Luttes locales

« C’est nous, les femmes de chambre, qui allons gagner » : plus de deux mois de grève dans un hôtel quatre étoiles

Par Nina Hubinet

Perdre 100 euros de salaire quand on en gagne à peine 900 : il y a de quoi s’énerver et, surtout, ne plus se laisser faire. Après un changement de sous-traitant, les femmes de chambre de l’hôtel NH Collection à Marseille ont vu leurs conditions de travail et de paie se dégrader. Une partie s’est mise en grève et tient depuis deux mois, bravant non seulement le groupe Elior et ses six milliards d’euros de chiffre d’affaires, mais aussi la police nationale, également assidue à leur piquet de grève devant l’hôtel. « La peur ne marche plus », et la lutte continue. Reportage.

Devant la vitrine d’un hôtel ornée de bouteilles de champagnes, des femmes, noires pour la plupart, distribuent des tracts aux clients qui sortent par une porte latérale. « L’entrée principale est quasiment toujours fermée depuis qu’on a installé le piquet de grève », explique Denise, l’une des onze femmes de chambre de l’hôtel NH Collection, en grève depuis deux mois. Trois policiers, postés devant la porte vitrée de l’établissement, observent les grévistes du coin de l’œil. Pour elles, les problèmes ont commencé en janvier, lorsqu’elles ont découvert leurs fiches de paie, un mois après la reprise par l’entreprise Elior de la sous-traitance du ménage dans cet hôtel quatre étoiles, situé non loin du Vieux-Port.

« Pour le même temps de travail, on perdait 100 à 200 euros sur nos 900 à 1000 euros de salaire », explique Leïla, 26 ans, originaire du Cap Vert comme Denise et la plupart de leurs collègues. Soit 10 % à 20 % de revenus en moins. « Des absences étaient notées pour des jours où nous étions présentes, nos frais de transport n’étaient pas remboursés, la prime repas avait disparu », énumère la jeune femme, en CDI comme les autres grévistes – alors que la plupart des non-grévistes sont en CDD. Maman d’un petit garçon de 18 mois, Leïla parvient à « tenir » grâce à la caisse de grève, qui a permis de verser 1000 euros par mois à chaque gréviste depuis avril.

« Pour trouver un chariot ou un aspirateur, on devait faire tous les étages de l’hôtel »

Une boîte en carton sur laquelle est écrit « caisse de grève » est d’ailleurs posée bien en vue sur la table de camping du piquet de grève. « Plusieurs syndicats y contribuent, les passants y déposent quelques sous, mais nous l’alimentons aussi lors de soirées et repas de soutien : toute une solidarité s’est organisée autour de cette grève », se félicite Lara Schäffer, l’une des deux juristes de la Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière (CNT-SO) qui accompagnent les femmes de chambre depuis le début de ce conflit exceptionnellement long. Et cette solidarité locale est loin d’être superflue : coté en bourse, le groupe Elior emploie 132 000 personnes dans le monde et génère un chiffre d’affaires de 6,6 milliards d’euros. Autant dire que les onze grévistes s’attaquent à bien plus gros qu’elles.

Aux surprises sur les bulletins de salaire s’est ajoutée une dégradation globale des conditions de travail des femmes de chambre, ne disposant plus, par exemple, de suffisamment de matériel pour nettoyer correctement les pièces. « Pour trouver un chariot ou un aspirateur, on devait faire tous les étages de l’hôtel. Certaines arrivaient plus tôt le matin pour être sûres d’en avoir un ! », raconte Élise, vingt ans. « Nous n’avions plus de "produits d’accueil" – shampoing, savons, thé et café – dans les étages, parce qu’on nous a accusait de les voler… Donc on devait redescendre à chaque fois au rez-de-chaussée chez la gouvernante pour en prendre », avant de remonter les disposer dans les chambres.

« Nous leur avons accordé deux jours de repos consécutifs, plus de moyens matériels, un planning et une "badgeuse" »

C’est cette « gouvernante » qui est chargée de coordonner et de contrôler le travail des femmes de chambre. Elle a un rôle-clé dans le système des sous-traitants de l’hôtellerie. Lors de la reprise du contrat de sous-traitance par Elior, le groupe multinationale a placé « sa » gouvernante à l’hôtel NH Collection. Chaque matin, elle donne la liste des chambres que les employées doivent nettoyer dans la journée. Comme souvent dans ce type de conflit – sept autres hôtels marseillais ont connu des grèves similaires depuis 2015 – la question du « travail à la tâche », mais payé à l’heure, est au cœur du problème. « Dans notre contrat, on est censé travailler cinq heures par jour », explique Leïla. « Mais dans les faits, le matin on nous donne 10 ou 12 chambres à faire… Parfois certaines sont vraiment très sales, on y passe plus de temps. Donc, en général, on sort seulement à 15h, voire 16h, au lieu de 14h. »Pourtant, ces heures supplémentaires ne sont pas toujours comptabilisées : d’après les grévistes, PLD, le précédent sous-traitant, les payait, mais pas Elior.

Si les problèmes d’heures manquantes sur leurs bulletins de salaire ou de conditions de travail dégradées sont à l’origine du conflit, les revendications des femmes de chambre du NH Collection sont devenues plus larges. Elles demandent une augmentation de 30 centimes par heure (correspondant à une reconnaissance de leurs qualifications), un 13ème mois et le travail le dimanche majoré à 50% – contre 20% actuellement. Des demandes qu’Elior refuse tout net. « Ces avantages ne sont pas présents dans leur convention collective », répond simplement Jérôme Bourbousson, directeur des opérations du groupe pour le sud de la France.

Il estime que son entreprise a déjà fait des efforts conséquents sur les conditions de travail, « au-delà de ce qu’espéraient les grévistes », assure-t-il. « Nous leur avons accordé deux jours de repos consécutifs, plus de moyens matériels, un planning sur quatre semaines et une "badgeuse", pour savoir de manière fiable quelles sont les heures effectuées. » S’il reconnaît quelques « oublis » sur les premières feuilles de salaire, il affirme que ces erreurs ont été corrigées dès avril. « Nous avons proposé aux grévistes des entretiens individuels pour leur expliquer leurs fiches de paye, mais elles ont refusé », déplore-t-il, avant d’assurer que l’entreprise « ne demande qu’à dialoguer ». « Mais en face, il n’y a personne pour réellement négocier. »

« Les cadres d’Elior, eux ils l’ont le 13ème mois ! »

Du côté des grévistes, on ne voit évidemment pas les choses de la même manière. « Si les juristes du syndicat ne leur avaient pas envoyé une vingtaine de mails, les “oublis” n’auraient jamais été corrigés ! », souffle Denise, une autre gréviste. La CNT-SO a suivi tous les conflits sociaux récents dans les hôtels marseillais. « Cette proposition d’entretiens individuels, c’est une technique pour déstabiliser les femmes de chambre, voire les diviser », estime Lara Schäffer, présente chaque jour sur le piquet de grève tenu devant l’hôtel. « Que veulent-ils nous "expliquer" ? Je sais compter ! », ajoute Leïla. « Et puis les cadres d’Elior, eux ils l’ont le 13ème mois ! », renchérit Denise.

 

Elior a refusé la présence des syndicalistes lors des trois réunions qui ont eu lieu avec les grévistes. Ces dernières espéraient cependant que la médiation proposée début juin par le groupe permette enfin d’ouvrir des discussions. Mais là encore, le médiateur, mandaté par l’entreprise, leur a signifié qu’elles ne pouvaient pas participer aux négociations. Même scénario une semaine plus tard avec une médiation initiée cette fois par l’inspection du travail. Bien que toutes les grévistes soient aujourd’hui syndiquées à la CNT, Elior affirme que les deux juristes, n’étant pas élues, ne seraient donc pas légitimes à les accompagner. « C’est faux : même si nous n’avons pas de représentants dans l’entreprise, la CNT peut signer un accord de site en toute légalité », rappelle Lara Schäffer. « Ce qui est particulier dans cette grève, c’est que la direction de l’hôtel n’intervient pas pour faire pression sur son sous-traitant, donc le conflit s’éternise », ajoute sa collègue Camille El Mhamdi. Depuis avril, la direction du NH Collection s’est manifesté une seule fois, en envoyant aux grévistes un courrier les menaçant de poursuites pour dégradations et diffamation.

« Les femmes de chambre sont des héroïnes »

« Elior voleur, NH complice ! », s’égosillent pour la énième fois les femmes de chambre devant l’entrée du NH Collection. « Bonjour ! », lance ensuite Denise, tout sourire, à un couple, chemise en lin et lunettes de soleil, qui sort de l’hôtel. L’homme prend distraitement le flyer qu’elle lui tend, où sont listées les revendications des femmes de ménage. « Il y a des gens qui s’en foutent, certains sont agressifs. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui nous soutiennent, et même des clients qui mettent de l’argent dans la caisse de grève ! », confie la jeune femme.

« Parfois, les policiers ne sont pas là quand on arrive le matin, donc on peut coller nos affiches sur les vitrines de l’hôtel », raconte sa collègue Elise. Lorsque les forces de l’ordre ne les arrachent pas, les passants peuvent y lire « L’esclavage, c’est fini », ou « Les femmes de chambre sont des héroïnes ». Un slogan qui fait référence à la dureté de ce travail… « Nous avons presque toutes des problèmes de dos. Moi je dois porter une ceinture spéciale pour travailler, alors que je n’ai que trente ans. Dans quel état je serai à quarante ? », témoigne Amel, une autre gréviste.

« On va rester là, et c’est nous qui allons gagner ! »

Les « héroïnes », ce sont peut-être aussi ces femmes que la grève transforme petit à petit.. Plusieurs d’entre elles n’hésitent plus à prendre la parole en public, malgré leur français imparfait, pour parler de leurs revendications, ou du « harcèlement policier » à leur égard. A deux reprises, les juristes de la CNT et des grévistes ont été arrêtées sans ménagement sur le piquet de grève, sans que d’autres charges soient retenues contre elles que « maintien dans un rassemblement après un ordre de dispersion ». « J’ai été menottée, interrogée, puis j’ai passé une nuit au commissariat, ça sentait très mauvais, j’avais peur… J’ai pleuré en pensant à mon fils », raconte Leïla face à l’assistance, lors d’une soirée de soutien organisée dans un bar marseillais.

« En fait, cette arrestation, ça m’a donné encore plus envie de continuer », sourit-elle. Qu’elle que soit l’issue de cette grève, elle aura sûrement marqué un tournant dans la vie de ces femmes, qui savent maintenant qu’elles ne sont pas condamnées à tout accepter de leur employeur. « Ils utilisent la peur des filles pour continuer à voler et à faire du chantage, fulminait Denise après la première arrestation des juristes de la CNT. Mais ça ne marche plus ! On n’a pas peur, on va rester là, et c’est nous, les femmes de chambre, qui allons gagner. »

Nina Hubinet / Collectif Presse-Papiers (texte et photos)

Les raisons de la grève du 9 mai

Ils attaquent aujourd'hui la Fonction publique pour s'attaquer ensuite au privé, puis ils s'attaqueront de nouveau à la Fonction publique par souci d'égalité, pour attaquer encore le privé, puis la Fonction publique.

Assez !

 

Conclusions du grand débat : on ne change rien

(Rappel : la manifestation parisienne du 1er mai part de Montparnasse à 14h30, départ de la gare RER de Bondy à 13h30)

Les annonces du président de la République confirment la mise en place de mesures qui ne sont pas à la hauteur des exigences portées par les différents mouvements sociaux qui secouent le pays ces derniers mois. Dans la panique générale, il avait lancé l’opération Grand Débat cherchant à neutraliser voire réprimer  les résistances aux orientations politiques engagées et à échapper aux revendications portées par de nombreux Français sur les ronds-points comme dans les entreprises, les établissements...

 

Les annonces du président de la République confirment la mise en place de mesures qui ne sont pas à la hauteur des exigences portées par les différents mouvements sociaux qui secouent le pays ces derniers mois.


Dans la panique générale, il avait lancé l’opération Grand Débat cherchant à neutraliser voire réprimer  les résistances aux orientations politiques engagées et à échapper aux revendications portées par de nombreux Français sur les ronds-points comme dans les entreprises, les établissements.
Ce grand débat, organisé officiellement pour écouter les Français, s’est transformé en un faux débat, en une campagne électorale Macronienne cadenassée.
L’empressement à baliser cet exercice, soi-disant démocratique, débouche sur ce résultat : un contraste, un gouffre immense entre les conclusions et les attentes, les aspirations, les revendications des Français et des travailleurs. Un mépris pour leurs galères quotidiennes, alors qu’ils ne demandent qu’un avenir meilleur pour eux et leurs enfants.
Les tergiversations gouvernementales aboutissent à des décisions qui ne  changent  aucunement le cap des politiques menées depuis le début du mandat présidentiel.


Il exonère une nouvelle fois le patronat, les plus fortunés et ne met aucunement à contribution le capital pour répondre aux fractures sociales et territoriales.


Plusieurs annonces cosmétiques ou « symboliques » ne changeront en rien la vie de nos concitoyens sur le long terme, d’autres sont loin de rattraper la perte de pouvoir d’achat subie depuis des décennies par une grande partie de la population. Les décisions sur les services publics relèvent de la supercherie au regard des réformes passées, imposées ou celles en préparation dans ces secteurs, toutes aussi nocives les unes après les autres. Enfin, les quelques mesures fiscales proposées ouvrent très modestement un débat qu’il faudrait engager en profondeur sur la fiscalité et évitent surtout de rétablir l’ISF, de mettre à contribution les détenteurs de capitaux, encore moins les actionnaires du CAC40.
Le summum de l’hypocrisie est atteint sur la question des retraites. Vouloir instaurer la retraite par points c’est, de fait, diminuer le niveau des pensions et obliger les travailleurs à partir après l’âge légal pour échapper à une décote.
Quant à « l’art d’être français » et à la teneur inquiétante des propos sur l’immigration et l’identité nationale, la CGT dénonce un discours nauséabond renouant avec une période très sombre de notre histoire. Ces propos ne peuvent que fractionner la société.


Nous avions donc raison : la tenue du Grand débat a oscillé, entre frustrations, rancœurs et enfumage.
Il s’agit donc toujours de répondre en urgence aux enjeux économiques, sociaux  et écologiques de la période.
Les conclusions génèrent à la fois colère, indignation et appellent nécessairement à des mobilisations pour modifier profondément les orientations politiques actuelles, ouvrir d’autres perspectives et réduire les inégalités sociales et territoriales de notre pays, que les propositions risquent au contraire d’aggraver.


Les salariés, retraités, privés d’emploi, les  travailleurs en général ne peuvent se contenter des annonces de ce soir et devront se mobiliser pour gagner une autre répartition des richesses, seule solution pour entrevoir des horizons meilleurs :


•    l’amélioration du pouvoir d’achat, en particulier, par la revalorisation du Smic, des salaires, des pensions de retraite et des minima sociaux ;
•    la relance des dynamiques budgétaires pour développer l’emploi, des investissements sur l’ensemble du territoire ;
•    la modernisation et le développement des services publics attaqués encore récemment par une réforme rétrograde de la Fonction publique.


Nous appelons à la mobilisation, le plus largement possible, dans les entreprises, les établissements, dans les localités, le 1er-Mai puis le 9 mai pour gagner des avancées contribuant au progrès social.

 

Communiqué de la CGT,

Montreuil, le 25 avril 2019

Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes  !

Depuis plusieurs mois, le mouvement des gilets jaunes, sans précédent dans l’histoire de la Ve République, bat le pavé de nos rues.

Un mouvement de citoyen·ne·s, né spontanément, qui ne se rattache à aucun parti politique. Un mouvement qui mobilise des dizaines de milliers de Français·e·s chaque samedi, depuis plus de six mois, et qui est soutenu par des millions d’autres. Un mouvement qui réclame des choses essentielles : une démocratie plus directe, une plus grande justice sociale et fiscale, des mesures radicales face à l’état d’urgence écologique.

Ce qu’ils demandent, ils le demandent pour tou·te·s. Les gilets jaunes, c’est nous. Nous, artistes, technicien·ne·s, aut·eur·rice·s, de tous ces métiers de la ­culture, précaires ou non, sommes absolument concerné·e·s par cette mobilisation historique.

 

Et nous le proclamons ici : Nous ne sommes pas dupes ! Nous voyons bien les ficelles usées à outrance pour discréditer les ­gilets jaunes, décrits comme des anti-écologistes, extrémistes, racistes, casseurs… La manœuvre ne prend pas, ce récit ne colle pas à la réalité même si médias grand public et porte-parole du gouvernement voudraient bien nous y faire croire. Comme cette violence qu’ils mettent en exergue chaque samedi. Pourtant la violence la plus alarmante n’est pas là.

Le bilan de la répression s’aggrave chaque semaine. Au 19 avril, on recensait 1 décès, 248 blessé·e·s à la tête, 23 éborgné·e·s, 5 mains arrachées chez les manifestant·e·s. C’est indigne de notre République. Et nous ne sommes pas les premier·e·s à le dénoncer : Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, l’ONU, l’Union européenne, le Défenseur des droits, tou·te·s condamnent les violences poli­cières sur les gilets jaunes en France.

 

Le nombre de blessé·e·s, de vies brisées, d’arrestations et de condamnations ­dépasse l’entendement. Comment peut-on encore exercer notre droit de ­manifester face à une telle répression ? Rien ne justifie la mise en place d’un arsenal législatif dit «anticasseur» qui bafoue nos libertés fondamentales.

Nous ne sommes pas dupes ! La violence la plus menaçante est économique et sociale. C’est celle de ce gouvernement qui défend les intérêts de quelques-un·e·s aux détriments de tous et toutes. C’est la violence qui marque les corps et les esprits de celles et ceux qui s’abîment au travail pour survivre.

 

Puis nous devons –  c’est une urgence historique  – affronter collectivement la crise écologique et trouver des solutions justes et efficaces, afin de laisser un monde vivable à nos enfants. Nous ne sommes pas dupes  ! Ce gouvernement n’a cessé de reculer sur la question pour ne pas inquiéter les responsables du désastre annoncé. Les gilets jaunes le dénoncent comme les militants écologistes. Aujourd’hui, la convergence des luttes sociales et environnementales est en route.

Nous continuerons à nous indigner, plus fort, plus souvent, plus ensemble.

Et aujourd’hui, nous appelons à écrire une nouvelle histoire.

Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire.

Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit et soutenir celles et ceux qui luttent dans la rue et sur les ronds-points depuis des mois.

Rien n’est écrit. Dessinons un monde meilleur.

«A dream you dream alone is only a dream / A dream you dream together is reality.» John Lennon

Les premiers signataires : Juliette Binoche, comédienne ; Emmanuelle Béart, comédienne ; Jeanne Balibar, comédienne, réalisatrice ; Swann Arlaud, comédien ; Bruno Gaccio, auteur ; Anne-Laure Gruet, actrice, réalisatrice ; ­Gérard Mordillat, romancier, cinéaste ; ­Annie Ernaux, écrivaine ; Edouard Louis, écrivain ; Stanislas Nordey, metteur en scène comédien ; Denis Robert, écrivain; Yvan Le Bolloc’h, chanteur, comédien ; Elli Medeiros, artiste ; Marion Montaigne, autrice de BD ; Gilles Perret, réalisateur ; Alain Damasio, écrivain ; Liliane Rovère, comédienne ; Jean-Claude Petit, compositeur, chef d’orchestre ; Anouk Grinberg, actrice ; Frank Margerin, auteur de BD ; Simon Abkarian, comédien ; China Moses, musicienne ; Alexandre Gavras, producteur ; Fanny Cottençon, comédienne ; Guillaume Brac, cinéaste ; Julien Seri, réalisateur ; Mireille Perrier, comédienne ; Alain Guiraudie, cinéaste ; Emile Bravo, auteur de BD ; Luis Rego, comédien ; Olivier Rabourdin, comédien ; Christian Benedetti, metteur en scène directeur ; Christine Boisson, actrice ; Jean-Pierre Thorn, cinéaste ; Sam Karmann, acteur réalisateur ; Anne Alvaro, comédienne ; Bernard Blancan, comédien réalisateur ; Xavier Durringer, auteur réalisateur ; Pierre Schoeller, cinéaste ; Florent Massot, éditeur ; Martin Meissonnier, compositeur, réalisateur ; Aline Pailler, productrice radio ; Stéphane Brizé, réalisateur ; Dominique Cabrera, réalisateur ; Jacques Bonnaffé, comédien ; Mariana Otero, réalisatrice ; Laurent Bouhnik, réalisateur ; David Hermon aka Cosmic, musicien ; Jean-Pierre Duret, ingénieur du son, réalisateur documentaire ; Blandine Pélissier, metteuse en scène ; Ludovic Bource, compositeur ; Niko Kantes (Sporto Kantes), musicien ; Robert Guédiguian, réalisateur producteur ; Ariane Ascaride, actrice.

Les 1400 autres artistes et créateur.rice.s signataires sur: http://www.nousnesommespasdupes.fr/

A l’assemblée des gilets jaunes à Commercy : « On va continuer parce qu’il y en a marre de cette vie de merde »

Par Ludo Simbille 

Après trois mois de contestation, des gilets jaunes tentent de structurer le mouvement. Une liste, déjà contestée, a été lancée en vue des européennes, tandis que des plateformes numériques ont été créées par plusieurs groupes et que des assemblées générales se réunissent à Toulouse, Lyon ou Caen. Il y aussi « l’assemblée des assemblées » de Commercy. Dans cette petite ville de la Meuse, plusieurs centaines de gilets jaunes venus de ronds-points aux quatre coins du pays se sont rencontrés les 26 et 27 janvier. Objectif : créer un modèle de coordination, entre apprentissage de la démocratie participative et prise de parole directe. La dynamique irriguera-t-elle le mouvement ? Reportage.

Ils portent le désormais célèbre chasuble réfléchissant, sont alignés en rang devant une caméra – façon photo de classe – et font tranquillement circuler un micro. La mise en scène, très collective, sert de rampe de lancement à « l’Appel de la première "Assemblée des assemblées" des gilets jaunes ». L’allocution clôture deux jours de « rencontre nationale des gilets jaunes » à Commercy, dans la Meuse, les 26 et 27 janvier. 75 délégations issues de ronds-points un peu partout dans l’hexagone ont répondu à deux appels (ici et ) visant à poser les bases d’un « modèle démocratique de coordination aux échelles locales et régionales ».

Le premier jour, en poussant la porte de la salle de fêtes de Sorcy-Saint-Martin, à 10 km de Commercy, l’enthousiasme est palpable. « On aurait pu être mille si on n’avait pas refusé des gens ! », se réjouit Claude, l’animateur du jour. Ce gilet jaune commercien va distribuer la parole, jusque tard dans la nuit, à plus de 400 personnes, gilets jaunes et observateurs. « Il ne faut pas attendre monts et merveille de cette assemblée, prévient-il d’entrée. On va être humble, on ne peut pas prétendre représenter les gilets jaunes de France. On représente une idée qu’on va essayer d’expérimenter. Il s’agit de s’engager dans un processus par le bas. » Une fourmilière fluorescente s’agite dans la salle, chacun et chacune s’installe, finit son assiette de pâtes en sauce, boit un café, répond aux questions des nombreux journalistes présents.
 

« On s’est vite organisés en assemblée horizontale »

L’« AG des AG » peut enfin commencer. Action de péage gratuit, blocage de la circulation, assemblées populaires, occupations de dépôts d’essence… les différents participants présentent leurs actions menées depuis le 17 novembre : de Brest à Grenoble, de Dijon à Die dans la Drôme, en passant par la Lorraine, un tableau de la France en jaune se dessine : combative, créative, et largement féminine. Celle-ci marque souvent sa joie en agitant les mains, façon marionnette, en signe d’approbation. « C’est chouette que Nuit Debout ait tenu à Commercy, je n’étais pas au courant », ironise un gilet jaune provençal, en roulant une cigarette.

En Lorraine, les « Amajaunes », manifs de femmes « entourées d’hommes » se joignent régulièrement à la « marée jaune » locale, qui se déplace un samedi sur l’autre à Nancy (54), à Metz (57), à Épinal (88) ou en Meuse (55). Cette union des forces fait office d’exemple à suivre. Kevin, lui, arrive du Vigan dans les Cévennes. Environ 80 « GJ » agitent cette bourgade de 3000 habitants. « On s’est vite organisés en assemblée horizontale avec des commissions de travail sur la gouvernance politique, l’autonomie alimentaire, la sécurité sociale... », explique-t-il.

L’Île-de-France est venue en force - plus d’une dizaine de lieux représentés : Nanterre, La Courneuve, Rungis, Paris 19ème et 18ème... Deux jours auparavant, s’était tenue à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, une coordination francilienne pour préparer le rassemblement de Commercy. A Paris, c’est l’accès au logement, au « loyer exorbitant », qui apparaît comme une question prioritaire. « Nous, travailleurs pauvres, précaires, chômeurs, refusons que la capitale de la France soit réservée aux riches et à la caste des bobos », lance au micro une gilet jaune venu de Belleville, dans l’est parisien.

« Je suis jardinier dans une grande propriété au sud d’Orléans »

Répartition des richesses, violences policières, liberté de manifester, « convergence des luttes »... Ces thèmes, plutôt chers à la gauche, sont égrenés au fil de la journée. Aucune étiquette politique ou syndicale ni banderole n’est visible – pour « éviter toute récupération ». On croise des syndicalistes ou des militants associatifs. La question d’une alliance avec les organisations syndicales est régulièrement soulevée, alors qu’a été lancé un appel à la grève générale le 5 février. De fait dans certaines villes, des actions communes se sont déroulées avec des salariés, comme à Nantes ou à Rungis. A Commercy, certaines interventions bien rodées suggèrent la présence de militants aguerris, aux côtés de personnes moins rompues à l’exercice.

Quitte à contourner certains sujets sensibles ? « Je suis un parasite parce que je suis un groupe de un », plaisante un homme en pull gris qui prend la parole. Rires de la salle alors qu’il poursuit : « Je suis jardinier dans une grande propriété au sud d’Orléans. Bon, je pense que sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, ndlr), on est tous d’accord… » Aux rires succèdent des huées qui l’interrompent. Stupéfait, le jardinier baisse son micro, avant qu’on ne lui retire. Le Référendum d’initiative citoyenne ne semble pas si consensuel que cela. Auparavant, un représentant de Nancy a rencontré plus de succès en présentant un « atelier RIC », destiné à modifier les textes de la Constitution par des mesures d’urgence.

« Il manque l’odeur de la palette ! »

Les déclarations s’enchaînent sur le rappel de valeurs communes : « Anti-racisme, anti-sexisme, anti-homophobie, anti-lesbophobie, anti-putophobie ». Tonnerre de mains agitées. Est-ce une manière de répondre à Emmanuel Macron, qui avait déclaré lors de ses vœux aux Français le 31 décembre « que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple (…) n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse » ? Ou d’envoyer un message à la population, comme le suggère à sa manière une participante drômoise ? « La question, c’est comment on s’adresse aux gens normés qui travaillent toute la journée puis font dodo sans jamais réfléchir. Il faudrait penser à définir à ce que sont les gilets jaunes, et faire un texte là-dessus pour les éclairer. »

Pourtant, le soutien massif de l’opinion au mouvement – lancé au départ contre l’augmentation des taxes sur le diesel – incite plutôt à croire que « les gens » n’ont guère besoin d’une définition. Sous le barnum dressé à l’extérieur, un magasinier lorrain, qui n’a pu trouver du travail qu’en Suisse, sourit en écoutant les débats retransmis « Le ton est un peu monotone… Un peu prof, quoi. Il manque l’odeur de la palette ! » – de celles, justement, qui brûlent lors des occupations de ronds-points.

« Qu’il vienne, Macron, et on échange nos vies »

Pour retrouver cette ambiance, direction la « cabane » de Commercy, à quelques kilomètres de la réunion. Alain, Nadia, Daniel et Francesca se réchauffent les mains au-dessus d’un brasier. Pourquoi ne sont-ils pas à Sorcy, à l’assemblée ? « Nous donnons les indications routières aux invités, ils sont souvent paumés. Ce soir, peut-être ! » Hostile au mouvement dès le premier jour, la mairie ne semble pas goûter le « municipalisme libertaire » revendiqué par les gilets jaunes du cru. Sa conception du gouvernement local est plus policière : la destruction imminente de la cabane, où se tient l’assemblée quotidienne, vient d’être annoncée par l’édile, Jérôme Lefèvre (divers-droite), au démocratique motif que « ce ne sont pas les commerciens qui décident »… Une pétition contre l’évacuation a récolté plusieurs milliers de signatures dans cette ville de 6000 habitants.

Sous la pluie lorraine, les gilets jaunes de la cabane ne se laissent pas impressionner : « Ça fait trois mois qu’on se gèle ici, et on va continuer parce qu’il y en a marre de cette vie de merde. » Alain bosse dans les travaux publics, « de 5 heures du matin à 19 heures ». « Qu’il vienne, Macron, et on échange nos vies. Combien de temps il va tenir ? Les taxes, les mutuelles, l’électricité, l’eau ? Ici c’est Veolia, on paye deux fois plus qu’au bled d’à côté où c’est public ! » Chapeau sur la tête, Francesca acquiesce. Originaire d’Italie, elle raconte ses 54 ans fracassés par deux maris violents et alcooliques, à élever seule ses enfants, en passant d’un boulot à l’autre. Aujourd’hui, elle vivote avec une pension d’invalidité.

« Ce serait bien qu’on avance ! »

Pendant la discussion, riverains ou badauds passent dire bonjour. « Vous pensez quoi d’une liste gilets jaunes aux élections européennes ? » La réponse fuse, unanime : « Ça n’est pas une bonne idée. » Une voiture de gendarmerie passe. « C’est la vingtième fois depuis ce matin ! Ils payent pas l’essence, eux ! », lance Nadia, rigolarde. Mère de trois enfants, elle fait des ménages et peine à joindre les deux bouts. La nuit tombe sous la pluie fine de la Meuse. On éteint les braises. Direction la salle des fêtes de Sorcy.

A l’assemblée, les débats continuent de plus belle. « La vraie démocratie est sur les ronds-points », y affirme-t-on. Une manière de dire que le grand débat initié par le gouvernement est une « entourloupe ». En sourdine, puis de plus en plus fort, des participants soulignent que les échanges s’enlisent. Légitimité, souveraineté de « l’AG des AG » ? Ou pas ? La démocratie, même horizontale, trouve parfois elle-même ses limites. « On ne peut pas voter et entériner une liste de revendications qui n’ont pas été validées au niveau local », proteste quelqu’un. « Alors on se réunit deux jours à 300, et il n’en sort rien ? », répond un autre.

Les esprits s’échauffent sur l’incapacité à décider quelque chose : « Ce serait bien qu’on avance ! » Assentiment général. Impassible, un homme assis sur une table murmure pour lui-même : « On débat du débat sur le débat… » 
Finalement, une décision collective est arrêtée : publier un manifeste commun.

« Eux, ils parlent, ils parlent, et ils ne font pas »

Alain, lui, semble satisfait : « Il fait plus chaud dans la salle que sur le rond-point ! » Il suit néanmoins les délibérations, un brin circonspect. « On parle beaucoup, mais qu’est-ce qu’on fait ? Action-réaction, non ? Ça manque un peu de lacrymogène ! » Il regrette que les centaines de personnes présentes pour cet « acte 11 » ne profitent pas de l’occasion pour une action marquante : une occupation d’usine, par exemple. On en compte plusieurs à une poignée de kilomètres dans cette région d’aciéries. Devant la salle, un jeune plombier, pilier de la cabane de Commercy, assure plus rudement qu’à l’intérieur, « ils ne sont pas comme nous ». On se permet de le contredire : tous sont gilets jaunes, tout de même ? « Oui mais eux, ils parlent, ils parlent, et ils ne font pas. »

Les « assembléistes » de Commercy continueront de parler le lendemain, dimanche, par groupes de travail plus informels, pour plancher sur un appel. Peut-être parce qu’une nouvelle démocratie ne se bâtit pas en 48 heures, mais souvent en décennies. Quoiqu’il en soit, chacun ici est conscient de la fragilité de « l’idée » et du « processus ». On retrouve cette humilité dans l’appel : « Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. » Une prochaine « assemblée des assemblées » est prévue à Saint-Nazaire, dans deux mois. Un gilet jaune au pied marin, comme en atteste sa casquette, se dit comblé : « C’est super, même si ce n’est pas non plus l’appel du 18 juin ! » C’est celui de Commercy.

Ludo Simbille

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