Economie

Un "pognon de dingue" pour les milliardaires

 

 

Par Gérard Charollois

Digne d’une éructation Trumpienne, les communicants du président français diffusent une vidéo dans laquelle le monarque électif déplore le « pognon de dingue dépensé en vain pour les pauvres qui, faute de se responsabiliser, restent pauvres ». Bien sûr, le message vise à séduire la frange la plus aigre de la société et l’affaire est calculée à dessein d’emporter l’adhésion des « beaufs » pour qui les bons sentiments valent moins que les exhortations à la « sueur et au sang » des autres, évidemment.

Le propos jupitérien ne sera pas sanctionné électoralement puisque les « pauvres » votent moins que les autres et que, lorsqu’ils le font, ils se trompent souvent. Les professionnels de la communication le savent et peuvent ainsi manipuler une opinion publique réceptive aux sentiments les plus rances. Mais qu’est-ce que la pauvreté ? La notion est relative et parfaitement conjoncturelle. Ainsi, l’attributaire du Revenu de Solidarité Active accède à l’aspirine pour combattre une rage de dent, ce dont ne jouissait pas le roi soleil, homme le plus puissant de son temps, qui souffrait du froid dans son palais nauséabond. La pauvreté en Europe et en notre temps n’est plus ce qu’elle fut au Moyen-âge. Ce qui s’aggrave ici et maintenant, ce sont les écarts entre les peuples et une infime poignée d’oligarques, moins de 1 % de la population, qui font élire les gouvernants et confisquent la puissance publique pour l’ajouter à leur puissance financière. Pour eux, la société doit faire des sacrifices et réserver un « pognon dingue » pour attirer les investissements par les privilégiés, ceux qui prennent des risques assumés par les autres et par la nature.

En 1945, les idées de droite ayant cruellement informé les peuples sur leurs méfaits, l’époque était à la solidarité, à l’altruisme, au souci des plus humbles. Les pays exsangues, dévastés par la guerre, concevaient la Sécurité sociale, les Droits des travailleurs, l’économie solidaire, les nationalisations des secteurs économiques sensibles pour le bien public. Ensevelies sous les décombres des villes bombardées et les monceaux de cadavres des champs de batailles ou des camps d’extermination, les idées rances n’osaient plus émerger. L’oubli est venu et avec lui tout recommence. La secte « libérale » veut détruire tous les acquis sociaux hérités de la Libération et du Conseil National de la Résistance. Or, la France opposa longtemps un refus des dogmes sévissant ailleurs en Occident. Alors, pour la secte libérale, il est grand temps d’en finir avec le « conservatisme français » et l’urgence est de « se mettre en mouvement vers la modernité ».

Pourtant les faits parlent : La France connait un taux de pauvreté (13 %) inférieur à ceux de l’Allemagne et de l’Angleterre (20 %). La couverture sociale est plus performante chez nous que chez nos glorieux voisins. Les « libéraux » rétorquent qu’en revanche le chômage est supérieur en France, ce qui est exact mais ne réhabilite nullement leurs dogmes. La Grande-Bretagne connaît le contrat de travail de 0 heure et l’Allemagne possède trop de travailleurs pauvres et de retraités contraints de poursuivre une activité pour ne pas sombrer dans la misère. Or, il y a pire que le chômage : l’exploitation méprisante. Si l’on suivait la logique des adeptes de la secte, le travail offrant seul à l’homme sa dignité, il serait moral de rétablir l’esclavage, c’est-à-dire un travail sans rémunération décente. Le chômage marque l’indignité d’une société et non de la personne victime d’un Système. Soumettre un individu à un travail ne lui permettant pas de vivre décemment frappe d’indignité cet individu.

La société voulue par les « libéraux » comportera, d’une part, des premiers de cordées vivant dans un monde séparé, d’autre part, un peuple soumis et résigné avec une détérioration inéluctable des classes moyennes, victime du gel des salaires, de la baisse des prestations sociales, de l’augmentation de la C.S.G. L’inflation, fut-elle modérée à 2 % l’an, réduit les conditions matérielles de vie du salarié et du retraité, cependant que les revenus des oligarques s’accroissent de 40 % par an. Les « éléments de langage », formules creuses, la manipulation des opinions publiques masquent l’échec du deuxième système économique hérité du siècle passé, échec tout aussi patent que celui du soviétisme planificateur. Il serait trop facile de répliquer au monarque électif du jour, serviteur des intérêts de ceux qui l’ont fait élire, qu’il aurait pu économiser les neuf milliards offerts aux oligarques, depuis son avènement au pouvoir, pour éviter d’accroître la dette publique.

D’ailleurs, cette dette publique résulte du Système qui impose à l’État, donc au bien public, de se financer par le Marché, erreur édictée par les « libéraux ». Le cadeau fait au 1 % de la population qui en avait le moins besoin est certes scandaleux, mais il faudrait bien autre chose pour remédier aux méfaits du système économique dévastant la planète. Le nœud gordien réside dans les financements de l’aide sociale pour les plus vulnérables, des services publics, de la recherche, de la santé, en un mot du bien public. Ces fonctions devraient échapper à une comptabilité de boutiquier car ce ne sont pas des valeurs marchandes. L’État, en charge de cet intérêt public supérieur, doit recouvrer sa pleine souveraineté et autonomie financière, ce qui passe par une souveraineté populaire sur la monnaie et tout le secteur bancaire. Il est indécent d’évaluer en coût financier l’éducation d’un enfant ou la vie d’un homme, car la vie n’est pas sur le Marché.

Les communicants du président en diffusant sa grossièreté incongrue ont parfaitement intégré que les peuples revenaient aux errements des années 1930. Non pas que le Trumpisme et assimilé soit un fascisme flamboyant : il ne comporte pas l’esthétisation de la politique accompagnant les vieux fascismes du siècle passé supposant des adhésions enthousiastes des peuples. Les réactionnaires d’hier évoquaient des loups. Ceux d’aujourd’hui rêvent en moutons. Je parle ici de tempéraments et exprime mon amour des loups et des moutons, êtres biologiques et non métaphoriques. Mais réactionnaires d’hier et « libéraux » d’aujourd’hui ont des aigreurs et rien n’est pire que les mauvais sentiments. Que ceux qui ont omis d’être solidaires des retraités spoliés en janvier dernier, des cheminots privés d’un statut pour l’avenir, des fonctionnaires dont le salaire est « gelé » depuis près de dix ans, des gens modestes dont les allocations logements diminuent, ne s’illusionnent pas : leur tour viendra !

Gérard Charollois

ecologie-radicale.org

De Paris à Washington, les sociétés du CAC 40 ont dépensé au moins 60 millions d’euros pour influencer les politiques

 

PAR OLIVIER PETITJEAN

Combien les groupes du CAC 40 dépensent-ils en lobbying auprès des centres de décision – parlements, congrès, cabinets ministériels... – à Paris, Bruxelles ou Washington ? S’ils restent incomplets, les chiffres déclarés par ces grandes entreprises auprès des registres officiels de lobbying en donnent une première idée. Plongée dans ces millions déboursés pour influencer la décision politique, en avant-goût du premier « Contre-rapport annuel » sur les grandes entreprises françaises que l’Observatoire des multinationales publiera dans quelques semaines.

Il ne s’agit très probablement que de la partie émergée de l’iceberg, mais les données donnent une idée de la puissance de feu des grandes entreprises françaises lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts, en France mais aussi et surtout auprès des institutions européennes à Bruxelles et de l’administration américaine à Washington. Comme le révèle le premier Contre-rapport annuel sur les grandes entreprises françaises de l’Observatoire des multinationales, qui sera publié dans quelques semaines, en 2017 les entreprises du CAC 40 ont déclaré 9,65 millions d’euros de dépenses de lobbying à Paris, 26,95 millions d’euros à Bruxelles, et 22,2 millions de dollars à Washington [1].

Ces chiffres ne reflètent cependant qu’une partie de la réalité : toutes les entreprises ne respectent pas nécessairement leurs obligations. Elles sont censées déclarer leurs dépenses de lobbying à Washington, à Bruxelles dans le registre de transparence de l’Union européenne et à Paris dans le tout nouveau « répertoire des représentants d’intérêts » mis en place en France suite au vote de la loi Sapin 2 fin 2016. Une firme du CAC 40, TechnipFMC, ne déclare aucune dépense de lobbying ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Washington. À croire que cette entreprise parapétrolière, dont le principal actionnaire est l’État français via Bpifrance, ne fait pas de lobbying... Même question pour Vinci ou LVMH, qui n’ont – pour l’instant – pas daigné déclarer de dépenses de lobbying, même à Paris.

Des règles de transparence encore insuffisantes

De nombreuses autres multinationales tricolores ne déclarent pas leurs dépenses de lobbying partout, ou alors les sous-estiment manifestement. C’est l’un des points faibles des dispositifs de transparence mis en place à Washington, à Bruxelles et désormais à Paris : que doit-on considérer comme du « lobbying » ? Les chiffres ne comprennent-ils que les coûts salariaux et frais liés aux activités de lobbying directes de l’entreprise – par exemple, un rendez-vous avec un député ? Incluent-ils les contrats passés avec des cabinets de consultants ou de relations publiques ? Intègrent-ils les frais d’adhésion aux associations patronales ou sectorielles (Fédération bancaire française, Fédération française du bâtiment, Les entreprises du médicament, etc.) qui effectuent elles aussi du lobbying pour le compte des entreprises ? Tiennent-ils compte de la présence de salariés des entreprises dans les multiples comités consultatifs ou groupes d’experts ? Faut-il y inclure les dépenses de publicité ou de mécénat ? Si l’on tenait compte de toutes les dimensions de la stratégie d’influence des grandes entreprises, les sommes en jeu prendraient des proportions sans doute bien plus importantes.

Les chiffres qui ont été rendus publics n’en livrent pas moins quelques enseignements. Tout d’abord, à en croire les sommes en jeu, le lobbying à Paris compte moins pour les grandes entreprises françaises que le lobbying à Bruxelles ou à Washington, les centres de décision où sont fixées les règles encadrant leur accès aux marchés européens et nord-américains. Ensuite, les différents lieux de pouvoir sont plus ou moins déterminants selon les entreprises concernées : Accor concentre son lobbying à Paris, Engie et Pernod Ricard à Bruxelles, Sanofi à Washington.

Un rapport de forces totalement déséquilibré

On repère facilement quelques groupes pour lesquels le lobbying revêt une importance particulièrement stratégique, qu’il s’agisse de s’assurer des marchés publics ou des autorisations de commercialisation, de limiter les régulations relatives à la pollution ou à la santé, ou plus généralement de protéger leur modèle commercial. Certains de ces « champions du lobbying » sont attendus – comme Total, Airbus, Sanofi, Engie ou Renault-Nissan. D’autres le sont moins, comme Pernod Ricard ou Vivendi, intéressés respectivement à se protéger d’une législation trop contraignante sur l’alcool, ou des risques d’atteinte à sa propriété intellectuelle.

Ces montants - même sous-estimés - illustrent la disproportion des ressources dont disposent les multinationales par rapport à la société civile pour faire valoir leurs intérêts au plus haut niveau. Mais au regard de leur chiffre d’affaires ou de leurs bénéfices, ces dépenses de lobbying ne pèsent pas forcément très lourd. Pour ces groupes dont les chiffres d’affaires sont parfois équivalents au PIB de certains États, le « retour sur investissement » n’en est sans doute que plus intéressant.

Olivier Petitjean

Photo : CC Charles Sayger via flickr

- Pour en savoir plus sur notre contre-rapport annuel des grandes entreprises françaises, voir ici.

-Données complètes, sur un échantillon d’entreprises plus large que le seul CAC40 :

Notes

[1] Précisions méthodologiques : les chiffres donnés incluent les déclarations de dépenses de lobbying des filiales des entreprises – par exemple GRTgaz ou GRDF pour Engie. Lorsque les déclarations ont été effectuées sous la forme de fourchettes, nous avons retenu le chiffre médian – par exemple 150 000 euros pour une fourchette de 100 000 à 200 000 euros. Les données sont issues du site OpenSecrets.org pour les États-Unis, Lobbyfacts pour l’Union européenne et Haute autorité pour la transparence de la vie publique pour la France.

LVMH, Kering, Hermès, Chanel : pas de « ruissellement » pour les profits record du luxe français

 

Hermès, Chanel, LVMH, Kering... Ces marques ne sont pas seulement des symboles du luxe « made in France ». Leurs propriétaires font partie des plus grandes fortunes européennes et mondiales, et figurent parmi ceux qui se sont le plus enrichis depuis janvier. Derrière les dividendes qui se comptent en centaines de millions d’euros, et les généreuses rémunérations distribuées, en famille, aux dirigeants, des dizaines de milliers de salariés – ouvriers et ouvrières spécialisées, artisans maroquiniers... – produisent sacs, vêtements et chaussures ensuite vendus à prix d’or. Profitent-ils du désormais fameux « ruissellement » des richesses ?

Dans une annonce publiée via Pôle emploi en mars, les Ateliers d’Armançon, l’un des gros sous-traitants français de la maroquinerie de luxe, situé en Bourgogne, annonce recruter douze ouvriers de piqûres en maroquinerie pour des CDD de six mois. Salaire proposé : 9,88 bruts de l’heure. Le Smic horaire, pas un euros de plus. Dans cette entreprise, plus de 600 personnes travaillent à la fabrication de sacs de cuir pour les grandes marques du luxe français, essentiellement Vuitton (LVMH) et Hermès. Les salariés, des ouvrières essentiellement, y avaient mené une grève de plusieurs jours en 2014 pour obtenir des augmentations.

Du côté des « donneurs d’ordre », la situation est bien différente. Les propriétaires des deux groupes champions du luxe français, Bernard Arnault (LVMH), et François Pinault (Kering) sont les milliardaires qui se sont le plus, et le plus vite, enrichis en ce début d’année. Depuis janvier, ils ont gagné 22,3 milliards d’euros, selon la chaîne économique Bloomberg [1] ! Bernard Arnault est également entré dans le club très fermé des cinq personnes les plus riches de la planète, directement à la quatrième position, selon le classement établi par le magazine états-unien Forbes. Sa fortune personnelle est estimée à plus de 58 milliards d’euros. Un volume de richesses accumulées qui dépasse le produit intérieur brut (PIB) annuel d’un pays européen comme la Slovénie et ses 2,1 millions d’habitants.

Aujourd’hui propriétaire du journal Les Échos et du Parisien, mais aussi de Radio classique, Bernard Arnault a construit sa fortune en acquérant progressivement des grandes marques de la mode de luxe comme Louis Vuitton (maroquinerie), Céline ou Dior, des marques de parfums – Guerlain ou Givenchy – ou de vins et spiritueux (comme les champagnes Dom Pérignon ou Veuve Clicquot...). Rien qu’avec sa fortune personnelle, le héros involontaire du film Merci patron ! pourrait s’acquitter de dix années de salaires et cotisations des 145 247 employés et intérimaires travaillant pour LVMH [2] !

14 euros de dividendes pour chaque « collaborateur »

Sa fortune est désormais supérieure au chiffre d’affaires réalisé en 2017 par LVMH – 42,6 milliards d’euros, dont un tiers pour la mode et la maroquinerie, pour un résultat net de 5,1 milliards. La même année, le groupe a versé 2,5 milliards de dividendes à ses actionnaires. La famille Arnault contrôlant 46,74 % du capital de LVMH [3], près d’un milliard d’euros est allé directement créditer leurs comptes bancaires. En bas de la pyramide, les salariés du groupe détiennent, dans le cadre des plans d’épargne d’entreprise, moins de 0,1 % du capital. Soit moins de deux millions d’euros de dividendes à se partager entre les 145 000 « collaborateurs », soit environ 14 euros par personne. Même pas une goutte dans ce ruissellement de richesses.

Comme PDG de LVMH, Bernard Arnault avait également perçu – en 2016 – une rémunération totale de plus de 11 millions d’euros [4]. En tant que membre du conseil d’administration, son fils Antoine Arnault a lui reçu plus d’un million d’euros de rémunération [5]. Delphine Arnault, sa fille, a aussi gagné plus d’un million d’euros pour ses fonctions d’administratrice.

Dans les ateliers, 1700 euros bruts pour dix ans d’ancienneté

Ces rémunérations reflètent-ils les politiques salariales de la maison ? « Dans les ateliers de maroquinerie, un salarié avec dix ans d’ancienneté touche 1700 euros bruts par mois, et celui qui a 30 ans d’ancienneté perçoit 2400 euros bruts », indiquait l’an dernier un délégué syndical de LVMH. Soit 2000 euros nets, après 30 ans à fabriquer sacs et objets de luxe à très forte valeur ajoutée dans l’un des douze ateliers de la marque Louis Vuitton en France. Bernard Arnault augmentait, lui, sa propre rémunération d’1,5 million d’euros en quatre ans [6]. « Au moment de négocier nos salaires, si on demande plus, on s’entend souvent répondre qu’on a déjà le 13ème mois, l’intéressement, ou encore des chèques vacances… ainsi que des possibilités reclassement. Et que "C’est déjà beaucoup" », dit aussi à Basta ! une employée d’une des marques de LVMH. Selon les rares données sociales dévoilées par le groupe, 41% de ses 29 500 salariés français perçoivent moins de 3000 euros bruts.

En Italie, la situation des salariés peut être plus précaire encore. L’ONG Clean clothes campaign a réalisé en 2014 une enquête dans les ateliers de confection de la mode de luxe dans la région de Vénétie, où Louis Vuitton a justement un atelier de fabrication de chaussures de luxe. Les enquêteurs ont constaté que les salaires des ouvrières et ouvriers oscillaient entre 1000 et 1200 euros par mois.

La famille Arnault n’est pas la seule à pleinement profiter de ce ruissellement vers le haut. Kering a versé, en 2017, 580 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires, dont les premiers bénéficiaires sont François Pinault – 7ème plus grosse fortune française (environ 20 milliards d’euros) – et sa famille. La holding Artémis-Financière Pinault, qui possède 40% des actions, a perçu à elle-seule 232 millions d’euros. Sans compter la rémunération comme PDG du fils de François Pinault, François-Henri, qui a reçu 5,8 millions d’euros.

La fashion Valley suisse de la famille Pinault

Dans le groupe de François Pinault, les économies sont plutôt réalisées au détriment de l’intérêt général et des infrastructures publiques qui ont permis au groupe de grandir : par le contournement de l’impôt. En mars, le site d’information Mediapart a révélé que le groupe avait exfiltré environ 2,5 milliards d’euros d’impôts depuis 2002, « pour l’essentiel au préjudice de l’Italie, mais aussi de la France et du Royaume-Uni ».

Pour échapper à l’impôt, le groupe utilise des filiales basées en Hollande, au Luxembourg et en Suisse, dans le canton du Tessin, où Kering domicilie une société nommée LGI. « Le géant possède d’autres sociétés dans ce canton, certaines actives dans le transport et la logistique. Toutes appartiennent à des filiales luxembourgeoises et hollandaises du groupe, une structure typique des montages destinés à optimiser la fiscalité globale d’une multinationale », expliquait en 2016 l’ONG Suisse Public Eye, qui a surnommé le canton suisse la « Fashion Valley » tessinoise. Grâce à la fortune accumulée, François Pinault et sa famille ont également de quoi payer pendant dix ans les salaires de leurs 44 000 employés dans le monde, dont 3100 en France : la masse salariale et les « charges » de personnels constituent 2,4 milliards d’euros par an. Une bagatelle.

Chez Chanel aussi, les dividendes vont bon train. Les frères Alain et Gérard Wertheimer, détenteurs de la prestigieuse marque figurent parmi les dix plus grosses fortunes françaises – avec à eux deux plus de 20 milliards d’euros de patrimoine. Pour alimenter leurs tirelires, ils se sont distribués, en 2016, 2,7 milliards d’euros de dividendes, alors même que les résultats du groupe faiblissaient [7].

« Au sein d’Hermès, les salaires de départ ne sont pas mirobolants »

Pour le fabricant du fameux foulard Hermès, le principe est identique : la richesse produite par l’entreprise est captée en famille. Axel Dumas, gérant d’Hermès International, et les héritiers du fondateur – 3ème place du classement des grandes fortunes hexagonales – possèdent plus de 65 % du capital – la famille de Bernard Arnault en détenant 8 %. Sur les 350 millions d’euro de dividendes versés en 2016, dirigeants et héritiers se partagent ainsi 227 millions, tandis que 28 millions reviennent aux Arnault. À la tête de cette famille, Axel Dumas, gérant d’Hermès International, est le descendant en ligne directe du fondateur Émile-Maurice Hermès. Il a reçu, en 2016, 2,5 millions d’euros de rémunération. Pour leur participation au conseil de surveillance du groupe, au moins sept descendants Hermès ont touché entre 20 000 et 100 000 euros de l’entreprise en 2016.

Qu’en est-il du côté des salariés du groupe ? Hermès emploie, en 2016, 12 800 personnes, dont près de 8000 en France. « Au sein d’Hermès, les salaires de départ ne sont pas mirobolants, mais nous avons des avantages. Avec les primes et l’intéressement, au bout de cinq ans, on arrive à seize mois de salaires », indique Véronique Louvrier, représentante syndicale FO chez Hermès. Seuls 3000 personnes sont cependant directement employées par Hermès, les autres travaillent pour des ateliers filialisés, sans bénéficier des mêmes conditions. « Les employés des ateliers qui ne sont pas directement rattachés au groupe n’ont pas les mêmes avantages, ni les mêmes salaires », précise la syndicaliste. Avec 165 000 emplois directs et indirects, selon des chiffres du gouvernement française en 2015, le secteur du luxe demeure un gros pourvoyeur d’embauches en France. Un argument peut-être un peu léger pour justifier une telle accumulation de richesses.

Rachel Knaebel

Photo : Louis Vuitton store, 5th Avenue, New York / CC Victoria Pickering

Notes

[1] Lire ici (en anglais) : France’s Richest Are Making Money Faster Than Everyone Else This Year.

[2] Dont les dépenses en masse salariale en 2017 avoisine les 7 milliards d’euros.

[3] Au 31 décembre 2016.

[4] Rémunération plus « valorisation des actions gratuites de performance ».

[5] Une rémunération fixe à plus de 900 000 euros, variable à 150 000 euros, et des jetons de présence aux conseils d’administration d’un montant de 71 000 euros.

[6] Il avait été rémunéré 9,5 millions d’euros en 2012. Voir notre article.

[7] Voir cet article du Monde.

Belgique: une loi anti spéculation, c'est possible

En Belgique, une loi anti-spéculation contrarie les fonds « vautours »

par Rachel Knaebel

En 2015, le Parlement belge adoptait une loi contre les « fonds vautours ». Ces fonds spéculatifs rachètent à très bas prix des obligations d’États en difficultés financières et qui ne peuvent rembourser leurs emprunts. Ensuite, les fonds vautours multiplient les procédures judiciaires pour obtenir un remboursement de la totalité de la valeur de la dette, majorée des intérêts et des pénalités de retard. Les taux de profits de ces fonds oscillent entre 300 % et 2000 %, selon le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM). Les pays déjà endettés se retrouvent ainsi dans des situations encore plus difficile, au détriment des populations. Par exemple, en République démocratique du Congo, en 2011, les montants réclamés par trois fonds vautours équivalaient à 85 % du budget national consacré à la santé et à plus de 40 % du budget de l’enseignement.

Contre ces pratiques, la loi belge de 2015 stipule que « lorsqu’un créancier poursuit un avantage illégitime par le rachat d’un emprunt ou d’une créance sur un État, ses droits à l’égard de l’État débiteur seront limités au prix qu’il a payé pour racheter ledit emprunt ou ladite créance ». En résumé, elle interdit aux fonds vautours d’exiger un montant plus élevé que celui auquel ils ont initialement acheté les dettes sur le marché secondaire. Pour cela, le juge doit établir que le créancier cherche à obtenir un « avantage illégitime », par exemple lorsqu’il y a une disproportion manifeste entre le prix payé et le montant réclamé, si l’État est insolvable au moment du rachat de la créance, ou si le créancier est établi dans un paradis fiscal.

2 milliards de profits pour un risque à 80 millions

La loi a donc de quoi gêner les professionnels de la spéculation à grande échelle. À tel point qu’en 2016, le fonds NML Capital a déposé un recours contre cette loi devant la cour constitutionnelle belge. NML Capital est une filiale du fonds Elliot Management, basé à Wall Street. C’est justement ce fonds spéculatif qui avait mis l’Argentine à genou jusqu’en 2016 en refusant catégoriquement une restructuration de sa dette. Le pays s’était retrouvé au bord de la faillite au début des années 2000.

En 2005 et 2010, la majorité des créanciers de l’Argentine avaient accepté une décote de la dette souveraine du pays, sauf quelques-uns, dont NML Capital. S’en est suivi une longue bataille juridique entre l’État argentin et NML Capital, qui s’est conclu en 2016 par un accord avec le gouvernement néolibéral de Mauricio Macri. NML Capital a finalement obtenu le remboursement de 2 milliards de dollars pour des obligations rachetées seulement 80 millions de dollars dans les années 2000. Une affaire rondement menée pour le fonds vautour.

Mais face à la cour constitutionnelle belge, en revanche, NML Capital a été débouté de sa requête. Le 31 mai, la plus haute juridiction belge a rejeté la demande du fonds qui voulait l’annulation de la loi. Un signal pour inciter d’autres pays à adopter des lois similaires contre les pratique des fonds vautours ? C’est en tout cas ce qu’avait demandé le Parlement européen dans une résolution votée le 17 avril dernier. Le Parlement suggérait « aux États membres d’adopter, sous l’impulsion de la Commission (européenne), un règlement s’inspirant de la loi belge portant sur la lutte contre la spéculation des fonds vautours sur la dette ». La décision de la cour constitutionnelle belge renforce encore cette position.

CAC 40 : les dividendes des actionnaires ont augmenté trois fois plus vite que les salaires

 

par Anne-Sophie Simpere

Les grandes entreprises françaises préfèrent – et de loin – rémunérer les rentiers plutôt que d’investir ou de mieux payer leurs employés. C’est ce que révèle un rapport d’Oxfam et du Basic : depuis 2009, les deux tiers des bénéfices des sociétés du CAC40 ont été reversés aux actionnaires sous forme de dividendes. La France devient aussi championne en matière d’inégalités salariales entre ceux qui produisent et ceux qui « restructurent ».

Dans un nouveau rapport qui parait ce 14 mai, l’ONG Oxfam et le Basic (Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne) s’attaquent au CAC 40 [1]. Alors que les plus grosses entreprises françaises viennent d’annoncer des bénéfices records de plus de 93 milliards d’euros pour 2017, pas de ruissellement en vue : depuis 2009, les deux tiers de ces bénéfices ont été reversés aux actionnaires sous forme de dividendes, moins d’un tiers a été réinvesti tandis que les salariés n’ont touché que 5,3 % de participation et d’intéressement.

La France serait ainsi championne du monde de la rémunération des actionnaires. Cerise sur le cadeau : grâce aux réformes du gouvernement Macron, les revenus financiers sont maintenant exonérés d’impôt sur la fortune et soumis à un prélèvement forfaitaire maximal de 30 %, la flat tax, qui leur permet d’échapper à la progressivité de l’impôt sur le revenu et à la tranche supérieure de 45 %. Les heureux actionnaires sont principalement privés : fonds d’investissements, grands groupes familiaux type Arnault ou Bettencourt Meyers… L’État français ne détient que 3 % des actions du CAC 40.

Les salariés auraient pu être augmentés de 2000 euros par an

A quoi aurait pu servir l’argent distribué aux actionnaires ? A revaloriser les salaires, par exemple. Selon le rapport : « Si les entreprises du CAC 40 avaient choisi de maintenir en 2016 le niveau – déjà élevé, de dividendes de 2009, et d’augmenter les salaires des employés plutôt que de maximiser les dividendes des actionnaires, l’ensemble des travailleurs du CAC 40 auraient pu voir leurs revenus augmenter d’environ 14 000 euros sur la période, soit plus de 2 000 euros par an et par employé. » Au contraire, les dividendes ont augmenté de près de 60 %, soit pratiquement trois fois plus que la moyenne des salaires depuis 2009 (22,6%).

Autre suggestion du rapport : éviter des milliers de licenciements. Depuis 2011, les principaux plans sociaux des entreprises du CAC40 n’ont permis d’économiser que 0,6 à 5,5 % des volumes de dividendes versés aux actionnaires. Réduire leur rémunération pour sauver l’emploi, c’est le choix que n’ont pas voulu faire les grands groupes.

Écarts de salaires : la France parmi les pays les plus inégaux

Certains salariés ne souffrent pas de cette politique : les dirigeants du CAC40, qui touchent des rémunérations comprises entre 1,5 et 10 millions d’euros en 2016, soit 46 % de plus qu’en 2009. Une augmentation deux fois plus rapide que la moyenne des salaires de leurs entreprises, et quatre fois plus rapide que celle du SMIC. En moyenne, les PDG du CAC 40 gagnent aujourd’hui 257 fois le SMIC et 119 fois plus que la moyenne de leurs salariés. Un écart qui s’est aggravé : en 2009, ils ne gagnaient "que" 97 fois plus que leurs salariés.

Certains se sont octroyé des augmentations records : +469 % pour Carlos Ghosn, PDG de Renault qui passe de 1,2 à 7 millions d’euros entre 2009 et 2016, + 347 % soit 3,7 millions d’euros supplémentaires pour le DG de PSA, +344 % ou + 2,5 millions d’euros pour celui de Michelin… Une bonne partie de ces grands patrons complètent ces rémunérations par des jetons de présence au sein de divers conseils d’administration [2]. Pour Oxfam et le Basic : « Ces écarts de salaire placent la France parmi les pays les plus inégaux au niveau international. Ainsi, l’écart entre les rémunérations des PDG du CAC 40 et le revenu moyen français est d’environ 143, soit un ratio légèrement supérieur à celui de l’Allemagne et plus de sept fois plus élevé qu’en Norvège [3]. »

Même les fonds d’investissements s’inquiètent de l’approche court-termiste des grandes entreprises

Ces rémunérations astronomiques récompensent-elles des stratégies d’investissements ambitieuses pour l’entreprise ? Pas vraiment : « La primauté donnée à la rémunération des actionnaires a pour corollaire une baisse significative de l’investissement qui risque de fragiliser à terme la santé économique des entreprises françaises », expliquent les auteurs du rapport. Traduction : pour rémunérer les actionnaires, les entreprises du CAC 40 ont sacrifié leur capacité à investir. En 2017, quinze grandes entreprises françaises ont ainsi reversé plus de la moitié de leurs bénéfices à leurs actionnaires, ponctionnant d’autant les investissements et le travail réel accompli par leurs employés. Six entreprises ont même versé plus de 90% de leurs bénéfices en dividendes (TechnipFMC, Veolia, Engie, ST Micro, Total, Orange), comme nous le montrons dans le graphique ci-dessous, issu de notre propre enquête.

Cette approche court-termiste de maximisation des dividendes, critiquée par des fonds d’investissements eux-mêmes, à l’image de BlackRock, inquiet de cette obsession du rendement immédiat de l’actionnariat qui peut compromettre la croissance à long terme. Paradoxe : en 2017, comme nous le révélons ici, le puissant fonds d’investissement a, à lui seul, perçu au moins 1,6 milliard d’euros de dividendes du CAC40 ! Un chiffre qui donne une idée du poids de ce géant de la finance.

(Graphique issu de l’article de notre Observatoire des multinationales : Dividendes : les actionnaires ont coûté 55 milliards au CAC40 en 2017

Pour réformer ce « système économique qui va dans le mur » et creuse les inégalités, Oxfam et le Basic proposent une série de recommandations allant de l’encadrement des rémunérations à la réforme de la gouvernance des sociétés. Un débat sur le rôle de l’entreprise et le partage des richesses qu’ils espèrent ouvrir autour des discussions sur la loi Pacte, dont la présentation vient encore une fois d’être décalée par Bercy. En 2017, la répartition des richesses s’est encore davantage déséquilibrée : les actionnaires du CAC40 ont reçu plus de 47 milliards d’euros de dividendes, soit 52,6% des profits enregistrés par les grands groupes français (lire notre article).

Anne-Sophie Simpere

Photo : CC Ars Electronica

Notes

[1A lire ici

[2Carlos Ghosn, qui en 2017 a vu sa rémunération baisser de 1,5 millions sous la pression médiatique, continue à percevoir 9 millions d’euros au titre de président du conseil d’administration de Nissan cette même année, sans oublier les nouveaux revenus liés à sa nomination à la présidence du conseil d’administration de Mitsubishi

[3Données Bloomberg 2017 : https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-12-28/ceos-in-u-s-india-earn-the-most-compared-with-average-workers

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