Economie

Pas de « Droit à l’erreur » pour les allocataires de la Caf, soumis à des contrôles toujours plus invasifs

Par Rachel Knaebel

Déclaration de revenus tous les trois mois, croisements de données avec les impôts, contrôle des relevés bancaires, visites à domicile… Il ne s’agit pas des nouvelles mesures concernant la transparence de la vie publique mais celles auxquelles se soumettent les bénéficiaires de minimas sociaux, en contrepartie d’un revenu de quelque 530 euros par mois. La Caf prévoit même, bientôt, de récupérer « à la source » les données personnelles des allocataires, auprès du Pôle Emploi ou des services du fisc. En cas de contrôle, sans même une fraude avérée, les versements peuvent être suspendus. Et pas de « droit à l’erreur ». Parfois prompts à s’offusquer des nouvelles règles de transparence qui encadrent leur activité, nos élus se montrent pourtant moins choqués lorsqu’elles virent à l’abus de pouvoir contre les citoyens les plus précaires.

La transparence de la vie publique, appliquée aux élus, fait grincer des dents. Depuis quatre ans, les parlementaires français sont soumis à des obligations de transparence sur leurs revenus perçus en plus de leur salaire d’élu, ainsi que sur leur patrimoine. Plusieurs s’en sont plaint, y décelant une forme de populisme anti-parlementaire ou d’intrusion malsaine, d’autres s’y refusent en remplissant des déclarations plus qu’évasives. Certains gagnent pourtant des centaines de milliers d’euros annuels en plus de leurs indemnités en exerçant des activités parallèlement à leurs mandats. Outre le fait qu’ils doivent se tenir à l’écart de potentiels conflits d’intérêts, les élus de la République touchent pourtant de l’argent public : plus de 7 200 euros bruts par mois pour les parlementaires, soit plus de 5 700 euros nets. Quant à l’usage des frais de mandat – plus de 5 000 euros nets par mois et par député – il n’est à ce jour soumis à aucun contrôle, pas même sur justificatifs.

À l’inverse, les personnes qui sont arrivées en fin de droits au chômage et reçoivent les minimas sociaux comme le Revenu de solidarité active (RSA) sont, elles, soumises à des obligations et contrôles draconiens, parfois jusqu’à leur domicile. [1] Elles doivent justifier de toutes rentrées d’argent, même des plus minimes, répondre à des questions sur la nature de leur relation avec leur éventuel colocataire… Et souvent, selon les témoignages que nous avons recueillis, les allocataires voient toutes leurs aides – RSA, aides au logement, prestations familiales – suspendues tant que le contrôle n’est pas terminé. Soit jusqu’à plusieurs semaines, voire plusieurs mois, passés sans aucun revenu.

Pendant les contrôles, la Caf coupe les vivres

« En mai, le RSA m’a été amputé de 50 % de son montant, témoigne par exemple Dominique. Il m’a donc fallu passer le mois de juin avec 235 euros en poche. Tout cela parce que je n’ai pas reçu le courrier me demandant de prendre contact avec un travailleur social, pour signer le contrat d’insertion qui conditionne le versement du RSA. » Il y a aussi cette jeune mère qui, après le lancement d’une procédure de contrôle, a vu ses allocations suspendues pendant quatre mois, sans aucune ressources, sans pouvoir s’acquitter de ses factures de fioul, de son loyer, des frais à régler pour l’école. Ou Christine, mère de deux enfants dans l’Est de la France, dont le RSA, les prestations familiales et les aides au logement, ont été gelées pendant deux mois au printemps dernier, au cours d’un contrôle de situation : « Je me suis séparée de mon mari en novembre. Fin décembre, j’ai déposé une demande de RSA, qui a été acceptée début janvier. Mais début février, ma propriétaire m’a dit que la Caf lui avait signalé que les aides au logement, qu’elle recevait directement, n’allaient plus lui être versées. C’est mon assistante sociale qui s’est renseignée et a appris que j’étais sous le coup d’un contrôle de situation. En conséquence, la Caf avait coupé toutes les aides ! J’ai dû refaire un dossier. Les prestations n’ont été rétablies que deux mois plus tard. »

Pour faire une demande de RSA, il faut indiquer non seulement les revenus perçus au cours des trois derniers mois, mais aussi les économies détenues, les aides financières perçues, comme les allocations familiales, si l’on est propriétaire, locataire, ou logé à tire gratuit. Le formulaire de demande précise même que les parents isolés doivent faire une démarche de demande de pension alimentaire, et que les préfets peuvent enjoindre, « à titre exceptionnel » certes, les demandeurs de faire valoir leurs droits à une pension alimentaire vis-vis de leurs propres parents. C’est ce qui a été demandé à Margot, allocataire du RSA en Normandie depuis avril 2017. « J’ai reçu un courrier mi-juin où je devais préciser les ressources financières de mes parents, en vue de leur demander une pension alimentaire », rapporte-t-elle. Ayant retrouvé un emploi, je viens de me retirer par moi-même du dispositif de la Caf, donc je ne vais pas donner suite à cette demande du préfet. » Tout le monde n’a pas autant de chance.

Chasse à l’euro

Le RSA, c’est au maximum 535 euros pour une personne seule sans enfants, 802 euros pour un couple sans enfant. Tous les revenus du foyer en sont déduits. De même que, pour partie, les aides au logement. Concrètement, les allocataires doivent garder tous leurs relevés de compte pour pouvoir justifier de leurs revenus en cas de contrôle. Et faire une déclaration de revenus tous les trimestres, comprenant également les revenus non imposables. Les cadeaux en espèces de la famille, les indemnités de stage des enfants, le produit de la vente d’un meuble, d’une voiture, d’un vêtement lors d’un vide-grenier ou site de vente en ligne, tout cela est considéré comme faisant partie des revenus.

« J’ai subi un contrôle en février, raconte Sabine, une ancienne institutrice et libraire en Bretagne. Ce que je trouve normal, puisque cela fait deux ans que je perçois le RSA. Une contrôleuse est venue chez moi avec une collègue. J’avais préparé mes relevés de comptes en prévision. » À la vue de ses relevés, les contrôleurs ont jugé que Sabine avait omis de déclarer des revenus. La femme est présidente bénévole d’association, et est séparée du père de ses enfants. « En tant que présidente d’asso, j’avance parfois des achats que je me fais rembourser ensuite. Pour mes enfants, je ne touche pas de pension alimentaire mais je paie des vêtements, des choses dont ils ont besoin et que leur père me rembourse ensuite. Mais pour la Caf, ce sont des rentrées d’argent, alors que ce sont en fait des dépenses qu’on me rembourse, pas des revenus ! »

« Présumée coupable »

Résultat du contrôle : « J’ai été présumée fraudeuse », estime Sabine. La Caf lui a demandé de justifier des rentrées d’argent de quelques dizaines d’euros venant du père de ses enfants, et datant d’un an et demi. La mère célibataire a retrouvé les mails dans lesquels le père indiquait qu’il allait rembourser les sommes en question. Mais dans un premier temps, la Caf n’a pas considéré ces preuves comme suffisantes : « Il ne s’agit que d’échanges de mails que vous faites suivre et non une explication concernant tous les chèques ou virements perçus sur votre compte bancaire », lui a répondu la contrôleuse. La situation de Sabine a finalement été régularisée, mais ses aides ont été suspendues pendant plusieurs semaines.

Interrogé sur ces pratiques, le service de presse de la Caf assure qu’il n’y a que deux cas dans lesquels les droits peuvent être suspendus lors des contrôles : premièrement, lorsqu’un allocataire ne peut répondre aux questions qui lui sont posées (des demandes de justificatifs). Ses prestations peuvent alors être suspendues après un délai censé lui permettre d’apporter des clarifications. Deuxième cas : lorsqu’un allocataire « refuse de coopérer ». Mais pour la Caf, en tout état de cause, « la suspension des prestations n’a lieu que si l’allocataire ne se soumet pas au contrôle. » Ce n’est pourtant pas l’expérience qu’a vécu Sabine : « En cas de contrôle, ils coupent tout en attendant les vérifications ! On est présumé coupable de fraude avant même que le contrôle soit terminé. J’ai la chance d’avoir des gens autour de moi qui peuvent m’aider, et assez d’assurance pour me rendre à la Caf et expliquer ma situation. Mais comment font les autres ? Avec ces pratiques, ils mettent les gens dans la panade. »

La moitié des allocataires contrôlés, moins de 1 % de fraude

« Ils vont jusqu’à reprocher à des personnes d’avoir perçu une aide du Conseil départemental pour les aider à payer leur facture d’électricité, s’indigne aussi Joëlle Moreau, porte-parole de l’association AC ! (Agir ensemble contre le chômage). On leur demande alors de rembourser cette aide, car la Caf considère cela comme une fraude. Ils en sont là ! » « La Caf dispose d’un pouvoir de contrôle pour garantir la bonne utilisation des fonds publics », précise l’organisme sur son site. « Vous devez communiquer les informations et les pièces justificatives demandées, et dans les délais fixés », prévient-il. « Vous devez vous rendre disponible pour le contrôle selon les modalités proposées par le contrôleur. » À notre demande de précisions sur les contrôles pratiqués auprès des personnes au RSA, la Caf nous a envoyé ses « documents de presse » concernant sa politique de contrôle.

On y apprend qu’en 2016, sur 12,8 millions d’allocataires de la Caf (toutes prestations incluses), 7,2 millions ont été contrôlés, soit plus d’un allocataire sur deux. Mais qu’au final, les cas de « fraude » détectés par la Caf représentent seulement 0,36 % de la population des allocataires. En 2016, le montant moyen des fraudes détectées par la Caf s’élèverait à 6 412 euros par fraude. Il s’agit cependant d’une moyenne, dont le chiffre peut être fortement amplifié par un nombre réduit de fraudes portant sur des montants importants. Alors pourquoi contrôler plus de 50 % des allocataires pour 0,36 % de fraudeurs ? « Toutes les erreurs ne sont pas volontaires et elles ne profitent pas toujours à l’allocataire », reconnaît le directeur général de la Caisse nationale des allocations familiales, Daniel Lenoir, dans une newsletter de février 2017. Reste que la Caf, et les conseils départementaux qui sont chargés du paiement du RSA, ne lésinent pas sur les moyens.

En fait dans 90 % des cas, les allocataires ne savent pas qu’ils ont été contrôlés, assure la Caf. Car la plus grande partie de ces contrôles passent aujourd’hui par des échanges directs de données avec Pôle Emploi ou les impôts, par exemple. « Les contrôleurs peuvent accéder aux informations et données des organismes privés tels que les employeurs, les fournisseurs d’énergie, les banques… », précise aussi la Caf. Qui dit même prévoir « accroitre les partenariats pour permettre la récupération à la source des données des allocataires. Des accords avec Pôle Emploi, l’Assurance maladie sont en cours. »

« Ils jettent les gens à la rue »

Les contrôles des bénéficiaires du RSA se font aussi à domicile. « Vivant en colocation depuis quelques années, d’abord avec une femme, puis avec un homme, j’ai subi un contrôle lors de ma seconde colocation afin de vérifier que nous n’étions pas un couple, témoigne Roland, qui habite dans le sud-ouest de la France. Après m’avoir d’abord coupé le versement du RSA et envoyé à plusieurs reprises un courrier d’avertissement, j’ai dû recevoir au bout de plusieurs mois un contrôleur à mon domicile. Et seulement après cette visite et de longs mois d’interruption des versements, ayant eu des conséquences financières graves, j’ai pu récupérer une vie normale », rapporte-t-il. « Les contrôles les plus visibles, ce sont évidemment les contrôles à domicile, pour vérifier si le logement correspond à ce qui est déclaré, si la personne vit bien là, avec qui elle vit, si elle est en relation avec quelqu’un… Il faut justifier de tout, absolument tout déclarer, résume Christophe, de la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France. Le contrôle fait intrinsèquement partie du système RSA. En effet le montant est tellement bas qu’on ne peut en fait pas vivre avec, surtout à Paris. Du coup, à la limite, si l’on est pas mort, cela devient déjà suspect ! », ironise le Conseiller bénévole.

Le RSA étant versé par les départements, l’ampleur des contrôles dépend aussi de leurs différentes politiques. L’an dernier, dans le Nord, le département a lancé une véritable traque en annonçant que 45 000 bénéficiaires du RSA, n’étant pas inscrits au Pôle Emploi, allaient être contrôlés. 15 000 auraient déjà été sanctionnés. Or, en cas de RSA suspendu, les recours sont difficiles. « Le recours, c’est auprès du Conseil départemental, mais c’est aussi lui qui abrite la commission disciplinaire des allocataires du RSA. Ensuite, le seul recours, c’est le tribunal administratif, mais peu de gens y vont, constate Joëlle Moreau. Ils se permettent de couper les minimas sociaux en sachant qu’en faisant cela, ils jettent les gens à la rue. Ces obligations de transparence, c’est en fait un moyen de couper les moyens de subsistance aux gens, pour faire des économies ». Des économies, mais à quel prix humain, social et collectif ?

Une loi accordant un « Droit à l’erreur » face à l’administration sera présentée dans les prochaines semaines. Ce « Droit à l’erreur » concernera les contribuables – particuliers ou employeurs – face au risque de sanction administrative en cas de déclaration fiscale ou Urssaf erronée. Sauf surprise, ce « Droit à l’erreur » ne sera pas accordé aux allocataires de prestations familiales et aux bénéficiaires du RSA.

Rachel Knaebel

La France va-t-elle suivre le modèle allemand et transformer ses chômeurs en travailleurs pauvres ?

 

par Rachel Knaebel

Après les lois Macron, Rebsamen et El-Khomri sous le précédent quinquennat, le gouvernement d’Edouard Philippe prépare une réforme encore plus profonde du droit du travail, précédant une remise à plat de l’assurance chômage. Ce big bang annoncé a un modèle : les réformes « Hartz », engagées en Allemagne au début des années 2000, aujourd’hui parées de toutes les vertus par de nombreux commentateurs avec, en apparence, l’un des taux de chômage les plus bas d’Europe. La réalité des chiffres montrent au contraire que ces réformes du marché du travail n’ont pas radicalement réduit le chômage et la sous-activité et, surtout, ont provoqué une explosion des travailleurs pauvres, dont le nombre est l’un des plus élevés d’Europe.

Emmanuel Macron et son gouvernement vont désormais entrer dans le vif du sujet : s’atteler à des « réformes structurelles », notamment celle du « marché du travail », qui serait une condition indispensable à la baisse du chômage. Le gouvernement français emboîte ainsi le pas à son voisin allemand. Le taux de chômage en Allemagne s’élevait, il y a quinze ans, à 10,5 % selon l’agence allemande pour l’emploi. La première réforme du marché du travail allemand – la loi dite Hartz, du nom de Peter Hartz, ancien DRH de Volkswagen qui a dirigé la commission qui a concocté ces réformes sous le gouvernement du social-démocrate Gerhard Schröder – entre alors en vigueur. Trois autres réformes ont suivi : elles se sont attaquées à l’assurance chômage, en réduisant la durée d’allocation et en renforçant les contrôles et la surveillance des chômeurs, et ont ouvert grand la porte au développement des emplois à bas-salaire.

Après avoir atteint un record, plus de 11,5 % et 4,9 millions de chômeurs en 2005, le chômage allemand commence finalement à diminuer. Il passe sous des 10 % deux ans plus tard. Depuis, les chiffres sont en baisse continue. Et l’Allemagne fait figure de modèle de ce côté-ci du Rhin pour tous les politiques, chefs d’entreprise et économistes orthodoxes qui vantent les mérites de la dérégulation du droit du travail pour relancer l’emploi. Mais l’un a-t-il vraiment permis l’autre ? Les chiffres du travail et du chômage allemand sont-ils si bons que ça ?

3,9 % de chômage pour Eurostat, 5,8 % pour l’administration allemande

Selon Eurostat, l’institut de statistiques européen, le taux de chômage allemand est de seulement 3,9 % depuis le début de l’année 2017. Le chiffre fait évidemment rêver chômeurs et politiques en France où le chômage est deux fois plus élevé, à 9,5 % en avril 2017. Premier hic : le taux de chômage allemand donné par Eurostat est largement inférieur à celui établi par... l’Agence allemande pour l’emploi. Selon les chiffres de l’administration allemande, ce taux de chômage s’élevait à 5,8% en avril 2017. C’est près de deux points de pourcentage de différence avec le taux d’Eurotsat !

« Les chiffres du chômage de l’Agence allemande pour l’emploi et ceux d’Eurostat sont différents parce que leur définition du chômage est différente, explique Alexander Herzog-Stein, économiste à l’institut d’analyses économiques IMK de la fondation allemande Hans-Böckler. La définition utilisée par Eurotsat est celle de l’Organisation internationale du travail (OIT), pour qui un emploi commence à partir d’une heure de travail par semaine. »

Pour le Pôle emploi allemand, au contraire, sont considérées comme chômeuses les personnes inscrites au chômage, qui sont disponibles sur le marché du travail, et qui cherchent un emploi d’au moins 15 heures par semaine. « De plus, les chiffres d’Eurostat sont basés sur un sondage réalisé auprès des travailleurs. Ceux de l’agence allemande pour l’emploi s’appuient sur l’enregistrement des chômeurs auprès de l’administration. » Le taux de 5,8 % de chômage de l’agence allemande semble donc plus crédible que les 3,9 % d’Eurostat. Et nuance le modèle allemand : il y a 2,5 millions de personnes au chômage. « Je pense que la statistique du chômage allemande est fiable. D’autant que l’agence pour l’emploi comptabilise aussi la “sous-activité” », ajoute l’économiste.

Un chômage réel à 8%

En Allemagne, cette dernière sous-catégorie des chiffres englobe une série de profils, non comptabilisés comme chômeurs mais qui, pour autant, n’ont pas d’emploi. En regardant les chiffres de la « sous-activité », l’image d’un pays presque sans chômeurs en prend encore pour son grade. Le nombre total de personnes considérées comme “sous-occupées”, chômeurs compris, s’élève en Allemagne à plus de 3,5 millions (en mai 2017), ce qui fait 7,8 % de la population active. On se rapproche du taux de chômage français. Qui sont ces travailleurs sous-occupés non comptabilisés comme chômeurs ?

Il s’agit par exemple des chômeurs de longue durée de plus de 58 ans. En Allemagne, l’âge légal de départ à la retraite est de 67 ans (avec des possibilités de départ à partir de 63 ans). Mais un chômeur de longue durée de plus de 58 ans est effacé des chiffres officiels du chômage. En mai, ils étaient plus de 160 000 dans ce cas. Ne sont pas comptabilisés, non plus, ceux qui suivent une formation – plus de 170 000 personnes –, de même que les chômeurs qui ont un “job à un euro” : 85 000 personnes occupent ces emplois à temps très partiel et à durée limitée dans les collectivités ou le secteur associatif, payés un euro de l’heure en plus de l’allocation sociale.

Partage du travail mal-rémunéré

« Ils enlèvent tout ce qu’ils peuvent des chiffres du chômage, critique la députée Die Linke (La Gauche) au Bundestag Sabine Zimmermann. Sont aussi éliminés les chômeurs suivis par des firmes privées dans leur recherche d’emploi. On ne peut pas lutter contre le chômage de longue durée avec des faux chiffres ! » Le parti de gauche Die Linke établit chaque mois, et ce depuis bientôt dix ans, ce qu’il appelle « les vrais chiffres du chômage », en recalculant, à partir des tableaux complexes fournis par l’agence pour l’emploi, le nombre de tous ceux qui en Allemagne, seraient réellement sans emploi.

Au-delà de ce travail de comptabilité, Die Linke critique aussi la rhétorique du « miracle » allemand. « Die Linke est née de l’opposition aux réformes Hartz du marché du travail. Le gouvernement dit aujourd’hui que ces réformes ont permis de lutter contre le chômage, mais cela s’est fait sur le dos des travailleurs, estime Sabine Zimmermann. Un des objectifs de la politique de Schröder était d’ouvrir le secteur des bas salaires, et il y est parvenu. Le boom prétendu de l’emploi consiste essentiellement en des empois précaires et des temps partiels. Et le prix payé par les travailleurs est extrêmement élevé. Nous avons aujourd’hui 1,2 million de travailleurs qui doivent en plus faire appel à l’aide sociale, sept millions de travailleurs à bas-salaire, un million de travailleurs intérimaires, et 2,6 millions de personnes qui ont un deuxième emploi. Le volume de travail n’a pas augmenté depuis dix ans. Il a juste été partagé entre plus de personnes. » [1]

Résultat : l’Allemagne affiche l’un des taux de travailleurs pauvres, ceux qui gagnent bien moins qu’un salaire médian, les plus élevés d’Europe, avec 22,5 % contre 8,8% en France. [2]. La moyenne européenne est de 17,4 %.

La mise en place d’un salaire minimum national depuis le 1er janvier 2015, devait contribuer à lutter contre la prolifération des bas-salaire. Son niveau reste très bas, à 8,84 euros bruts de l’heure depuis début 2017, alors que le Smic français s’élève à 9,76 euros bruts. Selon une réponse du gouvernement allemand à une question des députés Die Linke, il faut par exemple gagner aujourd’hui en Allemagne un salaire de 11,85 euros bruts de l’heure pour espérer une retraite minimum de… 804 euros par mois.

L’impact très relatif des réformes Hartz sur le chômage

L’économiste Alexander Herzog-Stein est moins pessimiste. « Dans les dix dernières années, le marché du travail allemand s’est beaucoup amélioré. Le chômage a beaucoup diminué, plaide-t-il. Mais le phénomène reste néanmoins un problème, car nous avons toujours un chômage de longue durée important, et un gros problème de travail précaire et de bas-salaires. Reste qu’avec un taux de chômage bas, il y a plus de marges de manœuvre politiques pour s’attaquer à ces problèmes. »

Le chercheur est en revanche peu convaincu des bienfaits des réformes allemandes du marché du travail. « Je ne pense pas qu’elles aient joué un si grand rôle dans la baisse du chômage. En 2005-2006, le marché du travail allemand a de fait connu un élan. Celui-ci n’a pas été interrompu par la crise de 2008 grâce à la politique menée en Allemagne. Ce n’était pas une politique d’austérité, mais de relance. L’Allemagne a aussi profité économiquement de la crise de la zone euro, c’est certain. En même temps, l’évolution démographique allemande, avec une population en recul, est aussi une raison du taux de chômage plus bas. Ce n’est pas la seule, mais c’est à prendre en compte. »

À quelques mois des élections législatives de septembre 2017, le candidat social-démocrate (SPD) Martin Schulz a tenté de se distancier, dans ses discours, des réformes du marché du travail lancées par le chancelier Schröder et son parti il y a quinze ans. S’il arrive au pouvoir, prendra-t-il de réelles mesures pour lutter contre la précarité dans laquelle se trouvent plongés des millions d’Allemand ? En attendant, la France se prépare à subir des réformes similaires avec l’objectif de réduire le chômage. La proportion de travailleurs pauvres augmentera-t-elle en parallèle ?

Rachel Knaebel

Infographie : Guillaume Seyral / Basta !

Notes

[1] Le nombre de travailleurs intérimaires en Allemagne n’a jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui.

[2] Est considéré comme travailleurs pauvres par Eurostat, ceux qui gagnent moins de 66% du salaire médian, soit moins de 10,5 euros bruts/heure en Allemagne et moins de 10 euros bruts/heure en France, voir ici.

La fable du recul du chômage…

Lu sur https://www.ensemble-fdg.org/content/la-fable-du-recul-du-chomage

 

 
 
 

Cette fable était déjà démontée en 2006 par Michel Husson. Mais cette fois-ci, c’est la BCE qui s’en mêle. Selon le site « chômage et monnaie » :
« Le résultat de l’étude : Le chômage réel est plus élevé que ne l’indiquent les statistiques officielles. Plus exactement, il existe un chômage « caché », celui induit par les personnes « découragées » qui ne recherchent plus, et les précaires à temps partiels subis et à temps de plus en plus partiels. Ce chômage caché aurait augmenté fortement alors que le chômage officiel baissait. L’institution évalue le chômage total à 18% dans la zone euro, soit presque le double du chiffre officiel de 9,5%.
Cette augmentation proviendrait des réformes du marché du travail qui se sont répandues dans la zone euro depuis la crise, réformes d’ailleurs promues par la BCE ! »

Mais ces tours de passe-passe ne concerne pas seulment l’Europe. Catherine Sauviat, dans un article de l’IRES, met en cause la signification réelle de la baisse du taux de chômage aux Etats-Unis :
« C’est donc la baisse du taux d’activité qui explique en partie la baisse du taux de chômage, c’est-à-dire un phénomène de retrait du marché du travail qui traduit un transfert du chômage vers l’inactivité d’une partie de la population. »


Et ce à un point tel qu’une autre statistique essaye d’extrapoler le nombre réel des sans-emploi :
« Celle-ci consiste à rajouter au nombre de chômeurs officiels ramené à la population active (U3) celui des travailleurs « découragés », des individus qui voudraient un emploi mais n’en recherchent pas parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas d’emploi disponible pour eux (U4), celui plus large des travailleurs « marginalement rattachés à la population active » (incluant les travailleurs découragés) qui, bien que classés comme inactifs, voudraient un emploi, sont disponibles pour travailler et ont recherché activement un emploi pendant les 12 mois précédant l’enquête (U5) et enfin, celui des travailleurs à temps partiel subi (U6). »

Tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par le chômage, savent intuitivement que tous les discours lénifiants relèvent de la tromperie. Mais les dominants font perdre leur sens aux mots et aux arguments ; ils réussissent à empêcher la constitution d’un discours des dominés sur la réalité de leur situation et de ses causes.
La « baisse du chômage », c’est les chômeurs que l’on cache sous le tapis, à coup de stages-bidons, de radiations abusives et autres recettes semblables. Mais c’est essentiellement les chômeurs « découragés » qui n’ont plus de droit à l’indemnisation, et qui ne voit pas l’intérêt de se soumettre aux contrôle de Pôle Emploi, auquel les gouvernements successifs ont tout fait pour qu’il n’accompagne plus réellement les chômeurs dans leur recherche d’emploi.

Moralité : plus on coupe l’accès à l’indemnisation du chômage et plus les chiffres se dégonflent, au mépris de toute réalité.
Plus on précarise l’emploi, en segmentant sa durée, et plus les chiffres du chômage continuent à baisser, au mépris de la souffrance engendrée et des vies volées.

L’important, ce ne sont pas les statistiques du chômage mais le taux d’activité. Celui-ci dépend de la réorientation des flux financiers de la spéculation vers l’économie réelle, via l’investissement socialement utile, les salaires et le rétablissement de services publics dignes de ce nom.

Qu’on se le dise !

La ville de Bordeaux cherche-t-elle à cacher sa misère ?

 

Par Laurent Perpigna Iban

C’est une scène surréaliste qui s’est déroulée dans les rues de Bordeaux le 17 Mai dernier. Des bénévoles d’un collectif à but caritatif se sont vu administrer une « magistrale » leçon de morale par le maire de la ville, alors qu’ils distribuaient des repas aux plus démunis. La mairie parle d’un malentendu regrettable, l’opposition d’une politique assumée. Décryptage.

 

Elles n’en reviennent pas. Ces jeunes bordelaises se sont bel et bien fait prendre à partie par Alain Juppé, à l’occasion d’une de leur « maraude ». La Gamelle Bordelaise, ce collectif informel dont elles font partie s’est, depuis plusieurs années maintenant, fait un nom dans la communauté bordelaise notamment grâce au soutien apporté aux nombreux réfugiés Sahraouis qui ont trouvé un point de chute sur les rives de la Garonne. Distribuant des repas, mais aussi des vêtements pendant la période hivernale, ils sont une dizaine de bénévoles infatigables qui, hebdomadairement, parcourent joyeusement les rues de la ville afin d’apporter « un peu de réconfort » à ceux qui en ont besoin. Ce collectif à forte majorité féminine est accompagné dans son travail par plusieurs sympathisants qui les appuient. Wahid est responsable du collectif : « On a monté ce projet il y a deux ans, on avait envie d’aider, de s’investir. On est totalement indépendants, nous ne percevons aucune subvention, uniquement des dons des gens qui nous soutiennent. Chaque semaine, nous distribuons lors de nos tournées en centre-ville jusqu’à une centaine de repas. »

Mais que s’est-il passé, ce mercredi 17 Mai ? Sophia raconte : « Nous nous trouvions à proximité de la mairie de Bordeaux, place Saint Christoly, quand nous avons aperçu Monsieur Alain Juppé. À notre grande surprise, il est venu vers nous pour nous parler. ». Si les bénévoles pensaient qu’elles seraient félicitées par le maire de la ville pour leur engagement citoyen, elles se trompaient lourdement. « Il nous a dit que nous étions des « inconscientes », que nous favorisions l’assistanat » témoigne Sarah, une jeune lycéenne. « J’ai tenté très calmement d’engager un dialogue, de comprendre pourquoi il nous interpellait de la sorte, mais la discussion était impossible, il était très énervé ». Accompagné de deux de ses adjoints, il reproche notamment aux jeunes filles de créer des « troubles à l’ordre public ». Sanaa reconnaît que des attroupements se forment occasionnellement autour des bénévoles lors de leur distribution. « Il arrive parfois qu’entre cinq et six personnes viennent à nous, l’espace d’une poignée de secondes. Mais nous sommes itinérantes, nous ne restons jamais plus de cinq minutes au même endroit, je ne comprends vraiment pas ce que l’on nous reproche. » commente-t-elle.

Le maire de Bordeaux reprend alors sa route. Les bénévoles sont sous le choc, et ont du mal à réaliser ce qui vient de leur arriver. Elles sont accompagnées par des supporters du club de football des Girondins de Bordeaux, venus ce jour-là leur prêter main forte. Eux aussi sont très surpris. Quelques minutes plus tard, la quinzaine de jeunes bordelais tombe à nouveau sur le maire de Bordeaux, au croisement de la rue Ste-Catherine et de la rue des Augustins. Cette fois-ci, les jeunes femmes prennent l’initiative du dialogue. « Nous voulions arrondir les angles, pour ne pas rester sur une telle incompréhension ». Le dialogue s’avère une nouvelle fois infructueux, et la situation se tend. Le maire de Bordeaux les accuse alors de « fidéliser » des sans-abri coupables, selon lui, d’abuser de la boisson et de causer d’inacceptables nuisances sonores. Les bénévoles se défendent. « Nous distribuons des repas, et des bouteilles d’eau, pas de l’alcool. Nous ne cherchons à fidéliser personne. Le jour où plus personne n’aura besoin de notre aide, nous serons les plus heureuses. » Des arguments qu’Alain Juppé ne semble pas accepter. « Le ton est monté du côté de Monsieur le maire et de ses adjoints. Ils nous ont pris de haut et se sont alors montré très arrogants. Nous côtoyons les sans-abri toutes les semaines, nous avons voulu lui expliquer que tous ne buvaient pas, qu’il ne fallait pas faire de généralités de la sorte » reprend Sophia.

La discussion n’en est plus une, et la situation se tend encore un peu quand une des jeunes filles tente de filmer la scène. Nicolas, venu leur prêter main forte dans la distribution du jour raconte : « Les filles ont gardé leur calme, et sont parvenues à faire redescendre la tension ». Le trentenaire, ainsi que ses camarades, restés en retrait jusqu’alors, interpellent à leur tour le maire de Bordeaux. « Nous étions venus participer à une bonne action, une action solidaire. Nous repartons avec une leçon de morale magistrale. C’est injuste. » Quelques minutes plus tard, chacun reprend sa route. Du côté de la mairie de Bordeaux, on relativise cet incident. Ludovic Martinez, le directeur de cabinet d’Alain Juppé, présent ce jour-là, s’en explique : « On a beaucoup de problèmes à Bordeaux, à cause d’une recrudescence de marginaux. Beaucoup sont en errance avec des chiens, et beaucoup de bordelais s’en plaignent. Certains ont été mordus, d’autres ont peur de sortir avec leurs poussettes… Ces jeunes qui distribuaient des repas et que nous avons rencontré étaient pétris de bonnes intentions. Il y a eu un malentendu. Ni moi, ni monsieur le maire n’avons de jugements moraux là-dessus. Mais il y a aussi une exaspération du maire de voir qu’il n’y a pas de solutions pérennes pour abriter ces gens. »

Les jeunes bénévoles de La Gamelle Bordelaise renvoient les pouvoirs publics dos à dos, rétorquant que la pauvreté et la misère sont avant tout produits par la société. Et que si les élus en faisaient un peu plus, celle-ci serait moins inégalitaire. Argument entendu du côté de la mairie : « Même si l’on fait beaucoup pour les sans-abri, bien sûr, ce ne sera jamais assez face à cette terrible problématique. » Stéphane Lhomme, militant associatif qui a, à de nombreuses reprises, affronté Alain Juppé au début des années 2000, n’est pas surpris par cet incident : « Alain Juppé passe pour quelqu’un qui n’est pas excessif, qui aurait gardé dans la tradition gaulliste une approche sociale. Finalement cela relève du mythe. Le constat est qu’il a surtout agi contre les populations modestes. »

Bordeaux, une ville en pleine mue

Cela n’aura échappé à personne. Bordeaux a fait peau neuve lors des deux dernières décades, au point de devenir une place touristique de premier choix. Élue entre autre « destination mondiale la plus attractive pour 2017 » par Lonely Planet et par le Los Angeles Times, la ville a vu son nombre de visiteurs annuel tripler en quinze ans. En 2016, 33 millions de nuitées ont été consommées en Gironde, et les retombées économiques du tourisme ont été évaluées à 1,8 milliard d’euros. Bordeaux est de fait le moteur incontesté du département, et l’agglomération a franchi la barre symbolique des 6 millions de visiteurs annuels depuis 2016. La transformation de l’espace urbain a inévitablement engendré des changements majeurs dans le paysage bordelais. Les quartiers populaires du centre-ville muent les uns après les autres en quartiers résidentiels, et leurs habitants ont vu plusieurs de ces derniers se transformer radicalement en quelques années. Un riverain du quartier St-Michel en témoigne : « Il y a eu des expropriations dans mon quartier. Des immeubles ont été reconstruits à neuf par des promoteurs, que je voyais déambuler, un peu comme s’ils étaient des touristes du bâtiment. Ils donnaient l’impression de jouer au Monopoly. »

InCité, la société d’économie mixte en charge de la rénovation du centre-ville, avait pourtant déclaré vouloir limiter au maximum le phénomène de gentrification dans le quartier. Cependant, la hausse des loyers et les méthodes « musclées » en ce qui concerne la rénovation forcée des biens de particuliers, ont suscité de vives polémiques ces dernières années. Stéphane Lhomme en témoigne : « Il s’agit moins de cacher la pauvreté que de la faire partir vers la périphérie, c’est un mouvement qui est bien connu qui est en cours dans beaucoup de grandes villes, et depuis bien longtemps. Ce phénomène permet de vider des quartiers populaires et de les remplacer par des populations plus privilégiées. » Après plusieurs années de travaux et de réhabilitation, le résultat est édifiant. Le quartier Saint Michel ne ressemble déjà plus en rien à ce qu’il a été. Il suit, avec quelques dizaines d’années de retard, le même chemin que le quartier Saint Pierre. Jadis quartier « rebelle », ce dernier est devenu le paradis de touristes en quête de gastronomie… et également pour les bordelais un des quartiers les plus chers de la ville.

Du côté de l’association Droit Au Logement (DAL), on pointe du doigt le fait que la ville manque cruellement de logements sociaux, et que les priorités au DALO (Droit Au Logement Opposable) ne sont pas respectées. Selon la loi du 5 Mai 2007, cette loi doit permettre aux personnes mal logées, ou ayant attendu en vain un logement social pendant un délai anormalement long, de faire valoir leur Droit à un logement décent. « Avec la nouvelle LGV, le renouvellement urbain à Bordeaux s’apparente en réalité à un renouvellement humain. » Du côté de l’opposition, Matthieu Rouveyre, élu local du Parti Socialiste (opposition) partage largement cet avis : « Les subventions au centre communal d’action sociale (CCAS) sont faibles à Bordeaux comparativement à son budget, et encore plus comparativement à ce que consacrent les communes de cette importance à leurs propres CCAS. Nous étions dans une logique similaire lorsque la mairie a refusé de construire des hébergements d’urgence. »

Sanctuarisation du centre ville

Au quotidien, il n’est pas inhabituel pour les commerçants de la rue Sainte Catherine et de ses alentours de voir des squatteurs ou des musiciens trop bruyants se faire éconduire de ces artères par la police municipale. Ces faits s’inscrivent dans une volonté à long terme de sécurisation et d’embellissement de Bordeaux, menée tambour battant par son maire depuis plus de quinze ans. Déjà, en 2002, un arrêté anti-bivouac avait été adopté, visant à débarrasser le centre historique et commercial de Bordeaux des regroupements de sans domicile fixe et de routards. Le tribunal administratif de Bordeaux avait jugé que ces interdictions portaient « une atteinte excessive aux libertés des usagers des voies publiques » et avait annulé l’arrêté. Le maire de la ville avait alors fait appel, avançant l’argument qu’il était « soutenu par 80 % de la population bordelaise ». Le mardi 27 avril 2004, la cour administrative d’appel de Bordeaux confirme la décision du tribunal. Stéphane Lhomme, en première ligne lors de ces combats, se souvient : « Quelque temps après l’annulation de l’arrêté anti-bivouac, j’avais déjà eu des retours disant que malgré l’annulation de l’arrêté, la consigne était donnée à la police municipale de faire comme si cette réglementation était toujours en place. » Avec les enjeux qui sont les siens, la ville de Bordeaux semble tout faire pour protéger et sanctuariser la zone classée à l’UNESCO. La mise en valeur de cet espace urbain privilégié a déjà fait de la place de la Bourse un des lieux touristiques majeurs du pays.

Derrière la carte postale

La ville semble ainsi plus que jamais attachée à son image, et elle semble prête à tout pour continuer de l’embellir. À l’heure de l’arrivée de la liaison LGV Paris-Bordeaux en deux heures, l’attractivité de la capitale girondine devient même un enjeu économique majeur. Ainsi, rien ne peut et rien ne doit gâcher la magnifique carte postale, pas même l’histoire. Ainsi, les communicants de la ville de Bordeaux se font également assez discrets sur le passé sombre de celle qui fut jadis le premier port colonial de France. Karfa Sira Diallo, président de l’association Mémoire et Partage, le regrette : « Il est dommage que Bordeaux qui est, rappelons-le, la ville de France qui a le plus profité de l’esclavage, n’entretienne que si peu le devoir de mémoire, loin derrière des villes comme La Rochelle, ou comme Nantes. Les célébrations effectuées le 10 Mai de chaque année, date commémorative, sont presque anecdotiques. Quand on voit a contrario avec quel dynamisme la mairie communique sur des événements comme les Épicuriales, la fête du fleuve ou la fête du vin, on comprend que la frilosité bordelaise sur le fait négrier est aussi due à une volonté de sauvegarder une image glamour de la capitale aquitaine. »

Et la jeunesse bordelaise, dans tout ça ?

Depuis plusieurs années, les dents grincent du côté des lieux de vie nocturne. Entre les fermetures administratives de bars pour tapage, ou encore ouverture tardive, la jeunesse bordelaise se plaint de ne plus avoir grand choix pour ses pérégrinations noctambules. Exemple de l’atmosphère pour le moins pesante qui flotte sur la ville, la salle de concert Le Bootleg, fermée administrativement trois mois en 2014 pour défaut de licence de vente d’alcool à emporter. Un jeune homme avait en effet été contrôlé en ville avec un verre de bière estampillé « Bootleg », après la fermeture de la salle. Bordeaux l’épicurienne, si elle n’a pas disparue, a tout simplement changé de style. Un style plutôt bon chic bon genre, à l’image des festivités organisées annuellement sur les quais, et place des Quinconces. Il est indéniable que la fête du vin, tous les deux ans, est un véritable succès. D’ailleurs, les chiffres en attestent. Ainsi, la dernière édition a attiré pas moins de 520 000 personnes, entre le 23 et le 26 Juin 2016. Avec sa fermeture à 23h30, il est clair qu’elle reste destinée à un public familial, dans un décor, là-aussi de carte postale. Aucune comparaison possible donc avec les fêtes de Bayonne, de Dax, ou de ses consœurs de la communauté autonome basque, Saint Sébastien et Bilbao, qui, elles, ne dorment pas pendant une semaine. Matthieu Rouveyre, à ce sujet, ne mâche pas ses mots : « La vie nocturne à Bordeaux n’est pas très développée. Elle reste sous cet aspect-là, la Belle Endormie. Pour le maire, vie nocturne est synonyme de nuisances. Alain Juppé n’aime pas ce qu’il considère être du grabuge. Les arrêtés contre les skateurs en sont une illustration. »

Au sujet de ces nuisances sonores, la mairie de Bordeaux insiste sur les nombreuses plaintes des citadins bordelais, gênés par les abus nocturnes en tout genre. Ludovic Martinez insiste : « Juppé, comme tous les maires qui sont des élus qui connaissent leur ville, est obligé de prendre en considération les gens qui subissent ces abus. Une ville, c’est avant tout la combinaison de toutes ces communautés et de toutes ces contraintes. » Cette semaine, comme toutes les autres, les jeunes bénévoles de La Gamelle Bordelaise arpenteront les rues de Bordeaux, afin d’apporter leur aide à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Ils l’assurent, leur unique motivation est de contribuer à apporter un peu plus d’humanité, dans une société de plus en plus individualiste. « On ne cherche pas les félicitations, nous ne sommes pas là pour ça. Nous faisons cela parce que nous venons tous de milieux modestes, et que cela nous tient à cœur d’aider ceux qui en ont besoin. Plusieurs confessions religieuses sont représentées dans le collectif, on accepte tout le monde, et on aide tout le monde. Je pense aussi que cela donne une bonne image de la jeunesse bordelaise » témoigne Wahid. Ludovic Martinez souhaite laisser cet incident derrière. « C’est un malentendu, je peux évidemment les inviter à la mairie. Ces jeunes-là faisaient le bien, c’est évident. Mais on n’a pas le droit de dire que nous ne faisons rien pour les gens qui sont à la rue. Il faut voir ce que nous faisons avec les associations. Donner à manger est un geste généreux, mais il faut aussi mesurer les conséquences. »

Wahid l’assure : « Si ils s’excusent, nous l’accepterons, car pardonner fait partie de nos valeurs, l’erreur existe, et les regrets aussi. Notre combat, c’est de lutter contre la pauvreté et d’être en paix avec tout le monde. Si j’ai créé La Gamelle Bordelaise, ce n’est pas pour la gloire mais bien pour servir à quelque chose dans ce monde ». Il n’en demeure pas moins que la ville de Bordeaux se trouve aujourd’hui face à un défi important. Celui de se préoccuper au moins aussi bien de ses habitants que de ses touristes.

(Illustration : L’équipe de La Gamelle Bordelaise, dans le centre de Bordeaux. ©Tony Hoffmann)

blogs.mediapart.fr


Ça sent le gaz

 

Par Paul Leclerc

 


Le nouveau logement que Gérard vient de louer est alimenté en gaz par la société Primagaz. Pour se chauffer, le locataire effectue les démarches afin d’ouvrir le compteur.

En fait d’ouverture, son prédécesseur n’a rien fermé du tout. Il ne s’agit que d’une banale manipulation informatique, sans déplacement d’agent sur les lieux. Gérard reçoit pourtant une facture de 80 euros. Au passage, il apprend que le précédent locataire a, lui aussi, payé 80 euros, au titre de "frais de fermeture". Sans fermeture, naturellement. Primagaz, société créée il y a cent cinquante ans, revendique aujourd’hui 2 millions de clients en France.

À chaque déménagement, elle encaisse donc 160 deuros sans qu’un agent quitte son bureau. Gérard a décidé de faire la mauvaise tête et de saisir le juge d’instance. Il veut savoir si la justice trouve ce gaz hilarant.

le Canard Enchaîné N° 5037 du 10 mai 2017

Informations supplémentaires