Ce sont des émigrés maliens de France qui ont inauguré ce que l'on pourrait appeler "les charters de la honte et de l'oubli" avec les 101 expulsés de 1989. Depuis lors, une certaine France, celle-là même qui lutte pour des parts de marché plus importantes en Afrique, aura excellé dans le matra­quage et l'humiliation des émigrés en général, des Africains et des Maliens en particulier.

"Nous sommes riches" est la première attitude que les citoyens de chaque pays africain devraient avoir et la première certitude à assumer face à l'arrogance des nantis, l'indifférence et la déshumanisation.

Nous sommes riches, au Mali, de l'immensité de notre pays : 1 241 238 kilomètres carrés, avec des climats différents qui, au fil des siècles, ont amené des ethnies différentes à imaginer et à façonner des modes de production, de consommation et d'existence qui, pour la plupart, sont des réponses pertinentes aux défis des temps nouveaux. Elles ne demandent qu'à être reconnues et cultivées dans la perspective de la construction de l'Afrique des peuples et d'une mondialisation qui reconnaît et respecte le droit des Africains à la différence et à l'initiative.

Nous sommes riches de la centralité de notre pays avec l'Algérie au nord, le Niger à l'est, le Burkina Faso au sud-est, la Côte-d'ivoire au sud, la Guinéeau sud-ouest, le Sénégal et la Mauritanieà l'ouest. Le Mali est une terre de rencontres, de brassages et de cultures dont le destin se confond, depuis l'aube des temps, avec celui de l'Afrique de l'Ouest. Le pays et la région Afrique sont nos socles. Leur réhabilitation aux plans économique, écologique, social et culturel est un préalable à la mondialisation si celle-ci doit nous être bénéfique.

Nous sommes riches de deux fleuves : le Sénégal et le Niger. Ce dernier, long de 4 200 km, coule du sud-ouest au nord-est au Mali sur 1 600 km. Il nous gratifie de deux grands affluents ainsi que de dix lacs dont le lac Débo, véritable mer intérieure en période de crue. L'environnement sahélien dans lequel ces fleuves s'intègrent est, bien qu'ingrat, l'allié dont nous devons prendre le plus grand soin. Les performances macroéconomiques enregistrées sont moins dues à la pertinence des réformes qu'à la bonne pluviomé­trie de ces dernières années. Aussi, les potentialités hydroélectriques, agricoles, pastorales, halieutiques et fauniques que cet environnement nous assure sont les véritables promesses sur lesquelles nous devons compter pour vivre humainement.

Nous sommes riches de notre patrimoine histo­rique, culturel et touristique. Il n'y a pas deux Djenné ni deux Tombouctou. Ils sont nôtres mais aussi pour l'humanité. Ils témoignent de l'intangibilité et de l'ancienneté des liens qui nous lient au monde. On pourrait en dire de même de l'île de Corée quand il s'agit du Sénégal, et rappeler, alors, le rôle du peuple noir dans la formation du capital mondial qui circule aujourd'hui à l'échelle de la planète sans que nous puissions disposer de notre part. Le devoir de mémoire doit être appréhendé et revendiqué avec davantage de force comme l'une de nos armes dans la lutte pour un ordre mondial plus juste.

Nous sommes riches de notre capital humain : neuf millions d'habitants et un taux de croissance naturelle de 3,7 % par an n'est pas en soi une malédiction si nous choisissons de privilégier l'ali­mentation, la santé, l'éducation et l'insertion socio­professionnelle de nos jeunes. Il est totalement aberrant de contracter de nouveaux emprunts (que les géné­rations futures rembourseront) pour la maîtrise de la fécondité des femmes quand, pendant ce temps, la satisfaction des besoins fondamentaux des vivants est assujettie à la loi du marché, c'est-à-dire au paie­ment. La procréation, le sens que les peuples confè­rent à la vie et à leur présence au monde ne peuvent pas, sans violation de leurs droits fondamentaux, être régimentés par le dogme du marché.

Une approche du développement qui se conçoit et s'opère avec des hommes et des femmes écono­miquement épanouis, politiquement avisés est le seul garant d'une croissance démographique com­patible avec les ressources existantes.

Nous sommes riches d'un sens poussé du partage, de la solidarité, de la convivialité qui gagne à être sauvegardé et revalorisé. Si l'individualisme caracté­rise de plus en plus les nantis, les couches sociales moyennes et pauvres sont généralement capables de dialogue, de partage et de communication. Ce capital social devra être le fondement de l'accès du plus grand nombre aux biens et aux services dont ils sont aujourd'hui privés. Les stratégies des quartiers pauvres et de certaines banlieues des villes des pays riches s'apparentent à cette volonté de tenir et de vivre ensemble que certains milieux ont conservée en Afrique.

Nous sommes riches de notre agriculture (vivrière et cotonnière), de l'or de notre sous-sol, également riche en fer, bauxite, manganèse, uranium, cuivre, étain, diamant, phosphore. Leur exploitation ration­nelle, notamment le coton et l'or, dans une perspec­tive autre que l'économie de rente et le paiement du service de la dette, offre au Mali, dit pays pauvre, des opportunités de développement inouïes. Nous y parviendrons si les institutions internationales de financement lâchent du lest, cessent de peser sur les décisions macroéconomiques, et si l'Etat malien se ravise quant à la nature et la forme de la participa­tion des investisseurs étrangers, si, enfin, il lie l'acte à la parole en matière de lutte contre la corruption. Une politique judicieuse et responsable d'allocation des ressources et surtout de réinvestissement dans l'éducation, la santé, l'eau, l'assainissement, la pro­motion des femmes, l'industrialisation, les petites et moyennes entreprises, l'artisanat, les infrastructures routières et de transport, devra permettre au Mali de se repositionner sur l'échiquier mondial.

Nous sommes, comme dans les autres pays afri­cains, riches d'hommes et de femmes entreprenants et entrepreneurs, de chercheurs et de techniciens de haut niveau dans de nombreux domaines. Ils ne demandent qu'à être reconnus et mobilisés dans la perspective de la valorisation des potentialités du continent. L'investissement étranger, tant convoité, n'a d'impact que s'il s'inscrit dans un tissu écono­mique et industriel solide parce que porté par les nationaux.

Nous sommes riches d'une pensée politique qui devrait nous permettre de revisiter le multipartisme, les rapports gouvernants/gouvernés, hommes/femmes, jeunes/vieux, sur des bases culturellement intelli­gibles et suffisamment mobilisatrices. La charte du Manden nouveau stipule que : "Toute vie humaine est une vie... une vie n'est pas plus ancienne et plus respectable qu'une autre vie, de même qu'une vie n'est pas supérieure à une autre vie... Par consé­quent, que nul ne s'en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause du tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable." Les intimidations, les matraquages et sanctions économiques des grandes puissances quand elles prétendent plaider pour le respect des droits de l'homme ne s'impose­ront plus si nous parvenons à faire valoir de tels aspects de notre patrimoine culturel. La démocratie formelle, mimétique et extravertie ne doit plus mas­quer et inhiber la sagesse et le savoir populaires en matière de gestion du pouvoir et des rapports sociaux.

Nous sommes enfin riches de savoirs et savoir-faire, anciens et nouveaux, dans différents domaines dont l'agriculture, l'élevage, la pêche, la foresterie, l'artisanat. Ils sont socialement équitables parce quecapables de créer des emplois durables, écologiquement viables. Il nous appartient de les explorer et de les (re)valoriser dans le cadre de la transformation de nos matières premières, de la satisfaction de nos besoins et d'un commerce équitable avec le monde.

L’Etau, Aminata D. Traoré © Actes Sud, 1999

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