Economie

Oui Thomas Legrand, le flygskam mérite un référendum !

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Par Daniel Schneidermann

 

"Franchement, faut-il un référendum national pour un aéroport ?" demande Thomas Legrand sur France Inter. Fair play, Legrand salue le bon coup des oppositions, droite et gauche confondues, qui ont réussi à se mettre d'accord pour réclamer, sur le sujet de la privatisation d'Aéroports de Paris, un "référendum d'initiative partagée" (ce serait le premier). OK, bien joué. Mais "franchement", un référendum pour ça ? S'il n'y avait pas eu le précédent de la privatisation des autoroutes par Villepin, on n'en ferait pas tout un fromage, de cet aéroport. Soyons raisonnables : déranger les Français pour Orly et Roissy ?

Cette privatisation est un sujet politiquement sensible. C'est pour avoir contesté ce projet de privatisation que François Ruffin, le mois dernier, s'est fait rappeler aux bonnes manières par la rapporteuse de la commission spéciale sur la loi PACTE, la macroniste Olivia Grégoire. C'est pour protester contre cette privatisation que Eric Drouet, au sein d'une délégation de Gilets jaunes, devait être reçu hier au Sénat, avant que le Sénat le désinvite au dernier moment, sur pression du ministre de l'Economie Bruno Le Maire (le même Le Maire qui dirigeait le cabinet de Villepin lors de la privatisation des autoroutes en 2005. Le monde est petit.) Des sénateurs sont alors sortis dans la rue pour présenter leurs excuses à Drouet.

"Franchement", sans vouloir m'avancer, il est probable que Thomas Legrand n'a pas lu cet article du Monde , qui énumère les motivations du forcing de Vinci, et de son PDG, Xavier Huillard, pour mettre la main sur ADP. Extraordinaire article, que les Gilets jaunes devraient se distribuer sur les rond-points. On y entend la voix intérieure profonde de la multinationale. On entre dans sa logique. On prend la mesure terrifiante de sa vanité et de ses points aveugles. 

La vanité d'abord. Il s'agit, explique tranquillement Le Monde, de faire de Vinci le premier groupe aéroportuaire du monde (il n'est actuellement, quelle honte, que le quatrième). Et accessoirement -cette raison ne vient qu'en fin d'article- d'offrir à son PDG un magnifique cadeau de retraite (il aura bientôt 65 ans). Ah ! Permettre à M. Huillard de rester dans la légende de Vinci ! Opposants sans coeur, avez-vous pensé à la postérité de M. Huillard ? A la fierté légitime de ses enfants ? Aux babils joyeux de ses petits-enfants ?

L'aveuglement ensuite. Si Vinci désire si fort ADP, c'est parce que les aéroports, explique Le Monde, sont "une mine d’or d’une exceptionnelle rentabilité (la marge opérationnelle de Vinci Airports a atteint 43 %en 2018)« Les leviers de création de valeur y sont plus riches et plus variés. Quand il n’y a pas de trafic sur une autoroute, on ne peut pas l’inventer, alors qu’on peut être proactif et convaincre les compagnies aériennes d’ouvrir de nouvelles liaisons », expliquait Xavier Huillard à Lisbonne au mois de janvier".

Et d'insister, pour le cas où le lecteur n'aurait pas bien compris. "Démarcher les compagnies pour multiplier les destinations, optimiser tous les maillons de la chaîne pour accroître les mouvements d’avions et les flux de passagers, développer massivement la surface de boutiques (...) Dans un contexte de croissance rapide du trafic aérien mondial – qui devrait encore doubler d’ici à 2030 –, l’effet multiplicateur est spectaculaire. A Lisbonne, Vinci a triplé le rythme de croissance des passagers, doublant le trafic en six ans seulement".

Logiquement, il s'agit donc de maximiser les profits et les dividendes. Et comment maximiser les profits ? C'est simple : en entassant toujours davantage de passagers dans davantage d'avions et devant davantage de parfums en Duty free.  Alors qu'en Suède, grandit en ce moment le "flygskam", la honte de prendre l'avion, pas une seconde le journal de Stéphane Foucart ne pose, dans cet article, la question du bilan carbone de cette expansion sans honte et sans fin du trafic aérien (dont on se souvient qu'elle justifiait déjà la construction de Notre Dame des Landes). Pas une seconde Vinci n'est confrontée à la catastrophe planétaire que dessinent ses grandioses objectifs. "Franchement", s'il y a bien un sujet, au carrefour de la mondialisation effrénée et de la catastrophe climatique, qui mérite aujourd'hui un référendum, c'est la privatisation d'Aéroports de Paris.

Vinci autoroutes

"la privatisation des autoroutes, un traumatisme originel"