Féminisme

La difficile traversée de l'Atlantique de Judith Butler, pionnière des études de genre

Pris à l'excellent site Arrêts sur image, l'article original est ici : http://www.arretsurimages.net/articles/2014-02-07/La-difficile-traversee-de-l-Atlantique-de-Judith-Butler-pionniere-des-etudes-de-genre-id6515

 

Trop à gauche, trop crue, et...américaine

Le concept de genre est employé à tort et à travers dans le débat politico-médiatique actuel (quelques exemples ici). Cause et symptôme à la fois, le retard de la traduction des ouvrages essentiels du féminisme américain, ceux de Judith Butler en premier lieu. En cause : un décalage temporel intellectuel entre Europe et US, la méfiance des psychanalystes français et aussi, peut-être...un certain hermétisme.

Quinze ans ! Il aura fallu quinze ans à l'ouvrage Trouble dans le genre, de Judith Butler, pour être enfin publié en version française aux éditions de la Découverte en 2005. Pourquoi cet essai - "un événement dans le champs des études féministes, en même temps que des recherches gais et lesbiennes", comme le note Eric Fassin, politologue, dans la préface du volume- a-t-il mis si longtemps à traverser l'Atlantique ? En Allemagne, une traduction est publiée dès 1991 et la version espagnole en 2001. Le manque de moyens alloués par les éditeurs français à la traduction des sciences humaines ne peut être la seule raison.Lorsqu'en 2003, Hugues Jallon, alors éditeur à La Découverte, achète les droits de l'ouvrage pour la France, il est "assez sûr de son coup". Il a pu observer l'intérêt des jeunes générations de chercheurs pour les questions de genre et compte dans ses priorités d'installer avec Eric Fassin les études de genre dans le catalogue de la maison. D'autant plus que les droits sont négligeables et que "personne ne se battait pour publier Butler." La raison ne semble pas évidente et fait remonter toute une série de débats et de crispations ayant caractérisé la vie des idées dans la France des années 1990. "D'un côté, peu d'éditeurs se voyaient publier des études de genre dans leur forme radicale", lance Jallon à la volée avant de poursuivre. "Et de l'autre côté, le féminisme français, dans un réflexe de défense du pré-carré, avait une certaine méfiance pour un certain jargon post-moderne et post-marxiste venant des États-Unis." 
Butler, trop américaine pour les Français
Cette défiance du milieu universitaire français "pour tous ces donneurs de leçon américains" est confirmée par des féministes françaises, comme l'historienne Michelle Perrot, titulaire du prix Simone de Beauvoir 2014. De son côté, Eric Fassin observe une frilosité toute française pour la pensée sur les minorités sociales et le multiculturalisme venant d'outre-Atlantique. Ce mouvement de rejet, animé par certains intellectuels comme Alain Finkielkraut, prend sa source dans les années 1980 et une série d'événements de mise en lumière des minorités : la marche des beurs (1983) ou la première querelle sur le port du voile dans les écoles (1989). Représenter la société comme multiculturelle serait pour ce courant de pensée hétéroclite reconnaître que nous ne sommes pas tous des enfants de la République partageant une même identité culturelle. Une partie de l'intelligentsia et du spectre politique craignaient donc de voir les communautés se renforcer.Et chez les féministes ? Si pour Michelle Perrot, une certaine attente existait dans les cercles féministes vis-à-vis des écrits de Judith Butler, Fassin note, lui, une longue résistance du féminisme à la française au féminisme made in US. "Dans la première moitié des années 1990, on observe un refus de la politisation des questions sexuelles par peur d'une "guerre des sexes" qui diviserait le socle républicain. Beaucoup de féministes préféraient alors utiliser le concept anglais de gender plutôt que celui de genre. En 2005, je me suis battu pour que l'on traduise le titre de l'ouvrage de Butler par Trouble dans le genre, plutôt que de le laisser en anglais. Il ne s'agissait pas de regarder cette pensée comme exotique, s'appliquant uniquement aux États-Unis mais au contraire comme une perspective nous permettant de penser notre réalité", explique Fassin à @si.La gauche marxiste et post-marxiste en pleine crise suite à la chute du bloc soviétique n'est pas non plus la dernière à se méfier de tout ce qui vient d'outre-atlantique. Ses troupes sont divisés sur la question de la défense des femmes et des minorités, en particulier des gays, des lesbiennes et des trans, qui s'appuie largement sur la pensée multiculturaliste américaine. Crainte : une dissolution de la lutte des classes et d'un projet politique global dans les différentes luttes pour la défense des minorités.Butler, victime de ses sources françaisesButler va-t-elle rencontrer un meilleur accueil à droite ? Prévisiblement, non. De ce côté-là, on lui reproche de s'appuyer aussi sur des sources certes françaises mais trop gauchistes. Comme le note encore Fassin, la philosophe s'appuie sur des intellectuels étiquetés "prensée 68", et regroupés aux États-Unis sous le nom de French Theory, parmi lesquels Foucault, Derrida, Deleuze, Lacan, Levi-Strauss, etc., au moment où cette "pensée de mai 68" se voit rejeter violemment en France, notamment dans le livre de Luc Ferry et Alain Renaut ... La pensée 68, publié en 1984. L'historien Michael Christofferson décrit d'ailleurs le Paris intellectuel des années 1980-1990 comme "la capitale de la réaction européenne".Pour ne pas être en reste, les psychanalystes français en rajoutent une petite louche : Pour Michel Tort, psychanalyste et professeur à l'université Paris Diderot, ses confrères français se trouvaient gênés par la critique des théories de Freud, qu'inspirent à Butler ses lectures des French Theoricians. La philosophe américaine perçoit, en effet, les écrits du penseur viennois comme limités par un présupposé hétérosexuel sur lequel repose le complexe d’Œdipe. Selon Butler, le désir de l'enfant n'est pas limité à la mère pour le fils et au père pour la fille. Si l'enfant est un pervers polymorphe comme le prétend Freud, son désir devrait donc se porter autant sur le masculin que sur le féminin. Cependant l'interdit social de l'homosexualité ampute l'enfant d'une partie de ses potentialités sexuelles, ce qui oriente d'autant la construction de son identité sociale.Histoire de vraiment faire l'unanimité contre elle, Butler avait l'indécent défaut de parler d'un sujet jugé sulfureux par beaucoup d'universitaires français. "En France, on a beau faire étalage de cette culture très gauloise, il n'en reste pas moins que l'université française demeure très prude", relève Michèle Perrot. "Parler de sexualité ou d'homosexualité à l'université a très longtemps été très compliqué. C'est ce que relève Alain Corbin dans l'introduction de son livre L'harmonie des plaisirs."Et tant qu'on y est, reconnaissons que l'écriture de Judith Butler n'est pas toujours des plus aisées à lire et quant on sait combien les Français sont habiles à maîtriser la langue de leurs voisins grands-bretons... On voit donc que les raisons sont multiples, pour expliquer la très lente traversée de l'Atlantique par ce texte fondateur des études de genre.L'arrivée du Genre en France, une nouveauté à nuancerCeci dit, assimiler la traduction de Trouble dans le genre avec le débarquement impérialiste des études de genre en France serait faire le jeu des complotistes anti-gender. Tout d'abord, car le cas Butler est loin d'être unique et beaucoup d'autres penseurs du féminisme radical américain attendent toujours d'être traduits, comme le souligne Christine Detrez, sociologue et professeure à l’École Normale Supérieure de Lyon : "Les études de genre ne se limitent pas à Butler ! Par exemple, les écrits de la biologiste Anne Fausto-Sterling n'ont pas été traduits avant 2012."Il serait aussi trop simpliste de croire que des échanges n'ont pas eu lieu auparavant entre universitaires français et universitaires américains. De même que Butler lisait les penseurs français, certains chercheurs ou militants français s'intéressaient depuis des années au travail de la philosophe américaine. Butler avait d'ailleurs été invitée dans un colloque à Paris 8 en 1997. "Des traductions illégales de ses livres circulaient déjà dans les années 1990, notamment à l'initiative de l'association queer Zoo et de la sociologue Marie-Hélène Bourcier" signale le philosophe et psychologue Fabrice Bourlez.Mais plus encore, "les études de genres existaient en France avant l'arrivée des concepts de Butler", ajoute Detrez. "Beaucoup de personnes travaillaient déjà sur les "rapports sociaux de sexes" comme on les appelait alors."Si ces recherches universitaires ont été nourries et influencées par les travaux de Butler, elles ne se sont pas pour autant coupées de plus de quarante ans de recherches réalisées dans l'Hexagone.Bilan ? "Le succès a dépassé mes espérances", reconnaît Hugues Jallon. "Mais effectivement on peut parler de décalage. L'effet de mode autour de la pensée féministe radicale de Butler s'est imposé en France au moment où elle s'éteignait doucement outre-Atlantique. Depuis quelque temps, Judith Butler, elle-même, est passée à d'autres sujets, la gauche ouvrière aux États-Unis par exemple ou encore le sionisme, comme elle le fait dans son dernier livre." Vous avez dit décalage ?Par Antoine Tricot

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