Ecologie

Pour une Sécurité sociale alimentaire : « Comme la santé, l’alimentation doit sortir d’une logique de marché »

PAR INGÉNIEURS SANS FRONTIÈRES

 

Près de 5 millions de familles sont dépendantes de l’aide alimentaire en France. Face aux dépenses contraintes, de plus en plus de personnes ne sont plus en mesure d’exprimer leurs préférences alimentaires, et sont obligées de se tourner vers les produits low-cost de l’agro-industrie, néfastes pour la santé comme pour l’environnement. Pourtant, les alternatives existent ! Pour les soutenir, l’association Ingénieurs sans frontières propose la création d’une sécurité sociale de l’alimentation : réserver un budget de 150 euros par personne et par mois à des produits bio, frais et de proximité. Explications.

C’est dans un contexte de revendications sociales et environnementales portées par le mouvement des gilets jaunes que le Salon international de l’agriculture établit ses quartiers au Parc des expositions de Paris jusqu’au 3 mars. Cette Grand-Messe annuelle du monde agricole, devenue un point de passage obligé pour de nombreuses personnalités politiques, se présente comme la vitrine bucolique du monde agricole et de ses produits de terroir... Une image pourtant bien éloignée de la réalité. D’un côté, de nombreux agriculteur·trices ne parviennent pas à vivre décemment de leur travail, de l’autre, l’accès à une alimentation choisie, de qualité et respectueuse de l’environnement reste encore trop limité.

Le Salon de l’agriculture est l’occasion de rappeler les problèmes socio-environnementaux générés par le modèle dominant, mais aussi celle de proposer une voie alternative, qui permette aux agriculteur·trices de vivre dignement de leur métier, et à tou·tes de pouvoir se nourrir de produits de qualité. En s’inspirant de la politique de la sécurité sociale, l’association Ingénieurs sans frontières – AGRISTA (agriculture et souveraineté alimentaire) propose la mise en place d’une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA).

Une part croissante de la population ne peut plus exprimer ses préférences alimentaires

En France, le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire est passé de 2,8 millions en 2008 à 4,8 millions en 2015 [1]. Face à d’autres dépenses contraintes (logement, transport...), l’alimentation représente une variable d’ajustement des budgets les plus modestes. Une part croissante de la population n’a plus le choix : elle ne peut ni « voter avec son portefeuille » pour encourager une agriculture éthique et respectueuse de l’environnement, ni même exprimer ses préférences alimentaires. En plus de se voir retirer la dignité de choisir leur alimentation, ces populations plus précaires présentent aussi les taux de malnutrition les plus élevés, c’est la double peine.

Le modèle agricole dominant n’assure pas ses missions les plus essentielles : nourrir convenablement les populations, maintenir des écosystèmes vivants, des paysages diversifiés et des métiers rémunérateurs et satisfaisants. Ainsi, ses impacts négatifs ne sont plus à démontrer : déclin accéléré de la biodiversité [2], détresse des paysan·nes [3], augmentation des maladies cardiovasculaires, diabètes et cancers liée à une alimentation de mauvaise qualité [4].

Une agro-industrie « low-cost » sous perfusion de subventions publiques

De nombreuses alternatives émergent en réponse à ces systèmes : par exemple, l’agriculture biologique connaît un développement considérable depuis quelques années, poussée par une demande croissante de la part des consommateur·trices. Pourtant, la volonté politique pour soutenir ces alternatives reste limitée, comparée aux investissements et subventions dont bénéficient les systèmes alimentaires industriels. On se retrouve alors avec une coexistence absurde de modèles agricoles et alimentaires antagonistes. D’un côté, des alternatives répondant aux attentes citoyennes (éthiques, durables et de qualité), mais peu encouragées, et accessibles à condition de disposer d’un niveau de sensibilisation et d’un revenu suffisant.

De l’autre, une agro-industrie « low-cost » destinée à nourrir le reste de la population, en particulier les plus précaires, sous perfusion de subventions publiques… Et dont les coûts cachés sont supportés par la société. Pour soutenir un système alimentaire alternatif, rémunérateur et accessible, nous proposons la création d’une sécurité sociale de l’alimentation. Après tout, l’alimentation n’est-elle pas notre première médecine ?

Un budget de 150 euros par personne et par mois réservé à des produits bio, frais et de proximité

La sécurité sociale de l’alimentation, c’est un budget de 150 euros par personne et par mois, réservé à l’achat d’aliments conventionnés. Cette somme n’aurait pas comme vocation à couvrir la totalité des dépenses alimentaires, mais bien de faciliter l’accès à des produits bio, frais, de proximité à l’ensemble de la population. Libre à chacun·e de compléter son panier par d’autres produits ensuite. A l’échelle de la France, la sécurité sociale alimentaire représenterait 120 milliards d’euros, soit moitié moins que l’assurance maladie, et pourrait être alimentée par des cotisations sociales à taux progressif, selon les revenus.

Les critères de conventionnement seraient élaborés par les citoyen·nes au niveau local au sein de caisses de sécurité sociale alimentaire. Un processus démocratique et inclusif permettrait aux habitant·es des territoires de décider des conditions d’éligibilité d’un aliment, en respectant les préférences alimentaires de tout·es, y compris des minorités.

Des critères élaborés par les citoyens au niveau local

Le conventionnement serait par ailleurs encadré au niveau national, avec des lignes directrices concernant le prix (fixé selon le coût de revient) et les entreprises éligibles (ne devant pas posséder de capital extérieur rémunéré par l’activité au-delà de l’inflation). De même, le conventionnement des produits issus de l’importation comme les bananes, les agrumes, le thé ou le café, se déciderait à l’échelle nationale, avec des critères qui reprennent, par exemple, les exigences du commerce équitable.

De la production à la distribution en passant par la transformation des produits alimentaires, tous les professionnel·les devront, pour être conventionné·es, se fournir (achats des intrants ou semences) auprès d’acteur·trices eux-mêmes conventionné·es. Enfin, des critères de production liés à des enjeux nationaux ou supra-nationaux, comme le climat ou la biodiversité, seraient établis au niveau national, par une fédération des caisses de sécurité sociale alimentaire et l’Etat. Nous parlons ici de critères ambitieux, à la hauteur des enjeux et des attentes de la société civile : absence d’OGM, de pesticides de synthèse et de toute pratique causant des dommages irréversibles aux écosystèmes sur lesquels reposent l’humanité.

Un projet politique ambitieux de souveraineté alimentaire

L’idée d’une sécurité sociale alimentaire peut sembler idéaliste, mais s’il y a bien un domaine dans lequel des avancées sociales sont possibles et nécessaires, c’est bien l’alimentation. L’alimentation doit sortir d’une logique de marché, au même titre que la santé, ne serait-ce que par cohérence. La création d’une sécurité sociale de l’alimentation représenterait un pas de géant vers la souveraineté alimentaire pour tou·tes, et la sortie d’un système agro-indutriel qui donne l’illusion du choix mais nous restreint. Et puis, avoir davantage de personnes capables de s’approvisionner en produits de qualité, c’est se donner les moyens de sortir des impasses dans lesquelles le monde économique actuel enferme les initiatives d’alimentation de qualité.

De nombreuses pistes restent à explorer, pour que la société se réapproprie, à terme, son alimentation. On pourrait imaginer, par exemple, que les coûts de transition vers un systèmes de sécurité sociale alimentaire soient en partie assurés par la future politique agricole commune (PAC), via les mesures de transition proposées par la Plateforme Pour une autre PAC. Si cette proposition est une première étape pour répondre à la nécessité de se réapproprier nos systèmes alimentaires, elle peut et doit évoluer vers des mécanismes encore plus ambitieux. Face à un système verrouillé et à l’origine de nombreux scandales sanitaires et de dommages sociaux et environnementaux parfois irréversibles, et suite à des États généraux de l’alimentation aux conclusions très décevantes, il est grand temps pour la société d’envisager un projet politique ambitieux de souveraineté alimentaire.

Ingénieurs sans frontières - Agrista (agriculture et souveraineté alimentaire)

- Pour en savoir plus sur la sécurité sociale alimentaire

Notes

[1] Avis n°72 du CNA « Aide alimentaire et accès à l’alimentation des populations démunies en France » p 21 et Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale 2016, « Les chiffres clés de la pauvreté et de l’exclusion sociale », p13.

[2] Voir les études suivantes : ici et 

[3Lire cet article du Monde

[4] Fiolet Thibault, Srour Bernard, Sellem Laury, Kesse-Guyot Emmanuelle, Allès Benjamin, Méjean Caroline et al. Consumption of ultra-processed foods and cancer risk : results from NutriNet-Santé prospective cohort BMJ 2018 ; 360 :k322

Elections dans les chambres d’agriculture : les partisans des pesticides toujours majoritaires

A lire en entier sur Bastamag

Dans une quasi indifférence médiatique, le monde agricole vient d’élire ses représentants dans les chambres d’agriculture, « sorte de mini-gouvernement de l’agriculture à l’échelle locale » [1]. Ce scrutin, qui a lieu tous les 6 ans, permet d’observer les rapports de force à l’œuvre entre différentes visions du modèle agricole, dans un contexte où le mal-être social des paysans est de plus en plus pesant. Pour les défenseurs d’une agriculture à taille humaine, moins polluante, privilégiant les filières courtes, la déception est de taille face aux partisans d’une agriculture productiviste, dépendante des intrants chimiques et des hydrocarbures, qui demeurent largement majoritaires.

Ainsi la FNSEA, alliée aux syndicat des Jeunes agriculteurs (JA), et grande défenseure des pesticides, poursuit sa domination avec près de 56 % des voix (contre 55,57 % en 2013). Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a déclaré à la sortie de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 11 février, qu’elle attendait désormais du gouvernement « plus de reconnaissance du syndicalisme majoritaire ».

La Coordination rurale arrive en deuxième position, avec environ 21,5 % des voix, comme en 2013. Ce syndicat, dont la composition est très hétérogène – avec, localement, des représentants parfois proches des droites extrêmes – défend un certain protectionnisme doublé d’une dénonciation des trop grandes normes et contraintes qui pèseraient sur les exploitations. La Coordination rurale gagne trois départements : Vienne, Haute-Vienne et Lot-et-Garonne.

Courte victoire de la Confédération paysanne en Loire-Atlantique

Dans ce dernier, elle obtient près de 60 % des votes ce qui la renforce dans son combat en faveur du barrage de Caussade, une retenue d’eau artificielle controversée. Sa construction est quasi achevée alors que le tribunal a tranché pour l’arrêt du chantier. Plusieurs associations environnementales dont France Nature Environnement ont lancé l’alerte face à ce non respect de l’État de droit. Le 23 janvier, à l’appel de la Coordination rurale, environ 300 agriculteurs ont empêché les gendarmes d’exécuter les ordres de la préfecture, qui a annoncé vouloir mettre les engins du chantier sous scellés. « Nous sommes les gilets pare-balle des agriculteurs » affirme le futur président de la Chambre, promettant « d’autres retenues, d’autres lacs dans le département car il y a besoin d’eau »... Quelles qu’en soient les conséquences environnementales (notre enquête).

La Confédération paysanne, syndicat davantage sensible aux conséquences environnementales des pratiques agricoles que la FNSEA, et favorable aux filières courtes et biologiques, devrait dépasser la barre symbolique des 20 %, en très légère progression comparé à 2013. Elle conquiert deux chambres, l’une à Mayotte et l’autre en Loire-Atlantique, où se joue en ce moment l’attribution des terres de Notre-Dame-des-Landes. Dominique Deniaud, le futur président de la Chambre en Loire-Atlantique, confiait, quelques semaines avant le scrutin, que sa liste avait à cœur de défendre « le partage du foncier » [2].

La Confédération paysanne accompagne depuis plusieurs mois les porteurs de projets voulant s’installer sur la Zad, et se heurtent à des tensions « entre les paysans en devenir et des agriculteurs qui désirent exploiter des parcelles pour lesquelles ils ont touché des primes d’éviction ». En avril prochain, l’État va rétrocéder 895 hectares au département, terres ayant été initialement cédées pour construire l’aéroport. Cette victoire à la chambre pourrait changer la donne dans les discussions en cours avec l’État sur l’avenir agricole de cette zone. La « conf’ » réalise également de bons scores dans les zones d’agriculture de montagne (plus de 30 % en Ariège, en Ardèche, dans les Alpes de Haute-Provence ou dans l’Ain) au contraire des plaines céréalières franciliennes ou picardes où ses scores sont les plus bas (moins de 10 %).

Une abstention en forte hausse

Autre fait majeur de ces élections : une abstention croissante. La participation s’élève à seulement 45 %, soit une baisse de près de dix points par rapport à 2013. Or, chaque voix compte, comme le montre l’élection en Loire-Atlantique, où le vote s’est joué à deux voix près sur plus de 7000 votants. Selon le mode de scrutin en vigueur, la liste qui arrive en tête dans chaque département gagne la moitié des sièges – l’autre moitié se répartit à la proportionnelle entre les différents syndicats. Dans le cas de la Loire-Atlantique, ces deux voix font la différence : la Confédération paysanne rafle 13 sièges, contre 3 à la liste FNSEA-JA et 2 à la Coordination rurale.

Les pourcentages n’ont par ailleurs rien d’anecdotique. Passer la barre des 10 %, permet d’être représenté au sein d’instances essentielles : la commission départementale d’orientation de l’agriculture (CDOA), qui valide les projets d’installation et d’agrandissement, le comité technique Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) pour la vente des terres agricoles, le tribunal des baux ruraux, qui tranche en cas de problèmes de fermage [3].

Le résultat de ces élections fixe également la répartition des financements publics – 11 millions d’euros au total par an – pour chacun des syndicats, pour les six années à venir. D’après Le Monde, la FNSEA-JA perçoit 6,129 millions d’euros, la Coordination rurale 2,495 millions d’euros et la Confédération paysanne, 2,3 millions. Au regard des résultats des élections 2019, la répartition et le montant des financements devraient peu bouger. Le lobbying de la FNSEA en faveur des pesticides et du glyphosatenotamment, continuera donc dans les six années à venir d’être massivement financé par les contribuables.

- Voir les résultats des chambres, département par département.

Notes

[1] Citation de l’agronome Jacques Caplat dans Libération

[2] Lire à ce sujet Campagnes Solidaires n°345

[3] Lire à ce sujet cet article de Reporterre

Le Vaucluse envisage de détruire une ferme pionnière en agro-écologie

 

Par Sophie Chapelle

Une lourde menace pèse sur une ferme pionnière en agroécologie, située dans la zone péri-urbaine d’Avignon. Les cinq hectares de terres sur lesquels la ferme de la Durette se développe depuis dix ans appartiennent au Conseil départemental du Vaucluse. Ce dernier envisage de vendre le terrain. Les élus de la majorité – le département est présidé par Maurice Chabert (Les Républicains) – n’auraient pas, pour l’instant, retenu l’offre du collectif qui fait fonctionner cette ferme pilote. Résultat, des locaux situés en plein centre de cette ferme pourraient être vendus au Syndicat mixte d’électrification du Vaucluse, et les terres à un voisin en agriculture hors-sol. Alors que les élus doivent délibérer sur cette vente le 23 novembre, les porteurs du projet alertent : « cette vente empêcherait l’installation des trois jeunes avec le statut d’agriculteurs ruinant définitivement l’ensemble du projet ».

Les trois jeunes agriculteurs en question, ce sont Julien, Maxime et Raphaël. « Pour nous, l’histoire avait pourtant bien commencé », relatent-ils. En 2010, le Groupement régional d’agriculture biologique (Grab) souhaite élaborer des projets de recherche pour répondre à la question suivante : quels systèmes agricoles pour demain ? C’est de là que nait la ferme pilote en agroforesterie, associant des légumes, des arbres fruitiers, des volailles, des bandes fleuries et des haies sur une même parcelle.

Concevoir des fermes plus résistantes au changement climatique

Des agriculteurs, des chercheurs de l’Institut national de recherche agronomique et des experts de la Chambre d’agriculture s’associent alors à la démarche pour concevoir un système de verger-maraicher. « L’hypothèse de recherche est que l’augmentation de la biodiversité peut permettre d’être plus résilient pour gérer les maladies et les ravageurs (moins traiter) et l’adaptation au changement climatique », expliquent les porteurs de projet qui misent également sur la réduction de la consommation d’eau. Des agriculteurs doivent donc s’installer pour tester en condition réelle ce verger-maraicher, avant d’encourager son développement à plus grande échelle.

Depuis le lancement de la ferme agro-écologique il y a dix ans, plus de 500 000 euros de financements publics et privés ont été obtenus pour installer, rénover, planter et acheter du matériel agricole. Le projet prend de l’ampleur en 2014 grâce à une convention de mise à disposition de cinq hectares de terres octroyées par le département pour une durée de 20 ans. Les premiers arbres fruitiers sont plantés.

Augmentation des populations d’oiseaux et d’abeilles sauvages

Aujourd’hui, la ferme fonctionne avec quatre hectares de verger maraîcher et tunnels en production. L’installation de Julien, Maxime et Raphaël, tous trois en couveuse d’entreprises, est prévue en 2019. Ils approvisionnent d’ores et déjà chaque semaine 80 familles avec des paniers de légumes et fruits bio. Ils prévoient de doubler voire tripler ce nombre d’ici quatre ans. Les suivis sont assurés par quinze techniciens et chercheurs, et les premiers indicateurs de biodiversité indiquent une augmentation des populations d’oiseaux et d’abeilles sauvages comparativement aux systèmes agricoles plus classiques. « Tous accordons une importance particulière à faire la démonstration que les systèmes agro-écologiques locaux sont une des solutions pour l’avenir », explique Raphaël.

Mais au printemps 2018, la mauvaise nouvelle tombe. Le site est mis en vente pour 600 000 euros. La foncière Terre de Liens, dont la vocation est d’acquérir des terres agricoles afin de sécuriser l’installation d’agriculteurs sur le long terme, s’associe au Grab pour faire une proposition d’achat. Celle-ci n’est pas prise en compte par le Président du département et sa majorité de droite qui la juge « peu claire et tardive ». Concrètement, si les terres sont vendues à d’autres acquéreurs, les trois jeunes paysans auront pour seule garantie de pouvoir louer les terres sur une durée de quinze ans. Au-delà de cette date, les acquéreurs pourront utiliser comme ils veulent ces terres. « Un projet avec des arbres fruitiers ne se raisonne pas à l’échelle de quinze ans. Pour ces trois jeunes paysans, c’est un projet de vie ! », souligne Kristell Gouillou, de Bio de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

« Il serait inadmissible et incohérent de faire capoter ce projet »

Des élus verts et communistes ont déjà fait savoir qu’ils se prononceront contre la vente de ces terres à « une agriculture hors sol » et au syndicat d’électrification de Vaucluse. « Le Grab s’est installé à Avignon depuis le début des années 1990 », fait valoir Europe Ecologie-Les Verts. « Il est temps vu la demande en France de solutions sur les alternatives aux pesticides, de leur donner beaucoup plus de moyens pour conduire ces études scientifiques sur l’agriculture bio et le maintien de la biodiversité. Il serait donc inadmissible et incohérent de faire capoter ce projet en cours de ferme bio expérimentale soutenu par les autorités scientifiques de l’INRA et d’autres collectivités territoriales. »

Cette vente intervient alors que le Plan agricole territorialisé de la communauté d’agglomération du Grand Avignon, encourage l’installation des jeunes agriculteurs pour un approvisionnement local et bio. Le Vaucluse vient par ailleurs de s’illustrer dans le palmarès de la vente des pesticides en 2017 dressé par Générations Futures. Les trois jeunes agriculteurs, et leurs soutiens, demandent le report du vote de la cession programmé le 23 novembre, afin que leur offre soit enfin considérée. Une pétition est en ligne et sera adressée aux organismes impliqués dans la vente du domaine.

- [Mise à jour le 23 novembre] La délibération a finalement été retirée ce matin et la proposition de rachat par Terre de Liens va être étudiée.

 

Des « jardins-forêts » comestibles au coeur des villes face au réchauffement et à l’effondrement de la biodiversité

Par Paloma de LinarèsVincent Liegey

Imaginer des villes où le béton laisserait progressivement la place à des « jardins-forêts comestibles » : c’est le pari lancé à Budapest, grâce à l’autogestion et à des initiatives spontanées. « Dès le premier jour les habitants du voisinage se sont rapidement appropriés le lieu, témoignent Paloma de Linarés, coordinatrice du projet et Vincent Liégey, co-auteur d’Un projet de Décroissance. « Réduire la consommation des espaces urbains pour ouvrir des espaces verts et comestibles permet de réduire notre vulnérabilité » au changement climatique, défendent-ils.

Le 11 novembre 2018, pour inaugurer le projet de jardin-forêt comestible publique à Budapest, nous avons organisé une première journée de plantation d’arbres fruitiers. Le projet a été lancé en partenariat avec la municipalité d’un des arrondissements de la capitale hongroise et la coopérative sociale décroissante Cargonomia dans le cadre d’une recherche doctorale sur l’agroforesterie urbaine. Cette réappropriation d’un espace public est le fruit de plus d’une année de coopération, de prospection et de dialogue avec différents partenaires et acteurs.

Nous sommes ainsi allés à la rencontre de chercheurs en agroforesterie, nous avons échangé avec des ONG locales actives en environnement et en permaculture, des fermiers, avec le réseau très dynamique des jardins communautaires de Budapest, puis nous avons présenté le projet devant des élus locaux. L’objectif est de rapprocher les urbanistes, les décideurs et les experts en agroforesterie et permaculture pour repenser l’utilisation des espaces publics en ville et démocratiser l’agriculture urbaine en impliquant les citoyens.

Les multiples bienfaits du « jardin-forêt » en milieu urbain

L’agroforesterie est une pratique ancestrale qui se réimplante dans les campagnes européennes. Cette pratique est basée sur l’interaction écologique et économique entre plantes ligneuses et annuelles et rompt avec la monoculture. Mais les bienfaits de cette pratique vont au-delà des besoins en rendement. La parcelle agricole est structurée afin de créer un écosystème résilient et autonome. En valorisant la biodiversité, les risques d’épidémies sont moindres, la gestion de l’eau est plus économique et écologique, puis l’utilisation de pesticides est bannie. C’est une pratique respectueuse des saisons, des cycles des végétaux et du sol. La production alimentaire est alors mieux intégrée au paysage rural et à l’écosystème existant. Les bienfaits sont également sociaux car cette reconversion des terres agricoles crée de nouvelles opportunités d’emplois et une nouvelle ère d’expérimentations.

Le projet de jardin forêt public à Budapest a été inspiré par plusieurs pays tropicaux qui ont maintenu une pratique agroforestière forte en zone urbaine et un système de jardin forêt à proximité de leurs foyers. Dans les pays tempérés, le concept de jardin forêt a été introduit par un botaniste anglais Robert Hart au cours des années 1960. Basé sur son modèle, nous avons créé un plan de plantation avec une diversité de strates végétales : des arbres à canopée importante, des arbres fruitiers, des baies, des arbustes et des vignes. Le projet s’est ainsi construit en concertation avec les partenaires, en particulier la municipalité. L’utilisation de support visuel illustrant à quoi pourrait ressembler le projet a été des plus utile pour dépasser un certain scepticisme. Il a fallu expliquer le choix des espèces, leur fonction dans l’espace, les raisons derrière le choix de l’agroécologie, les bienfaits pour les usagers et l’appui des personnes mobilisées derrière le projet. Il était aussi question de valoriser la culture locale et de s’adapter au contexte en incluant une dimension conviviale.

Un projet au budget quasi nul mais requiérant beaucoup d’entraide

Le terrain alloué par l’arrondissement est dans un quartier résidentiel, sur un milieu humide artificiellement asséché dans les années 1970. Actuellement, ce terrain vague sert aux résidents qui promènent leur chien et au stationnement illégal de véhicules. Grâce à une étude approfondie du terrain et du contexte, nous avons choisi des plantes adaptées au milieu, résilientes à la pollution urbaine et à la sécheresse qui s’accentue avec les années, afin de limiter la pression sur les écosystèmes. Le plan ne propose que des espèces endémiques et variées, avec des espaces de plantations libres pour les habitants. Suivant les principes de permaculture, d’autres végétaux seront plantés au pied des arbres selon leurs bénéfices comme l’attraction de pollinisateurs, leur caractéristique répulsive, leur apport dans l’aération du sol, l’apport en nutriments et la rétention de l’eau. Le projet évoluera sur une année.

Dans la lignée de la philosophie de Cargonomia et s’appuyant sur les principes de la décroissance, le projet se fait avec un budget quasiment nul mais s’appuie sur les réseaux de savoir-faire, d’entraide et de bonnes pratiques. Ainsi, nous ne faisons aucune demande de subvention. Avec un contrat longue durée, le projet s’inscrit dans une logique de réappropriation de l’espace public et questionne une autre gouvernance des communs. L’enjeu est de créer un espace pour planter les arbres en plein sol, sans avoir besoin de matériaux, de bacs ou de jardinières, qui peuvent s’avérer très coûteux.

Ouvrir les espaces publics à la créativité et à la biodiversité

Les outils, les matériaux de base sont prêtés par les partenaires avec la participations des voisins. Nous avons commencé par quatre arbres fruitiers pour amorcer un échange avec la communauté. Cela permet aux habitants et usagers habitués de voir l’espace se modifier graduellement. La gestion de la forêt comestible est basée sur des initiatives spontanées et l’autogestion. Dès le premier jour les habitants du voisinage se sont rapidement appropriés le lieu. Les voisins apportaient l’eau pour arroser les arbres de leur propre initiative. Un bénévole a pris son vélo pour distribuer des prospectus établis par la mairie sur le projet dans les boîtes aux lettres des habitants. Le lendemain, un autre voisin a créé et installé lui-même les tuteurs, en bambou récupérés un peu plus loin, sur les arbres avec une certaine fierté et heureux de communiquer son initiative. Le maire et son adjointe ainsi que les médias de quartier ont participé à cette première journée.

Dans un contexte où le climat doit se rééquilibrer, il faut s’adapter et comprendre le changement des écosystèmes, en limiter les pertes et se préparer à des périodes extrêmes. Les décideurs, urbanistes et paysagistes ont le pouvoir d’allouer les terrains publics comme biens communs. Réduire la consommation des espaces urbains pour ouvrir des espaces verts et comestibles permet de réduire notre vulnérabilité. Les botanistes, écologistes, biologistes, paysagistes et jardiniers par leurs connaissances ont un rôle à jouer dans la transition écologique et l’éducation environnementale.

Verdir les espaces publics et les rendre aux habitants

Les programmes éducatifs et la consultation d’experts horticoles permettent de planifier la ville sur la base des écosystèmes et d’accompagner les individus à valoriser leurs ressources et moins dépendre des produits marchands. Il faut repenser les villes avec une diversité d’espaces verts, verdir les espaces publics et les rendre aux habitants, rapprocher les villes des campagnes, réduire la pression agricole sur les campagnes. L’industrialisation alimentaire dans les villes ou les campagnes ne devrait servir qu’en cas de crise car elle ne protège pas la biodiversité et consomme plus d’énergie. De même, cela pose la question des espaces publics, trop utilisés pour garer des voitures...

Créer un espace comestible public permet plusieurs choses. D’abord, l’émancipation sociale. Le jardinage crée un rapport spontané entre les individus. Cela permet des rencontres et l’amorce d’une communication et d’échanges d’idées. Ensuite, c’est une nouvelle manière de s’approprier l’espace public. Il devient un espace de création et d’inventions. Nous utilisons des outils simples : meilleurs pour le sol et l’environnement mais aussi pour l’intellect. Le travail manuel élève la réflexion, permet d’assimiler des connaissances, donne le temps de sentir et d’observer, comme le dessin à la main permet à l’artiste de découvrir et de créer.

Repenser une ville fertile, autonome et conviviale

Finalement, cela permet de réduire la consommation des espaces. Nous pouvons imaginer l’espace public différemment et créer une autre forme d’occupation ; encourager le changement de l’usage du sol pour un système écologique et pour le bien être social. Nous pouvons ouvrir ou reconvertir des espaces et des lieux et accompagner à la réappropriation, à l’autogestion, permettre aux usagers de reconstruire leur milieu, rapprocher les services et réduire les dépenses en besoins vitaux. Il faut diversifier les espaces verts et leurs fonctions et les connecter avec des voies vertes. La connexion entre ces lieux permet l’échange de ressources et de services et une plus grande communication comme par exemple par l’utilisation du vélo et du vélo-cargo.

Ce projet est une expérimentation qui a pour ambition d’être aussi un projet pilote qui influence la politique de la ville. Le dernier rapport du GIEC qui est des plus alarmant, invite à arrêter la déforestation et à planter des arbres. Nous pensons que cela concerne aussi la ville, ou comment repenser une ville fertile, organique, autonome et conviviale. Il s’agit là d’un enjeu vital face à l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle mais aussi dans la construction d’un autre vivre ensemble, d’une autre démocratie, d’un autre rapport à la nature, aux outils et aux communs.

Paloma de Linarés, doctorante et coordinatrice du projet d’Agroforestrie Urbaine de Budapest, et Vincent Liegey, co-auteur d’Un Projet de Décroissance et coordinateur de Cargonomia ainsi que des conférences internationales de la Décroissance.

- Plus d’infos sur www.cargonomia.hu

 

La Zad de Notre-Dame-des-Landes toujours en lutte pour son avenir

Par Collectif

L’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne marque pas la fin des expérimentations collectives mises en œuvre localement. Alors qu’un comité de pilotage doit se prononcer début octobre sur les conventions d’occupation, le sort de ce précieux pan de bocage requiert la convergence de forces multiples. Accès collectif à la terre, pratique des communs, combat pour de nouvelles manières d’habiter, soin du bocage... Autant de questions sur lesquelles les habitants de la Zad appellent à converger les 29 et 30 septembre. Basta ! relaie l’appel.

Dans un monde qui s’emmure, l’existence de la Zad a ouvert des imaginaires aussi éclatants que tangibles. Depuis l’opération César en 2012, elle a servi de point de référence et d’espoir à une foule de personnes qui jugeaient indispensable de construire ici et maintenant d’autres possibles. Après l’abandon de l’aéroport face à un mouvement aussi offensif que massif, le gouvernement a tout mis en œuvre pour se venger et mettre un point final à des années d’expérimentations collectives insolentes. Une série d’attaques militaires, administratives, politiques et judiciaires ont amputé une partie de la Zad et fragilisé son assise, et ce malgré les formes de résistance qui se sont trouvées sur ces différents terrains. La signature, en juin, d’un lot de conventions sur les terres occupées a néanmoins marqué une forme de cessez-le-feu et le maintien d’un ensemble de lieux de vie et de projets.

Pourtant, le statu quo actuel est précaire : la Zad est toujours en lutte pour son avenir. Début octobre, un nouveau comité de pilotage va décider de la suite à donner aux conventions d’occupation. Il va formuler des orientations pour les années qui suivent face à ce qui s’est construit de singulier ici : le rapport aux communs, au soin du bocage, aux habitats, aux formes de production agricole et d’activités non-agricoles. C’est à ce moment que va être statuée la consolidation de l’emprise foncière des différents projets nés du mouvement ou sa remise en question. Ce qui se décidera dans des bureaux dépendra comme toujours de la présence d’un mouvement vibrant et actif à l’extérieur. C’est ce mouvement qui fera la réalité de ce qui continuera à se vivre sur le terrain face aux cadres institutionnels.

Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées régulièrement pendant des années sur la base d’un enjeu aussi clair que binaire : il y aurait ou pas un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, la Zad serait expulsée et le bocage détruit ou pas. Dorénavant, la menace persiste mais n’avance plus sous la forme d’un bloc de béton uniforme prêt à s’écraser brutalement sur nous. Le sens de la lutte se recompose et pourrait paraître offrir moins de prises directes. Cependant, tout autant que par le passé, le sort de ce précieux pan de bocage requiert la convergence de forces multiples. Aujourd’hui comme hier, ce qui va rester, se renforcer ou disparaître touche à des questions qui nous dépassent et qui infusent dans d’autres combats ailleurs dans le monde :

Luttes paysannes et accès collectif à la terre

Dans les semaines qui précèdent le comité de pilotage, il nous faudra mener campagne pour assurer la stabilisation des conventions sous des formes moins précaires et faire en sorte qu’aucun des projets ne soit laissé de côté. Nous aurons à défendre à ce titre l’existence d’une paysannerie solidaire, protectrice du bocage et vivrière face aux critères et normes d’une agriculture gangrenée par le productivisme.

Le maintien des activités agricoles mises en œuvre par celles et ceux qui ont protégé le bocage est toujours menacé à divers titres. Certaines parcelles - à Saint-Jean-du-Tertre ou à la Noë Verte par exemple - sont en effet aujourd’hui revendiquées par les agriculteurs ayant accepté de les céder pour le projet d’aéroport et de toucher des compensations financières tout en retrouvant des terres à l’extérieur. De manière générale, nous devons continuer à nous mobiliser pour que les terres préservées aillent à de nouvelles installations et non à l’agrandissement d’exploitations existantes.

Pour une pratique des communs

Parmi ce que l’histoire de la Zad a offert de plus précieux, il y a le développement d’une pratique des communs et la possibilité de prise en charge collective d’un territoire par ses usagers réels sans subir de plans d’aménagement parachutés. C’est en ce sens que nous devrons sauvegarder cet automne l’usage actuel et partagé de la forêt de Rohanne et d’autres espaces boisés, leur enrichissement tout comme les activités liées au bois d’œuvre pour les projet de la zad. Face au modèle entrepreneurial individualiste et libéral imposé par le pouvoir, nous maintiendrons plus largement la construction d’entités collectives reliées aux assemblées de territoire : structures coopératives sur l’usage ou fonds facilitant l’accès commun à la terre...

Combat pour les habitats

Alors que, de région en région, de nouvelles manières d’habiter se cherchent, les vagues d’expulsion du printemps ont écrasé une partie de la richesse unique du territoire de la Zad en terme d’architecture autonome et expérimentale. Certains des habitats légers préservés pourraient être de nouveau menacés dans les mois à venir. Alors que le Plan Local d’Urbanisme lié à la Zad est en cours d’élaboration, un autre des combats de la rentrée sera lié au maintien de la possibilité de bâtis inventifs et auto-construits.

Faire des Cabanes from Jonas M. on Vimeo.

Soin du bocage

Des années de vie dédiées aussi fortement à la défense d’une portion de terre humide ont décalé les regards et suscité une attention nouvelle au soin du monde et à ce qui relie quotidiennement les formes d’existences humaines et non-humaines. Elle a fait naître des manières de vivre et de cultiver qui ont la particularité rare de ne pas dégrader perpétuellement leur environnement. Cet automne, un diagnostic agro-environnemental va statuer sur les cadres de production préconisés officiellement sur ce territoire. Il nous faut veiller à ce que la sensibilité naturaliste résistante qui s’est épanouie ici ne se voit pas balayée par un retour à des formes d’agriculture classiques, incompatibles avec la préservation réelle de ce maillage bocager resserré, de ses haies, de ses tritons et de sa diversité.

Terres de résistance

Ces terres ont été sauvées en devenant carrefour des luttes, elles doivent aussi continuer à en être un des greniers. C’est l’objectif dans lequel se développent entre autres le réseau de ravitaillement, les cantines présentes auprès des grévistes ou migrant.e.s dans le pays nantais, et des infrastructures d’accueil et de formation. C’est dans cet esprit que nous voulons aussi continuer à aller à la rencontre d’habitant.e.s de quartier populaires ou d’autres territoires en lutte contre des projets destructeurs .

C’est sur ces différents points que nous vous appelons à converger nombreux-ses sur la Zad les samedi 29 et dimanche 30 septembre.

Pour tous contacts : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

- télécharger le programme 
- plus d’infos sur zad.nadir.org

 

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