« FAIRE SOCIETE AVEC LES JEUNES DES CITES », Entretien avec Joelle Bordet, psycho-sociologue

Comment percevez-vous l'état de la jeunesse dans le département?
Partout en France, les jeunes éprouvent de grandes difficultés mais elles sont renforcées dans les cités. Il ne faut pas se voiler la face. Il y a une partie de la jeunesse qui va vers la désespérance sociale. Ce n'est pas — et de loin — toute la jeunesse mais ce n'est pas non plus une frange minime de cette population. Malgré tout, cette jeunesse des quartiers est porteuse de beaucoup d'énergie. C'est une belle jeunesse mais elle est en manque d'expérimentations, d'agir ensemble.

Que pensez-vous des déclarations de Nicolas Sarkozy sur les événements récents de Villiers-le-Bel?
Le président de la République a tout faux lorsqu'il prétend qu'il suffit d'emprisonner une centaine de voyous pour que tous les autres aillent mieux. La violence des jeunes est symptomatique d'un malaise social. Tous les jeunes qui ne vont pas bien peuvent partager — sans y participer — la révolte des plus violents ou bien entrer dans une passivité et un individualisme tout aussi inquiétants. Avant tout, il faut analyser les conditions de vie des adultes pour comprendre aussi pourquoi la jeunesse est en souffrance. On va vers une forme de prolétariat flexible, jetable, sans statut social. Les femmes dans le nettoyage, par exemple, travaillent entre 5 et 10 heures du matin puis entre 17 et 22 heures, au moment où les gamins devraient pouvoir bénéficier de la présence des parents...

Les choix du gouvernement vont clairement vers une spirale sécuritaire que vous dénoncez...
Plus le gouvernement renforce le sécuritaire, plus les jeunes seront dans une approche confuse de la loi. Le rapport légal/illégal s'effondre. La loi n'est plus perçue par les jeunes comme une limite au sens du renoncement mais comme une gestion du risque : "qu'est-ce-que je risque en fonction de ce que je fais". Si on se dirige vers ça — et avec ce gouvernement, on y va — c'est très grave pour la démocratie. Je comprends l'inquiétude des élus des villes de banlieues. J'ai assez travaillé au Brésil, dans les favelas, pour savoir ce qui signifie grandir dans la survie immédiate et l'illégalité. C'est une société mortifère qui se met en place et c'est dramatique. De même, le rapport actuel entre les jeunes et la police se base sur la virilité. La jouissance pulsionnelle est un enjeu de l'adolescence, la transformer passe par la reconquête narcissique en se prouvant à soi-même qu'on est de belles personnes, capables de créer. C'est un chemin difficile mais c'est le seul à même de pacifier ces cités. La voie que propose le gouvernement, c'est la peur de la prison. Avec la loi sur la récidive, les jeunes vont être assignés de plus en plus tôt à un parcours judiciaire. On va vers un renforcement de l'insécurité des populations des quartiers qui n'est plus seulement socio-économique mais aussi juridique et judiciaire.

Propos recueillis par V. L.

JOËLLE BORDET
Psychosociologue, elle est l'auteur de Jeunes des cités (éditions PUF, 1998) et de Oui à une société avec les jeunes des cités (éditions de l'Atelier, 2007).

Extraits tirés du mensuel d’opinion des villes de Plaine Commune, DiversesCités, de décembre 2007.

Informations supplémentaires