Ecologie

Prix du bio : la grande distribution épinglée pour ses méga-marges

 

par Sophie Chapelle 30 août 2017

Comment expliquer que le panier de fruits et légumes bio soit, dans les grandes surfaces, presque deux fois plus cher que son équivalent en produits conventionnels ? Dans une étude publiée ce 29 août, l’association de consommateurs UFC Que Choisir dénonce les sur-marges injustifiées de la grande distribution [1]. L’UFC s’est concentrée sur le prix de 24 fruits, et légumes, de l’abricot à la salade, représentatifs de la consommation des ménages français [2]. Il ressort que tous les produits bio sont beaucoup plus chers – 98 % en moyenne ! –, que les productions conventionnelles. La palme est attribuée à la pêche bio dont le prix est 151 % plus élevé : 6,64 €/kilo contre 2,64 €/kilo pour la non bio ! 

 

Il est logique que les coûts de production en bio soient plus élevés qu’en agriculture conventionnelle : les rendements sont souvent plus faibles en raison de l’absence de produits chimiques de synthèse, pesticides notamment ; cultiver bio nécessite une main d’œuvre plus importante ; les cahiers des charges sont plus contraignants, la certification a également un prix. Mais cela ne justifie pas qu’une carotte ou une tomate bio soient payées le double qu’un non bio. Le surcoût normal explique à peine la moitié de la différence de prix. Celle-ci provient en réalité des sur-marges réalisées sur le bio par la grande distribution. Ces marges brutes sont particulièrement élevées sur la tomate et la pomme, respectivement +145 % et +163 %, ces deux aliments étant les produits frais les plus consommés... Cette stratégie de marge aboutit, selon l’association de consommateurs, à renchérir de 135 € le panier bio annuel d’un ménage.

Relocalisation

Jérôme Dehondt, maraicher bio installé dans le Maine-et-Loire et porte-parole du Mouvement inter-régional des Amap (ces associations qui relient directement producteurs et consommateurs, nombreuses en France, lire ici), constate régulièrement des différences de prix majeures : « Le kilo de tomates rouges bio sur-emballées en supermarché peut atteindre 10 euros, quand nous le vendons 3 euros en direct à la ferme », illustre t-il. « Il est essentiel de le dénoncer mais il n’y a malheureusement rien de nouveau... » « Cette étude nous conforte dans l’idée qu’il faut travailler sur la relocalisation des approvisionnements pour réduire au minimum ces coûts d’intermédiaire », complète Stéphanie Pageot, présidente de la Fédération nationale de l’agriculture biologique.

L’UFC Que Choisir demande à l’Observatoire de la formation des prix et des marges d’étudier la construction des prix dans les magasins de la grande distribution pour les principaux produits d’agriculture biologique, et de faire toute la transparence sur les marges nettes réalisées par produit pour chaque enseigne. Cette étude est publiée alors que s’ouvrent les premiers ateliers des états généraux de l’alimentation dont une partie doit être consacrée à la création et à la répartition de la valeur. Pour Jérôme Dehondt du Miramap, « il est essentiel pour définir le prix de repartir des besoins financiers des paysans afin qu’ils puissent vivre dignement de leur métier ».

Notes

[1] La marge brute réalisée par un magasin sur un produit donné (également appelée marge commerciale) est la différence entre le prix en rayon et le prix auquel le magasin (ou sa centrale d’achat) a acheté le produit (le prix expédition).

[2] L’UFC Que Choisir s’est appuyée sur les données du Réseau des nouvelles des marchés (RNM), qui dépend de l’institut public FranceAgriMer sous tutelle du ministère de l’Agriculture.

Avez-vous entendu parler du projet Europacity ?

Il s’agit d’un projet de centre commercial géant (500 magasins), avec un parc aquatique climatisé et une piste de ski artificielle, mais aussi une salle de spectacle et une ferme urbaine, que le groupe de grande distribution Auchan et un investisseur chinois (Wanda) veulent construire – avec le soutien des pouvoirs publics – sur les terres les plus fertiles d’Europe, à Gonesse, à 15 km au nord de Paris.

Ce projet, qui se présente comme une initiative entièrement privée, bénéficie d’un financement public d’un milliard d’euros pour créer une gare du futur Grand Paris Express, qui desservira le site.

 Indigné.e.s par ce gâchis de terres agricoles, et ce détournement d’argent public, des citoyen.ne.s lancent un appel à la mobilisation !

Le Collectif pour le Triangle de Gonesse, en partenariat avec des associations de défense de l’environnement, organise une journée de mobilisation sur les lieux, à Gonesse. Le Réseau des AMAP, adhérent du Collectif, est partenaire de cet événement et organise un bal paysan. 

Toutes et tous à Gonesse dimanche 21 mai pour défendre les terres agricoles franciliennes. Nous planterons des courges, nous danserons, nous pique-niquerons et nous marcherons jusqu’à la mairie pour porter joyeusement notre message : Plus de légumes, Moins de bitume !Rejoignez l’Acte 1 du Mouvement des Sauveurs de Terres !

Et en attendant de vous déhancher sur place, vous pouvez déjà swinguer sur l’air composé par Manu Chao pour l’occasion

La France, championne d’Europe de l’agriculture bio en circuit court, mais plus pour longtemps ?

Lu sur http://www.bastamag.net/Plus-de-2000-Amap-en-France-le-boom-des-circuits-courts

 

par Sophie Chapelle

Une fois n’est pas coutume, la France est en pointe en Europe dans le développement de circuits courts, qui associent agriculteurs et consommateurs pour des produits de qualité vendus au prix le plus juste pour chacun. L’agriculture biologique poursuit également son essor : 21 nouvelles fermes en bio se créent ou s’y convertissent chaque jour. Mais ce mouvement, porté par des agriculteurs pionniers et des consommateurs engagés reste peu soutenu politiquement, et est menacé par une vision rétrograde de l’agriculture portée par la droite.

Les paniers de produits agricoles, souvent bio, distribués directement du producteur au consommateur, ont le vent en poupe. La France est même championne d’Europe en la matière, loin devant la Suisse, les Pays-Bas et l’Allemagne qui la suivent en nombre de consommateurs concernés. Deux mille associations de maintien de l’agriculture paysanne (Amap) y ont été recensées en 2015 par le mouvement Miramap. Elles fournissent fruits et légumes « équitables » en circuits courts à environ 320 000 personnes. C’est davantage que partout ailleurs en Europe, et dix fois plus qu’en Allemagne ou en Italie.

« Il s’agit d’un modèle de vente directe contractualisée, s’appuyant sur une relation directe entre le producteur et ses consommateurs, rappelle Jocelyn Parot, secrétaire général d’Urgenci, qui tente de structurer ce mouvement à l’échelle européenne [1]. « Les partenaires fondent leurs échanges sur la relation humaine, en partageant les risques, les responsabilités et les fruits de l’activité agricole, à travers un engagement mutuel de long terme. »

Les régions les plus en pointe sont l’Île-de-France, Rhône-Alpes et Pays-de-la-Loire. La dynamique est également forte en Aquitaine, PACA, Midi-Pyrénées et Bretagne.

La création de la première Amap en France remonte à 2001, en périphérie d’Aubagne, par deux agriculteurs proches de l’association altermondialiste Attac. L’objectif : prouver que les fermes de proximité peuvent s’en sortir tout en permettant à des consommateurs d’acheter des aliments de qualité. En évitant la grande distribution, ce système permet d’approcher le prix le plus juste, à la fois pour le producteur et pour les consommateurs. Ceux-ci peuvent s’informer facilement de la manière dont leurs aliments sont cultivés ou élevés, les agriculteurs s’engageant à leur ouvrir leurs fermes. Toutes les exploitations membres d’une Amap ne sont pas en bio mais s’engagent à pratiquer une agriculture « respectueuse des hommes, de l’environnement et de l’animal ».

 

Des partenariats de ce type existent dans les autres pays européens, sous d’autres appellations (Community Supported Agriculture en anglais) [2]. « L’Allemagne, par exemple, connaît actuellement une explosion des initiatives de ce type similaire à celle connue en France il y a 10 ans, souligne Jocelyn Parot. Mais au sein de l’Union européenne, la France apparaît comme le pays le plus structuré. » Pour se prémunir des tentatives de récupération commerciale – des entreprises d’achat-revente proposent par exemple jusqu’à 30 000 « paniers » en Californie ! –, une Déclaration européenne de l’agriculture soutenue par les citoyens a été adoptée en septembre 2016 afin de réaffirmer des principes communs.

20% de croissance du marché bio

L’agriculture biologique, qu’elle soit ou non en circuits courts, connait parallèlement une forte expansion malgré les dénigrements dont elle a longtemps fait l’objet (à relire : L’agriculture biologique prise au piège de la grande distribution). Fin septembre, l’Agence Bio a annoncé une progression de 20% de croissance du marché bio en France entre 2015 et 2016. Elle estime que les terres consacrées au mode de production bio dépasseront la barre des 1,5 million d’hectares, soit plus de 5,8% de la surface agricole utile. Les disparités restent cependant importantes entre territoires. Et le soutien politique à cette alternative est inégal.

Lire aussi : Agriculture bio : votre région soutient-elle vraiment les alternatives aux pesticides ?

Vingt-et-une nouvelles fermes bio chaque jour

Neuf personnes sur dix en France mangent désormais des aliments biologiques, au moins occasionnellement, contre 54 % en 2003 [3]. Face à cette demande, les agriculteurs tentent tant bien que mal de suivre le rythme : chaque jour, vingt-et-une nouvelles fermes bio s’installent ou se convertissent ! « C’est un essor extrêmement important que l’on n’a jamais vécu, se réjouit Stéphanie Pageot, la présidente de la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB). On espère créer une dynamique collective qui va construire une nouvelle alternative à l’agriculture en France. » [4]. En surface agricole, la France, avec ses 5,8% de territoire agricole en bio, reste cependant loin derrière l’Autriche (20%), l’Italie ou la Suède (10%).

Comment poursuivre la dynamique alors que la population agricole ne cesse de diminuer ? Les agriculteurs représentaient un tiers de la population active à la fin de la seconde guerre mondiale, ils ne sont plus que 2 % à travailler la terre. « Plus de 10 000 fermes disparaissent par an, faute de repreneur, englouties sous le béton des villes ou accaparées par un voisin agriculteur qui désire s’agrandir », rappellent Lucile Leclair et Gaspard D’Allens dans leur livre Les néo paysans [5]. Le salut pourrait venir de personnes étrangères au monde agricole. « Les néo-paysans prennent peu à peu la relève, ils réunissent déjà 30 % des installations et si la conjoncture se poursuit, ils représenteront un tiers des agriculteurs à l’horizon 2020. (...) À rebours du modèle conventionnel, ils optent pour des productions variées, des transformations à la ferme, des circuits courts. Selon une enquête des Jeunes Agriculteurs et du MRJC (Mouvement rural de jeunesse chrétienne, ndlr), plus de 60 % d’entre eux souhaitent s’installer en agriculture biologique. »

A droite : à mort l’agro écologie, vive les pesticides et les OGM

Cet état de grâce se poursuivra-t-il en 2017 ? A droite, ni François Fillon ni Alain Juppé ne semblent particulièrement sensibles au succès de l’agriculture biologique. Le sujet ne figure pas dans leurs programmes en matière agricole. François Fillon, nouveau favori des primaires de la droite, souhaite même « accélérer l’homologation des produits phytosanitaires » et favoriser l’innovation « génétique » [6]. Comprenez : autoriser plus facilement les pesticides qui souffriraient de règles trop « contraignantes », ainsi que les cultures OGM. « L’argument de santé publique semble peu fondé » précise son programme, au mépris de toutes les études scientifiques sur les effets néfastes des pesticides (lire nos articles).

François Fillon envisage de « soutenir les circuits directs de vente du producteur au consommateur » par des crédits d’impôt. Mais l’un de ses récents soutiens mène une politique totalement contraire. Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, ancien sarkozyste et nouveau fillonniste, diminue drastiquement les financements en faveur de l’agriculture paysanne. Le réseau régional des Amap va connaitre en 2016 une baisse de 35 % de ses subventions, ce qui le contraint à supprimer trois emplois.

Pour Nicolas Sarkozy, désormais éliminé, agro-écologie et circuits courts entre agriculteurs et consommateurs se résumaient à un folklore pour bobos : « Et pendant qu’on y est, on pourrait même toucher le béret et on aurait le droit, pour chaque produit acheté, de prendre une photo », se moquait-il en février 2016 [7]. Les 30 000 exploitations en bio génèrent pourtant 72 000 emplois environ, presque deux fois plus que le même nombre de fermes conventionnelles, frappées par la crise [8]. Avec ce type de responsables politiques, pas sûr que la France demeure bien longtemps championne d’Europe dans la lente construction d’un modèle agricole satisfaisant pour tous.

Sophie Chapelle, avec Ivan du Roy

Une boîte à outils en ligne pour transformer le travail et « ne plus perdre sa vie à la gagner »

 

par Rédaction

 

Grève, cancer professionnel, droit d’alerte, médecine du travail : voici quelques uns des nombreux thèmes abordés par la « petite boîte à outils ». Ce site, mis en ligne il y a quelques jours par l’union syndicale Solidaires, recense de nombreuses informations sur la santé au travail, les droits des travailleurs, et les luttes menées pour les défendre. Objectif : donner aux travailleurs des outils pour s’organiser, améliorer les conditions de travail, et ne plus perdre sa vie à la gagner.

Une ressource destinée à celles et ceux qui souhaitent lutter pour améliorer leurs conditions de travail : tel est l’objectif de la « petite boîte à outils » que l’Union syndicale Solidaires a mis en ligne le 30 novembre. Destiné à l’ensemble des salariés et de leurs représentants, ce site recense des « chantiers », sous forme de récits ou d’analyses. Ainsi l’histoire du long combat mené par les salariés du géant alimentaire Triskalia, pour faire reconnaître leur intoxication aux pesticides comme une maladie professionnelle (lire aussi nos articles sur le sujet).

Autre « chantier » : le décryptage du Lean management, également appelé « toyotisme ». Imaginée par les ingénieurs de Toyota, cette méthode de management impose aux salariés de faire mieux et plus avec moins de moyens. Elle s’exporte bien au-delà du Japon : multinationales, services publics, gros industriels et sous-traitants. Introduite dans les entreprises avec le prétendu assentiment des salariés, cette méthode d’organisation provoque une explosion du stress et des risques psycho-sociaux. Le dossier montre comment y résister, comme l’action juridique que mène Sud Chimie au sein de Sanofi.

Parmi les outils disponibles (web docs, infographies, vidéos...) sur la « petite boîte à outils », le bulletin mensuel « Et voilà ! ». Il propose chaque mois des éléments de jurisprudence, avec des analyses des décisions et des pistes pour s’en inspirer. « Et voilà ! » s’intéresse aussi aux initiatives universitaires, syndicales ou associatives liées aux enjeux de santé et des conditions de travail. La « petite boîte à outils » ouvre par ailleurs une Agora, qui référencera ce qui est disponible sur la toile en matière de santé au travail.

Protéger les alternatives de soutien à l’agriculture paysanne de la récupération des multinationales

 

par Jocelyn Parot (Urgenci)

Tandis que les Amap et autres systèmes d’agriculture associant producteurs et consommateurs se développent en Europe, et dans le Monde, des start-up tentent de récupérer ses principes. Aux États-Unis, des entreprises d’achat-revente proposent jusqu’à 30 000 paniers ! C’est notamment pour s’opposer à cette récupération et « protéger notre alimentation contre la volonté des multinationales de cadenasser la souveraineté alimentaire » que les acteurs européens de ces réseaux d’initiatives locales ont élaboré une déclaration européenne de l’agriculture soutenue par les citoyens. L’ONG Urgenci, à l’origine de cette démarche, détaille les enjeux de ce cheminement collectif.

Bayer achète Monsanto pour 66 milliards de dollars. La partie de Monopoly continue avec quelques géants agro-industriels se partageant le contrôle du vivant. En réaction, un sentiment d’urgence anime des millions de personnes : ils ressentent le besoin d’agir, de reprendre en main leur alimentation. Leurs mots d’ordre : l’autonomie du paysan, la capacité de choix du consommateur, le droit de décider du modèle agro-alimentaire qui nous nourrit. Leur répertoire d’action collective est large. Mais l’un des modes d’engagement les plus aboutis et les plus exigeants est l’Agriculture soutenue par les citoyens (ASC).

Ce terme recouvre aussi bien les Amap, Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne en France, que leurs précurseurs historiques, les Teikei au Japon ou encore les CSA (Community Supported Agriculture) en Amérique du Nord. Il s’agit d’un modèle de vente directe contractualisée, s’appuyant sur une relation directe entre le producteur et ses consommateurs. Les partenaires fondent leurs échanges sur la relation humaine, en partageant les risques, les responsabilités et les fruits de l’activité agricole, à travers un engagement mutuel de long terme.

Plus de 600 000 personnes engagées

Le mouvement croît dans des contextes aussi différents que l’Angleterre, où les systèmes alimentaires sont fortement mondialisés depuis des siècles, et la Roumanie, où les paysans en agriculture de semi-subsistance sont encore des millions. Il faut dire que les mêmes questions s’y posent pourtant, à des degrés divers : la question environnementale, avec l’agriculture conventionnelle, source importante de gaz à effets de serre, qui carbure aux énergies fossiles ; la question sanitaire, avec la révélation récurrente de scandales alimentaires ; enfin, la disparition des paysans, dont la moyenne d’âge est partout proche de 60 ans, et dont le corollaire est l’exode rural.

D’après le recensement mené en 2015 dans 22 pays européens, il y aurait entre 600 000 et un million de personnes engagées dans un partenariat de ce type en Europe [1]. La marge d’incertitude est due à la diversité du mouvement, à sa spontanéité et à sa créativité. Il est délicat de suivre sa croissance, exponentielle ici, plus modérée là-bas. Les temporalités ne sont pas les mêmes. L’Allemagne, par exemple, connaît actuellement une explosion des initiatives de ce type similaire à celle connue en France il y a 10 ans.

Rendez-vous post industriel pour un mouvement de transition

150 paysans et mangeurs venus de 26 pays, de l’Irlande à la Géorgie et de la Norvège à la Grèce, ont choisi de se rassembler, du 16 au 18 septembre 2016, dans le cadre de la troisième Rencontre européenne des mouvements d’ASC, à Ostrava, en Silésie tchèque, dans un lieu parfait pour illustrer la transition post-industrielle. Dul Hlubina abrite en un même espace les vestiges d’une mine de charbon avec son puits visible à des kilomètres à la ronde, une cokerie et une usine sidérurgique avec trois hauts-fourneaux. Aujourd’hui métamorphosé en lieu de rencontres, de création culturelle et de loisirs, ce site exceptionnel symbolise la transition d’un modèle à l’autre.

Dans son appel initial au rassemblement, Urgenci, le réseau international de l’ASC, présentait ces partenariats comme un remède aux blessures infligées à nos sociétés. Or, le terme grec ancien pour remède est pharmakon, qui signifie également « poison ». On sait que la même substance, utilisée d’une manière différente, peut guérir ou tuer. Le mouvement de l’ASC doit ainsi se poser la question de son impact. L’ASC n’aggrave-t-elle pas le mal social quand elle tombe dans le piège de l’entre-soi, ou quand le localisme l’emporte sur la solidarité transfrontalière ? N’aggrave-t-elle pas le mal économique lorsqu’elle devient fournisseur de beaux phrasés, de discours et d’idées pour des start-up financiarisées ?

Guérir les blessures de nos sociétés

Au contraire, l’ASC est un antidote lorsqu’elle s’appuie sur des formations adéquates, privilégiant une approche critique, et lorsque sont évaluées avec précision ses réussites, en coopération avec le monde de la recherche. L’ASC est un antidote lorsque son développement s’accompagne de l’éducation des jeunes dans de nouvelles façons de consommer, ou encore lorsque ses relais mobilisent au-delà des clivages culturels et sociaux, pour influencer les politiques publiques. La puissance de l’ASC réside dans son approche quotidienne fondée sur des relations directes, de personne à personne. Cependant, il faut apporter, par l’action en réseau, des correctifs, afin de partager les bienfaits de systèmes alimentaires socialement responsables, économiquement viables et écologiquement durables.

C’est ce sentiment de solidarité et de responsabilité qui a porté le travail collectif sur la Déclaration adoptée le samedi 17 septembre à Ostrava. Il existait déjà un certain nombre de textes fondateurs : les principes des Teikei de Teruo Ichiraku (1978), la Charte des Amap révisée par le Mouvement interrégional des Amap en 2014, la charte des CSA du Royaume-Uni, mais il n’existait pas encore de texte commun aux acteurs européens. Cette déclaration est le fruit de quinze mois de travail, de trois ateliers européens, d’une quinzaine d’ateliers nationaux d’écriture et de centaines de contributions individuelles ou collectives.

Comment faire vivre la Déclaration européenne de l’ASC ?

Une déclaration doit s’inscrire dans une stratégie partagée. Sa première mission est d’être une source d’inspiration pour les initiatives isolées, d’affirmer la nature de mouvement social de l’ASC et de montrer que tous ses acteurs européens parlent le même langage. Cette Déclaration est la carte d’identité du mouvement. La Déclaration veut par ailleurs limiter les récupérations en réaffirmant les objectifs de l’ASC. Nous ne vivons pas dans un monde de télétubbies ! Même en Californie, les acteurs locaux ont dû faire inscrire dans le Farm Bill, la loi agricole de l’État, une définition des CSA. Il était en effet nécessaire d’en freiner la capture par des entreprises d’achat-revente proposant jusqu’à 30 000 « paniers »... En Europe, les tentatives de récupération commerciale et de marchandisation des principes foisonnent. Pour se prémunir contre ces pillages, il faut clarifier les différences.

La troisième mission, c’est d’être un texte de référence pour toute action de plaidoyer. Les partenariats d’ASC représentent un maillage de plus en plus visible et sollicité. Il faut choisir le dialogue avec les institutions, celles en tout cas qui sont à la recherche de solutions concrètes, mais il faut répondre en cohérence avec ce texte collectif. L’ASC n’est pas une solution globale. C’est une démarche localisée. C’est pourquoi il y a chez ses acteurs les plus engagés une conscience aiguës de faire partie d’un mouvement plus large, celui de la Souveraineté alimentaire [2]. La Souveraineté alimentaire, c’est garder le futur de notre alimentation ouvert, protéger notre alimentation contre la volonté des multinationales de la cadenasser. C’est dans cette ouverture vers plusieurs futurs possibles que la Déclaration d’Ostrava doit être considérée. C’est une boussole, ou c’est cette carte qu’on ouvre devant soi avant de se mettre en route. Ce n’est pas un aboutissement, mais un cheminement collectif.

Jocelyn Parot, secrétaire général d’Urgenci

 

Notes

[1] Lire le rapport de l’ONG Urgenci

[2] Ses représentants porteront leur message collectif lors du Forum Nyéléni Europe pour la Souveraineté alimentaire, qui aura lieu à Cluj, en Roumanie, du 26 au 30 octobre prochains. Des centaines de citoyens revendiqueront leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles.

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