Economie

« Je ne voulais pas voir que ma souffrance venait du travail »

 

 

 

Plusieurs années d’enseignement et de recherche dans une université l’ont exténué au point d’être victime du syndrome d’épuisement professionnel, ou burn-out. Après plusieurs arrêts de travail, ce jeune chercheur se retrouve désormais au « placard » et attend son chômage pour se reconstruire doucement. Il nous livre son témoignage.

 

Aujourd’hui j’ai un doctorat, mais à quel prix j’y suis arrivé ? C’est dur de ruminer, de repenser à tout ce qui m’est arrivé. Il faut que je me reconnecte, que je renoue avec ce qui m’intéressait avant. J’ai beaucoup cogité sur ce qui m’a amené à avoir ce que l’on appelle un burn out. Je viens d’un milieu très pauvre, et pour y échapper, j’ai voulu persévérer dans les études. Quand on s’inscrit en thèse, on n’a pas droit aux bourses sur critères sociaux ni au RSA. J’ai dû faire la première année juste avec les petites économies des bourses précédentes. J’étais un peu au must de la société, mais sans thunes, avec un appart pourri, pas d’Internet ni de téléphone. Je faisais de la récup, j’allais au Secours Populaire. Au début, tu trouves ça cool, mais ça devient dur. J’ai dû frapper aux portes pour trouver un financement. à la fin de la première année, j’ai appris pendant les cueillettes que j’avais obtenu une bourse de 6.000 euros. La deuxième année, à force de persévérance et de faire le lèche-bottes, j’ai pu obtenir un maximum d’heures de cours. J’étais agent temporaire de vacation. Ça porte bien son nom, tu es agent, temporaire, et tu fais de la vacation. Il n’y avait pas d’emploi du temps fixe et le salaire n’était pas mensualisé. J’ai eu ma première paie en février, tu peux travailler six mois sans rien avoir et toucher 2.000 euros d’un coup. J’ai aussi fait du travail que je n’avais pas le droit de faire, comme donner des cours magistraux. Il y avait également des petits contrats pour des conférences. Je commençais à bosser la nuit, je pouvais finir les cours vers 19 heures, déjà le repas du soir n’était pas évident. Il fallait rebosser après, sur les articles, les cours ou les copies. Tu ne sais pas quand tu finis, et le lendemain, il fallait retourner en cours à 8 heures.

Pour rester dans le monde universitaire, il faut être compétent, on est constamment évalués. Mais la plupart des publications que l’on faisait n’avaient pas d’intérêt pour la communauté scientifique, c’était des compilations de textes qui traînaient dans des bureaux. Pour faire ces dizaines de trucs qui ne servent à rien, tu oublies tes week-ends. Ce n’est pas comme dans une entreprise où tu fais tes heures et tu arrêtes. On n’a pas d’horaires, mais des objectifs qu’il faut tenir. Tu peux faire dix ou quinze heures par jour c’est pareil. J’étais le poulain du directeur de recherche, il savait qu’il pouvait compter sur moi. Il nous faisait bosser pour sa propre stratégie, on participait à des causeries, à des publications, des colloques. C’est vachement stressant, c’est des mois de recherches pour 20 minutes d’oral et 50.000 signes hyper normés.

Presque plus de repos

Un an après, j’étais agent temporaire d’enseignement et de recherche, ATER, un contrat d’un an renouvelable une fois. Je touchais 1.650 euros par mois avec des primes de temps en temps. Je ne passais pas un tiers de mon temps d’enseignement dans mon domaine. Je donnais des cours de compta, de gestion, des matières qui ne rentrent pas dans mon champ de compétences. Je pouvais passer douze heures pour préparer un cours de deux heures, je galérais terriblement, je n’avais presque plus de repos. Pendant les premiers mois, mon chef a passé son temps à m’humilier pour une virgule mal placée ou une faute de conjugaison. Je me faisais dézinguer en public, dans une espèce d’open space où il y avait tous mes collègues. Il y avait énormément d’exigence pour des textes qui n’étaient pas diffusés, pour des choses qui ne m’intéressaient pas toujours ou auxquelles je n’adhérais pas. J’étais parmi les meilleurs, mais rien n’était assez bien, il avait toujours un truc à me redire. Je crois que toutes ces humiliations avaient une fonction, nous désapprendre à dire non. Les deux premières années, j’étais syndiqué, plutôt de sensibilité anarchiste. Je n’étais pas dans une optique de dire oui-oui, mais c’est ce qui est arrivé. Je me suis rendu vite compte qu’il était impossible de faire valoir ses droits. Je me retrouvais aussi à faire toute la logistique des colloques, mettre la table, passer les micros…

Au laboratoire, quelqu’un avait été recruté comme maître de conférences, mais malgré un statut assuré, il est parti, il n’a pas supporté. Son nom est devenu tabou, on ne devait plus en parler. J’étais dans le groupe, et moi aussi j’ai fini par l’oublier. On était un peu déshumanisés, tu te coupes de plein de gens, tu n’as même plus de jours fériés. Une fille qui s’était inscrite en doctorat un an après moi a fait un burn-out à la suite de sa soutenance. Elle est restée au lit pendant un mois et a dit qu’elle ne pourrait plus assurer son travail ; c’était maintenant à moi de faire le sien en plus du mien. J’avais des semaines de 80 heures, c’est la première fois que je comptais. Mon directeur de recherche s’est servi d’elle comme exemple. Son nom aussi était devenu tabou, il l’avait grillée. C’était la grande menace, te couper de ton supérieur qui peut t’aider à évoluer. J’étais choqué, mais il fallait que j’assume ses responsabilités pour ne pas être grillé moi-même. Je me rappelle d’une phrase qu’il a dite, l’université, c’est comme un chenil avec un os au milieu. Tu vois l’ambiance ? Il y avait toute cette pression, les places sont chères. Mais je ne suis pas un chien. Je préparais aussi la notation de notre laboratoire, je mettais aux normes les textes des membres. Je me retrouvais dans une situation ambivalente, à corriger les textes de certains supérieurs. J’étais vu un peu comme un fayot, mon directeur pouvait m’appeler même les dimanches, matin ou soir.

Climat de méfiance

Même si je faisais tout ça au détriment de mon travail personnel, j’ai eu ma thèse au bout de quatre ans, avec les félicitations unanimes du jury. Au bout d’un an, mon poste d’ATER a été remis en question. Mon chef disait de me méfier de telle ou telle personne, membre du même service, il me disait de ne pas trop leur parler. Il me disait que j’étais indispensable, mais que certains étaient contre moi. Le jour où j’ai été renouvelé, c’était étrange, je n’ai pas pu exprimer ma joie, faire de pot, il ne fallait pas s’enflammer. Je voulais remercier le chef pour sa confiance, mais j’apprends des choses bizarres. Mon travail de recherche ou administratif était parfait, mais un collègue avait dit au directeur de l’université que j’avais des points faibles dans l’enseignement, alors qu’il n’avait jamais mis les pieds dans un de mes cours. Maintenant je me méfiais vraiment de lui. Pendant l’été, j’étais encore à flux tendu, on a déménagé avec ma copine dans un meilleur appart. Je commençais à m’écrouler en larmes pendant les soirées d’août. J’étais dans un comportement addictif avec l’alcool et le cannabis, ça me permettait de tenir et de ne pas prendre conscience de ce qui m’arrivait. Je n’arrivais pas à bosser si j’étais net. Ce n’était pas récréatif, c’était du dopage. Il m’est arrivé de prendre des grosses cuites sales, j’insultais des gens que j’aimais bien. J’ai appris après que ça s’appelle la décompensation... Je me posais des questions, mais j’étais dans le déni, je ne voulais pas voir que ma souffrance venait du travail. C’était déjà des symptômes du burn-out, mais je ne le savais pas. Je me demandais si j’avais des problèmes psychologiques, peut-être parce que je ne connaissais pas mon père…

« Tu bosses pour casser les étudiants »

J’avais des doutes sur le fait de savoir si je pourrais continuer l’année suivante, mais j’ai tenu tant que je pouvais me tenir debout. J’avais une sale tête, je paraissais un peu fatigué, mais, au travail, personne ne semblait s’en rendre compte. à la rentrée, j’ai repris mon poste d’enseignant. Ils avaient fait des modifications, j’étais maintenant en charge de 600 étudiants, alors que j’en avais 300-400 avant. Les TD (travaux dirigés) ne duraient plus qu’une heure, au lieu de deux. Je pouvais enchaîner six groupes dans la journée, à répéter la même chose. Comme il y avait trop de monde en première année, l’objectif était d’avoir 75 % d’échec. C’est bizarre de te dire que tu bosses pour casser les étudiants. L’année suivante le programme avait changé et j’ai dû recommencer à préparer mes cours. J’avais aussi les deuxièmes années, que j’ai dû rassurer sur leurs résultats, j’ai pu constater qu’ils avaient fait des progrès. Mais le prof avec qui j’étais en relation pour l’enseignement a baissé les notes que j’avais données, j’étais dégoûté.

Pendant les vacances de décembre, je n’ai pas eu de travail, je n’avais plus l’habitude. J’ai pu me poser un peu, m’occuper un peu de chez nous. Je me suis rendu compte que je n’avais pas encore déballé mes cartons depuis l’été. Je commençais à avoir de l’eczéma et des croûtes sur les jambes, sur le menton. C’est comme ça et avec des cernes que je suis retourné à la fac. J’étais incapable de récupérer mon énergie, même avec des siestes et des grosses nuits. Je suis allé voir le médecin début janvier, il m’a prescrit des pommades et une analyse de sang. Quelques jours après, quand le réveil a sonné, comme tous les jours à 6 heures, je me suis levé, mais je titubais. J’ai fini par m’écrouler sur le canapé et j’ai prévenu la fac que j’étais malade. Le même jour, le médecin m’a appelé pour me dire que les résultats des analyses de sang n’étaient pas bons. Je lui ai dit que j’étais allongé et il m’a conseillé d’appeler tout de suite SOS médecin. J’avais des carences en magnésium et en calcium. J’ai aussi compris le sens de l’expression « avoir les boules ». Je les sentais pousser dans la gorge. Mon corps subissait un affaiblissement généralisé. J’ai eu un arrêt maladie pendant une semaine pendant laquelle je n’ai pas pu bouger.

Cauchemars et pensées barbares

Après j’étais debout, mais je n’en pouvais plus. J’ai eu un rendez-vous dans l’open space avec mon directeur, là où je m’étais déjà fait humilier. J’ai demandé à aller dehors, pour lui dire que je n’allais pas bien. Il a eu une introduction bienveillante, puis m’a parlé pendant 20 minutes de ce que je devais faire. Je disais oui, mais j’avais envie de hurler et de lui dire merde. J’étais au bord des larmes, mais je n’arrivais plus à dire non. Je lui ai quand même dit qu’il faudrait lâcher un peu la pression, que j’étais épuisé. Il m’a conseillé de me soigner, avec quelques tisanes et un verre de rouge de temps en temps. En sortant, j’étais satisfait, je croyais qu’il m’avait entendu. Mais deux jours après, il m’envoyait déjà un autre texte à corriger, quelque chose d’autres trois jours après, plus quelques autres petits trucs. Je tirais sur la corde. Ça a duré une vingtaine de jours. J’étais extrêmement angoissé, je m’écroulais souvent en larmes. Je pouvais penser à la même chose toute la journée, je n’arrivais plus à dormir, je faisais des cauchemars. Je rêvais que je me battais avec mon directeur. Des pensées barbares me traversaient l’esprit, comme l’envie de le tuer, ou de tuer sa mère pour le faire souffrir… J’avais besoin de m’exprimer, mais je ne pouvais pas dire tout le temps à ma copine ou à mes amis que ça n’allait pas au travail. Je perdais la mémoire, je ne me rappelais plus ce que j’avais fait la veille. Je n’avais plus d’appétit, plus de libido, ça n’était plus possible de continuer.

J’aurais pu y passer

J’ai commencé à me renseigner sur le burn-out, à regarder des documentaires, des livres, j’ai fait des tests pour savoir où j’en étais. J’ai vu que beaucoup de personnes ont vécu ce que je vis et que j’aurais pu y passer. J’ai recontacté la fille qui avait craqué après sa thèse, elle disait qu’elle a trouvé une place ailleurs, où elle était respectée. Quelqu’un du laboratoire, qui était dépressif, m’a conseillé de lutter, de dire que ce traitement n’était pas admissible, que ce n’était pas un problème psychologique. Mais je m’en foutais, je voulais d’abord sauver ma peau. Je ne voulais pas me faire virer et me retrouver sans rien, la précarité est un excellent levier de soumission. J’étais encore surchargé, j’ai eu un nouvel arrêt de trois semaines mi-février. Mon chef me donnait quand même du travail, ça devenait du harcèlement, mais j’étais toujours incapable de dire non, j’étais encore dans le déni. Ça n’allait toujours pas mieux et mon arrêt a été prolongé. Il me harcelait encore par téléphone, mais je ne répondais plus, j’attendais qu’il me laisse des messages « très urgents » pour le rappeler... Je devais organiser des séminaires, publier des colloques, mais je ne pouvais plus. Sur les trente chercheurs de mon équipe, un seul m’a envoyé un message pour me dire qu’il avait hâte de me revoir bientôt en pleine forme.

Le chef m’appelait encore, notamment une fois, alors que j’étais dans la salle d’attente du médecin. J’ai fini par lui demander ce qu’il se passait. « Je suis en arrêt de travail, mais je dois encore travailler ? » Ce fut son dernier appel. Puis c’est la médecine du travail qui m’a informé par téléphone que j’avais atteint le nombre maximum de jours où je pouvais être payé à plein temps, soit une vingtaine, et que je n’avais plus le droit qu’à vingt autres jours à demi traitement. Après quatre ans de travail à la fac, je n’ai officiellement qu’un an et demi d’ancienneté, je ne peux donc pas prétendre à tous mes droits. Je n’avais pas apprécié que ce soit eux qui me le disent, et la médecin du travail m’avait ri au nez quand je lui avais dit que je faisais un burn-out, qui est le motif inscrit sur mon arrêt de travail. Je n’avais pas trop confiance, je n’avais pas envie de parler des dysfonctionnements internes. La médecine du travail m’avait aussi proposé deux rendez-vous avec le psy, comme si c’était inclus dans le kit… Mon médecin traitant m’a prescrit des anxiolytiques, du Xanax. Je suis obligé d’en prendre pour oublier mes angoisses. Ça permet de se dégager de ses obsessions, de renouer avec l’environnement extérieur.

J’ai repris le travail quatre mois après mon écroulement physique. J’attendais les ordres, comme d’habitude, mais je n’avais ni coup de fil, ni mail. La DRH m’a appelé pour voir si j’avais repris le travail, et c’est la secrétaire qui m’en a donné. Mon absence avait désorganisé les services, ils avaient dû me trouver des remplaçants. Quand je les voyais, mes collègues me disaient limite bonjour, il n’y avait aucune empathie. Le directeur a fini par me fixer un rendez-vous la semaine suivante à 18 heures, quand il n’y a personne. Je trouvais ça bizarre mais de toute façon, jamais il ne donnait les raisons de ses convocations, c’était encore plus stressant. Il a recommencé avec une intro bienveillante, et il m’a redonné des tâches avant de me dire tout de même de me ménager. Je voulais aussi passer ma qualification pour devenir maître de conférences, que j’avais déjà loupée une fois.

Mais depuis, c’est le black-out, je n’ai plus de nouvelles. J’ai été harcelé pendant mon arrêt et maintenant que je suis là, je n’ai plus rien. Il m’a grillé aussi, mis au placard. Je sais ce qu’il se passe, le chef est en train de se déculpabiliser, il dit à mes collègues que j’ai des problèmes psychologiques, que je suis instable, dépressif. On me l’a rapporté et il m’avait déjà dit des choses comme ça sur d’autres. Il parle de problèmes individuels pour déresponsabiliser l’organisation du travail. J’ai été là quand il le fallait, j’ai fait fonctionner la machine, je me suis sacrifié, j’ai accepté de travailler dans des conditions lamentables. Se retrouver au placard est très anxiogène, rien n’est vraiment dit, mais on m’a retiré toutes mes responsabilités. Je reste toujours vigilant, je n’ai jamais l’esprit tranquille. Quand je rentrerai, je regarderai mes mails, et je me dirai que ça fera une journée de plus au placard. Il met ma force mentale à l’épreuve, il n’a sans doute pas envie que je lui dise mes quatre vérités devant les autres. Il ne faut pas non plus que je déboule là-bas énervé, sinon j’aurai tout perdu.

La souffrance est normalisée

La souffrance au travail est tellement normalisée que c’est difficile de se rendre compte que ce n’est pas acceptable. Je m’étais aussi attaché à certaines libertés, comme bosser chez moi, organiser mon temps de travail, être en contact avec des jeunes. Il y avait des bons moments, même si c’était dur. Quand tu t’investis pendant plusieurs années dans un travail, c’est difficile de voir l’arrêt comme une solution, alors que c’est sûrement un bon choix. J’avais tout donné, parce que je n’avais pas envie de me retrouver au chômage. Je sais d’où je viens, je n’avais pas envie d’y retourner. Je n’avais rien, et je n’avais pas envie de me faire exploiter dans une usine. Je n’ai pas perçu tous les signes avant-coureurs du burn-out, j’avais juste entendu ce mot, mais je ne savais pas trop ce que c’était. J’avais des boutons, j’étais fatigué, j’en avais marre d’être exploité, je voulais me barrer. Mais je faisais ce que j’avais à faire, il n’était pas question de démissionner. J’avais des responsabilités, un loyer à 600 euros alors que ma copine en gagne 700. Je ne suis pas un gosse de riches qui peut tout claquer comme ça, j’étais contraint par la précarité.

Maintenant, j’attends que ça se termine, mon contrat prendra bientôt fin. Je ne peux pas prévoir ce que je vais faire ou prendre des vacances. Je peux rester des journées au lit. Je commence à me reconstruire, je me rachète des habits, ce que je n’avais plus fait pendant des années, je vais chez le coiffeur, au restaurant avec ma copine. Une fois que je serai au chômage, que j’aurai une sécurité, peut-être que je parlerai. Mais je ne me vois pas rebosser tout de suite après. Je n’ai presque pas eu de vacances pendant des années, il faut que je prenne le temps de me reconstruire. Burn-out, le mot parle bien, on se consume de l’intérieur, j’avais des problèmes concrets, de santé, mais les symptômes physiques se calment en supprimant le travail. Ce n’est pas une maladie, c’est le raisonnement logique de l’organisme face à un environnement qui n’est pas adapté à l’humain.

Témoignage anonyme

 

lutopik.com

Malika, 25 ans dans l’industrie automobile : « Bosser la nuit, on fait ça pour le salaire, mais je me fais voler »

 

par Hélène Bléhaut, Rémi-Kenzo Pagès

 

Depuis vingt-cinq ans, Malika passe ses nuits en apnée à l’usine du groupe automobile Peugeot PSA, à Poissy, dans les Yvelines. De vingt-deux heures à cinq heures trente du matin, l’ouvrière automobile vit au rythme des gestes cadencés des machines, de la pression des chefs et des carrosseries de bagnoles qui défilent. Un reportage tiré de la série « Les oubliés de la nuit », publié par la revue en ligne Sans A.

Cet article a été initialement publié par la revue en ligne Sans A, sous le titre « Malika, en cadence à l’usine ».

La nuit tombe. Seuls les néons éclairent le site. Les hauts murs vitrés laissent entrevoir des machines surdimensionnées répéter inlassablement les mêmes mouvements. 21h30, un flot continu d’ouvriers, jeunes pour la plupart, relie la station du RER A aux portiques de PSA Poissy, l’usine de Peugeot et Citroën. Comme si un cortège reliait les rails à la zone industrielle. C’est là, quelque part sous les réverbères du parking du géant de l’automobile français que nous retrouvons Malika. Revêtue d’un gilet de sécurité fluo, l’ouvrière de nuit nous attend avant d’aller rejoindre à son tour la chaîne de production. Vingt-cinq ans qu’elle y partage éclats de rire et coups de gueule avec ses collègues.

« Où que l’on soit sur la chaîne, il faut aller vite »

Malika a de la gouaille et un certain franc parler. Son visage ne porte pas les traces des nuits qu’elle passe éveillée sur la chaîne de production. « On me dit que je fais plus 35 que 44 ans… Vous voyez comment je suis ? » demande-t-elle entre deux éclats de rires. Les années à l’usine paraissent avoir glissées sur elle. Aujourd’hui Malika est PQG. « Ils nous ont mis ce mot là mais je sais même pas ce que ça veut dire ». Derrière cet acronyme obscur, une fonction clef dont elle est fière, qui vise à assurer la qualité de chaque véhicule qui sort de l’usine : Porte Qualité Garantie.

Aucun défaut n’est permis. Malika est là pour s’en assurer. « Je contrôle la voiture, sur la chaîne, à l’affût du moindre détail. Je fais le tour, je contrôle les pédaliers, les freins. C’est un travail important, avec beaucoup de pression. On peut pas laisser passer la moindre faille. Je note les défauts, et si c’est facile à rattraper, je le fais, vite fait. » Et où que l’on soit sur la chaîne de production, il faut aller vite. On s’épuise à effectuer sans cesse les mêmes gestes. « La métallurgie, c’est très dur. Alors vingt-cinq ans à faire la même chose… Même si je change de poste, une voiture, c’est une voiture. C’est toujours les mêmes mouvements. T’es toujours debout. Tu piétines. Ça reste la même chose. »

« On les voyait boiter, à quarante ans avec le visage fripé »

A la sortie de l’adolescence, Malika suit les traces de son père, ouvrier de l’automobile, et entre chez PSA. Il lui apprend tout : comment se comporter à l’usine, s’imposer face aux collègues, aux chefs et surtout : résister face au rouleau compresseur de l’industrie, cette chaîne qui ne s’arrête jamais. Le premier poste qu’elle assume dans le groupe industriel, emboîter des pièces sur les véhicules, aura raison de son corps. « J’étais en préparation et je faisais un peu de tout : pare-choc, petites pièces, fils, lumières… Puis j’ai été en câblerie pour les faisceaux de planches de bord. » La fatigue et une tendinite à chaque bras, causée par la répétition des gestes, l’amènent à changer de poste et devenir PQG.

Aujourd’hui Malika est l’une des doyennes de la nuit à PSA Poissy. « Tous les anciens ont fini par partir, lâche-t-elle dans un soupir. Jeunes, on les regardait et on espérait ne jamais devenir comme ça. On les voyait boiter, monter mal les escaliers, à quarante ans avec le visage fripé. Avec les filles, on se disait oh là là… Maintenant, on est comme eux. Et avec le salaire bas comme eux. C’est un combat physique. On se sent jeune à l’extérieur mais morte à l’intérieur, c’est mon médecin qui m’a dit ça. » Malika n’a guère d’espoir que les conditions de travail s’améliorent pour les générations futures. « Vous imaginez, les jeunes qui sont là, ils vont être pareils. Allez voir, avec les perceuses et tout, si vous pouvez y échapper ! »

En tout ce sont 5 098 salariés qui s’activent jour et nuit dans les ateliers du constructeur automobile à Poissy. Une véritable ville dans la ville. Sauf que celle-ci ne s’arrête jamais. De l’emboutissage jusqu’au montage, en passant par le ferrage et la peinture, entre 1 500 et 1 920 voitures sont recrachées toutes les 24 heures par le tube gigantesque qui traverse les différents ateliers du site, jusqu’au « bout de l’usine ». Là, les derniers tests sont effectués. Les véhicules sont ensuite acheminés aux quatre coins du pays.

« La nuit, ils augmentent les cadences »

« Bosser la nuit, on fait ça pour le salaire, mais je me fais voler » s’indigne Malika, qui n’a pas été augmentée depuis quatorze ans. Travailler la nuit lui rapporte 360 euros supplémentaires par mois, soit une paye de 2 000 euros mensuels. Mais pour compenser ce salaire, PSA exige des ouvriers nocturnes une cadence accélérée. Le but ? Pallier aux retards qui seraient pris sur la chaîne en amont. « Ils disent qu’on doit rattraper les bagnoles des salariés qui travaillent la journée. La nuit ils augmentent les cadences, on le ressent, et en même temps, ils suppriment des postes. On est environ 830 à bosser la nuit : bien moins que les équipes de jour. »

« Avant on travaillait, on rigolait ensemble, maintenant, c’est chacun pour soi »

Pour Malika, c’est le cœur du problème : moins de monde que le jour, pour faire sortir plus de voitures. Une cadence infernale qui profite d’abord à la multinationale. D’autant que les objectifs sur le nombre de véhicules à produire quotidiennement varient. « C’est très opaque, parfois on fait plus, parfois on fait moins. Forcément la nuit, tout va plus vite. C’est très difficile. En plus de ça il y a les chefs, qui mettent plus de pression aussi ».

La nuit, un seul représentant de la direction est présent. Loin des regards, les petits chefs en profitent pour abuser de leur autorité. « On le vit mal car il n’y a pas de respect. C’est une pression gratuite. Ils trouvent toujours quelque chose qui ne va pas. » Sur la chaîne, la concentration doit être maximale, et l’ambiance se dégrade. « On n’a plus le temps de parler. Avant on travaillait, on rigolait ensemble, on discutait. On faisait notre boulot, c’était super, se souvient Malika. Maintenant, c’est chacun pour soi. » Cette tendance serait de plus en plus nette la nuit, où les bataillons d’intérimaires, plus nombreux que les salariés embauchés en CDI, auraient, selon elle, plus de mal à résister aux pressions.

Arrive le jour où ça explose

Alors que Malika poursuit son récit, Bruno, un collègue, s’incruste dans la conversation. Le quinquagénaire est lui aussi un ancien de l’usine et ses dix-sept ans passés à la CGT ne le rendent que plus déterminé à faire bouger les lignes. Ce retoucheur tôlier, assigné à l’atelier de ferrage depuis vingt-quatre ans, corrige les défauts détectés sur la chaîne par les PQG avant le passage en peinture. Onze ans qu’il passe des coups de soudure et remplace des éléments abimés sur la chaîne la nuit. « S’il faut se mettre à quatre pattes, on le fait. »

Lui aussi souffre d’une tendinite, depuis cinq ans, et ne décolère pas lorsqu’il est question des conditions de travail de nuit. Selon le syndiqué, « la nuit, ils ont peur des chefs, ils sont sous la menace de “si tu fais pas ton boulot, si tu parles mal, si tu fais le con, tu dégages de l’équipe de nuit”. Et pour les intérimaires, si tu fais pas le taf, t’es fin de mission. » A force d’encaisser, arrive un jour où ça explose. « Ils pètent un câble, ils insultent », faisant allusion à divers incidents dans l’atelier.

Avec les cadences qui s’accélèrent, le corps doit s’adapter au tempo, encaisser, tenir le choc. Le gaillard est solide, Malika aussi. Heureusement « y’a le café et puis la cigarette ». C’est leur respiration, celles qu’ils s’accordent lors des deux pauses réglementaires. Huit minutes de 00h52 à 1h00, et treize minutes de 3h17 à 3h30. Et tenir jusqu’à la première pause c’est long, précise Malika. L’heure tourne, la lune est pleine, il est temps pour eux de rejoindre leur poste. « Bonne nuit ! » lancent-ils, caustiques, avant de regagner l’immense cathédrale de taule qui vrombit, prêts à manger du lion. Les squelettes de voitures défilent à un rythme régulier et s’étoffent au fur et à mesure qu’ils avancent sur la chaîne de production. Inspecter, observer, noter. Inspecter, observer, noter : la chorégraphie que Malika danse chaque nuit sur la ligne de montage.

Texte Rémi-Kenzo Pagès, dessins Hélène Bléhaut.

 

Cet article a été publié par le site Sans A_.
Sans A_ vise à changer le regard de tous sur les exclus. Il cherche à « rendre Visibles les Invisibles » pour lutter contre les préjugés et les stéréotypes à l’encontre des personnes précaires et rendues invisibles dans notre société.

L’esclavage, l’ultime perversité du Casino planétaire

 

Par Liliane Held-Khawam

La mondialisation s’est accommodée dangereusement d’une détérioration des conditions de travail et de la soumission de l’homme à une croissance et une compétitivité pathologiques. La croissance du rendement est une résultante qui vise à maximiser le chiffre d’affaires et à minimiser les dépenses. Dans une chasse au rendement qui ferait plaisir au casino financier, les firmes transnationales ont utilisé l’ensemble des dispositifs « raisonnables » et impitoyables disponibles. Toutes les possibilités ont été utilisées. Cela va des délocalisations vers des pays à salaires « low cost » en passant par des investissements technologiques qui remplaceraient l’humain.

Il faut dire que les rubriques, masse et charges salariales, sont les plus importantes du compte d’exploitation d’une entreprise. Une optimisation à toute épreuve dans la circulation des forces de travail a été mise au point. Une spirale infernale de pressurisation de ces rubriques comptables semble emporter vers des directions de plus en plus intolérables. Nous avons vu le contrat zéro heure des britanniques dans lequel vous êtes engagé mais sans vous garantir le moindre travail ou le moindre revenu. Nous avons vu le mini-job des Allemands qui vous rémunère à moins de 5 euros de l’heure. C’est tout naturellement que la France, contrariée par une forte présence de résistants a été retardée dans cette « réforme » qui vise à « moderniser » le contrat du travail. Mais grâce au 49.3, cet article qui s’affranchit de la démocratie, la loi el Khomri est entrée en vigueur cet été (août 2016).

Ouf ! Bruxelles est contente. Le retard de la France « commence » à être comblé grâce à ce « minimum » de réforme qui permet de licencier plus facilement, de réviser entreprise par entreprise les conditions du contrat de travail. Les collaborateurs seront soumis à une menace permanente de licenciement légitimée par les besoins du « marché ». La Chine, coqueluche de la sous-traitance des immenses firmes transnationales de la technologie et du Casino planétaire est une jungle en termes de Droit du travail. Regardez ce qu’écrivait en 2010 un célèbre blogueur, Chang Ping au sujet de Foxconn, fournisseur Taiwanais de composants électroniques : « On dit en Chine que Foxconn est seul à pouvoir prétendre au titre de "Roi mondial des sous-traitants". Ce titre ne fait pas référence au nombre de ses employés, mais plutôt à un environnement social et politique. Grâce aux impôts colossaux qu’il reverse à la collectivité, Foxconn a gagné un poids politique qui dépasse de loin son influence économique. Bien qu’il existe des lois régissant le travail en Chine, Foxconn a eu la liberté de mettre au point un système de management grâce auquel il tire une grosse partie de ses bénéfices en forçant ses employés à faire des heures supplémentaires. Même la police de Shenzen ne peut facilement faire respecter la loi au sein des installations de Foxconn, ce sont en effet des agents de sécurité privés qui y jouent le rôle de la police ».

Et voici les conditions de travail recensées dans un rapport de l’époque (marianne.fr). Le rapport recense 6 problèmes majeurs :
1 - Bas salaires et durées de travail excessives.
2 - Management militaire : obéissance absolue, système de quotas de production, punitions et harcèlements inhumains.
3 - Manque de prévention et de traitement des maladies professionnelles et des accidents du travail.
4 - Exploitation des étudiants stagiaires.
5 - Sévérité dans la gestion des dortoirs des ouvriers.
6 - Inefficacité des syndicats et des systèmes de doléance.

 

 

La Suisse est certainement une des meilleures élèves du Casino, mais pour d’autres raisons. Elle licencie facilement mais surtout, elle a la capacité de refuser d’indemniser bon nombre de chômeurs dont les droits peuvent être contestés par l’armada de juristes à disposition de l’État… Moins l’État dédommage les prestations sociales et plus l’argent à consacrer aux travaux inutiles augmente. Ces ouvrages qui confinent à l’absurde et qui vont jusqu’à remplacer une bordure de trottoir normale par de jolis et luxueux blocs de granit. Inutiles et absurdes pour vous et moi mais qui font tellement le bonheur des firmes transnationales du génie civil et du bâtiment… Vous savez ces grands groupes qui sont les futurs employeurs de nos élus quand ceux-ci prennent leur retraite… Comme quoi l’utilité est une fonction relative et subjective, surtout quand on la finance avec l’argent des autres... À l’heure actuelle, nous arrivons au stade où des pillages légalisés jettent des gens à la rue. Des gens qui ne sont pas paresseux mais qui sont lésés et véritablement exploités (Je ne suis pas de gauche. Promis !). Oui un travailleur ne devrait pas être SDF. C’est un non-sens si cette personne est payée normalement au prix d’un VRAI marché. Mais si la personne est exploitée et que les autorités ferment les yeux pour laisser des patrons voyous s’engraisser, alors TOUT devient possible. Tout et plus encore comme de détourner l’usage des impôts de leur finalité première pour financer de faux travaux ! Vous pensiez avoir assisté au pire avec les dérives de la gouvernance publique ? Eh bien pas du tout ! Il y a pire ! La logique implacable des managers technocrates totalement déshumanisée qui font la chasse au moindre franc ou euro dépensé depuis leurs bureaux coupés du monde s’accommode fort bien non seulement de l’appauvrissement de la société mais aussi de l’esclavage.

Oui de l’esclavage !

Le chiffre de l’esclavage moderne est en progression constante. Il est mondialisé tout comme les activités financières des voyous du casino. En 2016, ils étaient 45.8 millions alors qu’ils « n »’ étaient que 36 millions en 2014 selon Free walk. Une sacrée croissance pour un business hautement rentable. Regardez bien les photos de cette page. Il s’agit de l’esclavage d’enfants ! On les fait travailler. On les exploite. On les bat. Et pourquoi donc ? Pour payer le minimum possible les exploitations par exemple de cacao, de coton, de poissons, mais aussi dans des ateliers de textiles, de composants électroniques… L’esclavage d’enfants compte dans une proportion d’environ un tiers des données publiées. Des millions d’enfants sont donc ainsi exploités et abusés au profit des grandes marques, marionnettes des traders des marchés financiers. Ce sont eux les acheteurs des matières premières dans une économie de marché. Le scandale des smartphones a éclaboussé furtivement les grands noms du domaine. Mais sans conséquences durables… La preuve est la progression de ces nouveaux agents d’une mondialisation vorace et dénuée de tout scrupule. Ces firmes transnationales qui appartiennent au casino de la finance sont les mêmes qui dorment sur des fortunes extraordinaires dans les paradis fiscaux anglo-saxons. L’affaire est bonne, les bonus aussi. Alors on regarde ailleurs et on continue de rédiger des chartes inutiles dans ces mêmes bureaux aseptisés. On s’achète en quelque sorte une bonne conscience… Ces firmes sont aussi celles qui sont installées à Bruxelles ou sous la Coupole fédérale suisse en tant que groupes d’influence et qui dictent règlements et normes. Mais voilà l’affaire est bonne pour les partis politiques et le recyclage luxueux des dirigeants politiques. novethic.fr

Honte à l’Occident qui fait la guerre à l’étranger pour exporter des valeurs démocratiques et de Droits de l’Homme qu’il ne respecte pas lui-même. Chaque dirigeant qui ferme les yeux sur le comportement de ces firmes transnationales est complice volontaire du malheur de chacun de ces enfants. La paix, centre de toutes les palabres officielles commencent par un minimum de justice et de dignité à offrir au plus faible. Aucune paix n’est possible tant que ces êtres fragiles sont abusés. Oui c’est un abus légalisé puisque leurs clients finaux sont au pouvoir directement ou indirectement via certains dirigeants corrompus.

Liliane Held-Khawam

lilianeheldkhawam.com

Les travailleurs ubérisés commencent à s’organiser face à « l’économie des petits boulots » et à sa précarité

 

par Paul Hampton

 

Surmontant leur isolement dans une économie ubérisée de petits boulots ponctuels et précaires, certains travailleurs comme les serveurs payés aux pourboires ou les Mechanical Turks d’Amazon, tentent de construire des communautés de travail capables de résister aux abus des employeurs. Leur idée ? S’approprier les nouveaux outils, telles les plateformes numériques, pour mettre en lien les travailleurs, mener des campagnes de revendications, construire de nouvelles organisations économiques. Et pourquoi pas, in fine, rendre l’économie à ceux qui produisent. Tout reste à inventer, et surtout à pratiquer. Exemple aux États-Unis.

Depuis qu’elle a quinze ans, Estelle Becker Costanzo travaille dans les restaurants de Pittsburgh (Pennsylvanie). Aujourd’hui, âgée de 56 ans, elle est serveuse au restaurant Capital Grille, un emploi dont elle est fière. « C’est un bon job », explique-t-elle… par comparaison avec le reste du secteur. Son salaire horaire de base est cependant bloqué à 2,83 dollars (2,5 euros) depuis 25 ans. Elle a du mal à couvrir ses dépenses les plus basiques. « Initialement, les pourboires étaient censés représenter 50% de notre paie. Maintenant, c’est plutôt de l’ordre de 100%. » À mesure que les pourboires deviennent sa source principale de revenus, elle se trouve fragilisée. « La retraite ? Je vais devoir travailler jusqu’à 80 ans, dit-elle. On ne pense pas vraiment à l’avenir avant qu’il finisse par vous sauter au visage. »

« C’est toujours dix-sept heures par jour »

À Toronto, Kristy Milland pense beaucoup à l’avenir. Tout comme Estelle, son revenu a longtemps dépendu du bon vouloir des gens qu’elle sert. Sauf qu’elle ne travaillait pas dans des restaurants, et ne recevait pas de pourboires. Pendant des années, elle n’a pas rencontré un seul de ses nombreux clients. Kristy Milland fait partie du demi-million de personnes qui travailleraient actuellement pour le Mechanical Turk (MTurk) de l’entreprise Amazon, l’un des principaux employeurs de l’économie précarisée. Une économie basée sur des plateformes en réseaux comme Uber ou Handy, qui relient des travailleurs à des employeurs, petit boulot par petit boulot.

Les « turkers », comme ils s’appellent eux-mêmes, sont mis en relation avec des « demandeurs », des employeurs qui proposent une rémunération fixe en échange d’une tâche spécifique. Amazon vante les turkers comme une forme d’« intelligence artificielle artificielle », capable de réaliser avec brio des tâches pour lesquelles les ordinateurs ne sont pas aussi adaptés : transcrire des enregistrements audio, catégoriser des images, ou servir de cobayes dans des expérimentations universitaires. Les rémunérations se comptent en dollars ou en centimes, pour des jobs qui peuvent prendre quelques secondes ou plusieurs heures. Même si les salaires sont modestes, la concurrence peut être féroce. « Parfois je reçois un texto au milieu de la nuit et je sors de mon lit pour commencer », raconte Kristy Milland. Pour gagner un salaire journalier convenable, elle se retrouve parfois à travailler dix-sept heures d’affilée. À d’autres moments, elle passe une semaine sans travailler. Ce qui ne veut pas dire que c’est une semaine de vacances : « C’est toujours dix-sept heures par jour, mais dix-sept heures à chercher du travail. »

Même lorsque le travail est régulier, Kristy n’est pas certaine d’être payée. Les demandeurs peuvent refuser un travail sans explication, et avec des conséquences minimales, puisqu’un autre turker sera disponible, souvent en quelques secondes, pour reprendre le job.

« Nous sommes déjà nombreux dans le monde du travail du futur »

Ce qui relie les travailleurs de l’économie des petits boulots « ubérisés » – la gig economy, comme on l’appelle aux États-Unis – comme Kristy Milland et les employés rémunérés au pourboire comme Estelle Becker Costanzo, c’est la précarité de leur situation de travail. Leur revenu, leur quantité de travail, et leur capacité à assurer leur besoins fondamentaux ne sont pas sécurisés, et de moins en moins protégés. Cette insécurité s’alimente elle-même. Les travailleurs obnubilés par le besoin de trouver – et garder – du travail ne sont pas toujours les plus disposés à revendiquer de meilleures conditions.

Lorsque Rochelle LaPlante, modératrice d’un forum de discussion pour turkers du nom de « MTurk Crowd », a publiquement critiqué la plateforme d’Amazon, elle s’est retrouvée confrontée à un flot de récriminations… de la part d’autres turkers. Certains membres de son forum auraient préféré qu’elle se taise. En privé, ils craignent que les demandeurs ne quittent la plateforme si leur mauvais traitement des travailleurs est mis en lumière. D’autres ont peur de représailles plus directes : LaPlante raconte que le compte d’au moins une personne s’est trouvé suspendu indéfiniment après qu’elle ait évoqué publiquement les mauvaises conditions de travail. Ce type de représailles à l’égard d’employés est explicitement interdite par la loi, mais comme le travail effectué par les turkers est considéré comme du travail indépendant, l’entreprise n’obéit pas à ces dispositions du droit du travail.

Pour Kristy Milland, ces plate-formes nous destinent à plus ou moins brève échéance à une précarité généralisée : « Enseignants, docteurs, avocats, comptables, programmeurs, designers, auteurs, journalistes – nous irons tous sur une plateforme chaque matin, où nous chercherons du boulot dix-sept heures par jour. Nous sommes déjà nombreux à opérer dans le monde du travail du futur, et les nouvelles ne sont pas bonnes. »

Micro-entrepreneuriat et travail flexible

Pour les propriétaires de plateformes, la précarité est un élément central de l’avenir qu’ils sont en train de bâtir. Dans une lettre ouverte à la Commission européenne, un consortium de 47 entreprises gérant de telles plateformes plaide contre la régulation de leur industrie. Elles se décrivent comme des « innovatrices » qui « remodèlent les chaînes de valeur de fond en comble ». Aux Kristy Milland de ce monde, ils promettent « de nouvelles sources de revenu, le micro-entrepreneuriat, et le travail flexible ». En d’autre termes : toujours plus de précarité, et une précarité toujours plus profonde.

Mais l’époque recèle un paradoxe : les technologies qui permettent de saper les formes de travail traditionnelles rendent également possibles de nouvelles formes d’émancipation. « Ce que nous faisons au fond, c’est en partie d’élargir l’horizon de ce qui est possible », explique Michelle Miller, co-fondatrice de CoWorker, une plateforme pour les travailleurs qui cherchent à lancer des campagnes de revendication. Les usagers types de CoWorker sont des employés de grandes entreprises ou de chaînes qui, comme les turkers, sont isolés à la fois de leurs employeurs et les uns des autres. Ils ne sont généralement pas syndiqués. Et même lorsqu’ils disposent de syndicats, ils ne peuvent pas mener toutes les batailles. Ils consacrent leurs ressources aux campagnes qui ont les plus grandes chances de succès. Certains problèmes importants sont ainsi laissés de côté.

De nouvelles formes de lutte, et leurs limites

CoWorker a été lancé sur une idée simple : que les travailleurs se prennent en main. Les outils qu’il propose permettent à des gens comme Estelle Becker Costanzo de lancer leurs propres campagnes de revendication et de construire des réseaux en ligne pour rompre l’isolement. Parmi les milliers de personnes qui ont apporté leur soutien à la campagne lancée par Estelle, pour l’amélioration du salaire horaire fixe, se trouvent des dizaines d’employés de la même chaîne de restauration, issus de villes de tout le pays.

La co-fondatrice Michelle Miller estime que ces initiatives, qui mettent à profit les réseaux numériques pour regagner des protections perdues, sont cruciales. « Nous sommes dans une situation où nous devons récupérer des droits que nous avons perdus », explique-t-elle. Mais le chemin à parcourir reste important. « Notre culture et notre économie ont renforcé depuis des années l’idée selon laquelle, au travail, il faut prendre ce que l’on nous donne. On a “déjà de la chance” d’avoir un travail. » Quand il faut lutter ne serait-ce que pour maintenir le statu quo, il y a peu d’espoir d’obtenir une amélioration radicale de ses conditions de travail.

Estelle Becker Costanzo est du même avis. Elle sait que la campagne qu’elle mène est importante, mais est conscience de ses limites. « Je ne sais pas trop de quels recours nous disposons à ce stade, dit-elle. Davantage d’attention des médias ? Nous lançons cette initiative, mais ensuite cela stagne. Nous devons devenir plus fort et faire plus de bruit, sinon nous allons disparaître des écrans radar. Quelqu’un doit passer à l’échelle supérieure. »

Traiter les personnes comme des algorithmes

Mais comment les travailleurs des petits boulots numériques peuvent-ils devenir des « participants actifs » si leur lien de travail est virtuel ? Turkopticon se veut une réponse à ce problème. Le service, mis en place par Lilly Irania, professeure assistante à l’université de Californie à San Diego, et Six Silberman, un chercheur et développeur, permet collectivement aux turkers de suivre à la trace les demandeurs. Parfaitement articulée à l’interface de MTurk, elle permet aux travailleurs de savoir si leurs pairs ont signalé un demandeur ayant rejeté un travail valide. Les turkers peuvent ainsi créer un frein à leur propre précarité : le déni de salaire et les abus à leur égard ne restent pas sans conséquences. Ils agissent sans passer par les propriétaires de la plateforme, et sans attendre que les autorités décident d’intervenir. Avec Turkopticon, beaucoup de turkers ont réalisé leur capacité à se défendre.

Pour des luttes de plus grande envergure, ils auront cependant besoin de davantage de cohésion. Les turkers parviennent facilement à collaborer via Turkopticon, mais toute perspective de coordination à plus grande échelle est entravée par le caractère isolé et fracturé de leur communauté.

« Dynamo est un lieu pour se réunir », explique Kristy Milland. Cet autre forum permet aux turkers de choisir des actions à mener collectivement. J’ai rencontré Niloufar Salehi, la cheville ouvrière de Dynamo. C’est une étudiante en troisième année de thèse d’informatique à l’université de Stanford. Au cœur de la Silicon Valley, au milieu de ses pairs qui développent les algorithmes permettant de faire fonctionner les plateformes de services générant la précarité, Niloufar Salehi cultive sa singularité. Pour elle, traiter les personnes comme des algorithmes étouffe la plus grande part de notre humanité. Niloufar Salehi a visité des forums de turkers pour comprendre leurs besoins. Les propositions d’action de Dynamo sont ainsi limitées à un seul message de la longueur d’un « tweet », et la participation peut se limiter à un simple vote, pour ou contre. La communauté demeure ainsi structurellement ouverte.

« Il nous faut des plateformes gérées par les travailleurs eux-mêmes »

Ce qui encourage les turkers à ne pas renoncer, c’est qu’ils n’ont pas d’autre option. Pour des raisons médicales et avec ses responsabilités familiales, explique Kristy Milland, elle ne peut pas avoir de job à temps plein. Elle estime qu’il en va de même pour la grande majorité des turkers, et LaPlante est du même avis : « Certains s’occupent d’enfants ou de parents âgés chez eux. Certains ne peuvent pas trouver de travail dans la zone rurale où ils habitent. Certains ont un casier judiciaire. Certains n’ont pas de moyen de transport. »

Tout comme comme elles, nombre de turkers espèrent que les communautés décentralisées et inclusives qu’ils s’efforcent de construire peuvent déboucher sur quelque chose d’entièrement nouveau, quelque chose qui soit en phase avec leurs principes. Kristy Milland a un objectif très clair en tête : « Il nous faut des plateformes gérées par les travailleurs eux-mêmes. »

Trebor Scholz, professeur associé à la New School de New York, spécialiste de la culture et des médias, partage cette vision. Pour lui, les plateformes de services révèlent une lacune fondamentale dans la manière dont nous mesurons le progrès. « Comment quelque chose peut-il être considéré comme de l’innovation si cela ne bénéficie qu’à une cinquantaine de personnes dans la Silicon Valley ? », demande-t-il. Il considère le déplacement du travail vers ce type de plateformes comme une opportunité pour construire de nouveaux services, qui ne soient pas la propriété seulement de leurs concepteurs, mais de tous leurs usagers. La propriété, rappelle-t-il, implique « davantage de contrôle ». Ces plateformes coopératives tendraient à mieux traiter les travailleurs, les territoires, et à générer une richesse partagée.

Mettre les coopératives en réseau, peser sur les décideurs

L’idée rejoint celle des traditionnelles coopératives de travailleurs, qui peuvent rencontrer un certain succès lorsqu’elles sont protégées – par la géographie, les régulations ou la culture – de la concurrence des grandes entreprises. Plusieurs coopératives de taxis ont ainsi existé dans certaines villes américaines pendant des décennies. Mais, si elles parviennent à se tailler un marché de niche local, elles ne sauraient prétendre aux mêmes ressources et à la même visibilité qu’une plateforme globalisée comme Uber.

Du moins, pas toutes seules. Fonctionner sur la base de plateformes, pour des coopératives, permet de gagner en envergure sans remettre en cause la propriété des travailleurs. Arcade City en donne un exemple. La structure propose de se débarrasser des intermédiaires et de connecter directement chauffeurs et usagers à travers une seule application coopérative, propriété collective de ses membres.

En plus de diffuser les exemples de réussites de ce type, l’objectif de Trebor Scholz est de connecter entre elles différentes formes de coopératives pour former une communauté en réseau, un écosystème au sein duquel des coopératives alimentaires peuvent collaborer avec des startups et avec des réseaux sociaux coopératifs. Cette mise en réseau doit participer d’un mouvement politique suffisamment organisé pour exercer une influence collective sur les régulateurs et les législateurs. Dans la vision de Trebor Scholz, cela implique un type d’économie totalement différent, où les ressources sont distribuées et partagées via des plateformes présentes sur les marchés, mais qui fonctionnent également comme pare-feu, en apportant des garanties mutuelles de soutien matériel. Par exemple, les travailleurs d’une plateforme coopérative de jobs ponctuels pourraient obtenir des part dans une coopérative d’alimentation. Chacun serait propriétaire, et les bienfaits de l’innovation seraient ainsi partagés.

Une possibilité de connectivité sans précédent

L’économie des petits boulots « ubérisés » est souvent vue comme l’avenir dystopique du travail. Mais il n’y a pas grand-chose de nouveau dans le modèle commercial sous-jacent. Ce qui est nouveau, c’est que le réseau social qui rend possible la dynamique actuelle de dépossession donne en même temps aux travailleurs une connectivité et une portée sans précédent. Le fait d’être connecté, à lui seul, ne va pas apporter de changement révolutionnaire ; mais les mouvements peuvent se coordonner, et se développer à une échelle inédite tout en restant inclusifs et démocratiques.

CoWorker et Dynamo sont deux exemples précurseurs de construction de communautés en réseau, démocratiques, gérées par les travailleurs eux-mêmes. Actuellement, ils sont surtout utilisés pour des campagnes très spécifiques, mais pour la co-fondatrice de CoWorker Michelle Miller, il s’agit d’un marchepied vers de nouvelles façons de travailler collectivement : « Je pense que l’internet n’est pas un ensemble d’outils… C’est un lieu et une culture. Il nous oblige à nous comporter différemment. Et si nous parvenons à le faire, nous pouvons faire des choses étonnantes. »

Les réseaux émergents de travailleurs qui se soutiennent mutuellement grâce à ces outils pourraient être parmi les premiers à adopter ces nouvelles plateformes coopératives. Quels genres de services pourraient fleurir à partir de ces plateformes ? Peuvent-ils contribuer à construire une nouvelle économie ? Ce sont des questions auxquelles on ne peut répondre que par la pratique. « À quoi cela va-t-il ressembler si nous commençons à bâtir aujourd’hui ? Je ne sais pas. Mais nous devons essayer », conclut Kristy Milland.

Paul Hampton

Cet article a été publié initialement en anglais par Yes ! Magazine. Traduction : Susanna Gendall pour Basta !. Afin de faciliter la lecture, quelques coupes ont été réalisées par rapport à la version originale.

Derrière l’iPhone d’Apple : quatorze années de violation des droits des travailleurs en Chine

 

par Nicki Lisa Cole

Alors qu’Apple se prépare à commercialiser son iPhone 7, des abus sérieux – bas salaires, temps de travail excessif, mise en danger des travailleurs... – sont une nouvelle fois signalés dans les usines de ses fournisseurs chinois, comme Foxconn ou Pegatron. Comme le montre une analyse réalisée par le média américain TruthOut, cela fait au moins quatorze années que journalistes d’investigation et ONG signalent ce type de problèmes dans la chaîne d’approvisionnement d’Apple, et quatorze ans que la marque à la pomme promet d’y mettre bon ordre. Les années passent et rien ne change.

En ce moment même, des centaines de milliers de jeunes travailleurs et travailleuses chinois sont en train de trimer sur les lignes de production de l’iPhone 7. Le montage final du dernier smartphone d’Apple s’effectue dans une poignée d’usines de Foxconn et de Pegatron localisées dans toute la Chine, pour le lancement prévu ce mois de septembre 2016.

Le nom de Foxconn est désormais relativement connu, ce fournisseur d’Apple s’étant retrouvé sous les feux des médias internationaux en 2012, après la mise en lumière de violations systématiques – d’un point de vue éthique et d’un point de vue légal – des droits des travailleurs. Pegatron, en revanche, a peu attiré l’attention des journalistes, malgré le rôle de plus en plus important de cette firme dans la chaîne d’approvisionnement d’Apple depuis quatre ans. Pourtant, les conditions de vie et de travail des quelque 100 000 jeunes Chinois et Chinoises qui travaillent dans l’usine de Pegatron de Shanghai paraîtront tristement familières à quiconque a un tant soit peu suivi ces controverses.

Aucun signe d’amélioration malgré les interpellations

Un récent rapport de China Labor Watch montre que les abus dénoncés par les médias internationaux en 2012 se poursuivent aujourd’hui, sans signe d’amélioration. Dans le cas de Pegatron, les conditions de travail auraient même empiré depuis 2015, malgré les audits commissionnés depuis des années par Apple, son adhésion à la Fair Labor Association, et ses engagements répétés à assurer la sécurité et la dignité de ceux qui fabriquent ses produits extrêmement lucratifs.

China Labor Watch est une ONG qui se consacre à mettre en lumière les violations des droits des travailleurs dans les usines chinoises qui fournissent les grandes marques internationales. Son dernier rapport est basé sur des entretiens avec les ouvriers de Pegatron à Shanghai et une analyse de leurs fiches de paie. Il montre que ces travailleurs se voient toujours imposer des heures de travail excessives et parfois extrêmes, pouvant aller jusqu’à 109 heures supplémentaires par mois en plus de leur temps de travail normal – soit trois fois la limite légale en vigueur en Chine.

Des heures supplémentaires pour les stagiaires

La grande majorité des ouvriers du département maintenance de l’usine ont déclaré plus de 82 heures supplémentaires pour le seul mois de mars 2016, et toutes les fiches de paie émanant de ce département sans exception signalent des heures supplémentaires dépassant la limite légale de 36 heures supplémentaires mensuelles. Parmi les travailleurs concernés, des étudiants « stagiaires » qui légalement ne devraient pas faire d’heures supplémentaires du tout, mais dont certains en ont enregistrées plus de 80 par mois.

Interpellés sur ces pratiques, les dirigeants de Pegatron comme de Foxconn font valoir que les heures supplémentaires sont optionnelles dans leurs usines. Les recherches de China Labor Watch démontrent cependant que les quotas élevés de production imposés par Apple, les bas salaires de rigueur dans les usines, les techniques agressives de management et le refus systématique des congés concourent à ôter aux ouvriers tout pouvoir de choisir.

213 dollars par mois

L’enquête de China Labor Watch révèle également que le salaire de base offert à ses ouvriers par Pegatron, après déductions, équivaut à seulement 213 dollars par mois, soit 117 $ de moins que le salaire minimum en vigueur à Shanghai. Même avec toutes leurs heures supplémentaires, les travailleurs gagnent 300 $ de moins que le salaire mensuel moyen de la région.

Ces chiffres mettent en lumière une baisse nette des salaires des ouvriers de Pegatron entre 2015 et 2016. La direction de l’usine a compensé l’augmentation du salaire minimum imposée par le gouvernement par une suppression d’avantages sociaux. L’obligation est désormais faite aux salariés de contribuer par une portion de leur salaire à leur assurance sociale, qui était auparavant payée par l’entreprise. Malgré une hausse légale de 1,85 $ par heure en 2015 à 2 $ en 2016, le salaire horaire net après ces déductions n’est finalement que de 1,60 $.

Parmi les autres violations légales et éthiques documentées par China Labor Watch : plus d’une heure de travail quotidien non rémunérée, des conditions de vie marquées par la surpopulation des dortoirs et leur manque d’hygiène, ou encore la non fourniture d’équipements protecteurs, qui menace la santé et la sécurité des travailleurs.

La réalité des « iPod City » dénoncée dès 2006

De tels abus sont familiers chez Apple. Le lecteur en aura déjà entendu parler, ici (voir notre dossier) ou dans d’autres médias. Ce dont il ne se rend peut-être pas compte est que cela fait plus d’une décennie qu’ils ont été portés à l’attention d’Apple.

Le 18 août 2006, le journal britannique Mail on Sunday publiait un reportage au vitriol sur les conditions de travail dans les usines chinoises où étaient fabriquées, à l’époque, des iPods. Des journalistes d’investigation découvrirent que les ouvriers dormaient à 100 par dortoirs dans l’usine Longhua de Foxconn à Shenzhen, appelée à l’époque « iPod City », et qu’ils trimaient jusqu’à 15 heures par jour pour des salaires de misère. Ils trouvèrent des conditions similaires dans une usine d’Asustek à Suzhou, dans la province du Jiangsu, produisant des iPods Shuffle. Travaillant jusqu’à 12 heures par jours, les ouvriers y perdaient la moitié de leurs salaires en raison des frais de logement et de nourriture imposés par l’usine.

En réalité, les violations légales et éthiques des droits des travailleurs dans la chaîne d’approvisionnement d’Apple remontent encore plus loin. Dans un rapport publié en septembre 2005, Somo, une organisation non gouvernementale néerlandaise qui examine les pratiques des multinationales, révélait déjà des abus chez deux fournisseurs d’ordinateurs portables Apple, Quanta Shanghai et Elite Computer Systems, tous deux basés à Shenzhen. Le rapport de Somo signale notamment des heures de travail excessives, des salaires insuffisants, l’absence de prise en compte de la santé et de la sécurité des ouvriers, leur intimidation par les managers, et l’absence de tout mécanisme de plainte qui auraient permis aux travailleurs de signaler des problèmes.

Les beaux discours d’Apple

Une analyse de l’ensemble des données disponibles sur ce type d’incidents et d’abus – ainsi que d’autres comme des accidents du travail et des problèmes médicaux, des « burn-outs » et autres troubles émotionnels chez les travailleurs, ou les obstacles apportés à des audits indépendants dans les usines – montre qu’ils reviennent année après année dans la chaîne d’approvisionnement d’Apple en Chine. Sur la base des rapports et études réalisés par des organisations à but non lucratif ou des chercheurs sur les conditions de travail chez les fournisseurs chinois d’Apple (China Labor Watch, Students and Scholars against Corporate Misbehavior, Institute of Public & Environmental Affairs, Somo, Good Electronics et quelques autres), cette analyse montre que ces abus, documentés sur une période de quatorze ans dans 26 usines de fournisseurs chinois d’Apple, se poursuivent à ce jour sans signe de répit.

Dans ses rapports annuels sur sa responsabilité vis-à-vis de ses fournisseurs, Apple déclare de manière répétée qu’elle agit auprès de ses fournisseurs problématiques pour améliorer les conditions de travail et de vie, et qu’elle exclut de sa chaîne d’approvisionnement ceux qui refusent de répondre positivement à ses interpellations. Pourtant, on constate des abus répétés d’une année sur l’autre dans 17 usines propriété de dix entreprises sous-traitantes d’Apple. Sur la période récente, des violations répétées ont été documentées dans des unités de production de Pegatron tous les ans de 2012 à aujourd’hui, et de même pour de nombreuses usines de Foxconn jusqu’en 2015 au moins.


Horaires excessifs et conditions de travail insalubres

Au total, l’analyse que j’ai réalisée a identifié 76 cas spécifiques et documentés de situations de violation des droits des travailleurs sur toute la période. Sur ces quatorze ans, les abus les plus fréquents et les plus systématiques sont les durées de travail excessives et l’absence de protection de la santé et de la sécurité des ouvriers. On retrouve ces deux problèmes dans plus de trois quarts des 76 cas. D’autres abus sérieux se retrouvent dans au moins la moitié de ces cas, comme les techniques agressives de management, l’intimidation et l’humiliation des travailleurs, l’insuffisance de la rémunération, les accidents et autres problèmes médicaux liés à des conditions de travail inadéquates, des cas d’épuisement sévère et chronique, souvent liés à des troubles émotionnels, et bien entendu l’absence de syndicat ou d’autre forme de représentation et de protection des intérêts des travailleurs.

En outre, j’ai constaté que dans plus d’un tiers des cas, les ouvriers se plaignaient que leur usine n’avait pas de mécanisme de plainte efficace pour les ouvriers. Dans plus d’un quart des cas, ceux-ci souffraient de conditions de vie inadéquates. Également dans plus d’un quart des cas, les fournisseurs avaient recours à des « dispatch workers » (sorte d’intérimaires), exploités d’un côté par les usines et de l’autre par les agences de placement qui les envoyaient, et à des « étudiants stagiaires » forcés de travailler pour un salaire de misère par leur école ou leur gouvernement local. Les interférences avec les audits sociaux réalisés par des tierces parties indépendantes – par exemple la falsification de documents ou l’intimidation des ouvriers pour qu’ils ne parlent pas aux auditeurs – semble aussi un problème récurrent : je l’ai retrouvé dans 12% des cas répertoriés.

« Rien ne changera tant qu’Apple ne changera pas ses pratiques »

Ces données démontrent sans ambiguïté qu’Apple ne sanctionne en aucune manière ses fournisseurs qui violent la législation chinoise et le propre code de conduite qu’elle a élaboré à leur intention. Aujourd’hui, on retrouve les mêmes abus qu’il y a quatorze ans dans les usines qui fabriquent les produits Apple. Un constat qui ne peut que remettre en question l’efficacité des audits sociaux, une pratique pourtant plébiscitée par l’industrie.

Pire encore, Li Qiang de China Labor Watch estime qu’Apple contribue activement à faire « obstruction » à tout changement positif dans l’industrie électronique en pressurant ses fournisseurs et en leur imposant des marges minuscules, tout en leur fixant des quotas de production qui impliquent de faire tourner les usines 24 heures sur 24. Étant donné son statut de leader du marché des smartphones, Li Qiang pense que rien ne changera vraiment dans cette industrie tant qu’Apple ne changera pas ses pratiques.

Nicki Lisa Cole

- Cet article a été publié initialement en anglais le 25 août 2016 par TruthOut. Reproduit avec permission. Traduction : Olivier Petitjean.

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