Par Laury-Anne CholezNNOMAN

Dans le département des Hauts-de-Seine, 150 postiers et postières sont en grève depuis... un an ! Mobilisés contre le licenciement d’un de leurs représentants, Gaël Quirante, autorisé en mars 2018 par la ministre du travail Muriel Pénicaud, ils dénoncent également la dégradation de leurs conditions de travail et l’accélération des cadences. Confrontés, selon eux, au silence de la direction et du pouvoir politique, ils poursuivent leurs actions et engrangent les soutiens en espérant toujours « remporter une victoire ». Reportage.

Ce mardi 26 mars, 150 postiers et postières du département des Hauts-de-Seine (92) ont célébré leur 365ème journée de grève. C’est l’autorisation du licenciement de leur collègue Gaël Quirante par le ministère du Travail, le 24 mars 2018, qui a déclenché ce mouvement social d’ampleur, le plus long qu’ait connu la Poste. L’histoire remonte à 2010. La Poste tente alors de licencier Gaël Quirante, responsable syndical Sud, en l’accusant de séquestration. Le syndicaliste avait participé à une occupation de la direction départementale de l’entreprise avec neuf autres salariés, une action pour laquelle il avait écopé d’une amende avec sursis [1]. Refusé à quatre reprises, par l’inspection du travail, par le ministre du Travail, par le Tribunal administratif puis, à nouveau par l’inspection du travail, son licenciement a finalement été approuvé par Muriel Pénicaud, qui a donné raison à la Poste, laquelle accusait Gaël Quirante de « faute grave ».

« Je me lève plus tôt que lorsque je travaillais »

Au-delà de ce qu’ils considèrent comme un licenciement abusif, visant à faire taire un militant syndical très actif, les postiers et postières dénoncent la dégradation progressive de leurs conditions de travail. Depuis 2010, quand la Poste devient une société anonyme à capitaux publics, les tournées sont réorganisées à de multiples reprises et les cadences se sont accélérées. La plupart des facteurs ne parviennent plus à boucler leurs tournées sans dépasser leurs horaires de travail réglementaires. Les grévistes s’insurgent aussi de l’absence de transparence sur la quantification de leur charge de travail. Il est impossible, pour les salariés, de savoir sur quelles bases leur direction a chronométré leurs tournées. Pourquoi, par exemple, un recommandé doit-il être distribué en une minute et trente secondes ? Mystère [2]. Les postiers regrettent également que le temps qu’ils prennent à nouer des liens sociaux, avec les personnes retraitées notamment, soit considéré par leur direction comme du « temps parasite ». Perte de sens du travail et cadences effrénées entraînent de grandes souffrances. Depuis dix ans, une centaine de salariés se sont suicidés.

Gaël Quirante, syndicaliste de Sud, dont le licenciement avec l’autorisation du ministère du Travail a déclenché le mouvement de grève il y a un an / © NnoMan

Depuis un an, les postiers et postières de ce département de l’ouest parisien n’ont pas chômé : ils font la tournée des bureaux pour convaincre leurs collègues, discutent avec les usagers, tentent de dialoguer avec le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire (lors du dernier salon de l’agriculture), manifestent, occupent et apportent même leur soutien à d’autres mouvements de grève. « Je me lève plus tôt que lorsque je travaillais », sourit Nordine Belkasmi, l’un des grévistes. Dernière initiative en date : un calendrier 2019, accompagné de messages de soutiens de personnalités politiques, artistiques et culturelles comme Ken Loach, Olivier Besancenot ou François Ruffin.

Caisse de grève pour payer le loyer

Tout cela n’empêche pas les gros coups de fatigue, ni les abandons - une vingtaine de personnes depuis un an. Mais la solidarité prime plus que tout, dit Nelly Bleuden, postière à Asnières-sur-Seine et mobilisée depuis la première heure : « On se soutient les uns, les autres. Quand il y en a un qui ne va pas bien, on lui passe un petit coup de fil, on lui remonte le moral. » Evelyne Perrin, co-fondatrice du réseau stop précarité, membre du comité de soutien des postiers, le confirme : « Cette lutte montre l’intelligence collective en exercice. Elle prouve qu’on peut lutter avec courage et détermination malgré les difficultés. Les grévistes disent d’ailleurs que cela créé entre eux une sorte de famille qui les aide à tenir. » Comment tenir justement, avec des fiches de paie à zéro euros pendant si longtemps ? Les grévistes paient leur loyer grâce à une caisse de grève, alimentée par diverses organisations associatives, syndicales et politiques. Chacun peut également verser son obole sur le pot commun, dont le montant s’élève à 102 838 euros.

Le calendrier 2019 des postiers grévistes, accompagné de messages de soutiens de personnalités politiques, artistiques et culturelles / © NnoMan

Les grévistes agissent aussi sur le plan juridique. Dans les Hauts-de-Seine, la direction de la Poste a été condamnée 22 fois en quatre ans par plusieurs tribunaux pour défaut d’informations des comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) concernant la quantification de la charge de travail. « La Poste a même tenté à plusieurs reprises de dissuader, par le biais de ses avocats, les cabinets d’expertise et les CHSCT de judiciariser les débats, explique Brahim Ibrahimi, l’un des postiers en grève. La direction a prétendu que les documents réclamés [la méthodologie sur laquelle la direction s’est appuyée pour quantifier le travail des facteurs lors des tournées, ndlr]n’existent pas ou ont été perdus, et qu’un juge ne peut pas condamner La Poste à fournir des documents dont l’existence n’est pas prouvée. »

Nez fracturé par un cadre supérieur et menace de viol

Alors, les actions continuent. Le 20 janvier 2019, les grévistes s’introduisent dans le ministère du Travail pour réclamer un entretien avec le cabinet de la ministre Muriel Pénicaud. Ils en sont évacués par les CRS qui interpellent Gaël Quirante. Le 6 février suivant, Nordine Belkasmi, postier depuis six ans à Asnières-sur-Seine, a le nez fracturé par un cadre supérieur de la Poste, lors d’une action au siège départemental de Nanterre. « Nous étions dans le bureau et il a essayé de nous empêcher de passer, sans réussir. Le sang lui aurait monté à la tête et il m’a mis un coup de poing dans le nez. Il s’est ensuite enfermé dans son bureau jusqu’à l’arrivée de la police. Depuis, nous n’avons pas eu de suite. » Cette agression a valu à Nordine Belkasmi dix jours d’incapacité temporaire de travail. Choqué, il a porté plainte.

« Au départ, il y avait des taquineries et des moqueries de la part des cadres de la Poste. Mais jamais encore nous n’en étions arrivés aux mains. Il y a un véritable sentiment d’impunité, ils se croient tout permis », juge Nordine Belkasmi. Les grévistes dénoncent aussi l’agressivité des vigiles présents devant les locaux quand ils organisent des manifestations. « A chaque fois, il y a des agressions physiques. On a même entendu des menaces de viol envers l’une des membres de notre comité de soutien. »

Un soutien très large des salariés de la Poste

Avec la direction, le dialogue semble bloqué. Sollicitée par Basta !, elle a assuré avoir fait 74 propositions de rencontres aux grévistes, qui se sont présentés à 23 d’entre elles. « Ce sont des réunions où ils nous écoutent sans répondre à nos revendications concernant la charge de travail. Sans proposer de moratoires sur les réorganisations », raconte Gaël Quirante. La Poste semble estimer que les grévistes sont isolés du reste de leurs collègues. « A ce jour, plus de 95 % des postiers de la direction Services–Courrier-Colis des Hauts-de-Seine assurent leurs missions, soient 2156 postiers sur un effectif total de 2253 personnes », souligne le service de communication dans un mail de réponse à nos questions.

Occupation d’un étage du siège de La Poste à Issy-les-Moulineaux, le 30 janvier 2019 / © NnoMan

Le conflit serait-il mené par une poignée d’irréductibles ? Les résultats des dernières élections professionnelles tendent à prouver que nombre de salariés soutiennent les revendications des grévistes. Le syndicat Sud y a recueilli 51,86% des suffrages, avec un taux de participation de 86%, soit 13% au dessus de la moyenne nationale. « Cela prouve que nous ne sommes pas qu’une petite bande d’irréductibles. Car pour obtenir de tels résultats, il faut que certains cadres de la Poste votent pour nous », analyse Gaël Quirante. Nordine Belkasmi renchérit : « Quand on passe dans les bureaux où il n’y a pas beaucoup de grévistes, c’est là qu’on nous donne les plus grosses enveloppes pour notre caisse. On sait qu’il ne faut pas lâcher. »

Combien de temps les 150 activistes grévistes pourront-ils encore tenir ? Difficile à dire. « Nous n’avons pas le choix. Si on reprend le boulot, on sait que ce sera pire. Car le projet de l’entreprise, c’est de nous faire travailler toujours plus sans compensation. Il faut remporter une victoire », assure Gaël Quirante. L’un de leur soutien politique, Éric Coquerel, député France Insoumise de Seine-Saint-Denis, se veut optimiste en évoquant la victoire récente d’autres mouvements sociaux. Celle des sous-traitants du Park Hyatt Vendome, qui, après 87 jours de grève, ont conclu un accord renforçant leurs droits. Celle des salariés de l’Holiday Inn Place de Clichy, dont le conflit a pris fin après 111 jours de débrayage, avec l’amélioration de leurs conditions de travail. « La ténacité finit forcément par payer. Dans le cas des postiers, leur victoire pourrait devenir symbolique et inverser la tendance dans toute l’entreprise », espère Eric Coquerel. La direction doit faire de nouvelles propositions de protocole de fin de conflit d’ici ce jeudi 28 mars.

Laury-Anne Cholez

Photos : NnoMan

En une : Assemblée générale de postiers votant la grève, le 5 avril 2018, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine)

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- Fiche de paie à zéro euro, retenues sur salaire : comment tenir dans la durée quand on est gréviste ?

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Notes

[1] Avec les neuf autres salariés, Gaël Quirante a été condamné en 2011 par le tribunal correctionnel de Nanterre à 1500 euros d’amende avec sursis pour séquestration. Peine confirmée deux ans plus tard.

[2] A propos de la quantification du travail à la poste, voir cette analyse du sociologue Nicolas Jounin.

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