Economie

Face aux délocalisations, éleveurs et artisans s’organisent pour faire renaître la filière de la laine en France

 

par Sophie Chapelle

 

La filière textile française est-elle irrémédiablement amenée à disparaitre ? Le sursaut pourrait venir du secteur de la laine, une matière première renouvelable mais totalement dévalorisée, au point que la toison des moutons soit considérée comme un déchet ! Des Cévennes aux Alpes-Maritimes, de plus en plus d’éleveurs réapprennent à trier la laine et à la valoriser sous formes de pelotes, de vêtements ou de tapis, avec l’aide d’entreprises artisanales qui ont résisté aux délocalisations. Reportage.

Ils sont installés dans le Gard, l’Hérault, la Lozère, l’Aveyron et l’Ardèche. Une vingtaine d’éleveurs de brebis raïole, une race menacée de disparition, relancent depuis deux ans une activité lainière locale. « On nous avait dit que nous avions une laine de brebis assez commune, mais au fur et à mesure des essais, elle s’est révélée très intéressante pour la literie, le feutre, le fil, le tissage... », se réjouit Rémi Leenhardt, de la Confédération paysanne du Gard. Le projet « Raïolaine » a débuté au printemps 2015 avec l’organisation de chantiers de tonte et de tri collectifs. L’enjeu : réapprendre à prendre soin de la laine et à trier les différentes qualités.

Partout en France, les initiatives individuelles ou collectives se développent pour revaloriser la laine, matière première renouvelable. « De plus en plus de gens s’interrogent sur le gaspillage, les longs trajets, les limites de la société industrialisée, la fabrication des produits, l’utilisation des ressources naturelles, souligne Marie-Thérèse Chaupin, de l’association Atelier-Laines d’Europe, qui regroupe environ 250 acteurs de la filière [1]. Il y a une aspiration à un développement plus local. La demande des consommateurs a largement devancé la prise de conscience des éleveurs. »

La concurrence des textiles synthétiques

Le déclic pour les éleveurs ? La vente de la laine aux négociants ne rembourse même plus le coût de la tonte : un euro en moyenne par brebis ! La laine a pourtant longtemps constitué le revenu principal des éleveurs. Dès l’Age du bronze (3000 à 1000 ans avant notre ère), des brebis présentant des poils à croissance continue sont sélectionnées, notamment pour se vêtir [2]. La laine va tenir une place prépondérante dans les usages, jusque dans la première moitié du 20ème siècle. 

Dans les années après-guerre, des fibres synthétiques comme le nylon connaissent un développement fulgurant : elles représentent aujourd’hui plus de 60 % du marché du textile. « La laine a une image un peu vieille quand le synthétique est présenté comme facile à laver, sans repassage, relève Marie-Thérèse Chaupin. Les éleveurs de moutons n’avaient pas les moyens publicitaires des fabricants de synthétiques pour contrer ça. Ils ont rapidement adopté eux aussi la "polaire" et les matelas de mousse ! » La réaction d’éleveurs de l’hémisphère Sud, avec la création du label Woolmark, ne suffit pas à contrer l’effondrement de l’utilisation de la laine [3]. Aujourd’hui, elle représente moins de 2 % des fibres textiles utilisées au niveau mondial !

Délocalisations et exportations

Autre problème : seule 10 % de la laine française est transformée sur le territoire national. Les 90 % restants sont exportés, principalement dans les pays asiatiques, avant de revenir en France ou dans les pays voisins... « La plus grande partie des laines utilisées dans les vêtements est produite en Australie ou en Nouvelle-Zélande, lavée et transformée en fil en Chine, et parfois tissée ou tricotée en Europe dans les rares usines qui ont résisté », illustre Marie-Thérèse Chaupin. Résultat, il reste peu d’outils de transformation de la laine, en France. Jusqu’à la Seconde guerre mondiale, cette laine était essentiellement travaillée par des petites entreprises – filatures, ateliers de fabrication de matelas, de tissage, de lavage, sur tous les cours d’eau. Seules celles qui ont su se renouveler ont continué leur activité.

C’est le cas de la filature Terrade de Felletin dans la Creuse, qui existe depuis 1910. Elle est l’une des dernières à transformer artisanalement, en France, la toison en fils. Comment a-t-elle réussi à se maintenir face à la production de masse et aux délocalisations ? « Nous sommes une petite structure, avec six salariés, souligne Thierry Terrade. Nous avons la possibilité de transformer des petits lots : on peut fabriquer des fils de différentes grosseurs et matières, à partir de 30 kilos de laine lavée. Nous avons également un atelier de teinture. » Le maillon faible de la filière est actuellement le lavage de la laine, trait d’union entre le monde agricole et le monde de l’industrie qui transforme la matière première, explique Marie-Thérèse Chaupin. « Si ce maillon du lavage disparaît, la filière entière s’écroulera. ».

Qualité et circuits courts

Soucieux de dynamiser l’économie locale, le groupe d’éleveurs Raïolaine sollicite les entreprises artisanales les plus proches. Une fois la tonte effectuée, les éleveurs se tournent vers Laurent Laine, une unité de lavage située en Haute-Loire qui assure également la transformation en couettes, oreillers et nappes cardées. Sur le même pôle, un atelier d’insertion se charge de transformer la laine en feutre. Une autre partie de la laine lavée est acheminée dans le Tarn pour être filée, tissée ou tricotée [4].

En Ardèche, la coopérative Ardelaine, créée en 1982, a même réussi le pari de combiner quatorze métiers en son sein, de la tonte au feutrage, en passant par le cardage, le filage ou le tissage. Elle emploie 46 personnes, principalement sur le site de Saint-Pierreville en Ardèche, mais aussi dans un quartier populaire de Valence où se fait la conception des vêtements, et dans un atelier tricotage à Roanne (voir notre reportage).

La force d’Ardelaine ? La dynamique locale qu’elle a su impulser. Dès les années 90, les coopérateurs décident d’arrêter l’export pour recentrer les activités sur leur site. « Face à la déstructuration de la filière laine européenne, nous avons choisi la qualité et les circuits courts », explique Gérard Barras, l’un des fondateurs de la coopérative. La coopérative crée, sur le site de Saint-Pierreville, un musée de la laine où les visiteurs découvrent l’histoire de cette matière mais aussi l’industrialisation du travail dans ce secteur. « On fait également visiter la coopérative : le public cherche de plus en plus à comprendre comment et pourquoi on fait les choses. C’est une phase importante de réflexion. » 

L’équipe d’Ardelaine (qui n’est pas au complet) © Ardelaine

Un volet est également développé autour de l’alimentation. « La tonte est une activité saisonnière. Pour avoir des emplois toute l’année, il faut miser sur la polyvalence », souligne Gérard Barras. L’association Bergerades, partenaire d’Ardelaine, a investi dans la création d’un restaurant (bio et local) et d’un atelier de transformation alimentaire ouvert aux paysans, particuliers ou charcutiers qui viennent y faire leurs conserves. Partie de la relance d’une filière locale de la laine, Ardelaine s’affirme désormais comme une « coopérative de territoire ».

« L’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole »

D’autres départements n’ont plus du tout de centre de lavage et de filature. C’est le cas des Alpes-Maritimes où des éleveurs réunis au sein de l’Association pour la promotion du pastoralisme (Appam) doivent se rendre en Sardaigne pour faire transformer la laine de brebis brigasques, longue et très résistante, qui sert à tisser des tapis. « J’amène une tonne de laine tous les deux ans à la filature, détaille Estelle Clément, salariée de l’association des éleveurs de brebis brigasques. Les éleveurs trient la laine, l’association gère la transformation et en contrepartie, l’éleveur s’engage à vendre les tapis, sur lesquels il garde un pourcentage. Cette expérimentation bénéficie du soutien du parc du Mercantour. Et les commandes affluent via le bouche à oreille, sur les foires et les marchés. Cette initiative permet également de faire la promotion de la race brigasque, typique des Alpes et du Piémont italien, mais en voie de disparition. 

Filature sarde dans laquelle sont réalisés les tapis brigasques.

L’association Mérilainos, qui rassemble quinze éleveurs en région Paca et Rhône-Alpes, doit aussi se rendre en Italie pour transformer la laine de brebis Mérinos d’Arles en laine peignée. « Cela nous a fait réaliser à quel point l’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole, observe Margot Jobbé Duval, paysanne dans la Drôme. Elle est contente de pouvoir fournir un fil « beau, de qualité, apprécié par les transformateurs et les artisans. » Chaque éleveur est responsable de la vente de la laine au détail en pelotes. Pas toujours évident d’en vendre des centaines ! Les éleveurs ont dû diversifier la gamme de produits : le fil est notamment transformé en sous-vêtements tricotés. Certains éleveurs font aussi de la vente en semi-gros à des artisans sous forme de rubans peignés ou de fils montés sur cônes.

« Donner une nouvelle dimension à notre métier »

La filière se restructure également ailleurs, comme en Champagne-Ardenne [5]. Si Marie-Thérèse Chaupin se réjouit de cet engouement, elle insiste sur la complexité de la filière. « Il n’y a pas de mouton qui produit de "mauvaise" laine, mais leurs qualités naturelles permettent des débouchés différents : laine à tricoter, vêtements, literie.... Il faut regarder la race, le type de laine, le volume, la situation géographique de la ferme, s’il y a des possibilités de commercialisation... » Un accompagnement est souvent nécessaire. Des formations se développent. Mais les différentes catégories de laine ne sont pas valorisables de la même manière : « Ce qui va faire la différence, c’est la qualité de présentation qui implique en amont un produit correct, un travail de tri, puis la transformation en produits finis et la vente directe par les éleveuses et les éleveurs, qui va donner une vraie valeur ajoutée », explique Marie-Thérèse Chaupin. 

 

Rencontre en septembre 2015 de l’association Mérilainos. © Marie-Thérèse Chaupin

Le regain d’intérêt pour la laine a déjà de nombreuses retombées positives. La transformation en produits finis a eu pour effet de revaloriser le prix de la laine brute. « Ces dernières années, les négociants nous achetaient la laine blanche à 30 centimes d’euros le kilo, et la noire ne valait rien », relate Rémi Leenhardt de Raïolaine. Des éleveurs ont pu vendre l’an dernier à 60 ou 90 centimes d’euros le kilo de laine blanche. De son côté, l’Association pour la promotion du pastoralisme dans les Alpes-Maritimes élargit le travail de valorisation de la laine à d’autres races de moutons du département, en particulier les brebis Merinos et la filière « laines croisées » [6]. « Le fait que les éleveurs puissent voir les produits issus de leur laine a changé les mentalités, observe Marie Diemert, salariée de l’association. Ils ont pris conscience de la valeur de la laine, de son potentiel. »

« Cette matière exceptionnelle donne une nouvelle dimension à notre métier, souligne Olivier Bel, membre de l’association Mérilainos. C’est un moyen de résister à l’industrialisation de l’agriculture, à la spécialisation que les politiques agricoles veulent nous imposer. » Il est encore difficile de voir ce que vont permettre toutes ces initiatives. Les déstructurations se poursuivent mais une chose est sûre : les éleveurs s’intéressent de plus en plus à la laine, les consommateurs sont en attente de produits locaux et de matières renouvelables, et les synergies se multiplient pour reconstruire une filière laine à l’échelle des territoires.

Sophie Chapelle

Photo de Une : CC Jopa Elleul

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet FuturePerfect. Cliquez sur l’image pour en savoir plus.

Notes

[1] ATELIER est l’acronyme de Association Textile Européenne de Liaison, d’Innovation, d’Échange et de Recherche. 20 % des adhérents ne sont pas installés en France.

[2] A titre d’exemple, la loi des Hittites (1300 à 1250 avant J.-C.) attribuait la même valeur à un mouton vivant qu’à sa peau lainée. La chair d’un mouton valait 1/10 du prix d’un mouton et celle d’un agneau 1/20. Source : Julien Buchert in Atelier n°23, décembre 2013. Aujourd’hui, la laine est classée en "sous-produit" par l’Union européenne ! Voir le Règlement européen 1069/2009.

[3] Dans l’hémisphère Sud (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, pays d’Amérique latine...), les éleveurs ont réagi avec la création du label Woolmark. Pour financer la promotion de ce label, une taxe était prélevée sur les ventes de laine en suint.

[4] Pour le filage, Raïolaine se tourne vers Les textiles de Garrot, à Roquecourbe ; pour le tissage : Le passe-trame, à Payrin Augmontel ; pour le tricotage : Missègle-Joly Chaussettes à Burlats ; pour les articles en feutre : les Ateliers de la Bruyère à Saugues.

[5] Le 30 septembre dernier, une rencontre entre les différents acteurs de la filière laine a été organisée à la bergerie de Straiture, dans les Vosges.

[6] Cette filière comprend les races Préalpes du Sud, Mourerous et leurs croisements.

ALERTE : URGENCE MARINALEDA

 

Marinaleda, village andalou en autogestion, est quasiment la seule expérience de ce type en Europe. Et ça marche !

 

Il aura fallu plus de 10 ans d’occupation de terres, de répression, de violences du pouvoir, de privations, pour que les « sans-terre » de Marinaleda arrachent 1 200 hectares au duc de l’Infantado, ami du roi père, et grand propriétaire dont les domaines s’étendent à l’infini.

 

Depuis, Marinaleda a créé un mode de fonctionnement non capitaliste : égalité des salaires, auto-construction (15€ par mois à la charge des familles), services à la population gratuits, pas de chômage, décisions prises en assemblées générales de la population (40 à 50 par an).

La communauté s’est dotée d’une usine coopérative : fabrication d’huile d’olive. L’expérience peut devenir contagieuse... Son maire, J. M. Gordillo, réélu depuis 30 ans, a été victime d’agressions, de tentatives d’assassinat. L’existence même de Marinaleda insupporte la droite et ici le Parti socialiste Espagnol (PSOE) qui dirige le gouvernement autonome andalou. La présidente de la Junta, Susana Díaz vise le leadership national du parti. Le PSOE souhaite en finir avec cet havre de « socialisme ».

La Junta a mis en demeure la communauté d’acheter les terres, qui avaient été conquises de haute lutte contre le duc. Pour le maire et les habitants de Marinaleda, pas question d’acheter la terre. Ils la travaillent en usufruit. En partagent les fruits. Et puis la terre n’est pas un bien marchand, m’a dit, il y a quelques minutes le charismatique maire. En fait, le gouvernement socialiste andalou, en attaquant Marinaleda, veut renflouer ses caisses, et surtout liquider cette « utopie concrète ».

 

Tous solidaires et vigilants !

Nous sommes tous Marinaleda.

 

 

http://www.mesopinions.com/petition/politique/privatisation-marinaleda/27234

Une agence de notation citoyenne peut-elle bouleverser l’économie mondiale ?

 

par Collectif

 

C’est l’histoire d’un chômeur qui lance une idée folle : créer une agence de notation citoyenne. Plutôt que de noter les grandes entreprises ou les États sur leurs capacités à rembourser un emprunt, cette agence d’un genre nouveau évalue les entreprises en fonction de leurs performances écologiques, sociales, humaines. Et oriente ainsi de façon radicale les comportements des consommateurs, et ceux des entreprises. Le film de science (économique) fiction « Enfin des bonnes nouvelles », réalisé par Vincent Glenn, raconte cette initiative. Il sort mercredi 30 novembre au cinéma.

Ils étaient au chômage, ils sont devenus immensément riches en un temps record, et bien sûr, ça leur pose quelques problèmes…mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est qu’entre-temps, ils ont complètement bouleversé l’économie mondiale. Comment s’y sont-ils pris ? C’est ce que cherche à comprendre l’animateur vedette de Radio France plurielle, la jeune et très populaire station de radio publique. Au commencement, une idée simple, une simple idée…

Enfin des bonnes nouvelles, film-annonce from Direction Humaine des Ressources on Vimeo.


Le mot des producteurs

« À une époque où le réchauffement climatique ne faisait pas encore partie de l’histoire, Bossuet écrivait avec autant d’ironie que de concision : « Dieu se rit des créatures qui se plaignent des effets dont ils chérissent les causes... ». Trois siècles plus tard, on peut être stupéfait de l’écart entre l’ampleur des enjeux humains et l’inconséquence des réponses politico-économiques.

Des pollutions démentes, un chômage inexorable ? De la surproduction, des machines et de la compétition partout, vite ! Un terrorisme qui plonge ses racines dans les guerres coloniales d’hier et d’avant-hier ? Des réponses occidentales sous forme de « frappes aériennes » et des « dégâts collatéraux », qui suscitent chaque jour de nouveaux candidats au jihad.

Ainsi les nouvelles anxiogènes se succèdent sur les chaînes d’info en continu qui balancent les dépêches urgentes comme des électrochocs, au point qu’il semble de plus en plus difficile d’échapper à un puissant sentiment de fatalité... Et pourtant, à bien y regarder, les résistances à la chosification de l’humain se multiplient.

Ici, Greenpeace a réussi à arracher l’interdiction de l’importation de textiles toxiques par l’Union européenne et la fin de l’expansion de la pêche industrielle dans l’Arctique. Là, le peuple Islandais a refusé d’abdiquer face aux banques, et choisit d’explorer d’autres voies économiques que l’austérité. Un peu partout dans le monde, les citoyens récoltent les fruits du travail obstiné des journalistes d’investigation (cf la retentissante affaire des Panama Papers). Car s’il ne faut guère compter sur messieurs Bolloré, Bouygues ou Lagardère pour prêter main forte aux mouvements citoyens, les rédactions continuent d’abriter des esprits frondeurs, qui alertent et informent.

À rebours du « Méfiez-vous les uns des autres », une association, SOS Méditerranée, affrète des navires pour secourir les migrants. Ailleurs, une entreprise agricole, Sidyanna, fondée par une Palestinienne et une Israélienne, favorise aussi bien le commerce équitable que le rapprochement entre les peuples... L’envie de changements progressistes s’exprime à tous les niveaux, même les plus inattendus. « Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie », déclare dans le même temps le PDG d’un géant de l’agro-alimentaire face à des étudiants d’HEC. Certes pas une révolution culturelle touchant l’ensemble des patrons du CAC 40, mais tout de même un symbole.

Certainement liée à l’effet d’accumulation des faits-divers de nos sociétés connectées, pèse sur nous l’impression d’une incapacité à réunir le plus grand nombre sur des objectifs humains clairs et lisibles. Sommes-nous réellement individualisés au point de ne pas être capables d’atteindre la masse critique susceptible de peser sur le cours des événements ? Ou s’agit-il surtout d’appréhender l’enjeu de synchronicité des mouvements citoyens, aussi vivaces qu’encore trop dispersés et compartimentés ?

Par notre engagement en tant que coopérative de production et de diffusion artistique, nous travaillons en faveur de nouveaux imaginaires : sociaux, culturels, économiques, journalistiques. Nous savons par exemple qu’il nous faut construire un contexte socio-économique pour des vies moins centrées sur la productivité quantitative, et plus sur des exigences qualitatives ; autrement dit, des vies riches … plutôt que les « vies de riches » encore érigées en modèle de consommation par les publicitaires vantant 4x4 urbain et optimisation fiscale.

Malgré les logiques de clans et les corporatismes qui s’opposent encore à des fédérations dynamiques, et en dépit des brouillages de la mal-information, n’y a-t-il pas un certain nombre d’objectifs sociaux, politiques, écologiques qui deviennent de plus en plus évidents pour la majorité de la population ? C’est la question qui est au cœur du film de science (économique)-fiction : Enfin des bonnes nouvelles.

Propulsé par les énergies renouvelables de la fiction et de l’humour, Enfin des bonnes nouvelles invite chacun-e à prendre du recul par rapport à son quotidien pour mieux réfléchir aux moyens de le transformer.

« Ne haïssez pas les médias... soyez les médias ! », disait un slogan de mai 68. Quarante ans plus tard, de plus en plus d’initiatives ont pris l’expression au pied de la lettre et cherchent à redonner un sens fort à l’action d’informer et de s’informer : permettre de se situer et se donner les moyens d’agir sur le cours de « la vie de la cité ». En ce sens, Enfin des bonnes nouvelles nous livre une grille de lecture qui rappelle une phrase de Victor Hugo : « On peut résister à l’invasion d’une armée, pas à celle d’une idée dont le temps est venu. »

Alors si tout cela vous parle... à vous de jouer… Faites passer ! »

Vincent Glenn et la coopérative Direction Humaine des Ressources

En savoir plus : la page Internet du film et la page Facebook.

La Conquête du pain

 

 

C’est une enseigne bien connue du Tout-Paris militant, La Conquête du pain à Montreuil (Seine-Saint-Denis) est la première boulangerie bio autogérée de la région parisienne. Ouverte depuis septembre 2010 au 47, rue de la Beaune la petite échoppe a connu un succès grandissant.


Si la façade ne permet pas réellement de la différencier  d’une boulangerie plus classique,  passée la porte la confusion n’est plus possible. Au mur des affiches militantes de toutes parts, une table de presse qui propose quantité de titres de presse alternative et engagée, autant de tracts, et des sandwiches aux noms évocateurs : Marx, Engels, Bakounine, Malatesta, Angela Davis, Rosa Luxembourg, Emma Goldman, Louise Michel…

La Conquête du pain, le nom est une référence explicite au livre éponyme de Pierre Kropotkine qui théorisait la nécessité de la mise en place d’un système économique nouveau, décentralisé et basé sur l’entraide et la coopération volontaires.  Ses créateurs, membres de la Fédération anarchiste et du réseau No Pasaran, inspirés des principes du communisme libertaire ont conçu la petite boulangerie comme un terrain d’expérimentation des pratiques autogestionnaires dans le travail. « Communisme parce que nous voulons “mettre en commun”, partager. Libertaire parce que nous refusons l’idéologie autoritaire et pensons que l’égalité sans la liberté n’est rien. »  L’organisation du travail est ainsi pensée pour répondre le plus possible aux exigences de la démocratie directe. Pas de chef, des salaires égaux, 100% des bénéfices redistribués et des décisions prises par tous en assemblée générale toutes les deux semaines, des mandats pour prendre en charge l’un des secteurs d’activité : production, vente, plan de nettoyage, etc. et favoriser la rotation des tâches et la polyvalence.

La première difficulté pour penser un rapport au travail différent réside pour les boulangers dans l’appropriation des moyens de production. Ils ont en effet été contraints de contracter des prêts bancaires qui sont autant de freins à une organisation délivrée de la notion de productivité et de rentabilité. Sortir de l’aliénation du travail causée par les contraintes de production est l’un des premiers objectifs de ces anarcho-mitrons.

Le projet porté par la Conquête du pain, c’est aussi dans la démarche politique sortir des discours incantatoires auxquels se cantonnent certaines pratiques militantes, théoriser une forme d’intégration dans le quotidien : le boulanger du coin  porte un discours et sa voix a autant sinon plus de chance de convaincre qu’un tract réalisé dans l’entre-soi  militant.

11 salariés à temps plein et 2 apprentis mettent la main à la pâte pour délivrer chaque jour quelques centaines de baguettes biologiques, pains, pâtisseries, et autres viennoiseries.  La Conquête du pain n’hésite pas à revendiquer son excellence dans le domaine et à se proclamer meilleure boulangerie de Montreuil. Ce en quoi on ne peut pas l’accuser d’immodestie tant son pain biologique offre de qualités gustatives et de conservation.

En plus des quelques centaines de clients quotidiens, la boulangerie approvisionne régulièrement écoles et crèches, AMAP, restaurants mais aussi grévistes et squatteurs. Elle assure la provision d’événements militants dans toute la région. Durant le mouvement des retraites elle avait d’ailleurs fourni gratuitement du pain aux syndicalistes sur les piquets de grève et ces dernières semaines elle avait approvisionné deux fois par semaine les réfugiés du lycée Jean-Quarré. Et comme il ne s’agit pas là d’un supplément d’âme, elle dispose au comptoir toutes sortes de caisses de soutien aux mouvements sociaux en cours.

Les boulangers ont aussi fait le choix, dans le quartier mixte où ils ont établi leurs fourneaux, de s’adresser à tous et de faire appel à la solidarité concrète. Des tarifs de crise sont ainsi proposés sur simple sollicitation et sans le moindre justificatif. Le dispositif de la baguette suspendue ou baguette en attente est aussi mis en place. Son principe est simple: un client paie deux baguettes, ou viennoiseries (ou plus). L’une d’elle est mise en attente en attendant qu’une personne qui n’a pas les moyens de la payer vienne la récupérer. Tous les soirs à 20h, la boulangerie distribue également ce qui n’a pas pu être vendu dans la journée. Une bonne façon de coller à leur philosophie et d’«  effectuer un acte de solidarité directe concrète et politique sans associations caritatives et journées sur TF1. Parce que nous défendons une vision du monde solidaire, égalitaire et anti-autoritaire, et que nous pensons que c’est à nous d’organiser collectivement notre solidarité. »

La Conquête du pain
http://www.laconquetedupain.fr/
47, rue de la Beaune, 93100 Montreuil
01 83 74 62 35
Du Lundi au Vendredi de 8h à 20h.
Le Samedi de 8h à 16h.
Fermée pour Assemblée générale le mardi de 14h à 16h

Une maison de retraite coopérative et écologique pour que « les vieux » ne deviennent pas « des marchandises »

 

par Sophie Chapelle

Ils ne voulaient pas terminer en traditionnelle maison de retraite mais être acteurs de leurs vies. Sept ans après leurs premières discussions sur le bien-vieillir, un groupe de retraités entame les travaux de la première coopérative d’habitants pour personnes vieillissantes. La non-spéculation, la démocratie et l’écologie sont au fondement du projet « Chamarel - Les Barges », situé dans un quartier de Vaulx-en-Velin à l’est de Lyon. Un projet tellement inspirant que la banque a même accordé à ces sexagénaires un prêt sur cinquante ans ! Rencontre.

Le rendez-vous est donné au quinzième étage d’une des tours de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue est de Lyon. C’est là que se trouve le siège de l’association Chamarel, créée en 2010, à l’initiative de la première coopérative d’habitants pour personnes vieillissantes [1]. Patrick, Janine, Hélène, Luc et Jean achèvent leur rendez-vous avec un couple de retraités intéressés par leur projet d’habitat coopératif. À dix minutes à pied se trouve le terrain où les travaux ont commencé début décembre 2015. Les seize logements et espaces mutualisés devraient être achevés à la mi-2017. Ce sera l’une des premières coopératives de retraités.

Tout est parti, sept ans plus tôt, d’une discussion entre deux amies sur les difficultés de proches n’ayant pas anticipé leurs vieux jours. « Rapidement, nous avons été plusieurs à nous réunir en se disant qu’il faudrait peut-être en parler pour ne pas emmerder nos enfants », se remémore Patrick, instituteur à la retraite.

« Les vieux deviennent des marchandises »

Autour de la table, tous pointent l’absence de financement pour les foyers-logements et les longues listes d’attente des maisons de retraite. « Ne restent que les “senioriales” (des résidences pour les seniors), inabordables pour la plupart des gens », dénonce Luc. « Les vieux deviennent des marchandises et certains s’en mettent plein les poches », appuie Jean, désireux de trouver une solution pour enrayer le phénomène. « Tous les soins échappent à la décision de la famille, on devient assistés, complète Hélène. Alors que, nous, on veut être acteurs de nos vies. » Ensemble, ils ont entamé une réflexion sur le bien-vieillir. Le groupe s’est progressivement agrandi autour de valeurs communes, afin de vivre au mieux leur vieillesse, avant de se lancer dans la création d’un lieu de vie commun.

Premier défi : trouver le bon statut pour leur projet d’habitat. Une rencontre avec la Fédération française des coopératives d’habitants [2] les convainc de choisir la coopérative d’habitants, une troisième voie entre propriété privée et location. Le principe : regrouper des personnes voulant gérer et améliorer ensemble les logements qu’elles occupent dans un même immeuble. « Nous leur avons présenté les valeurs piliers de la coopérative d’habitants, que sont la propriété collective, la non-spéculation immobilière et la gouvernance démocratique », explique Valérie Morel de la Fédération Auvergne-Rhône-Alpes. « C’était les valeurs que nous défendions, et nous avions là le statut pour les mettre en pratique », se réjouissent les coopérateurs.

Illustration sur la non-spéculation. « Quand vous tapez EHPAD [établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, Ndlr] sur Internet, on vous invite à investir et on vous promet la rentabilité et des défiscalisations », note Patrick, agacé par cette surenchère. « Dans notre projet, la valeur des parts sociales est indépendante de la valeur immobilière. » Les coopérateurs sont propriétaires collectifs de l’immeuble : chacun amène des parts sociales. Mais si l’un d’entre eux quitte le logement, il part avec la valeur de la part sociale détenue au départ, quelle que soit la plus-value prise par l’immeuble. « Notre slogan est plutôt : investissez en parts sociales avec la certitude de ne pas faire de bénéfices ! », plaisante Patrick.

« Une personne égale une voix »

Le projet associatif des Babayagas à Montreuil, une maison de retraite autogérée, citoyenne et écolo, les fait réfléchir sur le mode de fonctionnement à adopter [3]. Ils font le choix de l’autogestion et privilégient les valeurs démocratiques. Accompagnés et conseillés par Habicoop, les adhérents de Chamarel créent en décembre 2012 la société par actions simplifiées (SAS) « Chamarel-Les Barges », du nom du quartier dans lequel se trouve le terrain proposé par la ville de Vaulx-en-Velin.

La SAS – statut également adopté par les résidents du Village Vertical à Villeurbanne – permet de gérer le bâtiment dans l’attente de la légalisation du statut des coopératives d’habitants en France [4]. Par exemple, le vote n’est pas proportionnel au nombre de parts sociales détenues, mais basé sur le principe « une personne égale une voix ». « En général, la décision est plutôt prise au consensus, et ça marche bien, observe Luc. Le consensus, ce n’est pas le plus petit dénominateur commun, mais souvent une troisième solution qui apparaît. »

« On a fait une sorte de pari, poursuit Patrick. Quand il y a un chef, les décisions peuvent se prendre plus rapidement. Nous, on prend un peu de temps pour arriver au consensus, mais avec la volonté que le résultat soit plus solide dans la durée. » « Quand on m’a dit qu’il n’y avait pas de chef, ça m’a tout de suite plu ! » sourit Janine, qui rappelle que toutes les décisions sont prises lors des assemblées générales (AG) mensuelles de l’association. Entre chaque AG, les membres s’investissent dans des commissions – « bâti », « communication », « recherche de subventions », « éducation populaire », etc. « Normalement, je n’aime pas les réunions car c’est toujours les mêmes qui parlent, relève Hélène. Mais là, il y a des demandes de prise de parole, une écoute, ça donne confiance et on peut trouver sa place. »

Des murs en paille plus résistants au feu que du béton

En ce début d’année 2016, les réunions se multiplient. « C’est la course avec le chantier et les rencontres avec les artisans pour les devis », confirme Janine. Plutôt que de confier leur projet à un promoteur immobilier, les coopérateurs ont décidé d’être eux-mêmes les maîtres d’ouvrage. Ils ont choisi leur bureau d’études et les architectes, en fonction de leurs capacités d’écoute et de leur sensibilisation à l’écologie. Pour pouvoir peser sur les décisions techniques, les adhérents de Chamarel se sont formés à l’éco-construction, aux côtés de l’association Oïkos. « Nous avons compris que la base d’un bâtiment écologique était l’enveloppe (l’isolation) du bâti, son orientation et le réel savoir-faire des professionnels », résument-ils [5]. L’abonnement à des revues spécialisées comme La Maison écologique et des visites de chantier – parmi lesquels Le Toit vosgien, un bâtiment de sept étages en isolation paille – ont complété leurs connaissances.

« Ils sont motivés et motivants ! », confirme l’architecte Stéphane Peignier, de la société Arketype. Aux côtés de son collègue Clément Bel, doté de plusieurs expériences en habitat participatif, ils se lancent, avec Chamarel-Les Barges, dans le plus haut bâtiment isolé en paille en région Rhône-Alpes. Plusieurs obstacles ont déjà été surmontés. Un bureau de contrôle a par exemple refusé de valider comme coupe-feu des enduits terre sur paille, faute d’homologation française. Au terme de nombreuses heures de réunion, un nouveau bureau de contrôle a finalement accepté une homologation anglaise. « Les tests ont révélé une tenue au feu de 130 minutes, plus que n’importe quel mur en béton ! » pointe l’architecte Stéphane Peignier. Une ténacité récompensée.

Une construction écologique adaptée aux personnes vieillissantes

Outre l’isolation paille dans la majorité du bâti, les futurs résidents ont choisi des appartements traversants, de la lumière naturelle dans toutes les pièces et dans l’escalier pour inciter à l’emprunter, et une façade principale au sud. Le résultat transparaît sur les plans affichés à l’entrée de l’association. L’immeuble de quatre étages comprendra quatorze T2 de 45 mètres carrés, deux T3 de 63 mètres carrés ainsi que des espaces collectifs au rez-de-chaussée, dont deux chambres d’amis, une salle commune avec cuisine, un atelier bricolage, une buanderie, un bureau pour l’association Chamarel. « On a même prévu un local à vélos que l’on appelle entre nous “garage à déambulateurs” », lance, amusé, Patrick. Les coopérateurs ont également décidé que tous les appartements seraient identiques (double orientation, équipement cuisine similaire, etc.) dans un souci d’équité.

« Les coopérateurs se sont tout de suite posé la question de l’adaptabilité du logement aux problématiques du vieillissement et du handicap », ajoute Valérie Morel d’Habicoop. Ils ont notamment prévu des portes larges et coulissantes, et des facilités d’adaptation dans le temps... « On veut faire quelque chose qui puisse être fonctionnel pour les personnes vieillissantes », confirme Janine. L’emplacement du bâti garantit également une facilité d’accès aux transports en commun, commerces et services. En revanche, les contraintes budgétaires les ont amenés à différer la mise en œuvre de certains choix qui leur tenaient à cœur, comme la récupération de l’eau de pluie ou l’installation de panneaux photovoltaïques pour l’électricité.

Quand une banque accorde un emprunt sur 50 ans à des personnes âgées...

De la ténacité, il en aura aussi fallu pour le montage financier du projet, d’un coût total de 2,46 millions d’euros [6]. Chaque futur résident doit apporter entre 25 000 et 30 000 euros [7]. À ces apports personnels s’ajoutent quelques subventions, notamment de la région, et trois emprunts d’un montant total de 1,7 million d’euros [8]. « C’est fabuleux comme montage, s’enthousiasme Luc. Des personnes âgées ont réussi à emprunter 75 % du coût total sur 50 ans ! Les bailleurs ont fini par accepter car ce projet leur fait de la pub. » « Je me souviens de la première fois où j’ai parlé du projet à mon banquier, renchérit Patrick, la soixantaine. Je lui ai dit qu’on avait un super projet, mais qu’il fallait emprunter 2,5 millions d’euros sur 50 ans... Le mec a toussé ! »

Les sociétaires anticipent également l’avenir. La redevance mensuelle (environ 800 euros pour un T3 et 600 euros pour un T2), sert à rembourser les prêts contractés par la société coopérative. Une partie de cette redevance (environ 30 %) est récupérable à terme, c’est en quelque sorte une épargne obligatoire qui permet à la coopérative d’équilibrer l’opération dans le temps, en intégrant des réserves de trésorerie permettant de maintenir le bâtiment en bon état, de faire face à d’éventuels non-paiement de loyer, à la vacance prolongée d’un logement par exemple. « Cette redevance assure une sécurité pour les bas revenus, sans mauvaise surprise dans les vingt ans qui viennent », précisent les coopérateurs.

Un lieu ouvert, empreint d’éducation populaire

À mesure que les travaux avancent, les coopérateurs envisagent de faire de leur bâtiment une vitrine. « Nous voulons proposer des visites à nos futurs voisins, à des écoliers, des lycéens, des étudiants, des enseignants, des élus », confient-ils. Leurs yeux brillent lorsqu’ils évoquent leur rencontre avec les étudiants d’architecture de Vaulx-en-Velin, ainsi qu’avec les enfants d’une école primaire avec lesquels ils ont échangé (voir la vidéo ci-dessous). Ces derniers mois, ils ont multiplié leur participation à des ciné-débats et des conférences. « On a vraiment envie que notre expérience puisse servir d’appui à d’autres, que ce lieu fasse réfléchir. » Ils sont également à l’initiative des deuxièmes « rencontres nationales du vieillir ensemble, mieux et autrement », qui se sont tenues en mars 2015 [9].

Le projet associatif des Babayagas à Montreuil, une maison de retraite autogérée, citoyenne et écolo, les fait réfléchir sur le mode de fonctionnement à adopter [3]. Ils font le choix de l’autogestion et privilégient les valeurs démocratiques. Accompagnés et conseillés par Habicoop, les adhérents de Chamarel créent en décembre 2012 la société par actions simplifiées (SAS) « Chamarel-Les Barges », du nom du quartier dans lequel se trouve le terrain proposé par la ville de Vaulx-en-Velin.

La SAS – statut également adopté par les résidents du Village Vertical à Villeurbanne – permet de gérer le bâtiment dans l’attente de la légalisation du statut des coopératives d’habitants en France [4]. Par exemple, le vote n’est pas proportionnel au nombre de parts sociales détenues, mais basé sur le principe « une personne égale une voix ». « En général, la décision est plutôt prise au consensus, et ça marche bien, observe Luc. Le consensus, ce n’est pas le plus petit dénominateur commun, mais souvent une troisième solution qui apparaît. »

« On a fait une sorte de pari, poursuit Patrick. Quand il y a un chef, les décisions peuvent se prendre plus rapidement. Nous, on prend un peu de temps pour arriver au consensus, mais avec la volonté que le résultat soit plus solide dans la durée. » « Quand on m’a dit qu’il n’y avait pas de chef, ça m’a tout de suite plu ! » sourit Janine, qui rappelle que toutes les décisions sont prises lors des assemblées générales (AG) mensuelles de l’association. Entre chaque AG, les membres s’investissent dans des commissions – « bâti », « communication », « recherche de subventions », « éducation populaire », etc. « Normalement, je n’aime pas les réunions car c’est toujours les mêmes qui parlent, relève Hélène. Mais là, il y a des demandes de prise de parole, une écoute, ça donne confiance et on peut trouver sa place. »

 

Pour l’heure, huit coopérateurs se sont engagés à devenir de futurs habitants. Une vingtaine d’autres sont sociétaires et soutiennent le projet, comme Hélène, qui a encore besoin de mûrir sa décision. « Pour habiter ici, il faut être adhérent de l’association pendant au moins six mois, et que chaque partie se connaisse », tient à préciser Patrick. Personne ne doute de l’intérêt que suscitera leur projet.

En Suisse, en Norvège et au Québec, les coopératives d’habitants sont légales, et les listes d’attente s’allongent. « Plus on avance et plus ça devient concret, plus les gens nous disent qu’ils en ont marre d’être des anonymes dans un bâtiment », observe Jean. Alors que quatorze des seize logements seront en prêt locatif social (PLS), une discussion s’amorce autour de la mixité sociale de leur futur lieu de vie. « Notre problème à Vaulx-en-Velin, ville la plus pauvre du département du Rhône, c’est de faire venir des riches. D’ailleurs, vous en avez déjà rencontré, vous, des coopératives de riches ? »

@Sophie_Chapelle

Photo de une : plans de Chamarel-Les Barges / © Arketype Studio
Photo de membres de l’association Chamarel lors d’un repas coopératif en janvier 2016.

Si vous êtes intéressé(e) par le projet, vous pouvez envoyer un email à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ou téléphoner au 04 72 04 32 31, et l’association Chamarel vous proposera une date de rendez-vous (voir leur site).

Notes

[1] Chamarel est l’acronyme de Coopérative HAbitants Maison Résidence de l’Est Lyonnais. En savoir plus sur le site.

[2] Autrefois Habicoop.

[3] Lire notre reportage « Babayagas : l’utopie d’une maison de retraite autogérée ».

[4] Le statut des coopératives d’habitants, né à la Libération, a été cassé en 1971 par la loi Chalandon, au prétexte que chaque Français devait devenir propriétaire. En 2014, les coopératives d’habitants obtiennent un statut légal avec la loi ALUR (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) mais les décrets d’application se font toujours attendre. « La société par actions simplifiées devrait permettre de basculer facilement vers le nouveau statut des coopératives d’habitants », espèrent les sociétaires de Chamarel-Les Barges.

[5] Extrait d’un article sur Chamarel paru dans L’Encyclopédie internationale de l’autogestion (Syllepse, novembre 2015).

[6] Ce coût comprend les charges foncières, la construction, les honoraires, des frais divers (comme l’accompagnement par Habicoop).

[7] Ce montant correspond à des parts sociales qui sont donc récupérable à terme. Le plafond pour l’apport personnel a été fixé à 40 000 euros maximum par personne, de manière à ce que le montage financier ne soit pas mis en péril par le départ d’un habitant.

[8] Le Crédit agricole a accordé un prêt de 275 000 euros remboursable sur 50 ans pour le foncier et un prêt d’un peu plus de un million d’euros pour le bâti sur 40 ans. 612 000 euros ont par ailleurs été empruntés à taux zéro sur 20 ans à la CARSAT (caisse d’assurance retraite et de la santé au travail).

[9En savoir plus sur ces rencontres.

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