Ecologie

Beurre : une « pénurie » liée aux pratiques des multinationales

 

par Sophie Chapelle

 

Le beurre manque dans les linéaires de certains magasins. Une absence qui ne relève pas d’une pénurie de lait chez les producteurs, mais d’ « un problème de négociations commerciales entre industriels laitiers et distributeurs », selon la Fédération Nationale des Producteurs Laitiers [1]. Ces derniers jours, plusieurs actions ont été organisées par des agriculteurs dans des grandes surfaces précisant dans des tracts : « Ce magasin manque de beurre parce qu’il ne veut pas le payer à son juste prix ! ». 

 

Pour comprendre cette situation, il faut remonter la filière laitière et quelques mois en arrière, avec l’explosion du cours mondial du beurre. Alors qu’il fallait débourser 2500 euros pour une tonne en avril 2016, les cours ont atteint les 6800 euros en septembre 2017 [2]. Une envolée des cours liée à une augmentation mondiale de la consommation : la publication d’études scientifiques affirmant que les matières grasses animales en général n’étaient pas si nocives pour la santé [3], mêlée aux relais médiatiques appelant à consommer du beurre, ont entrainé le regain d’intérêt des consommateurs.

 

Ci-dessus, la Une du magazine américain Time, « Mangez du beurre » (juin 2016).

Les multinationales du lait préfèrent exporter le beurre

Or, cette augmentation des cours n’a pas été répercutée sur les prix de vente dans les grandes surfaces en France. « Dans un contexte de guerre des prix entre distributeurs, la majorité des centrales d’achats françaises refusent de procéder à des hausses tarifaires nécessaires. Le prix du beurre au consommateur a ainsi augmenté de 6 % entre août 2016 et août 2017 en France selon l’Insee, quand dans le même temps il a augmenté de 72 % en Allemagne », souligne le centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel) dans une note de juin dernier.

En cause, une spécificité française : chaque année, en février, la grande distribution s’entend avec ses fournisseurs de beurre sur un prix d’achat pour les douze mois qui suivent. L’accord n’a donc pas été revu depuis février 2017. Dès lors, le marché national du beurre est devenu moins rémunérateur pour les industriels français – Lactalis, Danone, Sodiaal, Bongrain, Entremont, Bel... – qui ont préféré vendre le beurre à l’export. Alors que la France est excédentaire en lait et pourrait satisfaire ses besoins en beurre, les industriels de l’agroalimentaire choisissent de vendre au plus offrant et concourent à organiser une pseudo « pénurie ».

Des éleveurs toujours payés au prix bas

Les éleveurs, eux, n’ont pas bénéficié de la hausse des cours du beurre. Le prix du litre de lait continue, pour nombre d’éleveurs, à leur être payé au même prix qu’il y a 30 ans, soit environ 29 centimes d’euro le litre (notre précédent article), alors que le prix du beurre a, lui, plus que doublé ! Vingt-deux litres de lait entier sont pourtant nécessaires à la fabrication d’un kg de beurre. Mais celle-ci – qui concerne 20 % de la production laitière française – crée un coproduit peu intéressant : la poudre de lait, déjà en surproduction dans l’Union européenne et dont le prix ne cesse de chuter, baissant d’autant les bénéfices éventuels des producteurs. « Aujourd’hui nous sommes arrivés au bout d’un cycle où chacun a bien compris que si l’agriculteur ne gagne pas sa vie correctement, il n’y aura plus d’agriculteurs », a réagi le ministre de l’agriculture Stéphane Travert le 27 octobre dernier.

« Cet épisode de flambée des prix du beurre et de pénurie dans les magasins est symptomatique du fonctionnement absurde de la filière laitière et de notre système alimentaire », dénonce la Confédération paysanne. Pour elle, « il est urgent que l’Union européenne se dote à nouveau d’outils publics d’organisation des marchés afin de réguler et répartir les productions, prévenir les crises et assurer la souveraineté alimentaire ». Selon Stéphane Travert, certains distributeurs ont d’ores et déjà accepté d’accepter les hausses des tarifs de la matière première comme Super U et Auchan. Mais le conflit français entre industriels et distributeurs pourrait durer jusqu’aux prochaines négociations annuelles, en février 2018. Emmanuel Macron s’est engagé à proposer, au début de l’année prochaine, une loi qui garantisse un revenu pour les paysans.

Photo : CC Taryn

Notes

[1] Voir cet article du Dauphiné

[2] Source : Le Monde

[3] Voir notamment cette étude publiée dans les Annals of Internal Medicine

Pesticides « tueurs d’abeilles » : une nouvelle couleuvre majeure pour Nicolas Hulot ?

 

Par Coralie Schaub

Un nouveau pesticide neonicotinoïde, le sulfoxaflor, vient d’être autorisé en catimini en France, vidant leur interdiction de sa substance. Leur toxicité est pourtant en cause dans l’effondrement des populations d’insectes, et leurs effets nocifs sur la santé humaine inquiètent.

 

C’est une nouvelle bombe dans le dossier décidément ultra-explosif des pesticides. Pendant que tous les projecteurs sont braqués sur le glyphosate, la très toxique substance active de l’herbicide Roundup de Monsanto qui doit être réautorisée (ou pas) dans l’Union Européenne, les industriels n’oublient pas d’avancer leurs pions sur les tout aussi toxiques néonicotinoïdes, une autre famille de pesticides dits « tueurs d’abeilles », et dont l’impact sur notre santé inquiète de plus en plus. Et ils viennent de remporter une victoire majeure, mettant dans l’embarras le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot.

Interdiction des néonicotinoïdes « vidée de sa substance »

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement, et du travail (Anses), a en effet autorisé en septembre la mise sur le marché en France de deux pesticides (le Closer sur plusieurs fruits, légumes et plantes vertes, et le Transform sur des céréales à paille et sur le lin) contenant du sulfoxaflor, une molécule produite par l’entreprise américaine Dow AgroSciences. Or, mine de rien, ces deux autorisations « vident de sa substance l’interdiction des néonicotinoïdes » à partir du 1er septembre 2018 prévue par la loi sur la biodiversité de 2016 (un engagement que le candidat Macron avait pourtant promis de maintenir), s’alarment les apiculteurs de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf). Ces derniers ont découvert l’affaire mardi, au détour d’un rendez-vous à l’Anses pour faire le point sur cette interdiction.

« C’est extrêmement grave, nous sommes révoltés, abasourdis, assommés », a lancé Gilles Lanio, le Président de l’Unaf, jeudi matin, lors d’une conférence de presse prévue de longue date pour alerter une énième fois sur une année catastrophique pour les abeilles (la récolte de miel en 2017 est à nouveau inférieure à 10 000 tonnes) et présenter un rapport très complet, détaillant comment les butineuses sont toujours largement exposées aux néonicotinoïdes, encouragés par le système agricole français. Et Gilles Lanio de s’expliquer : « À notre grande surprise, nous avons appris avant-hier qu’on va a priori arrêter l’usage des néonicotinoïdes, mais qu’on va les remplacer par un nouveau néonicotinoïde, le sulfoxaflor ! On nous dit : "C’est vrai, c’est un neurotoxique, il agit de la même façon, mais ça n’est pas un néonicotinoïde." C’est faux ! On se moque de nous, je n’en reviens pas. C’est scandaleux, honteux et irresponsable. Cela s’est fait en catimini, je ne sais pas qui a fait ce coup-là, mais c’est pas mal… »

« Hautement toxique pour les abeilles »

L’astuce est bien trouvée. Comme le fait Dow AgroSciences, il suffit de nier le fait que le sulfoxaflor est un néonicotinoïde, puisque ces derniers ont désormais mauvaise presse. Omniprésents dans l’environnement et dans le corps humain (leurs effets sur le développement du cerveau, en particulier des enfants, inquiètent notamment de plus en plus), ils sont aussi présents dans 75 % des miels produits dans le monde. Et ce sont eux qui seraient les principaux responsables de l’effondrement de 80 % en trente ans des populations d’insectes en Europe, comme le suggère une étude publiée mercredi dans la revue PLoS One. Pourtant, « plusieurs publications scientifiques établissent que le sulfoxaflor appartient bien à la famille des néonicotinoïdes », insiste l’UNAF. Dans un avis rendu en mai 2014, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui n’est pourtant pas connue pour être alarmiste (et c’est un euphémisme), a qualifié l’insecticide de « hautement toxique pour les abeilles ». Et en septembre 2015, une décision de justice américaine, annulant l’autorisation du sulfoxaflor à la demande d’apiculteurs et d’ONG, lui reconnaissait aussi l’appartenance à la famille des néonicotinoïdes.

Gilles Lanio ne décolère pas : « On alerte l’Anses sur les dangers de cette molécule depuis 2015, ils nous ont dit : "Ne vous inquiétez pas, on ne va pas l’autoriser, et de toute façon on vous tiendra informés." On leur a reposé la question il y a quelques mois, tout allait pour le mieux. Et là, on apprend que l’affaire est passée en catimini. L’Anses avait aussi la possibilité de lancer une consultation du public sur le sujet, elle ne l’a pas fait. C’est scandaleux, triste, pitoyable. » L’Unaf s’inquiète aussi du fait que le sulfoxaflor soit mis sur le marché alors qu’aucune étude n’a été menée sur sa teneur dans les pollens et nectars des fleurs. Or, avance le syndicat d’apiculteurs, cette molécule a toutes les chances de s’y trouver, puisqu’elle est systémique, comme les autres néonicotinoïdes : une fois absorbée par la plante, elle circule jusque dans sa fleur. Comme elle a une longue persistance dans la plante, on pourrait même en retrouver des résidus dans les récoltes.

« Double langage »

« Plus de vingt ans après l’arrivée des néonicotinoïdes en France en 1994, on continue de les homologuer à la légère en disant : "On verra bien après !", s’insurge Henri Clément, le porte-parole de l’Unaf. On mettra ensuite dix ou quinze ans à retirer ces produits toxiques et pendant ce temps, chaque année, il y aura 300 000 à 400 000 colonies d’abeilles qui mourront, sans compter l’impact sur les eaux, les pollinisateurs, etc. » L’affaire est d’autant plus scandaleuse, selon lui, « qu’on est toujours dans le double langage. D’un côté le gouvernement dit : "On préserve l’environnement, les abeilles, on prend soin de la nature et de votre santé", et puis, par-derrière on poursuit cette politique d’agrochimie, avec tous les impacts qu’elle peut avoir sur le plan environnemental, de la santé etc. C’est inacceptable, pitoyable, pathétique et irresponsable, c’est un manque de courage des pouvoirs publics qui est lamentable, un manque de responsabilité vis-à-vis de l’avenir et des générations futures ».

« En démocratie, ce ne sont pas les lobbys qui gouvernent »

L’Unaf demande à obtenir les données sur lesquelles s’est basée l’Anses pour autoriser les produits Closer et Transform. Et demande à ce que le sulfoxaflor – ainsi qu’un autre « néonic » non encore autorisé, le flupyradifurone – « soient intégrés de toute urgence dans le projet de décret définissant les substances actives de la famille des néonicotinoïdes présentes dans les pesticides, afin que l’interdiction prévue dans la loi biodiversité couvre cette molécule ». Or, selon l’ancienne ministre de l’Écologie de François Hollande et actuelle députée PS, Delphine Batho, en pointe dans la lutte contre les néonicotinoïdes, ce projet de décret – dont la publication serait prévue dans les prochains jours, sans le sulfoxaflor – n’a tout simplement pas lieu d’être. « La loi sur la biodiversité dit que les produits à base de néonicotinoïdes seront interdits à partir de 2018, avec des dérogations possibles jusqu’au 1er juillet 2020, mais elle ne dit pas que le gouvernement doit prendre un décret pour dire quelles substances – ou molécules – entrant dans la composition de ces produits sont des néonicotonoïdes. Cette liste n’a pas de raison d’exister car la réglementation des substances est de la compétence européenne. Il s’agit d’un stratagème des firmes pour contourner la loi interdisant les néonicotinoïdes », explique-t-elle à Libération.

Delphine Batho poursuit : « Cette affaire ne date pas de ce matin. Depuis des semaines, on savait que ce projet de décret est très sujet à caution, c’est une peau de banane destinée à ce qu’on ait des problèmes avec l’Europe. Et en plus, comme par hasard, le sulfoxaflor n’y figure pas. Je demande le retrait immédiat de l’autorisation de l’Anses des deux pesticides qui en contiennent. Nicolas Hulot doit réagir vivement et faire respecter la loi et l’esprit de la loi, car en démocratie, ce ne sont pas les lobbys qui gouvernent. »

Embarras et couacs

« Dès qu’on a appris l’autorisation de mise sur le marché de l’Anses, on a contacté le cabinet de Hulot, raconte Gilles Lannio. Ils sont franchement embarrassés, apparemment eux aussi se seraient fait surprendre. Je ne m’explique pas cela. On entend un président de la République qui dit : "Je veux mettre tout le monde en ordre, on évite les couacs." Si ça n’en est pas un…. On peut se demander aujourd’hui s’il y a un pilote dans l’avion sur ces sujets. » Au cabinet de Nicolas Hulot, on confirme que le ministre a bel et bien apposé sa signature sur le décret, aux côtés de ses collègues de l’Agriculture et de la Santé, ce texte « permettant de sécuriser l’interdiction des néonicotinoïdes, pour qu’elle soit opérationnelle au niveau européen ». Quant à l’autorisation des deux produits contenant du sulfoxaflor par l’Anses, le ministère de la Transition écologique « savait que c’était dans les tuyaux » : « Cela ne nous plaît pas du tout, donc on cherche des solutions ». Une réaction officielle est prévue ce vendredi. Fin juin, le premier « couac » gouvernemental, et premier bras de fer entre Nicolas Hulot et l’un de ses collègues, avait concerné… les néonicotinoïdes. Le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert avait dit vouloir revenir sur leur interdiction, aussitôt contredit par Nicolas Hulot. Le Premier ministre Edouard Philippe avait apparemment donné raison à ce dernier… tout en laissant la porte ouverte aux lobbys.

« La question politique de fond, la voici : quel est le pouvoir du ministère de l’Environnement par rapport au ministère de l’Agriculture ? interroge Henri Clément. Depuis vingt-cinq ans, en règle générale, c’est toujours le ministère de l’Agriculture et sa cohorte de la FNSEA qui a le pouvoir sur toutes les décisions du monde agricole. Soyons clairs : dire l’inverse est une aberration. Nicolas Hulot est ministre d’État, on aimerait bien qu’il arrive à s’imposer face à Travert. » S’il ne le faisait pas, sur cette nouvelle affaire, ce ne serait pas une couleuvre, qu’il avalerait, mais un anaconda.

Coralie Schaub

liberation.fr

Accord de libre-échange Ceta : les opposants demandent un référendum

 

 

 

Par Sophie Chapelle

« Ceta : Ne signez pas un chèque en blanc aux multinationales ! » C’est l’intitulé de la banderole déployée ce 20 septembre, devant le Sénat, par les opposants à l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Cet accord, voté au Parlement Européen le 15 février dernier, va entrer en application provisoire, dès le 21 septembre. Or, même la commission d’experts nommée par le Premier ministre Édouard Philippe a alerté sur le fait que « le climat est le grand absent de cet accord » [1]. Ni le préambule, ni les chapitres de l’accord ne font en effet mention explicite de l’urgence climatique ou de l’Accord de Paris. Le Ceta devrait ainsi accroître les émissions de gaz à effet de serre avec l’augmentation des flux du commerce international, en particulier celui des énergies fossiles très polluantes extraites au Canada.

Pendant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait promis de tirer « toutes les conclusions » de ce rapport et de revenir le cas échéant vers les partenaires européens de la France pour « faire modifier ce texte ». Depuis son installation à l’Élysée, le président semble avoir changé d’avis. Tout en prenant acte de ces critiques, le gouvernement a refusé de suspendre l’entrée en vigueur de l’accord. Aucune négociation pour modifier les points problématiques n’est annoncée. Une série de propositions censées compenser les effets néfastes du traité seront cependant présentées en octobre. « Au moment où Nicolas Hulot et le gouvernement s’enorgueillissent de vouloir mettre fin à la production d’énergies fossiles sur le territoire français, comment peuvent-ils justifier un accord qui encourage leur production outre-atlantique et leur importation du Canada, approfondissant la dépendance de notre système énergétique aux hydrocarbures ? », interpelle l’association Attac.

Mobilisation pour un référendum

Dans un nouveau rapport publié aujourd’hui, plusieurs organisations alertent sur le risque d’abaissement des normes sociales, sanitaires et environnementales. [2] « Le principe de précaution, qui constitue une base essentielle de la politique communautaire en matière de santé, d’environnement et de protection des consommateurs, est absent de la culture réglementaire nord-américaine, et n’est pas explicitement reconnu par le Ceta », souligne ainsi Karine Jacquemart, directrice générale de Foodwatch France.

Le système d’arbitrage investisseur-État prévu par cet accord permettra par ailleurs aux géants de l’agroalimentaire et autres multinationales de demander des compensations s’ils considèrent leurs profits menacés par des décisions politiques, note le rapport (nos enquêtes sur ces tribunaux). Particulièrement controversée, cette disposition fait l’objet d’un recours déposé le 6 septembre par la Belgique auprès de la Cour de justice européenne, à la demande de la région de Wallonie. Sa décision doit être rendue sous dix-huit-mois. Des associations environnementales, ONG, syndicats, regroupées au sein du collectif Stop Tafta-Ceta, demandent la consultation des citoyens sur l’accord par l’organisation d’un référendum. Une pétition est également lancée demandant à Emmanuel Macron de « mettre un terme aux accord transatlantiques ».

Pour rappel, ce dernier a été le seul candidat à la présidentielle à défendre ouvertement le Ceta... Les demandes de la société civile devraient être relayées à l’Assemblée nationale par les trois groupes de gauche, France insoumise, Nouvelle Gauche (ex-PS) et Communiste.

(Illustration : source)

bastamag.net

 

[1Télécharger le rapport de la commission d’évaluation du Sénat

[2] Télécharger le rapport L’impact macro-économique du CETA et ses conséquences sur le climat, la santé, l’agriculture et l’emploi, septembre 2017. Réalisé par Attac France, Aitec, les Amis de la Terre, Corporate Europe Observatory, Les économistes atterrés, Foodwatch

Glyphosate et vie champètre... par La Belette

Prix du bio : la grande distribution épinglée pour ses méga-marges

 

par Sophie Chapelle 30 août 2017

Comment expliquer que le panier de fruits et légumes bio soit, dans les grandes surfaces, presque deux fois plus cher que son équivalent en produits conventionnels ? Dans une étude publiée ce 29 août, l’association de consommateurs UFC Que Choisir dénonce les sur-marges injustifiées de la grande distribution [1]. L’UFC s’est concentrée sur le prix de 24 fruits, et légumes, de l’abricot à la salade, représentatifs de la consommation des ménages français [2]. Il ressort que tous les produits bio sont beaucoup plus chers – 98 % en moyenne ! –, que les productions conventionnelles. La palme est attribuée à la pêche bio dont le prix est 151 % plus élevé : 6,64 €/kilo contre 2,64 €/kilo pour la non bio ! 

 

Il est logique que les coûts de production en bio soient plus élevés qu’en agriculture conventionnelle : les rendements sont souvent plus faibles en raison de l’absence de produits chimiques de synthèse, pesticides notamment ; cultiver bio nécessite une main d’œuvre plus importante ; les cahiers des charges sont plus contraignants, la certification a également un prix. Mais cela ne justifie pas qu’une carotte ou une tomate bio soient payées le double qu’un non bio. Le surcoût normal explique à peine la moitié de la différence de prix. Celle-ci provient en réalité des sur-marges réalisées sur le bio par la grande distribution. Ces marges brutes sont particulièrement élevées sur la tomate et la pomme, respectivement +145 % et +163 %, ces deux aliments étant les produits frais les plus consommés... Cette stratégie de marge aboutit, selon l’association de consommateurs, à renchérir de 135 € le panier bio annuel d’un ménage.

Relocalisation

Jérôme Dehondt, maraicher bio installé dans le Maine-et-Loire et porte-parole du Mouvement inter-régional des Amap (ces associations qui relient directement producteurs et consommateurs, nombreuses en France, lire ici), constate régulièrement des différences de prix majeures : « Le kilo de tomates rouges bio sur-emballées en supermarché peut atteindre 10 euros, quand nous le vendons 3 euros en direct à la ferme », illustre t-il. « Il est essentiel de le dénoncer mais il n’y a malheureusement rien de nouveau... » « Cette étude nous conforte dans l’idée qu’il faut travailler sur la relocalisation des approvisionnements pour réduire au minimum ces coûts d’intermédiaire », complète Stéphanie Pageot, présidente de la Fédération nationale de l’agriculture biologique.

L’UFC Que Choisir demande à l’Observatoire de la formation des prix et des marges d’étudier la construction des prix dans les magasins de la grande distribution pour les principaux produits d’agriculture biologique, et de faire toute la transparence sur les marges nettes réalisées par produit pour chaque enseigne. Cette étude est publiée alors que s’ouvrent les premiers ateliers des états généraux de l’alimentation dont une partie doit être consacrée à la création et à la répartition de la valeur. Pour Jérôme Dehondt du Miramap, « il est essentiel pour définir le prix de repartir des besoins financiers des paysans afin qu’ils puissent vivre dignement de leur métier ».

Notes

[1] La marge brute réalisée par un magasin sur un produit donné (également appelée marge commerciale) est la différence entre le prix en rayon et le prix auquel le magasin (ou sa centrale d’achat) a acheté le produit (le prix expédition).

[2] L’UFC Que Choisir s’est appuyée sur les données du Réseau des nouvelles des marchés (RNM), qui dépend de l’institut public FranceAgriMer sous tutelle du ministère de l’Agriculture.

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