Europe

La belle Europe : le travail est payé 11 fois moins en Bulgarie qu’au Danemark

 

L’Europe élargie donne aux patrons des moyens accrus pour surexploiter les salariés. Une étude de l’INSEE permet de mesurer comment la crise financière de 2008 a conduit le patronat à intensifier cette exploitation sur fond de concurrence intra européenne.

Dans le cadre d’un dossier sur les entreprises en France, l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) publie une « comparaison du coût de la main-d’œuvre en Europe » et cherche à en mesurer l’évolution depuis la crise financière de 2008. Les chiffres et graphiques qui accompagnent cette étude permettent de vérifier à quel point l’entrée de neuf pays d’Europe Centrale dans l’Union Européenne au cours de la première décennie du XXIème siècle a été conçue pour introduire du dumping social en Europe au détriment de tous les travailleurs de l’Union. Dans cette étude, l’INSEE explique que « la structure du coût reflète le système de financement de la protection sociale » et donne les précisons suivantes : « Le coût de la main d’œuvre se décompose en salaires et traitements bruts, cotisations sociales à la charge de l’employeur et autres dépenses directement liées à la main d’œuvre encourues par l’employeur. Ces autres dépenses comprennent les frais de formation professionnelle, les autres dépenses de l’employeur et les impôts à la charge de l’employeur, déduction faite des subventions au bénéfice de l’employeur ».

Les chiffres devenant ainsi comparables entre les différents pays, un graphique très révélateur nous montre qu’en 2012 « le coût horaire de la main d’œuvre dans l’industrie et les services marchands » était de 3,4 euros en Bulgarie et de 40,9 euros au Danemark. Il était de 4,3 euros en Roumanie et de 40,1 euros en Suède. Il atteignait 5,9 euros en Lituanie mais 40 euros en Belgique. Il s’élevait à 6,3 euros en Lettonie mais à 34,8 euros en France. Il était de 7,6 euros en Pologne et de 10,2 euros en République Tchèque contre 30,9 euros en Allemagne, pays frontalier de ces deux là. Il faut savoir ici que les salaires de l’ex RDA sont encore aujourd’hui plus bas que ceux de l’ex RFA en moyenne. On devine aussi l’effet d’aubaine dont bénéficie le patronat allemand avec les travailleurs détachés car les cotisations sociales sont celles du pays d’origine. L’étude de l’INSEE se garde de le préciser et c’est dommage. Le coût horaire moyen du travail était de 27,9 euros en 2012 dans les pays qui formaient l’Union européenne à quinze. Les coûts horaires de l’Italie, du Royaume Uni, de l’Espagne, de la Grèce et du Portugal étaient sous cette moyenne en 2012. On découvre aussi que le coût horaire moyen du Royaume Uni en 2012 était inférieur au coût moyen dans l’Europe à 28, soit 21,5 euros contre 23,8 euros de moyenne dans l’Europe actuelle, la lanterne rouge des Quinze étant le Portugal avec 12,9 euros de l’heure.

Enfin, les salariés des pays européens qui ont subi les plus dures punitions de la troïka composée de la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne (BCE) et le Fonds Monétaire International (FMI) ont connu une évolution des salaires souvent négative quand ils n’ont pas perdu leur travail en 2008 et 2012. Sur ces quatre années, le coût horaire moyen a augmenté de 4,7 % par an en Suède quand il a diminué de 1,5 % par an en Grèce. Il augmentait de 2,4 % en France et de 2 % en Allemagne quand il baissait de 0,2 % par an au Royaume Uni. Notons encore ce constat de l’INSEE en préambule de son étude : les coûts horaires de la main d’œuvre semblaient converger entre 1996 et 2008. Ils augmentaient plus rapidement dans les pays dans lesquels le niveau de vie était initialement plus bas que dans ceux où il était plus élevé. Entre 2008 et 2012, cette convergence s’est interrompue dans l’industrie et pourrait s’être inversée. Dans les services marchands, la convergence s’était déjà interrompue entre 2004 et 2008, après un rattrapage pourtant plus rapide que dans l’industrie entre 1996 et 2004 (…) Depuis 2012, les coûts horaires des pays de l’ex UE à 15 s’écarteraient encore. Bref, la Grèce, Le Portugal, l’Espagne, le Royaume Uni font payer la crise à différentes catégories de salariés.

Il serait intéressant de réaliser une étude pour voir combien de productions ont été délocalisées des pays aux standards sociaux les plus élevés pour être transférées dans les pays d’Europe Centrale les plus pauvres depuis l’entrée de ces pays dans l’Union européenne. Car de tels transferts se traduisent toujours par de la casse industrielle destructrice de capital productif non amorti, obéissant à la théorie de la « destruction créatrice », elle-même provoquée par la théorie des « avantages comparatifs » fondés sur le bas coût de la main d’œuvre dans de nombreux pays. À défaut d’examiner cette question, l’INSEE aborde l’une de ces conséquences en France en omettant de montrer qu’il s’agit là des effets pervers du dumping social en Europe et au-delà. L’Institut nous dit que « depuis 2012, en France, le coût horaire a augmenté de façon plus modérée sous l’effet du CICE ». En gros, les impôts que payent les salariés aux salaires stagnants et les retraités aux pensions bloquées servent depuis trois ans à reverser aux patrons le Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE).

Du coup, dans l’industrie, le coût de la main d’œuvre « s’est accru de 1,1 % en moyenne annuelle » entre 2012 et 2014 inclus, « contre 2,1 % dans la zone euro », nous dit l’INSEE. Ainsi va l’économie libérale, les exploités imposables paient désormais les exploiteurs pour les exploiter !

 

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