrange ». Selon les époques, ont été perçus comme étrangers des Belges, des Luxembourgeois, des Italiens, etc. Il ne faut pas croire quand on évoque cette période qu’il s’agissait  de frictions sans importance : à Aigues-mortes en 1893, les Italiens ont été tués (entre 8 et 50), l’expulsion des Belges et la destruction de leurs biens ont coûté très cher.

De ce point de vue, l’étranger peut tout à fait être français… Quand un musulman, un juif sont méprisés ou insultés, le plus souvent ils sont Français.

La question de l’ « étrangeté » est d’abord celle de la discrimination, de la différenciation (Va-t-on considérer la couleur de peau ? Mais cela exclut une grande partie des Antillais. Va-t-on considérer la religion ? Mais en quoi un catholique est plus français qu’un musulman ? Va-t-on considérer l’histoire ? Mais qui peut faire la différence entre un fils de harki et un fils de combattant du FLN ?).

L’étranger, comme ressortissant d’un autre pays…

Mais si l’on cherche une définition rigoureuse de l’étranger, on verra que c’est le ressortissant d’un autre pays qu’on appelle « étranger ». Or, les choses sont là aussi un peu moins évidentes qu’on le croit généralement.

Opposer français/ étranger est fréquent aujourd’hui, cela n’a pas toujours été le cas. Madame de Staël parle de « communauté linguistique dans des frontières », et pendant la révolution française, on appelle « nation » ceux qui vivent en France, et les citoyens qui la défendront. D’ailleurs l’opposition aux étrangers est alors une opposition aux monarchies européennes qui veulent remettre sur pied la monarchie absolue. Les étrangers à l’époque ne sont donc pas des immigrés travaillant en France, mais plutôt les rois d’Europe et les Emigrés français !

On l’appellera immigré, ou immigrant. En Europe, l’immigration  moderne est essentiellement sollicitée pour le développement économique des pays d’accueil : on sait que les étrangers donnent plus qu’ils ne reçoivent et enrichissent ainsi le pays d’accueil, c’est ce qui explique la demande d’immigration de pays comme l’Espagne, les Etats-Unis, le Canada, etc. C’est typiquement ce que Sarkozy appelle l’immigration choisie, qu’on peut apparenter à une forme moderne de traite.

Ayant en tête que les migrations concernent des dizaines de millions de personnes, nous constatons facilement que les grands pays capitalistes développés n’en reçoivent qu’une infime partie… En effet, si deux millions de Rwandais se déplacent, ils iront plutôt au Burundi qu’en France pour des raisons évidentes (le HCR évoque 20 millions de personnes « réfugiés »). Ayons conscience que le problème de l’accueil qui émeut tant le gouvernement actuel d’un pays aussi riche que la France ne le gêne pas quand il s’agit de pays déjà pauvres, comme le Liberia. Pour l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique, ces difficultés de déplacement font que les migrations qui touchent l’Europe sont donc souvent celles des élites.

Mais qu’est-ce que cela implique pour l’immigré ? Si l’on considère l’immigration blanche russe, qu’est-ce que cela implique d’être aristocrate, riche, propriétaire terrien, d’appartenir à la classe dominante et de devenir taxi à Paris ? Mais prenons le cas des Tamouls qui souvent ont un haut niveau universitaire et culturel et se retrouvent en France à faire la plonge dans des restaurants, caissières dans les grandes surfaces ou personnel d’entretien.

L’étranger, quand il est des nôtres…

A de nombreuses reprises, le rapport aux autres ressortissants, aux autres territoires, a été très différent de ce qu’on admet aujourd’hui.

Pendant les première et seconde guerres mondiales, cela n’a posé aucun problème aux Français d’accueillir des « étrangers » pour libérer pourtant notre pays.

Les déplacements, soit quand il s’est agi d’immigration intérieure (Savoyards, Auvergnats, Bretons, etc.) ou de colonisations, ont montré que nous pouvions sans gêne devenir nous-mêmes des étrangers. Voire, dans le cas de la colonisation, le présenter comme un aide à l’ensemble de l’humanité…

Le « commerce triangulaire », autrement dit l’esclavage organisé par les puissances européennes entre l’Afrique et l’Amérique, a déplacé des millions de personnes d’un continent à un autre, dont nous n’étions pas natifs d’ailleurs.

Enfin, aujourd’hui encore, des Français travaillent à l’étranger, jouissant en général d’avantages importants. Nous l’avons découvert pour certains quand la télévision française a montré ces Français quittant la Côte d’Ivoire, expliquant qu’ils ne pourraient jamais avoir une piscine et des domestiques en France puisqu’il n’avait pas de qualification.

Etrange histoire de l’étranger...

En 1860, les « étrangers » sont des voyageurs, des commerçants, des étudiants… Ce ne sont donc pas du tout des travailleurs affectés aux postes les moins valorisés…

Jusqu’en 1880, qui est français ou pas est flou, par exemple on se rend compte qu’un conseiller municipal n’est pas Français alors qu’il était déjà élu. Lui-même l’ignorait, comme ses collègues.

En 1888, un  nouveau recensement a lieu et il est décidé d’inscrire les étrangers sur des listes.

En 1889, le droit du sol est établi, il s’agit aussi de soumettre au service militaire tous ceux qui résident en France.

En 1893, est adoptée la première grande loi pour que les étrangers prouvent leur identité.

Dès lors que des lois sont mises en place pour le contrôle des étrangers, des interventions auront lieu pour critiquer leur insuffisante application et demander de la surenchère.

En 1912 un carnet anthropométrique d’identité des gens du voyage est mis en place.

En avril 1917, une carte d’identité pour les étrangers (puis pour les Français, naturellement, en 1921…).

En 1934, cela devient une carte de 11 mois maximum.

En 1938, pour les commerçants.

Vichy l’appliquera pour les Juifs.

J’attire l’attention sur le fait que le fichage généralisé qui semble inéluctable, y compris génétique, de la population a commencé par une mesure qui a semblé anodine concernant les étrangers.

Ce que signifient les « papiers »...

Notre époque nous ferait oublier que le culte du papier est récent.

D’abord, dans les sociétés  rurales, l’identité d’un individu est connue de tout le groupe, il n’y a pas besoin de papiers.

Attribuer des papiers à un étranger, cela implique plusieurs modifications dont on ne mesure pas toujours le poids.

Tout d’abord cela implique de passer à l’alphabet latin, les Russes, les Chinois, les Egyptiens savent d’ailleurs que la transcription de leur nom n’est jamais exacte. Nous pouvons mesurer ce que signifierait ce changement d’identité pour nous.

D’autre part pour certains, le fait de n’avoir qu’un nom de famille impliquait de supprimer l’un des deux parents : la mère pour les Espagnols, le père pour les Portugais.

Et, dans certains cas, comme aux Comores, où la séparation du nom et du prénom n’existe pas, cela aboutit sur certains papiers à l’inversion des deux, le prénom du père devenant le nom du fils, etc.

Psychanalyse de la xénophobie…

Au terme de cette explication, il reste un problème : ces éléments sont pour l’essentiel connus ou en tout cas relativement accessibles… Alors pourquoi le racisme, pourquoi le refus de l’étranger, pourquoi la xénophobie ? Peut-on communiquer ces informations et soigner le mal ? Plusieurs points font craindre que non.

Un historien comme Noiriel remarque que le développement du racisme correspond historiquement à deux phénomènes :

- le déclassement social d’abord. Il ne s’agit pas d’être riche ou pauvre, il s’agit d’abord de perdre sa place. On remarque que lorsqu’une catégorie sociale perd sa situation, elle peut y répondre par le racisme, considérant que ce sont les étrangers qui lui prennent son emploi, son diplôme, son épouse, son terrain, son logement, etc.

- la perte identitaire ensuite. Il y a une instabilité liée aux mutations, mutations dans le rapport aux autres pays (à la Chine récemment, mais aux anciennes colonies indépendantes, il y a 40 ans), mais aussi les mutations dans les rapports entre enfants et adultes, dans les rapports entre hommes et femmes, dans les orientations sexuelles. Cette perte identitaire, le sentiment de ne plus savoir qui on est se « résout » parfois par la crispation sur une identité mythique, exclusive, fermée : la nation. C’est le désir le plus accessible d’appartenir à un groupe nombreux, où l’on est à égalité avec les riches, avec les puissants, contre le reste du monde.

De ce point de vue, l’étranger joue un rôle essentiel en tant qu’il entretient la peur de déclassement social. En effet que craindre de pire pour un Français que de vivre  dans un emploi, un quartier, avec un revenu, une relégation sociale d’un étranger ? Quand j’étais enfant, à la fin des années 70, je me souviens que la télévision présentait une catégorie comme les étrangers d’aujourd’hui, c’était les chômeurs (en particulier un fait divers : « une voiture a fauché plusieurs personnes sur le bord d’une route, le conducteur était un chômeur »). Et effectivement beaucoup de gens regardaient les chômeurs comme les derniers des derniers. L’étranger joue ce rôle.

D’ailleurs le racisme se situe avant toute expérience : on interprète un événement de façon raciste a priori (pour se demander combien il y a eu de soldats juifs pendant la première guerre mondiale il faut d’abord avoir l’idée que les juifs sont de mauvais patriotes…). Se demande-t-on combien de personnes âgées volent dans les magasins ?  Ou lorsqu’un métropolitain refuse de travailler généralise-t-on en disant que les « Blancs » sont moins courageux ? quand on parle du nombre d’immigrés, sait-on que le pourcentage entre 1931 et 1990 est le même (6,4%) ? Et pourtant l’idée contraire apparaîtra tellement évidente…

De ce point de vue, la force du racisme est son caractère irrationnel. Il présente le confort de ce qui n’est pas réfléchi, le confort du préjugé alors que quelqu’un qui réfléchit à ce qu’il pense a une position plus instable.

L’image de l’étranger doit pour cela être effacée. Pour le xénophobe, l’étranger est :

- sans passé, c’est ainsi que l’histoire du Mali, les empires passés, le coup d’état de 1968, la présidence de Modibo Keita, la politique actuelle d’ATT sont ignorés. Idem pour le Sri-Lanka. 

- inconnu, ignoré, c’est ainsi que l’on ne différencie pas les étrangers entre eux, au risque de stupidités énormes : tout asiatique est chinois, même Japonais ou Laotien ! (A ce rythme tout Français est Américain…), et les Tamouls catholiques du Sri Lanka sont des « Hindous ».

- mysticisé, on en donne une essence (l’Africain est doux, l’Arabe filou, le Chinois travailleur, le Juif avare…). On le considère dans un ensemble, et pas avec des caractéristiques individuelles, on prend le groupe sans y voir les individus (Cela me fait penser à la clinique Michelet où la gérante n’avait pas imaginé qu’un des résident était en doctorat d’économie… bien que Noir…).

Les propos de Sarkozy au Sénégal sont exemplaires en cela et relève des trois catégories : il parle de « l’homme africain », il ne cite que Senghor, et résume l’histoire de l’Afrique à l’esclavage et l’agriculture primaire.

Où l’on voit que l’étranger ne nous parle que de nous-mêmes…

De ce point de vue, le regard sur l’étranger est au cœur de la façon dont on se vit et dont on se voit parmi les autres, dans la société. Est-on un rescapé temporaire qui doit se protéger du cours des événements qui risque de l’emporter à chaque moment ? Auquel cas enfoncer les autres permettra peut-être d’en réchapper encore un peu… Est-on un carnassier, qui se nourrit du malheur des autres (marchand de sommeil, hébergeant d’une personne en situation d’esclavage, etc.) ? Auquel cas, notre bien-être se construit sur le malheur des autres. Est-on battu déjà ? Auquel cas, « les autres » sont des adversaires, et il est bon de retrouver une fraternité dans la xénophobie. Ou bien -et ce sera mon hypothèse- est-on dans l’humanité, à égalité avec les malheurs des autres, intéressé à tout ce qui concerne le reste de l’humanité, « solidaire » au sens où les droits des autres sont aussi les miens ? Auquel cas la lutte des sans-papiers est aussi la mienne dans la mesure où elle concerne aussi mes droits.

Et si l’étranger commençait où nous commençons…

En s’immiscent dans les mariages, en implantant des tribunaux dans les aéroports, en criminalisant les militants qui défendent les droits des sans-papiers, ou les associations, en limitant les soins… ne s’attaque-t-on qu’aux étrangers ? Ou au contraire, sont-ce là les premières attaques qui permettront – si elles passent – d’être généralisées à toute la société ? Si le droit à la santé des sans-papiers avait été l’affaire de tous, le gouvernement mettrait-il en place la franchise médicale aujourd’hui ? Si nous laissons les élèves sans-papiers expulsés, quelles atteintes à la scolarité verra-t-on dans 10 ans ? Puis-je aimer qui je veux ? Qui me dit que des tribunaux d’exception ne seront pas mis en place dans les entreprises ou les commissariats ?  Pour cela, la place des étrangers dans la société, c’est aussi la mienne.

Parmi les lectures à recommander sur le sujet :

- Sur l’historicité de la nation et la non-pertinence du concept de race, un classique : Conférence sur la Nation à la Sorbonne, d’Ernest Renan, 1882 :  ICI

- Pour une psychanalyse du racisme et de la xénophobie, basé sur l’antisémitisme : Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre, chez Idées Galllimard.

- Pour avoir tous le chiffres : Atlas de l'immigration en France, Gérard Noiriel,Autrement, 63 pages. A la bibliothèque municipale.

- Sur l’histoire des « papiers », notamment : Réfugiés et sans-papiers : La République face au droit d'asile XIXe-XXe siècle, Gérard Noiriel, Pluriel Hachette. Aussi à la bibliothèque municipale.

- Sur l’histoire de l’immigration en France, le classique : Le creuset français, Gérard Noiriel, Points Seuil.

- Sur l’image de l’immigration, et son évolution, avec un énorme fond d’images : De l’indigène à l’immigré, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gallimard.

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