Economie

Revenu de base

L’avènement du précariat

 

Assiste-t-on à la naissance d’une nouvelle classe sociale ? Pour l’économiste Guy Standing, qui vient juste d’être traduit en français, le « précariat » est désormais un phénomène mondial. Et il est urgent de répondre aux aspirations de ces nouveaux prolétaires. Notamment grâce au revenu universel. Propos recueillis par Pascal Riché.

En quoi le précariat est-il une classe ? Quel est le rapport entre les jeunes éduqués des mouvements Occupy ou Nuit Debout, les jeunes qui se révoltent en banlieue, et les gens qui, dans les couches populaires, votent en faveur du Brexit ou pour le Front National ?

Les chercheurs marxistes m’ont critiqué sur l’usage du mot « classe ». Pourtant, si l’on y réfléchit, la classe ouvrière, elle aussi, est extrêmement hétérogène. Je définis le précariat par trois dimensions. D’abord, par une relation distincte à la production : ses membres ont été contraints d’accepter une insécurité dans leur travail. Ils sont même privés d’une identité occupationnelle, ils n’ont pas de « narratif » à leur vie. Sans cesse sous pression, ils consacrent beaucoup de temps à la recherche de travail, un temps pour lequel ils ne sont pas payés et dont ils ne savent jamais quel est le meilleur usage. À la différence de l’ancien prolétariat, ils ne sont pas seulement exploités dans le travail, mais aussi en dehors. Une autre caractéristique est une relation particulière à la distribution des revenus. Les membres du précariat dépendent presque entièrement du revenu du travail. Ils ne reçoivent pas de pension de retraite, ils n’ont pas de congés payés, de congés maladie, de prestations sociales fondées sur des droits… Il existe certes des prestations chômage, mais elles sont ciblées sur les pauvres et/ou il faut les mériter : vous devez prouver que vous cherchez un emploi. Ajoutez à cela que leurs salaires ont diminué, et qu’ils sont souvent très endettés. Cette dette est un mécanisme systémique d’exploitation du précariat. La troisième dimension est à mes yeux la principale : le statut de « denizen ». C’est un terme anglais du moyen Âge, qui désignait les personnes arrivant dans les villes auxquelles on accordait des droits plus limités. C’est la première fois dans l’histoire récente que des citoyens perdent des droits civiques, éducationnels, culturels, économiques, politiques, sociaux. L’étymologie de « précariat », c’est « prière » : vous devez obtenir vos droits en priant, en suppliant.

Vous distinguez au sein du précariat trois groupes bien différents…

Oui, même si tous partagent des sentiments similaires. Ils font ce qu’ils ne veulent pas faire, ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent faire : une forme d’aliénation. Ils se sentent prisonniers de leur condition précaire, ce qui développe chez eux une passivité : une anomie au sens de Durkheim. Leur insécurité permanente entretient une profonde anxiété. Enfin, ils sont en colère, ce qui s’exprime de façons différentes. Il y a d’abord les personnes issues de la classe ouvrière, dont les parents avaient des emplois stables et partageaient une fierté ouvrière. Ils vivent dans la nostalgie d’un passé révolu. Une partie d’entre eux ont voté Trump, pour le Brexit, et sont attirés par des mouvements néofascistes en Europe. Ils représentent une menace pour les Lumières. Puis il y a les migrants, les minorités ethniques : ils n’ont plus de présent, plus d’attaches géographiques. Ils baissent la tête et tentent de survivre. Le troisième groupe, celui qui se développe les plus vite, est formé par des gens qui sont allés à l’université. On leur a promis un avenir, une carrière. Mais ils découvrent qu’on leur a donné en réalité un ticket de loterie. Ils terminent leurs études avec une dette mais pas d’avenir. Ils sont pétris des valeurs des Lumières, mais ne se reconnaissent pas dans les syndicats ou les partis politiques traditionnels. Pourquoi soutenir Hillary Clinton, se disent-ils, si c’est pour soutenir Goldman Sachs ? Ils refusent l’austérité autant que les recettes souverainistes et réactionnaires. Quand il s’agit de voter, ils s’abstiennent. Mais les choses bougent.

Qu’est-ce qui bouge ?

On assiste, sur la scène politique de nombreux pays, à la montée en puissance des idées en faveur du précariat. Il y a eu les mouvements Occupy, les « indignés », les printemps arabes, Nuit Debout… Ce sont les mouvements de rebelles primitifs, qui se manifestent toujours, d’un point de vue historique, avant l’effondrement d’un ordre social et sa transformation. Le rebelle primitif sait contre quoi il milite, pas encore en faveur de quoi. Il a fallu cinquante ans pour qu’émerge à partir de 1945 un nouvel ordre progressiste. C’est ce qui se passe, mais cela va bien plus vite. Malgré Trump et Le Pen, je suis optimiste. Car l’énergie de la frange progressiste du précariat est en train d’accoucher d’un nouveau projet politico-économique. Je pense à l’idée du revenu universel, que je défends au sein du BIEN, [1] notamment avec mon ami Philippe Van Parijs.

Y a-t-il une connexion politique possible entre ces trois groupes ?

Ce qui émerge, c’est un ensemble d’idées et de valeurs qui peuvent conduire à une action politique commune aux trois groupes, et même attirer des personnes du salariat qui s’inquiètent pour elles ou leurs enfants. Dans un autre livre (non traduit en français), je propose une charte, avec 29 propositions politiques, qui concernent tous les groupes. Le revenu universel est le numéro 25.

Laquelle est numéro 1 ?

La première est la nécessité d’une redéfinition conceptuelle de ce qu’on appelle le travail, pour sortir de cette société de labeur dominée par la seule logique capitalistique. Ce qui conduit à repenser les régulations, les valeurs, l’écologie… Aujourd’hui à quoi les personnes précaires consacrent-elles principalement leur temps ? Elles cherchent du travail. Du travail à court terme. Elles sont candidates non pas à des douzaines d’emplois mais à des milliers d’emplois avant d’en obtenir un. Elles répondent, comme des milliers d’autres candidats, à des tests, puis à d’autres tests, puis encore à d’autres. Que de temps passé ! Pour l’employeur, cela ne coûte rien, car tout est géré en ligne par des algorithmes… Ce premier point de la charte est important, car il invite à redéfinir la réalité. Celle que les syndicats ont perdue de vue dans les années 1990. Pour eux, la seule réponse au précariat, c’était l’emploi à plein temps. Parce qu’ils refusaient de parler de flexibilité, ils ne se sont pas attaqués à ces questions quand ils étaient encore assez puissants. Mais, depuis trois ans, ils sont bien plus ouverts.

Dans les années 1950, 1960, 1970, la peur du communisme poussait la classe dominante des pays occidentaux à accepter un compromis social et à donner une sécurité aux travailleurs. La disparition de cette menace explique-t-elle l’explosion du précariat ?

Elle s’explique davantage à mon sens par la mondialisation et la technologie. La rhétorique néolibérale s’est imposée : pour être compétitif face aux nouveaux concurrents, il fallait être plus flexible. Les salaires ont été sous pression depuis trente ans. Aujourd’hui, seul l’État peut donner aux travailleurs un pouvoir de négociation. L’adversaire du prolétariat, c’était le patron de l’usine ; l’adversaire du précariat, c’est l’État, car c’est lui qui peut agir en sa faveur.

La transformation du système actuel passera-t-elle par une sortie du capitalisme ?

Nous devons en tout cas sortir du capitalisme de la rente. On constate que les revenus sont aujourd’hui aspirés par les détenteurs de droits de propriété – physique, financière ou intellectuelle (les brevets). Le précariat est le seul groupe qui ne touche aucun revenu tiré de la rente. Idéalement, il faudrait taxer la rente pour financer le revenu universel. Le nouveau système pourra s’appeler comme on voudra. Mais la forme actuelle du capitalisme est une supercherie ; il promeut le « marché libre » alors que ce marché est tout sauf libre. Le précariat grossit et le système de distribution du revenu est cassé. Les salaires, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, stagnent depuis trente ans et les inégalités croissent. Face à cette situation, tout politicien qui ne propose pas de solution ne mérite pas de faire de la politique. Il faut demander à chacun d’entre eux : que comptez-vous faire pour réparer ce système cassé ? Et ne nous dites pas « on va augmenter les salaires », car on sait que c’est impossible face à la Chine et aux économies émergentes.

D’où l’idée de revenu universel. Mais le risque n’est-il pas de créer une société à deux vitesses, entre les gagnants de la mondialisation et les autres ?

Mais nous sommes déjà dans une telle société duale ! Nous devons sortir du système des aides sous conditions de ressources et du système dans lequel les gens disposent d’un pouvoir de négociation aussi faible. Le revenu universel augmentera le pouvoir de négociation de chacun, la capacité de dire non à des emplois qu’on ne désire pas, ou au contraire de dire oui à des activités mal rémunérées mais intéressantes. C’est cela qui réduira le dualisme de la société que vous pointez.

L’OBS N° 2730 du 02 mars 2017

 

[1] Basic Income Earth Network est une association internationale de chercheurs fondée en 1986 pour diffuser l’idée du revenu universel

Fillon la vertu

La renaissance de Tartuffe.

Le discours de tous les "pragmatiques" qui prônent les réductions budgétaires du public et la baisse des salaires s'éclaire singulièrement...

 

Revenu de base ou salaire juste ?

 

Par Thomas Piketty

Le débat sur le revenu de base a au moins un mérite : celui de rappeler qu’il existe un certain consensus en France sur le fait que chacun doit disposer d’un revenu minimum. Les désaccords existent sur le montant : 530 euros par mois actuellement pour le RSA accordé aux personnes seules sans enfant, somme que certains trouvent suffisante, et que d’autres voudraient porter à 800 euros.

 

Mais chacun à droite et à gauche semble s’accorder sur l’existence d’un revenu minimum autour de ce niveau, en France comme d’ailleurs dans de nombreux pays européens. Aux États-Unis, les pauvres sans enfant doivent se contenter de bons alimentaires (les « food stamps »), et l’État social prend souvent la figure de l’État tutélaire voire carcéral. Il faut se féliciter de ce consensus, et en même temps on ne peut pas s’en contenter. Le problème du débat sur le revenu de base, c’est qu’il passe le plus souvent à côté des vrais enjeux, et exprime à dire vrai une conception au rabais de la justice sociale. La question de la justice ne s’arrête pas à 530 euros ou 800 euros par mois. Si nous voulons vivre dans une société juste, alors il faut formuler des objectifs plus ambitieux, concernant l’ensemble de la répartition des revenus et de la propriété, et par là-même la répartition du pouvoir et des opportunités.

Notre ambition doit être celle d’une société fondée sur la juste rémunération du travail, autrement dit le salaire juste, et pas simplement le revenu de base. Pour aller vers le salaire juste, il faut repenser tout un ensemble d’institutions et de politiques complémentaires les unes des autres : les services publics, et notamment l’éducation ; le Droit du travail et des organisations ; le système fiscal. Il faut d’abord s’en prendre aux hypocrisies de notre système éducatif, qui trop souvent reproduit voire amplifie les inégalités. C’est vrai dans l’enseignement supérieur. Les filières universitaires les plus fréquentées par les étudiants défavorisés sont massivement sous-dotées par comparaison aux filières élitistes. La situation n’a fait que s’aggraver, si bien que des générations entières s’entassent aujourd’hui dans des amphis saturés.

C’est vrai aussi dans les écoles et collèges. Les établissements défavorisés ont en pratique bien plus d’enseignants contractuels et peu expérimentés que les autres, si bien que la dépense publique effective par élève y est en réalité plus faible qu’ailleurs. Faute d’une politique transparente et vérifiable d’allocation des moyens, on s’est contenté de stigmatiser des établissements en les classant en ZEP, sans augmenter leurs moyens, alors qu’il faudrait faire l’inverse. Si l’on ajoute à cela que rien n’est fait pour promouvoir la mixité sociale, et qu’on laisse le privé recruter qui bon lui semble tout en bénéficiant des fonds publics, on est très loin de l’égalité d’opportunité vantée dans les slogans publicitaires des programmes électoraux.

Pour aller vers le salaire juste, il faut également cesser de dénigrer le rôle des syndicats, du salaire minimum, des échelles de salaire. Il faut repenser le rôle donné aux représentants des salariés. Dans les pays où ils jouent un rôle actif dans les conseils d’administration – entre un tiers et la moitié des voix en Suède et en Allemagne – on observe des échelles salariales plus resserrées, un plus grand investissement des salariés dans la stratégie des entreprises, et pour finir une plus forte efficacité productive. Et rien n’interdit de penser des formes inédites de partage du pouvoir, en faisant élire les administrateurs par des assemblées mixtes de salariés et d’actionnaires (pour aller au-delà du jeu de rôle entre administrateurs salariés et actionnaires et de la majorité automatique de ces derniers). Pour limiter le pouvoir du capital et sa perpétuation, le système fiscal doit lui aussi jouer tout son rôle, notamment au travers de l’impôt progressif sur la propriété, qui permet de transformer le Droit de propriété en simple Droit temporaire, au moins pour les plus fortes détentions patrimoniales, de même que les Droits de successions mais à l’intérieur de la vie. Au lieu de cela, la droite veut supprimer notre maigre ISF, qu’il faudrait au contraire rapprocher de la taxe foncière, afin de réduire cette dernière pour les petits propriétaires.

Enfin, l’impôt progressif sur le revenu doit contribuer au salaire juste en réduisant les écarts de revenus au strict minimum. L’expérience historique montre que les taux marginaux élevés sur les très hauts revenus – 82 % en moyenne de 1930 à 1980 aux États-Unis – ont permis de mettre fin aux rémunérations astronomiques, au plus grand bénéfice des salaires moins élevés et de l’efficacité économique. Dernier point : avec le prélèvement à la source, l’impôt progressif permet de verser directement sur le bulletin de paie le revenu de base dû aux bas salaires. Actuellement, un salarié employé au SMIC à plein temps touche un salaire net de 1 150 euros, après déduction de 310 euros de CSG et cotisations de son salaire brut de 1 460 euros. S’il en fait la demande, il peut plusieurs mois plus tard toucher l’équivalent de 130 euros par mois de prime d’activité. Il serait hautement préférable de réduire le prélèvement à la source et d’augmenter d’autant le salaire net.

Pour la même raison, je comprends mal ceux qui s’obstinent à vouloir verser un revenu de base de 500 euros par mois aux personnes touchant 2 000 euros de salaire, pour ensuite reprendre la même somme en augmentant leurs impôts prélevés à la source. Il est temps que le débat sur la justice s’intéresse aux bonnes questions.

Piketty.blog.lemonde.fr

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