Ecologie

Zone à défoncer

Par Yann Fiévet

 

NDDL, quatre lettres qui résonnent depuis longtemps comme un emblème. L’emblème d’une résistance à la conception d’un monde cruellement dépassé mais auquel les acteurs dominants de l’économie marchande, de la finance omnipotente et de la classe politico-médiatique sans imagination s’accrochent désormais désespérément. L’un des slogans de cette remarquable Résistance était sans ambiguïté : « Non à l’aéroport et à son monde ! ». La lutte des zadistes, en partie victorieuse depuis l’abandon du projet d’aéroport, est maintenant également emblématique de la violence d’État que Monsieur Macron s’échine à incarner fièrement en maints endroits de la vie sociale. Les défenseurs les plus convaincus d’un système ne capitulent jamais sans dommages : lorsque la partie semble leur échapper leur méchanceté foncière, longtemps enfouie sous le couvercle de la bienséance trompeuse, éclate en pleine lumière.

Le 9 avril dernier, le gouvernement a rompu très brutalement le dialogue engagé après la décision d’abandon du projet d’aéroport surdimensionné. Par une opération de destructions de plusieurs dizaines de lieux de vie et d’activité de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes les forces de « l’ordre » ont fait des centaines de blessés. La prétendue retenue des 2 500 gendarmes colportée par la plupart des médias – du reste interdits de zone – n’est qu’une vue de l’esprit. Le choix des armes et projectiles massivement utilisés durant cette « semaine de terreur » aurait pu tuer. Il s’en est fallu de peu que ce ne fut le cas. Cette opération militaire a soulevé un formidable élan de solidarité dans le bocage et un peu partout en France, mobilisant des dizaines de milliers de citoyens. Malgré le refus du gouvernement d’étudier la proposition d’une « convention collective », les zadistes ont fini par accepter de déposer le 20 avril une quarantaine de projets individuels d’installation, souhaitant ainsi obtenir l’arrêt des expulsions que l’État entendait bien reprendre le 23 avril. Contrairement à ce que prétendait le gouvernement, là aussi servilement relayé par nombre de médias, il ne s’était pas agi pour les zadistes de refuser de se nommer et de présenter des projets, mais de s’assurer du maintien de la dimension coopérative et des liens entre les divers usages développés au fil des années sur la ZAD. Ils souhaitent toujours enraciner une vision des « communs » et d’une paysannerie solidaire, réellement soucieuse du soin du bocage et de l’environnement. Ils aspirent plus que jamais à un territoire vivant, habité, partagé qui laisse aussi la place à des projets non exclusivement agricoles.

Évidemment, tous ceux qui n’ont toujours pas compris que le temps était venu de revoir « le système » de fond en comble se sont jetés sur ce geste d’apaisement des zadistes comme la misère – de leur réflexion – sur ce pauvre monde en lutte pour la survie de l’humanité. Ils se félicitent qu’une partie notable des zadistes rentrent dans le rang, acceptent les standards proposés par l’Administration si conformes à l’immobilisme systémique. Ils ne sont certes pas haineux comme l’ineffable patronne du Front National – « tous les crasseux de Notre-Dame-des-Landes » - mais sont pétris d’un conformisme confondant. ll est donc permis de considérer que le problème reste entier. Les zadistes portent un contre-modèle de société reposant sur l’autonomie des acteurs à l’égard des canons (!) du capitalisme régnant en maître absolu . Et c’est bien pour cela qu’il convenait d’en écrabouiller les principaux lieux construits patiemment par des individus armés… d’un rare courage, à commencer bien sûr par la « ferme des cent noms ». Ceux qui ont fait l’effort d’aller à la rencontre de ces hommes et de ces femmes au cours des dix dernières années en sont revenus ébahis. La ZAD n’est pas qu’un lieu de nature, c’est tout autant un lieu de culture, évidemment pas celle des salons parisiens. Par exemple, la bibliothèque développée là est foisonnante. On y trouve des livres devenus introuvables ailleurs depuis que les bibliothèques normalisées – marketing éditorial oblige – nettoient régulièrement leurs rayonnages. Quelques chercheurs en sciences sociales sont venus y consulter certains ouvrages précieux, notamment sur l’histoire des luttes ouvrières. Les journalistes, parisiens souvent, qui ne craignent pas d’affirmer que les zadistes n’ont pas su faire connaître leur projet auraient pu faire depuis longtemps le déplacement. Heureusement, Jade Lindgaard de Médiapart ou Hervé Kempf deReporterre ont fait leur boulot pour nous informer de la réalité du combat des zadistes, notamment du foisonnement des idées germant à Notre-Dame-des-Landes. Chacun avait le loisir de les lire. Il n’est sûrement pas trop tard.

 

La toile de fond de l’affaire nous impose une double critique. La critique de la répression policière – tout comme celle de l’État d’urgence du reste - doit s’accompagner de la nécessaire critique du néolibéralisme économico-financier aux effets anti-sociaux et anti-écologiques de plus en plus sévères. Ne pas affronter cette double critique revient à accepter un monde devenu banalement violent, tragiquement inégalitaire et définitivement sale. Qui sont alors les vrais crasseux ? Ceux qui acceptent sans sourciller ce monde-là et sont prêts à le défendre rageusement ou bien ceux qui sont impatients de le changer et commencent sans attendre La construction d’un autre avenir pour la planète et ses générations futures ? À suivre…

Yann Fiévet

Le Peuple Breton – Mai 2018

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