Ecologie

La liste LREM « en même temps » pour Monsanto et contre le glyphosate ?

 Par Sophie Chapelle

« Sortir du glyphosate d’ici à 2021 » figure bien dans le programme dévoilé le 9 mai par les animateurs de la liste Renaissance, parrainée par Emmanuel Macron. Or, la cohabitation au sommet de la liste de l’écologiste Pascal Canfin avec le président du syndicat des Jeunes Agriculteurs, Jérémy Ducerle, ne plaide pas pour une action commune claire après le scrutin du 26 mai. Ce syndicat est très proche de la FNSEA qui défend mordicus l’usage du glyphosate, comme nous le relatons dans cette enquête. Selon un document révélé par le journal Le Monde, Jérémy Ducerle a été classé par la firme Monsanto comme un « supporter » et « utilisateur de GLY (glyphosate) ».

Interrogé à ce sujet, Jérémy Ducerle répond : « Il n’y aura pas d’interdiction sans solution. La question n’est plus de savoir si on sort ou si ou ne sort pas. Nous avons décidé de sortir mais de sortir proprement. » Les récentes décisions et déclarations du parti présidentiel ne semblent pas aller dans le sens d’une interdiction rapide du glyphosate. Le 15 septembre dernier, les députés de la République en Marche (LREM) ont rejeté à nouveau l’inscription de cette interdiction dans la loi. Fin janvier, Emmanuel Macron déclarait même que la France ne parviendrait pas à se passer « à 100 %» du glyphosate dans les trois ans car cela « tuerait notre agriculture ».

Un nouveau rapport, qui sera rendu le 16 mai au Sénat, affirme qu’« aucune étude prouve le caractère cancérogène du glyphosate ». Or son rapporteur, Pierre Médevielle, est un soutien de la liste Renaissance menée par Nathalie Loiseau. Ce sénateur UDI de Haute Garonne, claironne « qu’en l’état actuel de nos connaissances, le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge ». L’eurodéputé écologiste José Bové voit là « le discours de Monsanto ». « Quand certaines personnes affirment que le glyphosate n’est pas dangereux, c’est comme celles qui prétendent que le réchauffement climatique est un fantasme. Ce discours ne tient pas la route. » La tête de liste LREM aux européennes, Nathalie Loiseau, a tenu à prendre ses distances avec les propos de Pierre Médevieille, et estime pour sa part « qu’un sénateur n’est pas un scientifique ». Quel que soit l’échelon politique, LREM reste fidèle à son « en même temps ».

Une marche mondiale contre Bayer, Monsanto & co pour « exiger un changement radical du système agricole »

 

 

Un jury californien a condamné le 13 mai le groupe allemand Bayer, propriétaire du Roundup, à verser plus de 2 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros) de dommages à un couple, reconnaissant ainsi que l’herbicide est à l’origine de leur cancer. C’est le troisième jugement d’affilée aux États-Unis que perd Bayer. Le groupe allemand, qui a racheté Monsanto l’an dernier, doit faire face à plus de 13 400 actions en justice outre-Atlantique. Une marche mondiale contre Bayer-Monsanto est prévue ce 18 mai. Des actions sont déjà annoncées dans une trentaine de villes en France. Basta ! relaie l’appel.

Le 18 mai 2019, pour la 7ème année consécutive, des citoyens du monde entier se rassembleront dans des dizaines de villes pour des marches et des actions non-violentes. Ils manifesteront contre le système agro-industriel incarné par les multinationales de l’agrochimie, responsables de l’empoisonnement de la planète et de ses habitants actuels et futurs.

La Marche mondiale contre Bayer/Monsanto est l’occasion de dénoncer collectivement un modèle agricole qui va dans le mur. L’agriculture intensive et industrialisée est dépendante à la fois de semences génétiquement modifiées (OGM) et de produits de synthèse dont nous ne voulons pas : pesticides toxiques et engrais climaticides. Elle est sous la coupe de multinationales qui s’approprient le vivant, dont le symbole planétaire Bayer/Monsanto n’est qu’un représentant parmi d’autres (Syngenta, BASF, Dow Chemical, DuPont, ChemChina, Limagrain...). Avec les agriculteurs, premières victimes de ce système mortifère, les citoyens sont évidemment touchés par les conséquences sanitaires de la dispersion incontrôlée de milliers de molécules de synthèse dans l’environnement. La situation est d’autant plus alarmante que la France est le deuxième consommateur européen de pesticides et le troisième au niveau mondial.

Exiger un changement radical du système agricole

L’urgence climatique et environnementale exige un changement radical du monde agricole, qui ne peut continuer à favoriser uniquement les plus grandes exploitations au détriment de la majorité des petites fermes. Les négociations actuelles pour la prochaine PAC (2021-2027), dont le budget devrait s’élever à plus de 300 milliards d’euros, doivent remettre complètement à plat le système de subventions pour réserver celles-ci aux agriculteurs écologiques et inverser ainsi la tendance actuelle qui privilégie les systèmes les plus polluants.

Des investigations médiatiques ont récemment révélé les pratiques révoltantes des multinationales de l’agrochimie qui publient des études scientifiques falsifiées, exercent une énorme pression sur les institutions internationales et européennes (notamment l’EFSA et l’ECHA) et infiltrent ces dernières pour obtenir la prolongation d’autorisation de leurs poisons ou encore utilisent la technique du ghostwriting en payant certains scientifiques pour s’acheter une intégrité.

Plus de 13 400 procédures judiciaires contre Monsanto aux Etats-Unis

Régulièrement, des scandales planétaires viennent rappeler les conséquences catastrophiques des pesticides de synthèse sur la santé humaine et l’empoisonnement de l’environnement (glyphosate sur toute la planète avec notamment les épandages par voie aérienne en Argentine, au Brésil et en Colombie, dicamba aux États-Unis, chlordécone dans les Antilles françaises…). Depuis des années, des procédures judiciaires contre Monsanto sont en cours aux États-Unis (plus de 13 400 à ce jour) et la multinationale a récemment été condamnée par deux décisions de justice à verser des dizaines de millions de dollars de dommages et intérêts aux victimes plaignantes (Dewayne Johnson et Edwin Hardeman).

En France, l’agriculteur Paul François, gravement intoxiqué par un pesticide en 2004, vient de gagner pour la troisième fois une nouvelle étape dans son long combat judiciaire commencé il y a plus de 10 ans contre Monsanto. La Franco-Vietnamienne Tran To Nga a attaqué quant à elle 18 firmes américaines en 2014 pour avoir fabriqué les herbicides (dont 84 millions de litres d’agent orange) déversés pendant la guerre du Vietnam et qui ont provoqué un véritable écocide et une catastrophe humaine qui touche plus de 4 millions de victimes sur trois générations.

Interdiction de pesticides sous la pression populaire

Les pesticides de synthèse n’ont jamais été aussi décriés dans le monde et des pays commencent à en interdire certains grâce à la pression populaire croissante. Depuis 2018, l’Union européenne (UE) a enfin interdit plusieurs pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles, la France a prohibé l’usage des pesticides de synthèse par les particuliers et dans les espaces verts publics et le Vietnam vient tout juste d’interdire le glyphosate sur son territoire !

Mais des décisions négatives récentes, telles que la prolongation d’autorisation du glyphosate dans l’UE jusqu’en 2022 ou le report à 2025 de la fin de la fabrication de pesticides interdits en France (mais exportés), continuent d’être adoptées au mépris de la santé humaine et de la préservation de l’environnement ! L’augmentation constante de la quantité de pesticides utilisés en France ces dernières années montre que l’État ne fait rien pour respecter ses engagements et continue de suivre le dogme du principal syndicat agricole pro-pesticides, la FNSEA.

« Les alternatives à l’agriculture intensive et aux pesticides existent déjà »

Pourtant, les alternatives à l’agriculture intensive et aux pesticides existent déjà et il est plus que temps de les mettre en place dès maintenant à grande échelle. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre encore des années pour réaliser une révolution agricole complète fondée sur une agriculture respectueuse de la planète et de ses habitants. Les aides de la prochaine PAC doivent aller en priorité aux petites exploitations qui pratiquent l’agriculture et l’élevage écologiques. Les pesticides de synthèse les plus dangereux (dont le glyphosate) doivent être interdits immédiatement et les autres doivent disparaître d’ici 2025.

Nous ne voulons plus que les fermes-usines fassent partie du paysage agricole français et nous soutenons les élevages écologiques de proximité, sans soja transgénique importé d’Amérique du sud ni antibiotiques. Des mesures doivent être prises pour la reconversion des outils de production et des salarié-e-s des multinationales sus-nommées, comme la permanence, pendant la période de reconversion, d’un revenu et d’une protection sociale équivalents à l’emploi occupé précédemment.

En finir avec les conflits d’intérêts

De plus, les agences sanitaires nationales et européennes doivent exclure tous leurs membres concernés par des conflits d’intérêts et devraient avoir l’obligation de se baser sur des études scientifiques publiées n’émanant pas des multinationales qui fabriquent ces produits qu’elles contrôlent. De plus, il est important de garantir l’existence de laboratoires indépendants pour vérifier la qualité des aliments fabriqués et vendus en France.

Cette agriculture, écologique et productive, est créatrice d’emplois non-délocalisables, capable d’assurer aux producteurs un revenu juste et aux consommateurs des produits sains et accessibles à tous les budgets. Nous voulons une agriculture transparente et sans OGM, ni dans les champs, ni dans l’alimentation animale, grâce à une interdiction législative globale des organismes transgéniques et un étiquetage réel et précis sur tous les produits alimentaires, y compris les œufs, les produits laitiers et la viande. Le passage d’une agriculture industrielle à une agriculture écologique ne se fera pas sans une évolution globale de la qualité de notre alimentation, notamment dans la restauration scolaire. Cela doit passer en particulier par une baisse importante de la consommation de viande industrielle, une augmentation de la consommation de produits bio et locaux...

Des marches non violentes et autogérées localement

L’objectif de la Marche mondiale contre Bayer/Monsanto (MaM) ne se limite pas à une simple manifestation éphémère. Elle a vocation à rassembler des citoyens derrière un objectif commun : dénoncer l’agro-industrie et ses multiples représentants (industriels, politiques et syndicaux) dans le but de construire un grand mouvement collectif qui agisse toute l’année de manière radicalement non-violente. Afin d’être plus efficaces, nous ne nous contenterons pas de marcher le 18 mai : nous mènerons aussi des actions d’interpellation directe prochainement, qui placeront multinationales, distributeurs, producteurs et élus devant leurs responsabilités.

La MaM est un événement militant non-partisan, autogéré localement par les personnes qui s’en emparent et s’organisent, dans une logique horizontale de convergence et de non-violence, afin d’assurer la participation du plus grand nombre. La réussite de la Marche dépend de la mobilisation des citoyens, des organisations et collectifs engagés dans les domaines de l’environnement, l’agriculture, la santé, l’alimentation, la défense des victimes de l’agrochimie... Plusieurs marches auront lieu en France et dans le monde entier, nous devons nous joindre à cette grande vague de mobilisations. Toutes et tous soyons nombreux debout pour la vie de nos enfants, pour la défense de la Nature, pour un monde plus juste et en paix !

- Plus d’informations sur les mobilisations prévues en France en cliquant ici 
- Mode d’emploi pour organiser une marche sur nousvoulonsdescoquelicots.org

Photo de Une : source

Elections dans les chambres d’agriculture : les partisans des pesticides toujours majoritaires

A lire en entier sur Bastamag

Dans une quasi indifférence médiatique, le monde agricole vient d’élire ses représentants dans les chambres d’agriculture, « sorte de mini-gouvernement de l’agriculture à l’échelle locale » [1]. Ce scrutin, qui a lieu tous les 6 ans, permet d’observer les rapports de force à l’œuvre entre différentes visions du modèle agricole, dans un contexte où le mal-être social des paysans est de plus en plus pesant. Pour les défenseurs d’une agriculture à taille humaine, moins polluante, privilégiant les filières courtes, la déception est de taille face aux partisans d’une agriculture productiviste, dépendante des intrants chimiques et des hydrocarbures, qui demeurent largement majoritaires.

Ainsi la FNSEA, alliée aux syndicat des Jeunes agriculteurs (JA), et grande défenseure des pesticides, poursuit sa domination avec près de 56 % des voix (contre 55,57 % en 2013). Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a déclaré à la sortie de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 11 février, qu’elle attendait désormais du gouvernement « plus de reconnaissance du syndicalisme majoritaire ».

La Coordination rurale arrive en deuxième position, avec environ 21,5 % des voix, comme en 2013. Ce syndicat, dont la composition est très hétérogène – avec, localement, des représentants parfois proches des droites extrêmes – défend un certain protectionnisme doublé d’une dénonciation des trop grandes normes et contraintes qui pèseraient sur les exploitations. La Coordination rurale gagne trois départements : Vienne, Haute-Vienne et Lot-et-Garonne.

Courte victoire de la Confédération paysanne en Loire-Atlantique

Dans ce dernier, elle obtient près de 60 % des votes ce qui la renforce dans son combat en faveur du barrage de Caussade, une retenue d’eau artificielle controversée. Sa construction est quasi achevée alors que le tribunal a tranché pour l’arrêt du chantier. Plusieurs associations environnementales dont France Nature Environnement ont lancé l’alerte face à ce non respect de l’État de droit. Le 23 janvier, à l’appel de la Coordination rurale, environ 300 agriculteurs ont empêché les gendarmes d’exécuter les ordres de la préfecture, qui a annoncé vouloir mettre les engins du chantier sous scellés. « Nous sommes les gilets pare-balle des agriculteurs » affirme le futur président de la Chambre, promettant « d’autres retenues, d’autres lacs dans le département car il y a besoin d’eau »... Quelles qu’en soient les conséquences environnementales (notre enquête).

La Confédération paysanne, syndicat davantage sensible aux conséquences environnementales des pratiques agricoles que la FNSEA, et favorable aux filières courtes et biologiques, devrait dépasser la barre symbolique des 20 %, en très légère progression comparé à 2013. Elle conquiert deux chambres, l’une à Mayotte et l’autre en Loire-Atlantique, où se joue en ce moment l’attribution des terres de Notre-Dame-des-Landes. Dominique Deniaud, le futur président de la Chambre en Loire-Atlantique, confiait, quelques semaines avant le scrutin, que sa liste avait à cœur de défendre « le partage du foncier » [2].

La Confédération paysanne accompagne depuis plusieurs mois les porteurs de projets voulant s’installer sur la Zad, et se heurtent à des tensions « entre les paysans en devenir et des agriculteurs qui désirent exploiter des parcelles pour lesquelles ils ont touché des primes d’éviction ». En avril prochain, l’État va rétrocéder 895 hectares au département, terres ayant été initialement cédées pour construire l’aéroport. Cette victoire à la chambre pourrait changer la donne dans les discussions en cours avec l’État sur l’avenir agricole de cette zone. La « conf’ » réalise également de bons scores dans les zones d’agriculture de montagne (plus de 30 % en Ariège, en Ardèche, dans les Alpes de Haute-Provence ou dans l’Ain) au contraire des plaines céréalières franciliennes ou picardes où ses scores sont les plus bas (moins de 10 %).

Une abstention en forte hausse

Autre fait majeur de ces élections : une abstention croissante. La participation s’élève à seulement 45 %, soit une baisse de près de dix points par rapport à 2013. Or, chaque voix compte, comme le montre l’élection en Loire-Atlantique, où le vote s’est joué à deux voix près sur plus de 7000 votants. Selon le mode de scrutin en vigueur, la liste qui arrive en tête dans chaque département gagne la moitié des sièges – l’autre moitié se répartit à la proportionnelle entre les différents syndicats. Dans le cas de la Loire-Atlantique, ces deux voix font la différence : la Confédération paysanne rafle 13 sièges, contre 3 à la liste FNSEA-JA et 2 à la Coordination rurale.

Les pourcentages n’ont par ailleurs rien d’anecdotique. Passer la barre des 10 %, permet d’être représenté au sein d’instances essentielles : la commission départementale d’orientation de l’agriculture (CDOA), qui valide les projets d’installation et d’agrandissement, le comité technique Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) pour la vente des terres agricoles, le tribunal des baux ruraux, qui tranche en cas de problèmes de fermage [3].

Le résultat de ces élections fixe également la répartition des financements publics – 11 millions d’euros au total par an – pour chacun des syndicats, pour les six années à venir. D’après Le Monde, la FNSEA-JA perçoit 6,129 millions d’euros, la Coordination rurale 2,495 millions d’euros et la Confédération paysanne, 2,3 millions. Au regard des résultats des élections 2019, la répartition et le montant des financements devraient peu bouger. Le lobbying de la FNSEA en faveur des pesticides et du glyphosatenotamment, continuera donc dans les six années à venir d’être massivement financé par les contribuables.

- Voir les résultats des chambres, département par département.

Notes

[1] Citation de l’agronome Jacques Caplat dans Libération

[2] Lire à ce sujet Campagnes Solidaires n°345

[3] Lire à ce sujet cet article de Reporterre

Pour une Sécurité sociale alimentaire : « Comme la santé, l’alimentation doit sortir d’une logique de marché »

PAR INGÉNIEURS SANS FRONTIÈRES

 

Près de 5 millions de familles sont dépendantes de l’aide alimentaire en France. Face aux dépenses contraintes, de plus en plus de personnes ne sont plus en mesure d’exprimer leurs préférences alimentaires, et sont obligées de se tourner vers les produits low-cost de l’agro-industrie, néfastes pour la santé comme pour l’environnement. Pourtant, les alternatives existent ! Pour les soutenir, l’association Ingénieurs sans frontières propose la création d’une sécurité sociale de l’alimentation : réserver un budget de 150 euros par personne et par mois à des produits bio, frais et de proximité. Explications.

C’est dans un contexte de revendications sociales et environnementales portées par le mouvement des gilets jaunes que le Salon international de l’agriculture établit ses quartiers au Parc des expositions de Paris jusqu’au 3 mars. Cette Grand-Messe annuelle du monde agricole, devenue un point de passage obligé pour de nombreuses personnalités politiques, se présente comme la vitrine bucolique du monde agricole et de ses produits de terroir... Une image pourtant bien éloignée de la réalité. D’un côté, de nombreux agriculteur·trices ne parviennent pas à vivre décemment de leur travail, de l’autre, l’accès à une alimentation choisie, de qualité et respectueuse de l’environnement reste encore trop limité.

Le Salon de l’agriculture est l’occasion de rappeler les problèmes socio-environnementaux générés par le modèle dominant, mais aussi celle de proposer une voie alternative, qui permette aux agriculteur·trices de vivre dignement de leur métier, et à tou·tes de pouvoir se nourrir de produits de qualité. En s’inspirant de la politique de la sécurité sociale, l’association Ingénieurs sans frontières – AGRISTA (agriculture et souveraineté alimentaire) propose la mise en place d’une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA).

Une part croissante de la population ne peut plus exprimer ses préférences alimentaires

En France, le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire est passé de 2,8 millions en 2008 à 4,8 millions en 2015 [1]. Face à d’autres dépenses contraintes (logement, transport...), l’alimentation représente une variable d’ajustement des budgets les plus modestes. Une part croissante de la population n’a plus le choix : elle ne peut ni « voter avec son portefeuille » pour encourager une agriculture éthique et respectueuse de l’environnement, ni même exprimer ses préférences alimentaires. En plus de se voir retirer la dignité de choisir leur alimentation, ces populations plus précaires présentent aussi les taux de malnutrition les plus élevés, c’est la double peine.

Le modèle agricole dominant n’assure pas ses missions les plus essentielles : nourrir convenablement les populations, maintenir des écosystèmes vivants, des paysages diversifiés et des métiers rémunérateurs et satisfaisants. Ainsi, ses impacts négatifs ne sont plus à démontrer : déclin accéléré de la biodiversité [2], détresse des paysan·nes [3], augmentation des maladies cardiovasculaires, diabètes et cancers liée à une alimentation de mauvaise qualité [4].

Une agro-industrie « low-cost » sous perfusion de subventions publiques

De nombreuses alternatives émergent en réponse à ces systèmes : par exemple, l’agriculture biologique connaît un développement considérable depuis quelques années, poussée par une demande croissante de la part des consommateur·trices. Pourtant, la volonté politique pour soutenir ces alternatives reste limitée, comparée aux investissements et subventions dont bénéficient les systèmes alimentaires industriels. On se retrouve alors avec une coexistence absurde de modèles agricoles et alimentaires antagonistes. D’un côté, des alternatives répondant aux attentes citoyennes (éthiques, durables et de qualité), mais peu encouragées, et accessibles à condition de disposer d’un niveau de sensibilisation et d’un revenu suffisant.

De l’autre, une agro-industrie « low-cost » destinée à nourrir le reste de la population, en particulier les plus précaires, sous perfusion de subventions publiques… Et dont les coûts cachés sont supportés par la société. Pour soutenir un système alimentaire alternatif, rémunérateur et accessible, nous proposons la création d’une sécurité sociale de l’alimentation. Après tout, l’alimentation n’est-elle pas notre première médecine ?

Un budget de 150 euros par personne et par mois réservé à des produits bio, frais et de proximité

La sécurité sociale de l’alimentation, c’est un budget de 150 euros par personne et par mois, réservé à l’achat d’aliments conventionnés. Cette somme n’aurait pas comme vocation à couvrir la totalité des dépenses alimentaires, mais bien de faciliter l’accès à des produits bio, frais, de proximité à l’ensemble de la population. Libre à chacun·e de compléter son panier par d’autres produits ensuite. A l’échelle de la France, la sécurité sociale alimentaire représenterait 120 milliards d’euros, soit moitié moins que l’assurance maladie, et pourrait être alimentée par des cotisations sociales à taux progressif, selon les revenus.

Les critères de conventionnement seraient élaborés par les citoyen·nes au niveau local au sein de caisses de sécurité sociale alimentaire. Un processus démocratique et inclusif permettrait aux habitant·es des territoires de décider des conditions d’éligibilité d’un aliment, en respectant les préférences alimentaires de tout·es, y compris des minorités.

Des critères élaborés par les citoyens au niveau local

Le conventionnement serait par ailleurs encadré au niveau national, avec des lignes directrices concernant le prix (fixé selon le coût de revient) et les entreprises éligibles (ne devant pas posséder de capital extérieur rémunéré par l’activité au-delà de l’inflation). De même, le conventionnement des produits issus de l’importation comme les bananes, les agrumes, le thé ou le café, se déciderait à l’échelle nationale, avec des critères qui reprennent, par exemple, les exigences du commerce équitable.

De la production à la distribution en passant par la transformation des produits alimentaires, tous les professionnel·les devront, pour être conventionné·es, se fournir (achats des intrants ou semences) auprès d’acteur·trices eux-mêmes conventionné·es. Enfin, des critères de production liés à des enjeux nationaux ou supra-nationaux, comme le climat ou la biodiversité, seraient établis au niveau national, par une fédération des caisses de sécurité sociale alimentaire et l’Etat. Nous parlons ici de critères ambitieux, à la hauteur des enjeux et des attentes de la société civile : absence d’OGM, de pesticides de synthèse et de toute pratique causant des dommages irréversibles aux écosystèmes sur lesquels reposent l’humanité.

Un projet politique ambitieux de souveraineté alimentaire

L’idée d’une sécurité sociale alimentaire peut sembler idéaliste, mais s’il y a bien un domaine dans lequel des avancées sociales sont possibles et nécessaires, c’est bien l’alimentation. L’alimentation doit sortir d’une logique de marché, au même titre que la santé, ne serait-ce que par cohérence. La création d’une sécurité sociale de l’alimentation représenterait un pas de géant vers la souveraineté alimentaire pour tou·tes, et la sortie d’un système agro-indutriel qui donne l’illusion du choix mais nous restreint. Et puis, avoir davantage de personnes capables de s’approvisionner en produits de qualité, c’est se donner les moyens de sortir des impasses dans lesquelles le monde économique actuel enferme les initiatives d’alimentation de qualité.

De nombreuses pistes restent à explorer, pour que la société se réapproprie, à terme, son alimentation. On pourrait imaginer, par exemple, que les coûts de transition vers un systèmes de sécurité sociale alimentaire soient en partie assurés par la future politique agricole commune (PAC), via les mesures de transition proposées par la Plateforme Pour une autre PAC. Si cette proposition est une première étape pour répondre à la nécessité de se réapproprier nos systèmes alimentaires, elle peut et doit évoluer vers des mécanismes encore plus ambitieux. Face à un système verrouillé et à l’origine de nombreux scandales sanitaires et de dommages sociaux et environnementaux parfois irréversibles, et suite à des États généraux de l’alimentation aux conclusions très décevantes, il est grand temps pour la société d’envisager un projet politique ambitieux de souveraineté alimentaire.

Ingénieurs sans frontières - Agrista (agriculture et souveraineté alimentaire)

- Pour en savoir plus sur la sécurité sociale alimentaire

Notes

[1] Avis n°72 du CNA « Aide alimentaire et accès à l’alimentation des populations démunies en France » p 21 et Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale 2016, « Les chiffres clés de la pauvreté et de l’exclusion sociale », p13.

[2] Voir les études suivantes : ici et 

[3Lire cet article du Monde

[4] Fiolet Thibault, Srour Bernard, Sellem Laury, Kesse-Guyot Emmanuelle, Allès Benjamin, Méjean Caroline et al. Consumption of ultra-processed foods and cancer risk : results from NutriNet-Santé prospective cohort BMJ 2018 ; 360 :k322

Des « jardins-forêts » comestibles au coeur des villes face au réchauffement et à l’effondrement de la biodiversité

Par Paloma de LinarèsVincent Liegey

Imaginer des villes où le béton laisserait progressivement la place à des « jardins-forêts comestibles » : c’est le pari lancé à Budapest, grâce à l’autogestion et à des initiatives spontanées. « Dès le premier jour les habitants du voisinage se sont rapidement appropriés le lieu, témoignent Paloma de Linarés, coordinatrice du projet et Vincent Liégey, co-auteur d’Un projet de Décroissance. « Réduire la consommation des espaces urbains pour ouvrir des espaces verts et comestibles permet de réduire notre vulnérabilité » au changement climatique, défendent-ils.

Le 11 novembre 2018, pour inaugurer le projet de jardin-forêt comestible publique à Budapest, nous avons organisé une première journée de plantation d’arbres fruitiers. Le projet a été lancé en partenariat avec la municipalité d’un des arrondissements de la capitale hongroise et la coopérative sociale décroissante Cargonomia dans le cadre d’une recherche doctorale sur l’agroforesterie urbaine. Cette réappropriation d’un espace public est le fruit de plus d’une année de coopération, de prospection et de dialogue avec différents partenaires et acteurs.

Nous sommes ainsi allés à la rencontre de chercheurs en agroforesterie, nous avons échangé avec des ONG locales actives en environnement et en permaculture, des fermiers, avec le réseau très dynamique des jardins communautaires de Budapest, puis nous avons présenté le projet devant des élus locaux. L’objectif est de rapprocher les urbanistes, les décideurs et les experts en agroforesterie et permaculture pour repenser l’utilisation des espaces publics en ville et démocratiser l’agriculture urbaine en impliquant les citoyens.

Les multiples bienfaits du « jardin-forêt » en milieu urbain

L’agroforesterie est une pratique ancestrale qui se réimplante dans les campagnes européennes. Cette pratique est basée sur l’interaction écologique et économique entre plantes ligneuses et annuelles et rompt avec la monoculture. Mais les bienfaits de cette pratique vont au-delà des besoins en rendement. La parcelle agricole est structurée afin de créer un écosystème résilient et autonome. En valorisant la biodiversité, les risques d’épidémies sont moindres, la gestion de l’eau est plus économique et écologique, puis l’utilisation de pesticides est bannie. C’est une pratique respectueuse des saisons, des cycles des végétaux et du sol. La production alimentaire est alors mieux intégrée au paysage rural et à l’écosystème existant. Les bienfaits sont également sociaux car cette reconversion des terres agricoles crée de nouvelles opportunités d’emplois et une nouvelle ère d’expérimentations.

Le projet de jardin forêt public à Budapest a été inspiré par plusieurs pays tropicaux qui ont maintenu une pratique agroforestière forte en zone urbaine et un système de jardin forêt à proximité de leurs foyers. Dans les pays tempérés, le concept de jardin forêt a été introduit par un botaniste anglais Robert Hart au cours des années 1960. Basé sur son modèle, nous avons créé un plan de plantation avec une diversité de strates végétales : des arbres à canopée importante, des arbres fruitiers, des baies, des arbustes et des vignes. Le projet s’est ainsi construit en concertation avec les partenaires, en particulier la municipalité. L’utilisation de support visuel illustrant à quoi pourrait ressembler le projet a été des plus utile pour dépasser un certain scepticisme. Il a fallu expliquer le choix des espèces, leur fonction dans l’espace, les raisons derrière le choix de l’agroécologie, les bienfaits pour les usagers et l’appui des personnes mobilisées derrière le projet. Il était aussi question de valoriser la culture locale et de s’adapter au contexte en incluant une dimension conviviale.

Un projet au budget quasi nul mais requiérant beaucoup d’entraide

Le terrain alloué par l’arrondissement est dans un quartier résidentiel, sur un milieu humide artificiellement asséché dans les années 1970. Actuellement, ce terrain vague sert aux résidents qui promènent leur chien et au stationnement illégal de véhicules. Grâce à une étude approfondie du terrain et du contexte, nous avons choisi des plantes adaptées au milieu, résilientes à la pollution urbaine et à la sécheresse qui s’accentue avec les années, afin de limiter la pression sur les écosystèmes. Le plan ne propose que des espèces endémiques et variées, avec des espaces de plantations libres pour les habitants. Suivant les principes de permaculture, d’autres végétaux seront plantés au pied des arbres selon leurs bénéfices comme l’attraction de pollinisateurs, leur caractéristique répulsive, leur apport dans l’aération du sol, l’apport en nutriments et la rétention de l’eau. Le projet évoluera sur une année.

Dans la lignée de la philosophie de Cargonomia et s’appuyant sur les principes de la décroissance, le projet se fait avec un budget quasiment nul mais s’appuie sur les réseaux de savoir-faire, d’entraide et de bonnes pratiques. Ainsi, nous ne faisons aucune demande de subvention. Avec un contrat longue durée, le projet s’inscrit dans une logique de réappropriation de l’espace public et questionne une autre gouvernance des communs. L’enjeu est de créer un espace pour planter les arbres en plein sol, sans avoir besoin de matériaux, de bacs ou de jardinières, qui peuvent s’avérer très coûteux.

Ouvrir les espaces publics à la créativité et à la biodiversité

Les outils, les matériaux de base sont prêtés par les partenaires avec la participations des voisins. Nous avons commencé par quatre arbres fruitiers pour amorcer un échange avec la communauté. Cela permet aux habitants et usagers habitués de voir l’espace se modifier graduellement. La gestion de la forêt comestible est basée sur des initiatives spontanées et l’autogestion. Dès le premier jour les habitants du voisinage se sont rapidement appropriés le lieu. Les voisins apportaient l’eau pour arroser les arbres de leur propre initiative. Un bénévole a pris son vélo pour distribuer des prospectus établis par la mairie sur le projet dans les boîtes aux lettres des habitants. Le lendemain, un autre voisin a créé et installé lui-même les tuteurs, en bambou récupérés un peu plus loin, sur les arbres avec une certaine fierté et heureux de communiquer son initiative. Le maire et son adjointe ainsi que les médias de quartier ont participé à cette première journée.

Dans un contexte où le climat doit se rééquilibrer, il faut s’adapter et comprendre le changement des écosystèmes, en limiter les pertes et se préparer à des périodes extrêmes. Les décideurs, urbanistes et paysagistes ont le pouvoir d’allouer les terrains publics comme biens communs. Réduire la consommation des espaces urbains pour ouvrir des espaces verts et comestibles permet de réduire notre vulnérabilité. Les botanistes, écologistes, biologistes, paysagistes et jardiniers par leurs connaissances ont un rôle à jouer dans la transition écologique et l’éducation environnementale.

Verdir les espaces publics et les rendre aux habitants

Les programmes éducatifs et la consultation d’experts horticoles permettent de planifier la ville sur la base des écosystèmes et d’accompagner les individus à valoriser leurs ressources et moins dépendre des produits marchands. Il faut repenser les villes avec une diversité d’espaces verts, verdir les espaces publics et les rendre aux habitants, rapprocher les villes des campagnes, réduire la pression agricole sur les campagnes. L’industrialisation alimentaire dans les villes ou les campagnes ne devrait servir qu’en cas de crise car elle ne protège pas la biodiversité et consomme plus d’énergie. De même, cela pose la question des espaces publics, trop utilisés pour garer des voitures...

Créer un espace comestible public permet plusieurs choses. D’abord, l’émancipation sociale. Le jardinage crée un rapport spontané entre les individus. Cela permet des rencontres et l’amorce d’une communication et d’échanges d’idées. Ensuite, c’est une nouvelle manière de s’approprier l’espace public. Il devient un espace de création et d’inventions. Nous utilisons des outils simples : meilleurs pour le sol et l’environnement mais aussi pour l’intellect. Le travail manuel élève la réflexion, permet d’assimiler des connaissances, donne le temps de sentir et d’observer, comme le dessin à la main permet à l’artiste de découvrir et de créer.

Repenser une ville fertile, autonome et conviviale

Finalement, cela permet de réduire la consommation des espaces. Nous pouvons imaginer l’espace public différemment et créer une autre forme d’occupation ; encourager le changement de l’usage du sol pour un système écologique et pour le bien être social. Nous pouvons ouvrir ou reconvertir des espaces et des lieux et accompagner à la réappropriation, à l’autogestion, permettre aux usagers de reconstruire leur milieu, rapprocher les services et réduire les dépenses en besoins vitaux. Il faut diversifier les espaces verts et leurs fonctions et les connecter avec des voies vertes. La connexion entre ces lieux permet l’échange de ressources et de services et une plus grande communication comme par exemple par l’utilisation du vélo et du vélo-cargo.

Ce projet est une expérimentation qui a pour ambition d’être aussi un projet pilote qui influence la politique de la ville. Le dernier rapport du GIEC qui est des plus alarmant, invite à arrêter la déforestation et à planter des arbres. Nous pensons que cela concerne aussi la ville, ou comment repenser une ville fertile, organique, autonome et conviviale. Il s’agit là d’un enjeu vital face à l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle mais aussi dans la construction d’un autre vivre ensemble, d’une autre démocratie, d’un autre rapport à la nature, aux outils et aux communs.

Paloma de Linarés, doctorante et coordinatrice du projet d’Agroforestrie Urbaine de Budapest, et Vincent Liegey, co-auteur d’Un Projet de Décroissance et coordinateur de Cargonomia ainsi que des conférences internationales de la Décroissance.

- Plus d’infos sur www.cargonomia.hu

 

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