Ecologie

Le Vaucluse envisage de détruire une ferme pionnière en agro-écologie

 

Par Sophie Chapelle

Une lourde menace pèse sur une ferme pionnière en agroécologie, située dans la zone péri-urbaine d’Avignon. Les cinq hectares de terres sur lesquels la ferme de la Durette se développe depuis dix ans appartiennent au Conseil départemental du Vaucluse. Ce dernier envisage de vendre le terrain. Les élus de la majorité – le département est présidé par Maurice Chabert (Les Républicains) – n’auraient pas, pour l’instant, retenu l’offre du collectif qui fait fonctionner cette ferme pilote. Résultat, des locaux situés en plein centre de cette ferme pourraient être vendus au Syndicat mixte d’électrification du Vaucluse, et les terres à un voisin en agriculture hors-sol. Alors que les élus doivent délibérer sur cette vente le 23 novembre, les porteurs du projet alertent : « cette vente empêcherait l’installation des trois jeunes avec le statut d’agriculteurs ruinant définitivement l’ensemble du projet ».

Les trois jeunes agriculteurs en question, ce sont Julien, Maxime et Raphaël. « Pour nous, l’histoire avait pourtant bien commencé », relatent-ils. En 2010, le Groupement régional d’agriculture biologique (Grab) souhaite élaborer des projets de recherche pour répondre à la question suivante : quels systèmes agricoles pour demain ? C’est de là que nait la ferme pilote en agroforesterie, associant des légumes, des arbres fruitiers, des volailles, des bandes fleuries et des haies sur une même parcelle.

Concevoir des fermes plus résistantes au changement climatique

Des agriculteurs, des chercheurs de l’Institut national de recherche agronomique et des experts de la Chambre d’agriculture s’associent alors à la démarche pour concevoir un système de verger-maraicher. « L’hypothèse de recherche est que l’augmentation de la biodiversité peut permettre d’être plus résilient pour gérer les maladies et les ravageurs (moins traiter) et l’adaptation au changement climatique », expliquent les porteurs de projet qui misent également sur la réduction de la consommation d’eau. Des agriculteurs doivent donc s’installer pour tester en condition réelle ce verger-maraicher, avant d’encourager son développement à plus grande échelle.

Depuis le lancement de la ferme agro-écologique il y a dix ans, plus de 500 000 euros de financements publics et privés ont été obtenus pour installer, rénover, planter et acheter du matériel agricole. Le projet prend de l’ampleur en 2014 grâce à une convention de mise à disposition de cinq hectares de terres octroyées par le département pour une durée de 20 ans. Les premiers arbres fruitiers sont plantés.

Augmentation des populations d’oiseaux et d’abeilles sauvages

Aujourd’hui, la ferme fonctionne avec quatre hectares de verger maraîcher et tunnels en production. L’installation de Julien, Maxime et Raphaël, tous trois en couveuse d’entreprises, est prévue en 2019. Ils approvisionnent d’ores et déjà chaque semaine 80 familles avec des paniers de légumes et fruits bio. Ils prévoient de doubler voire tripler ce nombre d’ici quatre ans. Les suivis sont assurés par quinze techniciens et chercheurs, et les premiers indicateurs de biodiversité indiquent une augmentation des populations d’oiseaux et d’abeilles sauvages comparativement aux systèmes agricoles plus classiques. « Tous accordons une importance particulière à faire la démonstration que les systèmes agro-écologiques locaux sont une des solutions pour l’avenir », explique Raphaël.

Mais au printemps 2018, la mauvaise nouvelle tombe. Le site est mis en vente pour 600 000 euros. La foncière Terre de Liens, dont la vocation est d’acquérir des terres agricoles afin de sécuriser l’installation d’agriculteurs sur le long terme, s’associe au Grab pour faire une proposition d’achat. Celle-ci n’est pas prise en compte par le Président du département et sa majorité de droite qui la juge « peu claire et tardive ». Concrètement, si les terres sont vendues à d’autres acquéreurs, les trois jeunes paysans auront pour seule garantie de pouvoir louer les terres sur une durée de quinze ans. Au-delà de cette date, les acquéreurs pourront utiliser comme ils veulent ces terres. « Un projet avec des arbres fruitiers ne se raisonne pas à l’échelle de quinze ans. Pour ces trois jeunes paysans, c’est un projet de vie ! », souligne Kristell Gouillou, de Bio de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

« Il serait inadmissible et incohérent de faire capoter ce projet »

Des élus verts et communistes ont déjà fait savoir qu’ils se prononceront contre la vente de ces terres à « une agriculture hors sol » et au syndicat d’électrification de Vaucluse. « Le Grab s’est installé à Avignon depuis le début des années 1990 », fait valoir Europe Ecologie-Les Verts. « Il est temps vu la demande en France de solutions sur les alternatives aux pesticides, de leur donner beaucoup plus de moyens pour conduire ces études scientifiques sur l’agriculture bio et le maintien de la biodiversité. Il serait donc inadmissible et incohérent de faire capoter ce projet en cours de ferme bio expérimentale soutenu par les autorités scientifiques de l’INRA et d’autres collectivités territoriales. »

Cette vente intervient alors que le Plan agricole territorialisé de la communauté d’agglomération du Grand Avignon, encourage l’installation des jeunes agriculteurs pour un approvisionnement local et bio. Le Vaucluse vient par ailleurs de s’illustrer dans le palmarès de la vente des pesticides en 2017 dressé par Générations Futures. Les trois jeunes agriculteurs, et leurs soutiens, demandent le report du vote de la cession programmé le 23 novembre, afin que leur offre soit enfin considérée. Une pétition est en ligne et sera adressée aux organismes impliqués dans la vente du domaine.

- [Mise à jour le 23 novembre] La délibération a finalement été retirée ce matin et la proposition de rachat par Terre de Liens va être étudiée.

 

La Zad de Notre-Dame-des-Landes toujours en lutte pour son avenir

Par Collectif

L’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne marque pas la fin des expérimentations collectives mises en œuvre localement. Alors qu’un comité de pilotage doit se prononcer début octobre sur les conventions d’occupation, le sort de ce précieux pan de bocage requiert la convergence de forces multiples. Accès collectif à la terre, pratique des communs, combat pour de nouvelles manières d’habiter, soin du bocage... Autant de questions sur lesquelles les habitants de la Zad appellent à converger les 29 et 30 septembre. Basta ! relaie l’appel.

Dans un monde qui s’emmure, l’existence de la Zad a ouvert des imaginaires aussi éclatants que tangibles. Depuis l’opération César en 2012, elle a servi de point de référence et d’espoir à une foule de personnes qui jugeaient indispensable de construire ici et maintenant d’autres possibles. Après l’abandon de l’aéroport face à un mouvement aussi offensif que massif, le gouvernement a tout mis en œuvre pour se venger et mettre un point final à des années d’expérimentations collectives insolentes. Une série d’attaques militaires, administratives, politiques et judiciaires ont amputé une partie de la Zad et fragilisé son assise, et ce malgré les formes de résistance qui se sont trouvées sur ces différents terrains. La signature, en juin, d’un lot de conventions sur les terres occupées a néanmoins marqué une forme de cessez-le-feu et le maintien d’un ensemble de lieux de vie et de projets.

Pourtant, le statu quo actuel est précaire : la Zad est toujours en lutte pour son avenir. Début octobre, un nouveau comité de pilotage va décider de la suite à donner aux conventions d’occupation. Il va formuler des orientations pour les années qui suivent face à ce qui s’est construit de singulier ici : le rapport aux communs, au soin du bocage, aux habitats, aux formes de production agricole et d’activités non-agricoles. C’est à ce moment que va être statuée la consolidation de l’emprise foncière des différents projets nés du mouvement ou sa remise en question. Ce qui se décidera dans des bureaux dépendra comme toujours de la présence d’un mouvement vibrant et actif à l’extérieur. C’est ce mouvement qui fera la réalité de ce qui continuera à se vivre sur le terrain face aux cadres institutionnels.

Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées régulièrement pendant des années sur la base d’un enjeu aussi clair que binaire : il y aurait ou pas un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, la Zad serait expulsée et le bocage détruit ou pas. Dorénavant, la menace persiste mais n’avance plus sous la forme d’un bloc de béton uniforme prêt à s’écraser brutalement sur nous. Le sens de la lutte se recompose et pourrait paraître offrir moins de prises directes. Cependant, tout autant que par le passé, le sort de ce précieux pan de bocage requiert la convergence de forces multiples. Aujourd’hui comme hier, ce qui va rester, se renforcer ou disparaître touche à des questions qui nous dépassent et qui infusent dans d’autres combats ailleurs dans le monde :

Luttes paysannes et accès collectif à la terre

Dans les semaines qui précèdent le comité de pilotage, il nous faudra mener campagne pour assurer la stabilisation des conventions sous des formes moins précaires et faire en sorte qu’aucun des projets ne soit laissé de côté. Nous aurons à défendre à ce titre l’existence d’une paysannerie solidaire, protectrice du bocage et vivrière face aux critères et normes d’une agriculture gangrenée par le productivisme.

Le maintien des activités agricoles mises en œuvre par celles et ceux qui ont protégé le bocage est toujours menacé à divers titres. Certaines parcelles - à Saint-Jean-du-Tertre ou à la Noë Verte par exemple - sont en effet aujourd’hui revendiquées par les agriculteurs ayant accepté de les céder pour le projet d’aéroport et de toucher des compensations financières tout en retrouvant des terres à l’extérieur. De manière générale, nous devons continuer à nous mobiliser pour que les terres préservées aillent à de nouvelles installations et non à l’agrandissement d’exploitations existantes.

Pour une pratique des communs

Parmi ce que l’histoire de la Zad a offert de plus précieux, il y a le développement d’une pratique des communs et la possibilité de prise en charge collective d’un territoire par ses usagers réels sans subir de plans d’aménagement parachutés. C’est en ce sens que nous devrons sauvegarder cet automne l’usage actuel et partagé de la forêt de Rohanne et d’autres espaces boisés, leur enrichissement tout comme les activités liées au bois d’œuvre pour les projet de la zad. Face au modèle entrepreneurial individualiste et libéral imposé par le pouvoir, nous maintiendrons plus largement la construction d’entités collectives reliées aux assemblées de territoire : structures coopératives sur l’usage ou fonds facilitant l’accès commun à la terre...

Combat pour les habitats

Alors que, de région en région, de nouvelles manières d’habiter se cherchent, les vagues d’expulsion du printemps ont écrasé une partie de la richesse unique du territoire de la Zad en terme d’architecture autonome et expérimentale. Certains des habitats légers préservés pourraient être de nouveau menacés dans les mois à venir. Alors que le Plan Local d’Urbanisme lié à la Zad est en cours d’élaboration, un autre des combats de la rentrée sera lié au maintien de la possibilité de bâtis inventifs et auto-construits.

Faire des Cabanes from Jonas M. on Vimeo.

Soin du bocage

Des années de vie dédiées aussi fortement à la défense d’une portion de terre humide ont décalé les regards et suscité une attention nouvelle au soin du monde et à ce qui relie quotidiennement les formes d’existences humaines et non-humaines. Elle a fait naître des manières de vivre et de cultiver qui ont la particularité rare de ne pas dégrader perpétuellement leur environnement. Cet automne, un diagnostic agro-environnemental va statuer sur les cadres de production préconisés officiellement sur ce territoire. Il nous faut veiller à ce que la sensibilité naturaliste résistante qui s’est épanouie ici ne se voit pas balayée par un retour à des formes d’agriculture classiques, incompatibles avec la préservation réelle de ce maillage bocager resserré, de ses haies, de ses tritons et de sa diversité.

Terres de résistance

Ces terres ont été sauvées en devenant carrefour des luttes, elles doivent aussi continuer à en être un des greniers. C’est l’objectif dans lequel se développent entre autres le réseau de ravitaillement, les cantines présentes auprès des grévistes ou migrant.e.s dans le pays nantais, et des infrastructures d’accueil et de formation. C’est dans cet esprit que nous voulons aussi continuer à aller à la rencontre d’habitant.e.s de quartier populaires ou d’autres territoires en lutte contre des projets destructeurs .

C’est sur ces différents points que nous vous appelons à converger nombreux-ses sur la Zad les samedi 29 et dimanche 30 septembre.

Pour tous contacts : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

- télécharger le programme 
- plus d’infos sur zad.nadir.org

 

Glyphosate : « On ne sortira pas des pesticides en se contentant d’incantations »

Par Joël Labbé

Les députés LREM et la majorité de droite du Sénat viennent une nouvelle fois de rejeter l’inscription de l’interdiction du glyphosate dans la loi. Une mesure qui ne servirait à rien, avance sans rire le gouvernement. Dans cette tribune à Basta !, le sénateur écologiste du Morbihan Joël Labbé affirme au contraire l’urgence d’une législation contraignante, face à l’échec total des politiques centrées sur l’accompagnement comme le plan Ecophyto : « C’est tout un système agro-industriel qui continue de mettre en danger agriculteurs, consommateurs et l’ensemble de la planète. Mais je suis convaincu que nous n’en resterons pas là. »

Le 15 septembre dernier, les députés rejetaient à nouveau et en pleine nuit, à 42 voix contre 35, l’inscription de l’interdiction du glyphosate. Les débats avaient une teneur étonnante, puisque le gouvernement, s’il affirme souhaiter la fin de l’herbicide sous trois ans, estime que l’introduire dans la loi... ne servirait à rien. Les sénateurs quant à eux, vont encore plus loin en refusant même le débat sur le sujet en deuxième lecture. Après avoir massivement rejeté les amendements « glyphosate » en juin dernier, pour cette rentrée la majorité Les Républicains a déposé, sur l’ensemble du texte, une « question préalable », qui permet de rejeter un projet de loi sans même en discuter.

Pourtant l’été nous a apporté, s’il en fallait encore, de nouveaux éléments appelant à un geste fort pour l’interdiction de cette molécule. La condamnation historique de Monsanto face au jardinier Dewayne Johnson, atteint d’un cancer en lien avec l’utilisation de l’herbicide, prouve une fois de plus la dangerosité du glyphosate et la nécessité d’agir [1].

Le procès est en lien direct avec l’affaire des « Monsanto Papers », à savoir la publication de documents internes révélant les manœuvres que Monsanto exerce depuis les années 80 pour enterrer les soupçons sur le caractère cancérigène de son produit. Intimidation de scientifiques indépendants, achat de signature chercheurs peu scrupuleux, lobbying auprès des autorités réglementaires… Toutes ces pratiques – sans qu’elles soient surprenantes ! – ont été mises en lumière, et ont contribué à faire condamner la firme.

Menaces sur la santé et la biodiversité

Et il y a fort à parier que ce procès n’est que le premier d’une longue série : 4000 procédures sont en cours aux Etats-Unis, des plaintes sont déposées en France où agriculteurs et jardiniers ne sont évidemment pas épargnés. Et que dire de l’Amérique Latine où cet herbicide est utilisé bien plus massivement en lien, bien sûr, avec le fameux soja OGM « Roundup ready ». Une bataille judiciaire vient d’être perdue au Brésil, sur la réévaluation de ce produit, mais on peut espérer que la mobilisation va se poursuivre.

En parallèle de cette accumulation de preuves sur les effets du glyphosate sur la santé, les études continuent de pleuvoir sur la vertigineuse chute de la biodiversité. Les herbicides totaux, comme que le glyphosate, tuent toutes les plantes dans les parcelles traitées, privant de nourriture les pollinisateurs, détruisant l’habitat d’insectes auxiliaires de cultures. Les oiseaux et autres prédateurs d’insectes subissent donc eux aussi, par voie de conséquence, les effets de cette molécule.

Et ce n’est pas comme si nous n’avions pas d’alternatives ! L’Institut National de Recherche Agronomique estime que dans 90 % des cas, il existe déjà des moyens de se passer du glyphosate [2]. De plus en plus d’agriculteurs font le choix d’arrêter les pesticides, pour leur santé, pour répondre aux attentes des consommateurs, ou encore pour cesser de polluer la planète. Ils prouvent chaque jour qu’il est possible de faire sans glyphosate ! En tant que politique, face à une telle accumulation de faits, on se doit d’agir, de façon forte et déterminée.

L’échec total des logiques non-contraignantes

Pourtant, le gouvernement répond que, certes, tous ces arguments sont valables, qu’il faut en finir le glyphosate, mais pas dans la loi. Il s’agit là d’un moyen à peine voilé de ne pas faire face à ses responsabilités. Car le président Emmanuel Macron n’est pas le premier à souhaiter le recours à la « responsabilisation des acteurs ». Depuis 2008, le plan Ecophyto fixe un objectif de réduction de moitié des pesticides d’ici à 2025 en France (initialement 2018 !), et qui se base, non pas sur la contrainte, mais l’accompagnement des acteurs. Ce plan mobilise 70 millions d’euros par an pour un échec sans appel : la quantité de pesticides consommée a augmenté de 22 % entre 2008 et 2015, une tendance qui se confirme pour 2016 ! Une preuve supplémentaire qu’on ne sortira pas des pesticides en se contentant d’incantations.

A contrario, l’interdiction des néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs d’abeilles, montre tout l’intérêt d’une inscription dans la loi : dans le cadre de la loi biodiversité, le débat parlementaire a fortement mobilisé l’opinion publique et la société civile, et cela a poussé les parlementaires à interdire ces molécules à partir du 1er septembre 2018. Il est nécessaire aujourd’hui de maintenir la pression pour éviter des dérogations larges qui remettraient en cause l’efficacité de la mesure. Le combat n’est pas encore fini, mais il semblerait que l’on s’oriente vers une solution avec très peu de dérogations.

La loi Egalim [3] devrait normalement interdire les « nouveaux » néonicotinoïdes comme le sulfoxaflor, dans la suite de cette première interdiction. Il est encore trop tôt pour crier victoire, mais on peut être optimiste. De plus, suite à la décision française, l’Union européenne a interdit trois molécules néonicotinoïdes, une province des Philippines a calqué sa réglementation sur la nôtre, et le Canada envisage sérieusement une interdiction. De quoi contester les arguments sur les distorsions de concurrence : la France se doit d’être un leader de la sortie des pesticides, et le mouvement doit être planétaire !

Prendre des décisions fortes

L’inscription dans la loi est un signal fort et efficace, un cap qui indique clairement au monde agricole et aux industriels la direction à suivre. Le fait que l’amendement de Delphine Batho sur le glyphosate ait été transmis aux lobby avant même sa publication sur le site de l’Assemblée nationale prouve l’inquiétude des industriels, et donc, l’efficacité d’une interdiction formelle !

Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement, qui a mis en cause l’influence directe des lobbys, doit nous pousser à agir, à prendre des décisions fortes. Le nouveau renoncement du gouvernement prouve qu’il n’a pas tiré les conclusions de la démission de son ministre.

Il est plus que probable que la loi Egalim ne contiendra pas l’interdiction du glyphosate. C’est une opportunité manquée et une déception immense. Car derrière le glyphosate, herbicide le plus utilisé au monde, c’est tout un système agro-industriel qui continue de mettre en danger agriculteurs, consommateurs et l’ensemble de la planète. Mais je suis convaincu que nous n’en resterons pas là. Élus motivés, société civile organisée, citoyens mobilisés, ensemble nous pouvons faire bouger les choses. En ce sens, le « mouvement des coquelicots » dont j’ai accepté d’être l’un des cent premiers signataires est une très heureuse initiative, porteuse d’espoir pour l’avenir.

Joël Labbé, sénateur du Morbihan

Notes

[1] Monsanto a fait appel, le 18 septembre dernier, devant la cour supérieure de San Francisco, en Californie, de sa condamnation à verser 289,2 millions de dollars (248 millions d’euros) à Dewayne Johnson, jardinier atteint d’un cancer après avoir utilisé un herbicide au glyphosate.

[2Voir cette étude.

[3] Acronyme de la loi issue des États généraux de l’alimentation.

Huiles essentielles : comment la réglementation freine les alternatives aux pesticides de synthèse

 

Par Sophie Chapelle

La colère gronde chez des agriculteurs qui travaillent en biologique. Au mois de juin, leur fournisseur en huiles essentielles a été contraint de cesser son activité suite à un contrôle de la répression des fraudes, pointant un défaut d’ « autorisation de mise sur le marché ». « On ne peut pas utiliser les huiles essentielles, mais on laisse courir le RoundUp ! », s’insurge l’un d’eux. Alors que les essais en laboratoire démontrent une certaine efficacité des huiles essentielles contre certaines maladies des plantes, Basta ! a enquêté sur une réglementation qui empêche leur développement, alors que le glyphosate est, lui, épandu librement.

Vendre des produits composés d’huiles essentielles à des agriculteurs : cette pratique est-elle interdite par la loi ? Un artisan fait aujourd’hui la douloureuse expérience d’une réglementation inadaptée. Ses premiers essais d’huiles essentielles, il les a menés avec son père, dans les vergers. « Peu à peu, j’ai trouvé des formules particulières pour lutter contre les maladies et les ravageurs : d’abord sur les pommiers, puis sur les plantes cultivées, ensuite sur les grandes cultures », témoigne t-il*. Il y a dix ans, soucieux de proposer des substituts aux molécules chimiques de synthèse, il crée son entreprise dans l’Oise. Ses clients sont des agriculteurs bio installés en maraichage, viticulture, arboriculture et même en grandes cultures. « J’ai des clients qui ont jusqu’à 400 hectares en bio ! Avec les huiles essentielles, on arrive à une production presque équivalente à du conventionnel. »

Le 24 mai dernier, il est contrôlé par des agents de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP), un service de l’État. Dans leur lettre d’avertissement que s’est procurée Basta !, les inspecteurs lui reprochent de ne pas disposer d’ « autorisation de mise sur le marché » pour ses produits, et de mettre en avant des « allégations phytopharmaceutiques ». En clair, il n’a pas le droit d’indiquer sur l’étiquetage les propriétés phytosanitaires de ses produits, ce à quoi ils servent réellement. Son infraction peut être punie de deux ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende... Sous pression, l’artisan finit par remettre ses formules aux agents de la répression des fraudes, de même que ses factures d’achats et son fichier clients. « Je ne suis pas un faussaire mais un chercheur avant tout. C’est fini », se désole t-il, contraint de cesser son activité.

« La recherche est très insuffisante au regard des enjeux »

Des agriculteurs, qui se fournissaient auprès de cet artisan, dénoncent un contrôle aberrant. « Quel danger représente-t-il ?, interroge Alan Testard, maraicher en Ille-et-Vilaine. On lui reproche de faire concurrence à l’industrie phytosanitaire ? C’est hallucinant qu’on ne puisse pas utiliser les huiles essentielles, alors qu’on laisse courir le Roundup qui est cancérigène ! » Alan utilise des huiles essentielles pour ses cultures depuis sept ans. Il en a d’abord commandé contre le mildiou des tomates, puis pour les courges et les pommes de terres. « C’est très efficace contre les maladies cryptogamiques [causées par des champignons, ndlr]. Les huiles essentielles sont le seul produit curatif inoffensif dont on dispose en bio. »

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Des essais in vitro, c’est à dire en laboratoire, confirment l’efficacité des huiles essentielles sur des maladies cryptogamiques [1]. Entre 2013 et 2015, l’Institut technique de l’agriculture biologique a également piloté un programme de recherche et d’expérimentation visant à évaluer l’efficacité de sept huiles essentielles contre le mildiou de la pomme de terre et la tavelure du pommier [2]. « Les résultats ont été extraordinaires en laboratoire, mais dès que l’on passe aux champs, on perd en efficacité », souligne l’un des acteurs du programme. « La recherche est très insuffisante au regard des enjeux », confirme un fabricant d’huiles essentielles. « On demande aux agriculteurs de changer leurs pratiques mais on les empêche d’aller sur des solutions biologiques. » Chercheurs et agriculteurs s’accordent sur la nécessité d’avoir davantage de références, d’informations et de résultats quant à l’utilisation des huiles essentielles en protection des cultures.

Seulement deux produits homologués

« Les huiles essentielles sont bien autorisées dans le cahier des charges bio, tout comme les plantes et leurs extraits, que ce soit sous forme de tisanes, de purins, de décoctions », détaille Alain Delebecq, conseiller technique en agriculture biologique. Mais, dès lors que l’on revendique un usage phytosanitaire contre un insecte ou une maladie, il faut que le produit soit homologué », c’est à dire soumis, évalué et agréé par différentes autorités française et européenne.

Actuellement, seuls deux produits commerciaux à base d’huiles essentielles disposent d’une autorisation de mise sur le marché et sont vendus en tant que produits phytopharmaceutiques. Il s’agit d’une part de l’huile essentielle d’orange douce, utilisée comme insecticide et fongicide sur les légumes, fruits et vignes, dont l’homologation a été obtenue par l’entreprise française Vivagro [3]. D’autre part, de l’huile essentielle de menthe verte qui agit comme un anti-germinatif pour les pommes de terre [4] commercialisée par l’entreprise Xeda International. « Les fabricants se lancent seulement s’il y a un marché, car le dossier d’homologation coûte très cher », souligne Alain Delebecq. Tout ce qui n’est pas rentable est donc laissé à l’abandon...

La demande d’autorisation, un processus « infernal »

Quid des autres huiles essentielles que les agriculteurs voudraient employer en agriculture ? « Ils peuvent le faire, mais officiellement, uniquement pour des raisons de stimulation de croissance [on parle alors de « biostimulant », ndlr] et pas en faisant valoir un usage phytosanitaire », précise Alain Delebecq. Plutôt que de devoir se justifier sur leurs pratiques, nombre d’agriculteurs préfèrent donc rester prudents et ne pas communiquer sur l’usage d’huiles essentielles. « On joue au jeu du chat et de la souris, et ce n’est pas comme cela qu’on avance, poursuit Alain Delebecq. Prenez l’exemple du neem [également appelé margousier des Indes et servant d’insecticide naturel, ndlr]. Alors qu’il était homologué dans d’autres pays, le produit a circulé sous le manteau en France pendant des années. Il a enfin bénéficié d’une autorisation provisoire, mais s’il n’y a pas une firme qui demande l’homologation, on refera un pas en arrière. »

Problème : l’homologation relève du parcours du combattant. Selon l’Institut technique de l’agriculture biologique (Itab), il faut compter entre 12 et 18 mois pour monter un dossier, le faire évaluer par différents organismes européens [5], avant d’obtenir une éventuelle approbation de la Commission européenne. Au terme de dix années de travail, l’Itab compte à son actif l’approbation de quinze substances de base, dont une seule huile essentielle... [6] Les dossiers concernant l’huile essentielle d’origan et de sarriette ont notamment été refusés par l’Union européenne, qui pointe des impacts sur la santé humaine et animale [7]. « C’est de plus en plus dur d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché, confirme un expert ayant déjà procédé à plusieurs demandes. Les critères sont tels que ça devient infernal. Il faut parfois compter jusqu’à 5 millions d’euros pour financer un dossier... La commission européenne et l’Efsa [autorité européenne de sécurité des aliments] bloquent tout. Toutes les plantes sont perçues comme dangereuses. »

Un État « réfractaire à l’usage des molécules naturelles » ?

L’histoire de cet artisan dans l’Oise en rappelle une autre : celle d’Eric Petiot, entrepreneur paysagiste de l’Ain, spécialisé dans le traitement biologique des arbres. Le 31 août 2006, il reçoit la visite d’un agent du Service de la protection des plantes. Motif de l’inspection ? « Examiner la conformité de l’entreprise concernant la protection des végétaux ». Eric Petiot dispense des formations et des stages dans lesquels il enseigne comment soigner les plantes et les arbres... par les plantes. Dans le procès verbal établi à la suite de cette visite, il est signifié à Eric Petiot qu’il ne doit pas vanter les propriétés de fongicides, insecticides ou acaricides, puisque ses préparations ne sont pas homologuées. Douze ans après, rien n’aurait donc changé ?

Contacté par Basta !, Eric Petiot est clair : « Une huile essentielle est totalement biodégradable, elle ne laisse aucune trace dans l’environnement, contrairement à l’usage des molécules chimiques. Malheureusement, l’État demeure réfractaire à l’usage des molécules naturelles et veut faire rentrer les huiles essentielles dans le moule phytosanitaire. » Il dit ne plus rien attendre de l’État qui défend à ses yeux « une agriculture passéiste ». Sur le terrain pourtant, l’administration se révèle parfois plus ouverte. Des chambres d’agriculture accueillent par exemple des formations aux huiles essentielles. « J’ai aussi traité un parc de Matignon avec des huiles essentielles », souligne Eric Petiot, pointant les ambivalences de l’État.

Une avancée sur les préparations naturelles...

Des avancées ont toutefois été obtenues grâce à la mobilisation, pendant plus de dix ans, d’associations luttant pour que les préparations naturelles dites « peu préoccupantes » (PNPP), comme le purin d’ortie ou de prêle, ne soient plus soumises aux mêmes règles que les substances chimiques de synthèse. En avril 2016, le ministère de l’Agriculture a en effet publié un décret relatif à la procédure d’autorisation des substances naturelles à usage biostimulant [8].

Le décret précise que « les produits qui contiennent uniquement une ou plusieurs substances autorisées par l’arrêté mélangées avec de l’eau, et donc accessibles à tout utilisateur, peuvent désormais être mis sur le marché sans autre formalité », y compris ceux obtenus « par extraction par l’eau » ou « par distillation à la vapeur ». Les huiles essentielles issues des substances mentionnées dans la liste pourraient donc en faire partie, et ainsi être commercialisées. A la condition de ne pas mentionner de propriétés phytosanitaires, mais uniquement la possibilité de stimuler la croissance de la plante.

... mais des autorités encore très loin du compte

Or, le cas de l’artisan contrôlé dans l’Oise montre que les choses ne sont pas si claires. Car dans la lettre d’avertissement à son intention, il est mentionné que les huiles essentielles « ne peuvent pas être classées comme des préparations naturelles peu préoccupantes » et qu’elles ne sont pas des « substances naturelles à usage biostimulant ». Interrogé à ce sujet, le ministère de l’Agriculture n’a pas donné suite à notre demande. « On tente de se battre dans le cadre réglementaire mais on obtient des miettes, cette réglementation est complètement absurde », dénonce pour sa part Jean-François Lyphout, le président de l’Aspro-Pnpp qui défend l’usage des préparations naturelles en agriculture.

Alors que la liste publiée par le ministère comprend à ce jour un peu moins de 200 substances naturelles, les sénateurs se sont opposés au mois de mai à un amendement qui permettait d’élargir le nombre de substances autorisées. « La courge, si elle est trop consommée, fait tomber les cheveux, a argumenté Stéphane Travert, le ministre de l’Agriculture. Les feuilles de rhubarbe sont si toxiques qu’elles tuent la vie du compost. » [9]

« Les deux exemples concernent des plantes et parties de plantes que personne ne consomme. Il s’agit de la courge de Coloquinte, non consommée car toxique. Non seulement la feuille de rhubarbe n’est pas consommée, (seulement les cotes) mais le ministre nous apprend qu’elle tue le compost ; de quoi faire hurler de rire un grand nombre de jardiniers » a réagi l’Aspro-PNPP. Nombreux sont celles et ceux qui aimeraient observer autant de détermination de la part du ministre de l’Agriculture lorsqu’il s’agit du glyphosate ou des néonicotinoïdes.

 

*Cet artisan souhaite rester anonyme.

Un manifeste événement !

 

 

Les pesticides sont des poisons qui détruisent tout ce qui est vivant. Ils sont dans l’eau de pluie, dans la rosée du matin, dans le nectar des fleurs et l’estomac des abeilles, dans le cordon ombilical des nouveau-nés, dans le nid des oiseaux, dans le lait des mères, dans les pommes et les cerises.

Les pesticides sont une tragédie pour la santé. Ils provoquent des cancers, des maladies de Parkinson, des troubles moteurs ou cérébraux chez les enfants, des infertilités, des malformations à la naissance. L’exposition aux pesticides est sous-estimée par un système devenu fou, qui préfère la fuite en avant. Quand un pesticide est interdit, dix autres prennent sa place. Il y en a des milliers. Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans ; la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Rendez-nous nos coquelicots et nos bleuets ! Rendez-nous la beauté du monde !

Non, nous ne voulons plus. À aucun prix. Nous exigeons protection. Nous exigeons de nos gouvernants l’interdiction de tous les pesticides en France. Pas demain. Maintenant. Assez de discours, des actes.

Fabrice Nicolino & François Veillerette

Date de parution : 12/09/2018
ISBN : 979-10-209-0665-6
128 pages 
12,5x19 cm
8.00 euros

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