Economie

Faim de mois... par Dahan et Scalpa

Le chômage tue davantage que les accidents de la route

 

Par Bernard Gensane

Suicides, maladies cardiaques, etc. Le chômage tuerait "entre 10 000 et 20 000 personnes par an", selon une estimation de Pierre Meneton, auteur d’une étude sur la santé des chômeurs pour l’Institut français pour la santé et la recherche médicale. Entre 1995 et 2007, le scientifique a suivi 6 000 volontaires âgés de 35 à 64 ans pour observer les effets du chômage sur la santé cardiovasculaire et la mortalité globale. Les résultats ont été publiés, en décembre, dans la revue International Archives of Occupational and Environmental Health.

Des "comportements à risque"

L’étude met en évidence une "surmortalité très importante" chez les chômeurs, presque trois fois supérieure à celle des non-chômeurs. Le chômage a notamment "des effets majeurs sur la survenue d’accidents cardiovasculaires et de pathologies chroniques". "Ces effets sont bien liés à la condition de chômeur, parce que les retraités ou les personnes volontairement inactives ne sont pas touchées", précise le professeur Meneton. Les chômeurs ont des "comportements à risque", explique-t-il. En moyenne, "ils consomment plus d’alcool, moins de fruits et de légumes, et ont un apport calorique (hors alcool) très significativement plus élevé que la moyenne".

Une sous-estimation de la réalité ?

Mais ces résultats sont probablement "une sous-estimation de la réalité", de l’aveu même de son auteur. Ils se basent en effet sur un échantillon de personnes plus favorisées que la moyenne et ne tiennent pas compte des effets de la crise économique. Aucune étude ne donne, pour l’heure, de vision plus précise de la situation. Partie émergée de l’iceberg, les suicides de chômeurs font régulièrement l’actualité. Entre 2008 et 2010, 584 suicides pourraient être attribués à la hausse du chômage, selon une étude de l’Inserm.

Une prise de conscience récente

La santé des chômeurs est un "véritable ’trou noir’ de la connaissance scientifique et médicale", déplore le psychiatre Michel Debout dans son livre intitulé Le traumatisme du chômage (éditions de l’Atelier). « La santé des chômeurs semble n’intéresser personne, dénonce-t-il, ni les professionnels de santé, ni les chercheurs, ni surtout les pouvoirs publics, toutes sensibilités confondues. » C’est une "problématique importante à nos yeux", dément le ministère du Travail, qui a récemment confié à l’Inspection générale des affaires sociales une mission "sur la prise en compte des problématiques de santé dans l’accompagnement des demandeurs d’emploi".

Dans son plan de lutte contre le chômage de longue durée, François Rebsamen, alors ministre du Travail et de l’Emploi, prévoyait, en outre, de "renforcer la possibilité de déclencher un bilan de santé du demandeur d’emploi dans le cadre de son accompagnement".

bernard-gensane.over-blog.com

En plein coeur du Paris chic, le personnel d’un palace en route pour une grève dure

 

Par Thomas Clerget

A deux pas de la place Vendôme et de ses boutiques cossues, le personnel de ménage d’un hôtel de luxe est en grève depuis maintenant trois semaines, réclamant notamment son intégration directe au sein des effectifs de l’hôtel. Mais le conflit, qui s’est tendu ces derniers jours avec l’intervention de la police, est aussi le fruit des ordonnances Macron de 2017 : ces dernières menacent l’existence de représentants du personnel des sous-traitants dans l’hôtel, et par conséquent l’avenir de leurs conditions de travail. Le mouvement semble parti pour durer. Reportage.

« Nous resterons le temps qu’il faudra ! » « On sera là demain, la semaine prochaine, et s’il le faut le mois prochain aussi ! » Rassemblés samedi 13 octobre devant le Park Hyatt Vendôme, un hôtel de luxe situé à 200 mètres de la place parisienne du même nom, les salariés en grève du palace, qui font principalement partie du personnel de ménage, annoncent la couleur haut et fort. Femmes de ménage, gouvernantes, personnel technique, ainsi que des représentants des syndicats CGT impliqués dans le mouvement, se succèdent au mégaphone et affirment leur détermination : le mouvement est prévu pour durer, ils s’y sont préparés, et sont prêts à en assumer les conséquences. Les soutiens, jeunes militants ou représentants d’autres mouvements, comme Femmes solidaires ou les « postiers du 92 », en grève depuis plus de six mois, applaudissent en écho.

La direction de l’hôtel ne s’attendait probablement pas à voir débarquer une bonne centaine de personnes venues troubler la quiétude de ses riches clients, en plein cœur du Paris chic. Mais le piquet de grève de la veille, évacué de force par la police, est encore dans tous les esprits. Les images ont circulé sur les réseaux sociaux, renforçant la solidarité avec les grévistes, principalement employés par STN, un sous-traitant du groupe hôtelier Park Hayatt. Les grévistes demandent en premier lieu leur intégration directe, sans passer par la sous-traitance, au personnel du palace. Une dizaine d’employés « directs » d’Hyatt (sur 220) participent aussi au mouvement déclenché il y a trois semaines, et réclament de leur côté une augmentation significative des salaires. Chez le sous-traitant, environ 50 salariés seraient en grève, sur les 80 régulièrement employés dans l’hôtel.

 

Évacuation par la police et accrochage avec des vigiles privés

Gouvernante employée par le sous-traitant STN, Fama est, comme ses camarades, encore sous le choc de la veille : « J’ai pleuré toute la journée... Nous ne sommes pas des criminels quand même ! Heureusement, le rassemblement aujourd’hui fait beaucoup de bien au moral. » Vendredi vers midi, la tension est rapidement montée quand les forces de l’ordre, en tout une dizaine de cars de police, ont demandé aux grévistes - environ 30 personnes - de libérer le trottoir devant l’hôtel. Les salariés ont finalement été repoussés manu militari au coin de la rue, où des grilles de chantier sont installées. « Ils nous ont coincés là, entre les grilles et le mur, pendant des heures, raconte Fama, toujours affectée. Nous devions leur demander l’autorisation pour aller faire pipi... » Selon leurs témoignages, les salariés sont restés parqués entre trois et quatre heures, jusqu’à l’arrivée d’élus – notamment Eric Coquerel, député de la France insoumise, et Danielle Simonnet, élue de Paris – qui ont intégré la nasse, avant que la police ne finisse par libérer tout le monde.

Vidéo de l’évacuation policière vendredi 12 octobre, filmée par le site Révolution permanente.

Tôt le matin, ce même vendredi, les tensions liées à l’occupation des abords de l’hôtel avaient déjà conduit deux grévistes à l’hôpital, après un accrochage cette fois avec des vigiles privés chargés de la sécurité du palace. Dénonçant le remplacement des grévistes par d’autres salariés, dans des conditions qu’ils soupçonnent d’être illégales, certains syndicalistes avaient décidé de bloquer l’entrée du personnel, à l’arrière de l’établissement. L’un des deux hommes évacués par les pompiers est sorti de l’hôpital le jour même, le second deux jours plus tard. Tiziri Kandi, animatrice de la CGT-HPE – le syndicat qui emmène la grève chez STN –, pointe une « agression » des salariés par les vigiles, et précise qu’au moins une plainte a été déposée.

Revenant sur ces événements lors du rassemblement du lendemain, les grévistes dénoncent une entrave au droit de grève – par le remplacement des salariés – et à la liberté de manifester – par l’évacuation policière du piquet –, mais aussi « une justice pour les riches et une autre pour les pauvres ». Expulsés du trottoir la veille, nassés au coin de la rue, ils s’indignent que les vigiles ayant envoyé deux des leurs à l’hôpital n’aient pas été inquiétés. « Il y a un parti pris des autorités, juge Tiziri Kandi. Ces dernières sont dans une logique de protection du groupe Hyatt. » Un nouveau rassemblement était appelé ce lundi 15 octobre à midi. Mais les tensions perdurent : selon la CGT-HPE, la préfecture demanderait aux grévistes de déplacer leur rassemblement sur le trottoir d’en face. Ces derniers revendiquent leur droit de manifester au pied de l’hôtel avec lequel ils sont en conflit.

Tout autour, les symboles sont omniprésents, donnant plus de relief encore aux questions soulevées par ce conflit : à quelques pas à peine, place Vendôme, la peinture des vieilles fenêtres en bois du ministère de la Justice se dégrade lentement, sa frise ornementale protégée par un filet contre les chutes de pierre. Ce n’est pas le cas de la boutique Rolex et de l’hôtel Ritz qui l’encadrent, avec leurs devantures impeccables. Sous les arcanes de la rue de la Paix, l’obscène étalage des boutiques de luxe n’est pas moins parlant : dans une vitrine sur-éclairée, une veste en cachemire est vendue 5000 euros. A l’entrée d’une boutique d’une grande marque de luxe français, les vendeurs proposent d’accompagner les clients dans leur « visite » des lieux. Un sac à main trône, 9000 euros la pièce. Dans une pâtisserie voisine, la tartelette au citron à 17 euros semblerait presque bon marché.

Un conflit social né des ordonnances Macron

Les sous-traitants du Park Hyatt, où la chambre est facturée entre 1000 et 10 000 euros la nuit, ont d’autres préoccupations. Malgré des améliorations qu’ils reconnaissent, obtenues lors de grèves précédentes, leurs conditions de travail restent difficiles, les cadences élevées. « C’est un palace : les clients sont extrêmement exigeants, rappelle une salariée. Et chez Park Hyatt, ils sont maniaques, très maniaques ! » Ces dernières années, l’hôtel est passé de 4 à 5 étoiles, puis a gagné le label « palace ». Pour les salariés employés en direct, les salaires seraient pourtant restés inférieurs aux autres établissements parisiens de même rang, de 300 euros selon Sameh Hamouda, l’un de leurs représentants syndicaux. « Ce sont pourtant les salariés qui ont contribué à cette montée en gamme », souligne Kandi Tiziri. Paradoxalement, les employées de STN, dont les salaires varient entre 1600 et 2000 euros par mois, sont mieux payées que celles et ceux employés en direct par l’hôtel. « Ce que nous demandons, précise Kandi Tiziri, c’est à la fois l’intégration des sous-traitants, et un alignement sur le statut le plus haut, celui de STN. »

 

Si les salaires sont plus élevés chez STN qu’au Hyatt, pourquoi demander une intégration ? « On sera mieux traitées, mieux considérées chez Hyatt qu’en étant sous-traitantes, complète Fama. Sinon on ne peut pas parler avec eux, ils nous renvoient toujours vers STN. On aura aussi un bon comité d’entreprise, des avantages. » L’un des motifs essentiels du conflit est aussi à chercher du côté des conséquences des récentes réformes : les salaires et conditions de travail gagnés durant les précédentes grèves menées chez STN, sont en fait directement menacés par les mesures issues des « ordonnances Macron » de 2017. Suite à ces dernières, les salariés du sous-traitant ne pourront plus se présenter aux élections professionnelles dans l’hôtel où ils sont mis à disposition. Seul subsistera un Conseil social et économique (CSE) central chez STN, groupe de 4500 employés. Les salariés devront donc batailler pour obtenir des représentants de proximité sur leur lieu de travail.

« Sans représentants du personnel, ils vont nous massacrer !, alerte Nora, une syndicaliste employée chez STN, au mégaphone. Ici, on vient de très, très loin. Aujourd’hui nos salaires sont corrects, les conditions de travail difficiles, mais meilleures qu’avant... Il n’est pas question de revenir en arrière ! » Pour conserver des représentants syndicaux sur le site, et espérer sauver les conditions d’emploi actuelles – dont les augmentations de salaire, qui avaient été concédées sous forme de prime – l’intégration des sous-traitants à l’hôtel est donc une revendication stratégique. Pour y parvenir, le mouvement de l’Holiday Inn de la porte de Clichy, victorieux après 111 jours de grève et qui avait déjà été emmené par la CGT-HPE (avec la CNT-SO), donne une idée du cap à suivre. « Ce nouveau mouvement ne vient pas de nulle-part, confirme Kandi Tiziri. Et avec l’application des ordonnances en février 2019, c’est le moment où jamais de sauver le statut de ces salariées. »

Thomas Clerget

« Les raisins de la misère » : comment les grands crus du Bordelais prospèrent sur une pauvreté extrême

 

Par Nolwenn Weiler

A l’ombre des luxueux châteaux du Bordelais se cache une pauvreté et une injustice saisissantes. C’est ce que révèle une enquête de la journaliste Ixchel Delaporte. Les saisonniers qui s’échinent dans la vigne, indispensables à la bonne tenue d’un grand cru, sont sans cesse plus précarisés. Les habitants les plus pauvres – chômeurs, mères célibataires, malades des pesticides... – ne voient pas les retombées économiques du négoce et du tourisme. Pire : ils doivent se rendre invisibles. Les raisins de la misère, titre du livre écrit par la journaliste, révèle aussi le lobbying des grands domaines pour conserver leurs privilèges, notamment fiscaux. Entretien.

Basta !  : Dans le Bordelais, une région de production vinicole particulièrement réputée, on trouve aussi, dites-vous, un « couloir de la pauvreté », peuplé de personnes qui habitent parfois de véritables taudis, et peinent même à se nourrir... Qui sont ces femmes et ces hommes ?

Ixchel Delaporte [1] : Identifié par l’Insee en 2011, ce « couloir de la pauvreté » forme en réalité un croissant qui contourne Bordeaux et son agglomération par le nord-est [2]. Ce couloir est empli de vignes, celles des grands crus et des châteaux. Au nord, on trouve par exemple le très connu Château Lafite Rothschild [dont les bouteilles s’arrachent jusqu’à 1000 euros pièce, ndlr], un peu plus loin, le long de la Garonne, la région de Saint-Émilion, et plus au sud, vers la fin du couloir, le Sauternais…

Au milieu de ces hauts lieux du luxe vivent des gens dont les taux de pauvreté individuelle sont si élevés qu’ils sont comparables à ceux des régions les plus pauvres de France : le Nord-Pas-de-Calais et le Languedoc Roussillon. Dans certaines petites villes ou villages, le taux de chômage atteint 25 %, les taux de RSA sont parfois supérieurs à 30 %, et les familles monoparentales sont très nombreuses. On trouve également des personnes qui sont en situation de grande pauvreté et qui ne sont même pas dans les radars des institutions ! Je pense notamment aux travailleurs saisonniers étrangers sans-papiers, de plus en plus précaires, du fait de l’augmentation de la sous-traitance des travaux viticoles.

Vous parlez, à propos de cette augmentation de la sous-traitance, de « professionnalisation de la précarité ». Pourquoi ?

La proportion de saisonniers est de plus en plus élevée parmi les travailleurs de la vigne. En 2015 dans le Médoc, il y avait environ 14 500 saisonniers en CDD contre 5000 en CDI. De plus, les châteaux recrutent de moins en moins la main d’œuvre directement. Ce sont des petites entreprises de quatre ou cinq personnes maximum qui forment les équipes pour entretenir la vigne et pour faire les vendanges. La situation de ces prestataires de service est d’ailleurs florissante, avec une progression de leur chiffre d’affaire qui va jusqu’à 20% par an. En général, ces entreprises emploient de la main d’œuvre non qualifiée et facile à exploiter : les Sarahouis, les Marocains, les latino-américains arrivent dans cette région par le bouche à oreille. Ils sont de plus en plus nombreux. En général, on ne leur demande pas de papiers. Ces pratiques créent une concentration de travail mal payé, exercé dans l’illégalité.

Les marchands de sommeil profitent bien de ces précarités extrêmes. Ils louent aux hommes, puis à leur famille, des maisons vétustes, nombreuses dans les centres villes à l’abandon. J’ai constaté cela en particulier dans la ville de Pauillac, la Mecque des vins du Médoc. Dans les villages plus éloignés, j’ai vu des gens qui vivent dans de vrais taudis, avec de la terre battue au sol, et des poêles à bois défectueux pour chauffer l’unique pièce de l’habitation. Les enfants qui vivent dans ce genre de logis sont malades en permanence. Dans le Sauternais, la région du Blanc liquoreux, au sud du « couloir de la pauvreté », les Tziganes - qui sont les petites mains de vignes depuis toujours - vivent cachés dans des terrains boueux ou au milieu de forêts de pins parce que personne ne veut les voir, même si l’économie du vin a vraiment besoin d’eux. Ils sont très nombreux à vivre dans de vieilles caravanes, regroupés parfois dans des campements de fortune, sans eau ni électricité.

Cette problématique de l’exploitation des travailleurs saisonniers existe aussi dans d’autres régions en France. Quelle est la spécificité du Bordelais ?

La situation géographique de Bordeaux, ville portuaire, a entraîné un modèle économique viticole unique en France, où le vin est devenu très tôt un business. Le port de Bordeaux attire les négociants anglais dès le 12ème siècle et la concentration foncière viticole s’amorce dès le 13ème siècle ! Plus tard, ce sont les négociants hollandais qui s’installent à Bordeaux. Au 17ème, ils établissent un système de vente des vins qui tient encore aujourd’hui, appelé « la Place » et qui réunit propriétaires, négociants et courtiers. Les riches propriétaires cherchent à augmenter leur capacité de production. Peu à peu les paysans et les journaliers deviennent dépendants des grandes propriétés qui, en échange du gîte et du couvert, les emploient comme des hommes à tout faire. Dans le cadre du commerce triangulaire, au 18ème siècle, qui organise la déportation de milliers d’esclaves Africains, le vin devient une monnaie d’échange très facile à transporter et à conserver. Bordeaux devient à cette époque le premier port commercial de France.

Aujourd’hui comme hier, les courtiers fixent le prix du vin avant même qu’il ne soit mis en bouteille. La liste des grands crus du Médoc a été établie au 19ème siècle et n’a quasiment pas bougé depuis. Ce système économique offre aux grands châteaux une position dominante et prestigieuse, qui se traduit au niveau international par des profits mirobolants et au niveau local par leur emprise foncière et leur capacité d’emploi. Les gens qui y sont employés restent tributaires de la vigne. Même s’ils essaient de se tourner vers d’autres débouchés, ils finissent par y revenir – dans les périodes de chômage en particulier. Dans les vignes, de très nombreuses personnes travaillent avec des corps déjà très abîmés. Les pesticides font des ravages, même si dans cette région il est difficile de le faire accepter. Sans compter la pénibilité des conditions climatiques. Les travailleurs de la vigne sont dehors qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il fasse 40°C. Beaucoup de saisonniers évoquent des cadences de plus en plus importantes, parfois l’absence de pauses et de fourniture d’eau. Dans des cas plus rare, il arrive que des saisonniers étrangers ne soient même pas rémunérés.

Les propriétaires de vignes prestigieuses ne produisent pas que des « grands crus ». Certains d’entre eux ont même fait fortune grâce à la vente de vins bas de gamme...

Tout a fait. C’est le cas du groupe Castel par exemple, qui a bâti sa fortune sur la vente de vins bas de gamme à 2 ou 3 euros la bouteille, étiquetés du Bordelais. Les consommateurs de ce genre de vin sont généralement en situation de grande précarité. Le groupe Castel possède plusieurs châteaux, dont le château Beychevelle dans le Médoc, quatrième cru au classement de 1855. En fait, les alcooliers se cachent derrière les grandes marques de vins associées au plaisir et au luxe, et utilisent cette image pour vendre 90 % de l’alcool. Castel possède aussi le maillon distribution puisqu’il a racheté la chaîne Nicolas. Le groupe de Bernard Magrez [négociant en vins, ndlr] a lui aussi fait fortune avec du vin bas de gamme avant de tout revendre à Castel, et d’investir dans des grands châteaux bordelais.

Ces personnes tiennent les deux bouts de la chaîne, ainsi que le négoce. La plupart des vignerons hors grands crus fournissent les volumes nécessaires à la fabrication des vins bas de gamme, ou des vins de marque. Ils sont pieds et poings liés avec ces propriétaires mais aussi avec la grande distribution qui fixe les prix au plus bas. Notons que les grands crus n’appartiennent pas tous à des grandes et vieilles familles spécialistes du domaine. Divers grands groupes se paient aussi des châteaux pour l’image, et pour faire fructifier leur fortune en bénéficiant d’avantages fiscaux. On retrouve ainsi des assureurs (AG2R, AXA), des pétroliers (Perrodo), des groupes du BTP (Fayat) mais aussi Dassault, Auchan, Pinault ou Hermès…

Si les grands groupes investissent dans le vin, n’est-ce pas aussi parce que le secteur bénéficie d’avantages importants, notamment au niveau fiscal ?

Le vin est considéré comme l’un des piliers de la culture française. D’un point de vue fiscal, il n’est pas un alcool « comme les autres » : le vin est moins taxé que la bière ou les alcools forts – 3,6 % de TVA contre 20 %. Les « prémix », ces alcools très sucrés dont les jeunes raffolent, bénéficient eux aussi de ristournes quand ils sont élaborés à partir de vin. On sait pourtant que la faiblesse du prix a un effet immédiat sur la consommation. La refonte de la fiscalité du vin est l’un des grands enjeux du plan « Mildeca » de lutte contre les addictions, que le gouvernement est censé présenter bientôt... Les addictologues se battent contre ce traitement de faveur accordé au vin, étant donné le nombre de morts dus à l’alcool chaque année, qui est de 50 000 décès.

Et il est faux de dire, comme l’a prétendu Emmanuel Macron que les jeunes ne se soûlent pas au vin. Ils se soûlent aussi avec le vin, et notamment avec des prémix. Comme l’ont rappelé des médecins addictologues dans une tribune en mars dernier, le vin représente près de 60 % de la consommation d’alcool. Il est la seconde cause de cancers après le tabac. L’alcool, et notamment le vin, est à l’origine de violences familiales, conjugales et de violences sur la voie publique, de binge drinking (« beuverie expresse », ndlr), d’une part importante des affections mentales, des suicides et de la mortalité accidentelle et routière [3].

Mais entre la santé publique et le monde des grands crus, le pouvoir a toujours choisi les grands crus…

Il y a toujours eu en France une grande proximité entre les producteurs de vin et le pouvoir. Et Emmanuel Macron ne déroge pas à la règle. Sitôt arrivé à l’Élysée, il a envoyé un signal très fort de soutien aux producteurs de vin en nommant Audrey Bourolleau comme conseillère Agriculture, Pêche, Forêt et Développement rural. Ancienne déléguée générale du lobby Vin et société, elle a triomphé en 2015 en faisant assouplir la loi Evin qui encadre la publicité sur les boissons alcoolisées en France depuis 1991, avec le soutien précieux du ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron [4]. Quand, l’hiver dernier, la ministre de la santé Agnès Buzyn a osé dire que le vin est un alcool comme les autres, elle a aussitôt été corrigée par le Premier ministre et le président de la République qui a dit, en direct du salon de l’agriculture, qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui même buvait deux verres de vin par jour !

Comment faire passer quelque chose de dangereux pour quelque chose de sexy ? C’est tout le travail des lobbies, et les politiques les aident volontiers, les parlementaires n’étant pas en reste. Si les députés ont voté comme un seul homme l’exclusion du glyphosate de la loi Agriculture, c’est entre autres qu’ils y ont été poussés par les producteurs de vin. Quant à l’assouplissement de la loi Evin en 2015, elle a pu se faire via un amendement déposé par le sénateur maire de Gironde (LR) Gérard César, président du groupe d’études Vignes et vin au Sénat et… viticulteur.

L’œnotourisme et le luxe, qui sont des produits dérivés du secteur, permettent à certains châteaux de prospérer encore davantage, avec parfois, dites-vous, de substantielles aides publiques...

Oui, l’œnotourisme – qui propose des rencontres avec des vignerons, des visites de domaines, des dégustations de vins et autres plaisirs gastronomiques – est en pleine expansion. Il draine une économie faramineuse : dix millions de personnes par an, un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards d’euros ! La région bordelaise arrive en tête des territoires les plus visités avec 18% de touristes. En Gironde, le vignoble génère 4,3 millions de visites par an, dont 1,3 million pour la seule juridiction de Saint-Émilion. De nouveaux chais sont construits, parfois très luxueux. Et des hôtels quatre étoiles font désormais partie du paysage. Ils reçoivent le soutien actif de l’État : FranceAgriMer (établissement public rattaché au ministère de la l’agriculture, ndlr) alloue 165 millions d’euros d’aide à l’investissement par an pour les vignerons. Mais les dossiers sont tellement complexes à monter que seuls les grands groupes, en mesure de se payer des cabinets d’experts, parviennent à rafler la mise.

L’Europe aussi octroie des aides conséquentes à l’investissement. Un château peut ainsi toucher jusqu’à 40 % du coût de construction, de rénovation et de modernisation de ses chais, de la réception des vendanges au quai de chargement, jusqu’à 150 000 euros pour un projet d’œnotourisme, et jusqu’à 30 % pour aider à la mise au normes des installations. Et sans doute bien plus si un domaine est conseillé par des cabinets spécialisés. Un château appartenant au groupe de champagne Louis Roederer a réussi à obtenir jusqu’à 800 millions d’euros de l’Union européenne pour refaire ses installations.

Les régions extrêmement pauvres où s’implantent ces chais et hôtels ne bénéficient en aucun cas des sommes faramineuses qui sont drainées quasiment sous les yeux de leurs habitants. A côté des châteaux clinquants, les ruelles des petites villes et villages sont décrépies, les services publics s’évanouissent, les commerces disparaissent. La financiarisation à outrance du secteur, qui fait grimper l’hectare de vignes à deux, voire quatre millions d’euros, ne facilite pas non plus la vie des 80 % de vignerons qui ne possèdent pas de châteaux.

Vous avez même pu constater, au fil de votre enquête, que la cohabitation entre ce luxe « quatre étoiles » et les travailleurs de la vigne n’était pas toujours harmonieuse...

Dans les grands châteaux, on préfèrerait que ces travailleurs soient invisibles… D’ailleurs, ils le sont dans les discours. Jamais ceux qui vantent les qualités de leurs grands vins ne parlent de ceux et celles qui s’échinent à entretenir la vigne à longueur d’année. Un ancien tractoriste de Cheval blanc, un grand cru de Saint-Émilion appartenant à LVMH, rapporte s’être senti « tout petit » quand le gérant est venu lui demander de garer sa voiture dans les vignes pour que personne ne la voit. Il me raconte que sur le parking, c’était plutôt des Porsche, Ferrari et Maserati. Il faut dire que le domaine détient le record de la bouteille de vin la plus chère jamais vendue au monde : une Impériale de six litres, remportée pour plus de 200 000 euros...

A Saint-Émilion, les saisonniers espagnols, qui ont fait le choix de vivre en itinérance dans des camions et qui travaillent à la vigne, ont toutes les peines du monde à ouvrir des comptes dans les banques. Quand ils rentrent dans une boulangerie, on les regarde de travers… Tous ces gens incarnent la pauvreté dans des endroits où l’on ne voudrait admirer que du luxe. L’image, c’est pour ces milieux ce qu’il y a de plus important. Les pauvres posent donc problème, mais en même temps, on a besoin d’eux. C’est tout le paradoxe.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Photo : issue de l’album « Vendanges 2018 en Blaye Côtes de Bordeaux » réalisé par la photographe Corinne Couette, disponible sur Flickr en Creative commun.


Ixchel Delaporte, Les raisins de la misère. Une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais, éditions Le Rouergue, 2018.

Notes

[1] Ixchel Delaporte est journaliste à l’Humanité où elle s’intéresse à la pauvreté depuis plusieurs années. Pour son livre Les raisins de la misère. Une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais, elle a sillonné le Bordelais pendant 18 mois.

[2] Insee : Institut national de la statistique et des étude économiques. Pour consulter la note de 2011, voir ici.

[3] Écouter cette interview de l’addictologue Michel Reynaud

[4] La loi Evin a subi plusieurs assouplissements en 1994 et pour ce qui concerne Internet en 2009, mais elle permettait de régir très strictement la publicité pour l’alcool, en limitant les supports médiatiques et en encadrant les visuels autorisés autour de l’origine du produit, sa couleur et son degré d’alcool.

Le nombre impressionnant de seniors qui vivent quasiment sans rien

 

Une étude révèle que les personnes de plus de 50 ans vivent souvent sans emploi, ni retraite… Un tiers des seniors sans emploi, ni retraite, vivent en dessous du seuil de pauvreté.

C’est le triste constat que tire ce mercredi une étude du service statistique du ministère de la Santé (Drees), révélée par Le Figaro. Selon le document, 1,4 million de Français, âgés de 53 à 69 ans, ne perçoivent ni revenu d’activités, ni pension de retraite. La pauvreté touche donc 11 % des seniors. L’étude se penche sur les problématiques que traverse cette catégorie de la population.

Une majorité de femmes

Ces seniors sont majoritairement des femmes (pour deux sur trois), relève l’étude. Ils sont âgés en moyenne de 58 ans et sont en moins bonne santé que les retraités : "29 % se déclarent en mauvais ou très mauvais état de santé et 30 % ont une reconnaissance administrative de handicap, contre, dans les deux cas, 11 % de l’ensemble des seniors", précise le texte. De plus, la moitié d’entre eux n’a pas de diplôme ou juste le certificat d’études primaires (CEP), contre 27 % des seniors qui travaillent et 40 % des retraités. 13 % de ces seniors sont quant à eux au chômage : "Le sentiment d’éloignement du marché du travail et le découragement prédominent" chez ces personnes, constatent les auteurs de l’étude.

Un contraste frappant

Ces seniors sans travail ni retraite sont plus exposés à la pauvreté que les actifs ou retraités. En effet, un tiers d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1 265 euros par mois. Ces seniors sont également plus exposés à la précarité lorsqu’ils sont seuls ou que leur conjoint est dans la même situation, sans emploi ni retraite.

Seulement, l’étude nuance ce constat de pauvreté car un quart de ces seniors se situent parmi les 40 % des ménages les plus aisés : « Il s’agit en majorité de femmes en couple sans enfant à charge, âgées d’une soixantaine d’années et étant relativement diplômées », majoritairement propriétaires, et vivant en bonne santé, explique enfin l’étude du ministère de la Santé.

capital.fr

Informations supplémentaires