Economie

La ville de Bordeaux cherche-t-elle à cacher sa misère ?

 

Par Laurent Perpigna Iban

C’est une scène surréaliste qui s’est déroulée dans les rues de Bordeaux le 17 Mai dernier. Des bénévoles d’un collectif à but caritatif se sont vu administrer une « magistrale » leçon de morale par le maire de la ville, alors qu’ils distribuaient des repas aux plus démunis. La mairie parle d’un malentendu regrettable, l’opposition d’une politique assumée. Décryptage.

 

Elles n’en reviennent pas. Ces jeunes bordelaises se sont bel et bien fait prendre à partie par Alain Juppé, à l’occasion d’une de leur « maraude ». La Gamelle Bordelaise, ce collectif informel dont elles font partie s’est, depuis plusieurs années maintenant, fait un nom dans la communauté bordelaise notamment grâce au soutien apporté aux nombreux réfugiés Sahraouis qui ont trouvé un point de chute sur les rives de la Garonne. Distribuant des repas, mais aussi des vêtements pendant la période hivernale, ils sont une dizaine de bénévoles infatigables qui, hebdomadairement, parcourent joyeusement les rues de la ville afin d’apporter « un peu de réconfort » à ceux qui en ont besoin. Ce collectif à forte majorité féminine est accompagné dans son travail par plusieurs sympathisants qui les appuient. Wahid est responsable du collectif : « On a monté ce projet il y a deux ans, on avait envie d’aider, de s’investir. On est totalement indépendants, nous ne percevons aucune subvention, uniquement des dons des gens qui nous soutiennent. Chaque semaine, nous distribuons lors de nos tournées en centre-ville jusqu’à une centaine de repas. »

Mais que s’est-il passé, ce mercredi 17 Mai ? Sophia raconte : « Nous nous trouvions à proximité de la mairie de Bordeaux, place Saint Christoly, quand nous avons aperçu Monsieur Alain Juppé. À notre grande surprise, il est venu vers nous pour nous parler. ». Si les bénévoles pensaient qu’elles seraient félicitées par le maire de la ville pour leur engagement citoyen, elles se trompaient lourdement. « Il nous a dit que nous étions des « inconscientes », que nous favorisions l’assistanat » témoigne Sarah, une jeune lycéenne. « J’ai tenté très calmement d’engager un dialogue, de comprendre pourquoi il nous interpellait de la sorte, mais la discussion était impossible, il était très énervé ». Accompagné de deux de ses adjoints, il reproche notamment aux jeunes filles de créer des « troubles à l’ordre public ». Sanaa reconnaît que des attroupements se forment occasionnellement autour des bénévoles lors de leur distribution. « Il arrive parfois qu’entre cinq et six personnes viennent à nous, l’espace d’une poignée de secondes. Mais nous sommes itinérantes, nous ne restons jamais plus de cinq minutes au même endroit, je ne comprends vraiment pas ce que l’on nous reproche. » commente-t-elle.

Le maire de Bordeaux reprend alors sa route. Les bénévoles sont sous le choc, et ont du mal à réaliser ce qui vient de leur arriver. Elles sont accompagnées par des supporters du club de football des Girondins de Bordeaux, venus ce jour-là leur prêter main forte. Eux aussi sont très surpris. Quelques minutes plus tard, la quinzaine de jeunes bordelais tombe à nouveau sur le maire de Bordeaux, au croisement de la rue Ste-Catherine et de la rue des Augustins. Cette fois-ci, les jeunes femmes prennent l’initiative du dialogue. « Nous voulions arrondir les angles, pour ne pas rester sur une telle incompréhension ». Le dialogue s’avère une nouvelle fois infructueux, et la situation se tend. Le maire de Bordeaux les accuse alors de « fidéliser » des sans-abri coupables, selon lui, d’abuser de la boisson et de causer d’inacceptables nuisances sonores. Les bénévoles se défendent. « Nous distribuons des repas, et des bouteilles d’eau, pas de l’alcool. Nous ne cherchons à fidéliser personne. Le jour où plus personne n’aura besoin de notre aide, nous serons les plus heureuses. » Des arguments qu’Alain Juppé ne semble pas accepter. « Le ton est monté du côté de Monsieur le maire et de ses adjoints. Ils nous ont pris de haut et se sont alors montré très arrogants. Nous côtoyons les sans-abri toutes les semaines, nous avons voulu lui expliquer que tous ne buvaient pas, qu’il ne fallait pas faire de généralités de la sorte » reprend Sophia.

La discussion n’en est plus une, et la situation se tend encore un peu quand une des jeunes filles tente de filmer la scène. Nicolas, venu leur prêter main forte dans la distribution du jour raconte : « Les filles ont gardé leur calme, et sont parvenues à faire redescendre la tension ». Le trentenaire, ainsi que ses camarades, restés en retrait jusqu’alors, interpellent à leur tour le maire de Bordeaux. « Nous étions venus participer à une bonne action, une action solidaire. Nous repartons avec une leçon de morale magistrale. C’est injuste. » Quelques minutes plus tard, chacun reprend sa route. Du côté de la mairie de Bordeaux, on relativise cet incident. Ludovic Martinez, le directeur de cabinet d’Alain Juppé, présent ce jour-là, s’en explique : « On a beaucoup de problèmes à Bordeaux, à cause d’une recrudescence de marginaux. Beaucoup sont en errance avec des chiens, et beaucoup de bordelais s’en plaignent. Certains ont été mordus, d’autres ont peur de sortir avec leurs poussettes… Ces jeunes qui distribuaient des repas et que nous avons rencontré étaient pétris de bonnes intentions. Il y a eu un malentendu. Ni moi, ni monsieur le maire n’avons de jugements moraux là-dessus. Mais il y a aussi une exaspération du maire de voir qu’il n’y a pas de solutions pérennes pour abriter ces gens. »

Les jeunes bénévoles de La Gamelle Bordelaise renvoient les pouvoirs publics dos à dos, rétorquant que la pauvreté et la misère sont avant tout produits par la société. Et que si les élus en faisaient un peu plus, celle-ci serait moins inégalitaire. Argument entendu du côté de la mairie : « Même si l’on fait beaucoup pour les sans-abri, bien sûr, ce ne sera jamais assez face à cette terrible problématique. » Stéphane Lhomme, militant associatif qui a, à de nombreuses reprises, affronté Alain Juppé au début des années 2000, n’est pas surpris par cet incident : « Alain Juppé passe pour quelqu’un qui n’est pas excessif, qui aurait gardé dans la tradition gaulliste une approche sociale. Finalement cela relève du mythe. Le constat est qu’il a surtout agi contre les populations modestes. »

Bordeaux, une ville en pleine mue

Cela n’aura échappé à personne. Bordeaux a fait peau neuve lors des deux dernières décades, au point de devenir une place touristique de premier choix. Élue entre autre « destination mondiale la plus attractive pour 2017 » par Lonely Planet et par le Los Angeles Times, la ville a vu son nombre de visiteurs annuel tripler en quinze ans. En 2016, 33 millions de nuitées ont été consommées en Gironde, et les retombées économiques du tourisme ont été évaluées à 1,8 milliard d’euros. Bordeaux est de fait le moteur incontesté du département, et l’agglomération a franchi la barre symbolique des 6 millions de visiteurs annuels depuis 2016. La transformation de l’espace urbain a inévitablement engendré des changements majeurs dans le paysage bordelais. Les quartiers populaires du centre-ville muent les uns après les autres en quartiers résidentiels, et leurs habitants ont vu plusieurs de ces derniers se transformer radicalement en quelques années. Un riverain du quartier St-Michel en témoigne : « Il y a eu des expropriations dans mon quartier. Des immeubles ont été reconstruits à neuf par des promoteurs, que je voyais déambuler, un peu comme s’ils étaient des touristes du bâtiment. Ils donnaient l’impression de jouer au Monopoly. »

InCité, la société d’économie mixte en charge de la rénovation du centre-ville, avait pourtant déclaré vouloir limiter au maximum le phénomène de gentrification dans le quartier. Cependant, la hausse des loyers et les méthodes « musclées » en ce qui concerne la rénovation forcée des biens de particuliers, ont suscité de vives polémiques ces dernières années. Stéphane Lhomme en témoigne : « Il s’agit moins de cacher la pauvreté que de la faire partir vers la périphérie, c’est un mouvement qui est bien connu qui est en cours dans beaucoup de grandes villes, et depuis bien longtemps. Ce phénomène permet de vider des quartiers populaires et de les remplacer par des populations plus privilégiées. » Après plusieurs années de travaux et de réhabilitation, le résultat est édifiant. Le quartier Saint Michel ne ressemble déjà plus en rien à ce qu’il a été. Il suit, avec quelques dizaines d’années de retard, le même chemin que le quartier Saint Pierre. Jadis quartier « rebelle », ce dernier est devenu le paradis de touristes en quête de gastronomie… et également pour les bordelais un des quartiers les plus chers de la ville.

Du côté de l’association Droit Au Logement (DAL), on pointe du doigt le fait que la ville manque cruellement de logements sociaux, et que les priorités au DALO (Droit Au Logement Opposable) ne sont pas respectées. Selon la loi du 5 Mai 2007, cette loi doit permettre aux personnes mal logées, ou ayant attendu en vain un logement social pendant un délai anormalement long, de faire valoir leur Droit à un logement décent. « Avec la nouvelle LGV, le renouvellement urbain à Bordeaux s’apparente en réalité à un renouvellement humain. » Du côté de l’opposition, Matthieu Rouveyre, élu local du Parti Socialiste (opposition) partage largement cet avis : « Les subventions au centre communal d’action sociale (CCAS) sont faibles à Bordeaux comparativement à son budget, et encore plus comparativement à ce que consacrent les communes de cette importance à leurs propres CCAS. Nous étions dans une logique similaire lorsque la mairie a refusé de construire des hébergements d’urgence. »

Sanctuarisation du centre ville

Au quotidien, il n’est pas inhabituel pour les commerçants de la rue Sainte Catherine et de ses alentours de voir des squatteurs ou des musiciens trop bruyants se faire éconduire de ces artères par la police municipale. Ces faits s’inscrivent dans une volonté à long terme de sécurisation et d’embellissement de Bordeaux, menée tambour battant par son maire depuis plus de quinze ans. Déjà, en 2002, un arrêté anti-bivouac avait été adopté, visant à débarrasser le centre historique et commercial de Bordeaux des regroupements de sans domicile fixe et de routards. Le tribunal administratif de Bordeaux avait jugé que ces interdictions portaient « une atteinte excessive aux libertés des usagers des voies publiques » et avait annulé l’arrêté. Le maire de la ville avait alors fait appel, avançant l’argument qu’il était « soutenu par 80 % de la population bordelaise ». Le mardi 27 avril 2004, la cour administrative d’appel de Bordeaux confirme la décision du tribunal. Stéphane Lhomme, en première ligne lors de ces combats, se souvient : « Quelque temps après l’annulation de l’arrêté anti-bivouac, j’avais déjà eu des retours disant que malgré l’annulation de l’arrêté, la consigne était donnée à la police municipale de faire comme si cette réglementation était toujours en place. » Avec les enjeux qui sont les siens, la ville de Bordeaux semble tout faire pour protéger et sanctuariser la zone classée à l’UNESCO. La mise en valeur de cet espace urbain privilégié a déjà fait de la place de la Bourse un des lieux touristiques majeurs du pays.

Derrière la carte postale

La ville semble ainsi plus que jamais attachée à son image, et elle semble prête à tout pour continuer de l’embellir. À l’heure de l’arrivée de la liaison LGV Paris-Bordeaux en deux heures, l’attractivité de la capitale girondine devient même un enjeu économique majeur. Ainsi, rien ne peut et rien ne doit gâcher la magnifique carte postale, pas même l’histoire. Ainsi, les communicants de la ville de Bordeaux se font également assez discrets sur le passé sombre de celle qui fut jadis le premier port colonial de France. Karfa Sira Diallo, président de l’association Mémoire et Partage, le regrette : « Il est dommage que Bordeaux qui est, rappelons-le, la ville de France qui a le plus profité de l’esclavage, n’entretienne que si peu le devoir de mémoire, loin derrière des villes comme La Rochelle, ou comme Nantes. Les célébrations effectuées le 10 Mai de chaque année, date commémorative, sont presque anecdotiques. Quand on voit a contrario avec quel dynamisme la mairie communique sur des événements comme les Épicuriales, la fête du fleuve ou la fête du vin, on comprend que la frilosité bordelaise sur le fait négrier est aussi due à une volonté de sauvegarder une image glamour de la capitale aquitaine. »

Et la jeunesse bordelaise, dans tout ça ?

Depuis plusieurs années, les dents grincent du côté des lieux de vie nocturne. Entre les fermetures administratives de bars pour tapage, ou encore ouverture tardive, la jeunesse bordelaise se plaint de ne plus avoir grand choix pour ses pérégrinations noctambules. Exemple de l’atmosphère pour le moins pesante qui flotte sur la ville, la salle de concert Le Bootleg, fermée administrativement trois mois en 2014 pour défaut de licence de vente d’alcool à emporter. Un jeune homme avait en effet été contrôlé en ville avec un verre de bière estampillé « Bootleg », après la fermeture de la salle. Bordeaux l’épicurienne, si elle n’a pas disparue, a tout simplement changé de style. Un style plutôt bon chic bon genre, à l’image des festivités organisées annuellement sur les quais, et place des Quinconces. Il est indéniable que la fête du vin, tous les deux ans, est un véritable succès. D’ailleurs, les chiffres en attestent. Ainsi, la dernière édition a attiré pas moins de 520 000 personnes, entre le 23 et le 26 Juin 2016. Avec sa fermeture à 23h30, il est clair qu’elle reste destinée à un public familial, dans un décor, là-aussi de carte postale. Aucune comparaison possible donc avec les fêtes de Bayonne, de Dax, ou de ses consœurs de la communauté autonome basque, Saint Sébastien et Bilbao, qui, elles, ne dorment pas pendant une semaine. Matthieu Rouveyre, à ce sujet, ne mâche pas ses mots : « La vie nocturne à Bordeaux n’est pas très développée. Elle reste sous cet aspect-là, la Belle Endormie. Pour le maire, vie nocturne est synonyme de nuisances. Alain Juppé n’aime pas ce qu’il considère être du grabuge. Les arrêtés contre les skateurs en sont une illustration. »

Au sujet de ces nuisances sonores, la mairie de Bordeaux insiste sur les nombreuses plaintes des citadins bordelais, gênés par les abus nocturnes en tout genre. Ludovic Martinez insiste : « Juppé, comme tous les maires qui sont des élus qui connaissent leur ville, est obligé de prendre en considération les gens qui subissent ces abus. Une ville, c’est avant tout la combinaison de toutes ces communautés et de toutes ces contraintes. » Cette semaine, comme toutes les autres, les jeunes bénévoles de La Gamelle Bordelaise arpenteront les rues de Bordeaux, afin d’apporter leur aide à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Ils l’assurent, leur unique motivation est de contribuer à apporter un peu plus d’humanité, dans une société de plus en plus individualiste. « On ne cherche pas les félicitations, nous ne sommes pas là pour ça. Nous faisons cela parce que nous venons tous de milieux modestes, et que cela nous tient à cœur d’aider ceux qui en ont besoin. Plusieurs confessions religieuses sont représentées dans le collectif, on accepte tout le monde, et on aide tout le monde. Je pense aussi que cela donne une bonne image de la jeunesse bordelaise » témoigne Wahid. Ludovic Martinez souhaite laisser cet incident derrière. « C’est un malentendu, je peux évidemment les inviter à la mairie. Ces jeunes-là faisaient le bien, c’est évident. Mais on n’a pas le droit de dire que nous ne faisons rien pour les gens qui sont à la rue. Il faut voir ce que nous faisons avec les associations. Donner à manger est un geste généreux, mais il faut aussi mesurer les conséquences. »

Wahid l’assure : « Si ils s’excusent, nous l’accepterons, car pardonner fait partie de nos valeurs, l’erreur existe, et les regrets aussi. Notre combat, c’est de lutter contre la pauvreté et d’être en paix avec tout le monde. Si j’ai créé La Gamelle Bordelaise, ce n’est pas pour la gloire mais bien pour servir à quelque chose dans ce monde ». Il n’en demeure pas moins que la ville de Bordeaux se trouve aujourd’hui face à un défi important. Celui de se préoccuper au moins aussi bien de ses habitants que de ses touristes.

(Illustration : L’équipe de La Gamelle Bordelaise, dans le centre de Bordeaux. ©Tony Hoffmann)

blogs.mediapart.fr


La fable du recul du chômage…

Lu sur https://www.ensemble-fdg.org/content/la-fable-du-recul-du-chomage

 

 
 
 

Cette fable était déjà démontée en 2006 par Michel Husson. Mais cette fois-ci, c’est la BCE qui s’en mêle. Selon le site « chômage et monnaie » :
« Le résultat de l’étude : Le chômage réel est plus élevé que ne l’indiquent les statistiques officielles. Plus exactement, il existe un chômage « caché », celui induit par les personnes « découragées » qui ne recherchent plus, et les précaires à temps partiels subis et à temps de plus en plus partiels. Ce chômage caché aurait augmenté fortement alors que le chômage officiel baissait. L’institution évalue le chômage total à 18% dans la zone euro, soit presque le double du chiffre officiel de 9,5%.
Cette augmentation proviendrait des réformes du marché du travail qui se sont répandues dans la zone euro depuis la crise, réformes d’ailleurs promues par la BCE ! »

Mais ces tours de passe-passe ne concerne pas seulment l’Europe. Catherine Sauviat, dans un article de l’IRES, met en cause la signification réelle de la baisse du taux de chômage aux Etats-Unis :
« C’est donc la baisse du taux d’activité qui explique en partie la baisse du taux de chômage, c’est-à-dire un phénomène de retrait du marché du travail qui traduit un transfert du chômage vers l’inactivité d’une partie de la population. »


Et ce à un point tel qu’une autre statistique essaye d’extrapoler le nombre réel des sans-emploi :
« Celle-ci consiste à rajouter au nombre de chômeurs officiels ramené à la population active (U3) celui des travailleurs « découragés », des individus qui voudraient un emploi mais n’en recherchent pas parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas d’emploi disponible pour eux (U4), celui plus large des travailleurs « marginalement rattachés à la population active » (incluant les travailleurs découragés) qui, bien que classés comme inactifs, voudraient un emploi, sont disponibles pour travailler et ont recherché activement un emploi pendant les 12 mois précédant l’enquête (U5) et enfin, celui des travailleurs à temps partiel subi (U6). »

Tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par le chômage, savent intuitivement que tous les discours lénifiants relèvent de la tromperie. Mais les dominants font perdre leur sens aux mots et aux arguments ; ils réussissent à empêcher la constitution d’un discours des dominés sur la réalité de leur situation et de ses causes.
La « baisse du chômage », c’est les chômeurs que l’on cache sous le tapis, à coup de stages-bidons, de radiations abusives et autres recettes semblables. Mais c’est essentiellement les chômeurs « découragés » qui n’ont plus de droit à l’indemnisation, et qui ne voit pas l’intérêt de se soumettre aux contrôle de Pôle Emploi, auquel les gouvernements successifs ont tout fait pour qu’il n’accompagne plus réellement les chômeurs dans leur recherche d’emploi.

Moralité : plus on coupe l’accès à l’indemnisation du chômage et plus les chiffres se dégonflent, au mépris de toute réalité.
Plus on précarise l’emploi, en segmentant sa durée, et plus les chiffres du chômage continuent à baisser, au mépris de la souffrance engendrée et des vies volées.

L’important, ce ne sont pas les statistiques du chômage mais le taux d’activité. Celui-ci dépend de la réorientation des flux financiers de la spéculation vers l’économie réelle, via l’investissement socialement utile, les salaires et le rétablissement de services publics dignes de ce nom.

Qu’on se le dise !

Assurance chômage : la grande liquidation

 

 

La nouvelle convention sur l’assurance chômage va s’imposer la semaine prochaine dans l’indifférence générale. Hélène Crouzillat, membre du collectif les Matermittentes, et Rose-Marie Pechallat, présidente de l’association de défense des chômeurs Recours radiation, tentent d’alerter sur les dangers de ce texte.

Par Hélène Crouzillat et Rose-Marie Pechallat

 

À l’heure où les consignes de vote pour le second tour des présidentielles fleurissent comme des coquelicots, une course de vitesse se joue dans les salons de la République pour l’agrément par la ministre du Travail de la nouvelle convention d’assurance chômage. Vous n’êtes pas au courant ? C’est normal. Personne n’a intérêt à vous informer de ce qui vous attend si, par malchance, le marché du travail ne voulait plus de vous. Cette nouvelle convention d’assurance chômage fait suite à un protocole d’accord signé le 29 mars dernier, par les « partenaires sociaux » gestionnaires de l’Unedic, l’organisme qui gère et encadre les conditions d’indemnisation des chômeurs. Il prévoit l’économie de 900 millions par an sur les trois prochaines années pour pallier un déficit estimé à 4 milliards d’euros par an.

Quelques voix – des organisations de chômeurs – à peine audibles, annoncent le tableau : les premiers chômeurs touchés par les économies sont les femmes, les seniors et les salariés sous contrat courts ou travaillant à temps partiel, du public comme du privé. On aurait pu penser qu’une hausse des cotisations patronales, un déplafonnement des cotisations sur les hauts salaires ou encore une hausse du salaire des femmes pour atteindre celui des hommes, pourraient suffire à remplir la caisse. Que nenni ! Les précaires, les vieux et les femmes sont démasqués : ils sont responsables de la dépense ; ils devront donc avaler des couleuvres et manger des clous en attendant des jours meilleurs. En juin dernier, les négociations entre les partenaires sociaux s’étaient interrompues, le Medef refusant catégoriquement de supporter une hausse des cotisations patronales sur les contrats courts, sujet au cœur des tractations. Faut dire que des contrats courts, il y en a beaucoup. On parle même d’« explosion » des CDD. Il n’est pas inutile de rappeler ici la définition d’une explosion : une rupture violente et accidentelle provoquée par une pression excessive. Presque la moitié des chômeurs qui s’inscrivent à Pôle Emploi le font à la suite d’un CDD. Ces chômeurs grèveraient les finances de l’assurance chômage, quand ils font les choux gras des employeurs sur le marché du travail (86 % des nouvelles embauches se font en CDD).

Opération blanche pour les entreprises

Ce type de salariat n’est pas accidentel, il est le fruit d’une volonté farouche des organisations syndicales siégeant à l’Unedic, salariées et patronales réunies (exceptée la CGT), de transformer le marché du travail. Violent, il l’est assurément quand la protection sociale des salariés repose sur le fantasme du plein emploi et des contreparties alignées sur la règle du CDI. Quant à la pression, elle est certes excessive tant par l’idéologie qu’elle charrie que par l’absence réelle d’un contre-pouvoir des salariés, tant ceux qui devraient les représenter ont vendu leur âme au diable. Avec le mouvement contre la loi Travail, il s’en fallait de peu pour que les opposants au projet, mesurent la nécessité de défendre d’une même voix les Droits des chômeurs et ceux des salariés, les deux étant indissociables pour qui comprend qu’un niveau d’indemnisation chômage élevé et réellement protecteur donne des ailes et du pouvoir aux salariés. Dans ce climat, les négociations ont cessé, le Medef quittant la table, et l’État a prolongé la précédente convention.

Mais revenons aux oiseaux de mauvais augures. La loi Travail promulguée, les partenaires sociaux ont remis le couvert en mars dernier et négocié une hausse de 0,05 % des cotisations à la charge des employeurs sur les contrats courts, symbole d’un effort des employeurs salué par le gouvernement, qui a pu à cette occasion se féliciter d’un dialogue social vivifiant. Sauf que les efforts annoncés ne sont ni plus ni moins qu’un tour de prestidigitation. De l’aveu même de l’entourage de Pierre Gattaz (président du Medef) se voulant rassurant dans les pages du Figaro du 29 mars : « Les chefs d’entreprise verront bien que la hausse des cotisations à l’assurance chômage est temporaire et qu’elle va de pair avec une baisse de la cotisation aux AGS (organisme payant notamment les rémunérations des salariés d’entreprises en défaillance, Ndlr), et avec une suppression, en deux temps, de la taxation des contrats courts. » Donc, la hausse est compensée et produit une opération blanche pour les entreprises, mais qui plus est, les baisses du montant de l’indemnisation des chômeurs continuent, et s’amplifient de convention en convention, tandis que la hausse des cotisations, elle, devient temporaire !

« On n’est jamais mieux servi que par soi-même »

Mieux. Là où le gouvernement s’enorgueillit des avancées du dialogue social, il fait mine d’ignorer que les partenaires sociaux pourront désormais, à travers un nouveau comité de pilotage – comité tout spécialement créé à l’occasion de cette dernière convention –, décider de la baisse des contributions des employeurs comme des salariés : « Les taux des contributions des employeurs et des salariés au financement du régime d’assurance chômage seront réduits à compter du 1er janvier ou du 1er juillet de chaque année si, au cours des deux semestres qui précèdent, le résultat d’exploitation de chacun de ces semestres est excédentaire d’au moins 500 millions d’euros et à condition que le niveau d’endettement du régime soit égal ou inférieur à l’équivalent de 1,5 mois de contributions calculé sur la moyenne des 12 derniers mois. »

En clair, ce groupe dont la légitimité est contestable et sans aucun contrôle des premiers concernés, pourra vider à loisir la caisse de l’assurance chômage si par bonheur davantage de cotisations entraient à l’Unedic. Autrement dit, le déficit tant décrié, qui sert de soupe aux commentateurs en tout genre (économistes, journalistes, politiques...), est savamment organisé et instrumentalisé par les mêmes – en tête, le Medef et la CFDT – qui usent abondamment de l’argument, et s’en servent de levier pour réduire les Droits des chômeurs. La boucle est bouclée, mais l’entourloupe ne s’arrête pas là. Elle se niche dans le détail des textes de la convention qu’il serait bien difficile de résumer ici sans que le lecteur ne sombre dans une parfaite somnolence. Car, c’est un véritable cauchemar de lire ces textes réglementaires, et il ne suffit pas de s’armer de patience pour y survivre. Pour avoir un ordre d’idée, il faut se plonger dans les quelque 160 pages réparties entre la convention elle-même, le règlement intérieur, une notice explicative, les annexes et une vingtaine d’accords d’application, se référant les uns aux autres. Nous avons eu accès à plusieurs moutures dont certaines étaient illisibles tant les modifications, ratures, ajouts, et bariolage ajoutaient à la confusion.

Si la lecture des textes est si difficile, nous direz-vous, pourquoi ne pas laisser ça aux spécialistes ? Parce que c’est exactement ce que ces spécialistes-là espèrent en jargonnant de la sorte : faire leur tambouille seuls en camouflant les ingrédients qui la composent. Parce que l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même » frappe ici mieux qu’ailleurs. Nous en avons fait l’expérience lorsque nous avons contesté la dernière convention devant le Conseil d’État, qui l’a retoquée en octobre 2015 ; une première dans l’histoire de l’assurance chômage. Mais, si nous avons plongé patiemment ces derniers temps dans les arcanes de la convention, nous avons manqué cruellement de temps pour aiguiser nos vues. La raison en est simple : le calendrier était serré ; sciemment serré. À peine les partenaires sociaux avaient-ils signé leur accord, à l’exception de la CGT, que la transcription juridique effectuée par l’Unedic était déjà sur la table, passant de 15 à 160 pages. Nous pourrions supputer une collusion entre certains membres de la direction de l’Unedic et les principaux syndicats patronaux et salariés, alors qu’à peine les textes posés sur la table, la cavalcade commence : les documents quasi définitifs sont lus à une telle rapidité qu’il n’y a pas le temps d’assimiler ou de contester certaines formulations, ou de repérer des mesures non discutées en amont.

Intérêt général

Les syndicats qui ne sont pas dans la confidence des préparatifs, peuvent, s’ils ont tout saisi au vol, agir à la marge et, s’ils sont intègres, refuser de faire payer aux chômeurs la dette de l’Unedic, en ne signant pas les textes. Faut-il rappeler que les négociations se font au siège du Medef à huis clos, sans aucune forme de contrôle démocratique, alors qu’elles concernent directement quelque 5,52 millions de personnes et indirectement 28 millions de travailleurs ? Deux séances de lecture pour acter la version définitive et les documents ont atterri bien vite sur le bureau de la ministre, tout juste avant le premier tour de l’élection présidentielle. Avant le second tour, madame El Khomri doit désormais jouer de son pouvoir d’appréciation concernant l’intérêt général et l’équilibre financier du régime d’assurance chômage, pour agréer les fameux textes. En vérité, la ministre est sous pression : l’Union européenne, Hollande et les partenaires sociaux scrutent attentivement sa décision et il est très probable que de petites notes tranchantes s’amoncellent sur son bureau au point d’étouffer le moindre souffle critique.

La notion juridique d’intérêt général, elle pourra opportunément la défendre, songeant que cette nouvelle convention vise principalement les catégories de chômeurs les plus désarmés, et sécher une larme à leur mémoire. Tant pis si seuls les jours travaillés seront indemnisés, tant pis pour les plus jeunes, les plus de 50 ans, les femmes, les plus vulnérables. Quant à l’équilibre financier, elle constatera avec candeur et respect pour le dialogue social que le nouveau comité de pilotage mené par les partenaires sociaux se charge de tout. On pourrait nommer ces différents acteurs – l’Union européenne, le gouvernement, les partenaires sociaux – les liquidateurs, si on voulait titrer le film qui se déroule sous nos yeux. Dans le cas où la ministre voudrait se racheter d’avoir porté une loi Travail qui fait honte à notre justice sociale et refusait d’endosser le rôle principal, elle n’agréerait pas la convention d’assurance chômage. Elle ne modifierait en rien les sombres intentions de Macron ou Le Pen vis-à-vis des chômeurs, mais au moins, cet acte apporterait un autre regard sur les responsabilités de chacun concernant ces populations sacrifiées à l’aune d’une économie dite en crise, alors qu’elle est loin de l’être pour tout le monde.

Nous sommes très nombreux à vivre de miettes, mais nous connaissons notre incroyable puissance quand nous prenons en main nos propres affaires. Et puis, il y a la rue. Nous battrons le pavé et pas seulement pour nous tenir chaud.

politis.fr


Ça sent le gaz

 

Par Paul Leclerc

 


Le nouveau logement que Gérard vient de louer est alimenté en gaz par la société Primagaz. Pour se chauffer, le locataire effectue les démarches afin d’ouvrir le compteur.

En fait d’ouverture, son prédécesseur n’a rien fermé du tout. Il ne s’agit que d’une banale manipulation informatique, sans déplacement d’agent sur les lieux. Gérard reçoit pourtant une facture de 80 euros. Au passage, il apprend que le précédent locataire a, lui aussi, payé 80 euros, au titre de "frais de fermeture". Sans fermeture, naturellement. Primagaz, société créée il y a cent cinquante ans, revendique aujourd’hui 2 millions de clients en France.

À chaque déménagement, elle encaisse donc 160 deuros sans qu’un agent quitte son bureau. Gérard a décidé de faire la mauvaise tête et de saisir le juge d’instance. Il veut savoir si la justice trouve ce gaz hilarant.

le Canard Enchaîné N° 5037 du 10 mai 2017

Revenu de base

Informations supplémentaires