Luttes locales

L’homophobie ne recule pas malgré les avancées de la loi

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par Marie Pouzadoux

 

53 % des lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenres ont déjà été confrontés à au moins une forme d’agression homophobe dans leur vie. C’est ce que dévoile une grande enquête de l’Ifop, à la veille de la Marche des fiertés parisienne.

LGBT HORS DE FRANCE. » L’inscription, en lettres capitales, a été découverte au milieu d’un carrefour du quartier du Marais à Paris, tandis qu’un passage piéton, habillé aux couleurs arc-en-ciel à l’occasion de la Marche des fiertés, était badigeonné de peinture blanche. Cet acte de vandalisme, contre lequel la maire de Paris, Anne Hildago, a annoncé sur Twitter qu’elle porterait plainte, est loin d’être isolé : l’homophobie ne faiblit pas en France, comme le révèlent les données d’une enquête Ifop pour la fondation Jean-Jaurès, publiée le 27 juin (1).

Agressions verbales, attaques physiques, menaces

« L’homophobie est la plupart du temps verbale, mais elle peut aller jusqu’à la violence corporelle », indique François Kraus, chargé du pôle Genre, sexualités et santé sexuelle de l’Ifop. Un·e homosexuel·le sur deux (49 %) a déjà fait l’objet d’insultes ou d’injures homophobes. L’agression physique est loin d’être marginale : un quart des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) ont déjà été agressés sexuellement, et plus d’un sur six ont fait l’objet de violences physiques.

Deux tiers des homosexuel·le·s ont déjà été confrontés à au moins une forme d’agression homophobe au cours de leur vie : 53 % pour l’ensemble des LGBT, dont 17 % l’ont vécu au cours de l’année écoulée. Cela représente environ 565 000 victimes, sur les 4 millions de LGBT en France (soit 8 % de la population), selon l’Ifop. Loin d’être une expérience de jeunesse ou lointaine, les agressions touchent les personnes LGBT à tout âge.

Outre les agressions, « les menaces ne sont pas en reste », souligne François Kraus. Parmi les LGBT sondés, 18 % ont fait l’objet de menaces d’« outing », c’est-à-dire la révélation contre leur gré de leur homosexualité, bisexualité ou transidentité. Chez les homosexuel·le·s, le chiffre atteint 24 %. Un phénomène qui gagne du terrain, touchant notamment les plus jeunes en milieu scolaire.

Les discriminations liées à l’orientation sexuelle sont également quotidiennes et diverses : au travail (25 %), à l’école (21 %), dans la recherche d’emploi (19 %)… Ainsi, un tiers des LGBT affirment avoir déjà été discriminés en raison de leur orientation sexuelle, en particulier « par des représentants des forces de l’ordre (22 %) et des professionnels de santé (20 %) ».

Un ratio représentatif

« C'est un sondage inédit, avec un intérêt méthodologique particulier, explique François Kraus. Jusqu’ici, il n’y avait que quelques rares données, produites par une fraction de la communauté LGBT (sites de rencontres, bars, associations…) : ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Nous avons interrogé toutes les personnes de l’échantillon qui se déclarent homosexuelles, bisexuelles et transgenres, soit 994 d’entre elles, un ratio représentatif. »

Tout comme pour le harcèlement sexiste, ce sont les établissements scolaires (26 %) et les lieux publics (23 %) qui « constituent un terreau des plus favorables » aux agressions verbales homophobes. Autre surprise pour François Kraus : « L’idée que l’homophobie est plus forte en milieu rural qu’urbain a été balayée : les actes discriminants et violents sont justement plus importants dans les aires urbaines, les centres villes et en région parisienne. »

C’est d’ailleurs dans les quartiers populaires de ces villes, selon lui, que l’on trouve les premières victimes des actes homophobes et sexistes. Le rapport de l’étude met en lumière la problématique de l’intersectionnalité : « Les LGBT appartenant aux minorités religieuses, ethniques ou culturelles tendent à souffrir d’une double discrimination portant à la fois sur leur identité sexuelle ou de genre et leur appartenance à une communauté ethnique ou culturelle. C’est particulièrement net en ce qui concerne l’exposition à au moins une forme de discrimination au cours des douze derniers mois (28 % chez les racisés, contre 11 % chez les non-racisés). » Ainsi, 87 % des LGBT interrogés condamnent les discriminations et violences homophobes au même titre que les actes racistes : pas de hiérarchisation, plutôt une lutte commune contre tous les ostracismes.

Le poids étouffant des normes sociales genrées

Avoir « l’air gay » est excluant. C'est un autre constat que dressent la Fondation Jean Jaurès et l’Ifop. Un marqueur de féminité chez un homme ou de masculinité chez une femme augmente le risque d’exposition aux violences. Comme si l’opinion tolérait l’homosexualité tant qu’elle reste privée, cachée, mais la rejetait dès lors qu’elle devient visible. « Les LGBT décrivant leur apparence physique comme “androgyne” sont deux fois plus nombreux que la moyenne à avoir déjà fait l’objet de moqueries, de menaces d’agression, de violences physiques. De même, les femmes LGBT ayant les cheveux courts/rasés sont beaucoup plus nombreuses à avoir été victimes d’agressions physiques (7 %, contre 1 % des femmes ayant les cheveux longs). »

Pour contrer ces agressions, de nombreuses personnes LGBT mettent en place des stratégies d’évitement, se résignent à se conformer au style hétéronormé afin de ne pas attirer l’attention : 45 % ont déjà évité certains quartiers de peur d’être agressés ; un tiers renoncent à afficher leur orientation sexuelle sur les réseaux sociaux ; 60 % déclarent éviter d’embrasser ou de tenir la main de leur partenaire en public. Pour vivre heureux, vivons cachés…

Autant de victimes d’homophobie qu’il y a sept ans

Pour l’Ifop, tout comme pour SOS Homophobie qui publie chaque année un rapport fondé sur les actes homophobes déclarés à l’association, la tendance est à la stabilisation depuis quelques années. « Par rapport à notre enquête réalisée en 2011 pour le magazine Têtu (sur un échantillon moins important), on observe une stabilité. Néanmoins, il a eu des avancées légales et juridictionnelles pour les personnes LGBT depuis. Pourtant, le niveau d’agression et de discrimination reste le même : l’impact sur l’homophobie de ces changements est plus que décevant », commente François Kraus. Il n’est pas pessimiste pour autant : « Comme pour les violences faites aux femmes, libérer la parole permet aux victimes d’actes homophobes de se dire “je ne suis pas seul” et de faire prendre conscience du phénomène, loin d’être marginal, à l’opinion. En parler, évoquer la loi, peut faire baisser les actes homophobes et les rendre inadmissibles. »

La Marche des fiertés parisienne, dont le mot d’ordre cette année est « Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies ! » , se déroule ce samedi 30 juin à 14 heures, entre les places de la Concorde et de la République.

(1) L’enquête a été réalisée par l’Ifop du 23 mai au 6 juin 2018 sur une population globale de 12 137 personnes, âgées de plus de 18 ans et vivants en métropole.

(2) 20 % des LGBT ont été victimes d’actes ou violences homophobes au sport et 17 % d’entre eux ne pratiquent pas un sport par peur des moqueries et de la stigmatisation.

Amplifions le soutien aux cheminots !

 

6 JUIN 2018, par les invités de Mediapart

Alors que les sénateurs ont adopté mardi en première lecture le projet de loi sur la réforme ferroviaire, la grève continue. Et des personnalités font connaître la cagnotte car «Le soutien financier a besoin d’être relancé dès maintenant car les retenues des jours de grève de mai seront imputées sur les fiches de paye de juin».

 

Le gouvernement montre des signes de faiblesse. Pour privatiser facilement, il voulait transférer les salariés de la SNCF, travaillant actuellement sur ces lignes, vers des entreprises privées, comme des marchandises, sans un consentement sincère. Il serait sur le point d’y renoncer, au moins pour une partie du personnel concerné, lors du débat au Sénat. Est-ce sous l’effet de l’inquiétude que la grève de la SNCF suscite dans les milieux patronaux (si l’on en croît Le Figaro du 25 mai)?

 

Le Premier ministre s’est résigné à discuter avec les dirigeants syndicaux. Puis, il a concédé, contre les dirigeants de la SNCF, que les actions des filiales de premier rang de la SNCF, détenues par l’État, seraient incessibles, autrement dit pour les privatiser,  il faudra une modification de la loi. Cependant, il s’accroche encore à une logique de privatisation avec la suppression du statut du cheminot et le changement de statut de la SNCF qui cesserait d’être un établissement public.

 

Le moment est venu d’amplifier l’élan de générosité et de solidarité avec les cheminots. Les retenues, des journées de grève d’avril, sur les payes de mai des grévistes, sont importantes. Le million de La cagnotte sera dépensé, dans les jours qui viennent, pour compenser ceux qui ont participé à la grève, selon des modalités définies par l’Intersyndicale cheminote.

Le soutien financier a besoin d’être relancé dès maintenant car les retenues des jours de grève de mai seront imputées sur les fiches de paye de juin. Les grévistes doivent sentir que le soutien se maintient pour décider en conscience de la grève.

Nous invitons tous ceux qui ont donné à faire connaître la cagnotte autour d’eux et à renouveler leur geste d’entraide.

 

Nous appelons tous les autres à soutenir financièrement les cheminots :

Cagnotte Solidarité avec les cheminots grévistes https://www.leetchi.com/fr/Cagnotte/31978353/a8a95db7

 

Les signataires :

 

Christophe Alevêque, humoriste ; Arié Alimi, avocat ; Armelle Andro, démographe.

Étienne Balibar, philosophe ; Patrick Bard, romancier, photographe ; Laurent Binet, romancier ; Antoine Blocier, écrivain ; Yvan Le Bolloc’h, comédien, musicien ; Adrien Bosc, écrivain ; Mathieu Bourgasser ; Geneviève Brisac, écrivaine ; Michel Broué, mathématicien.

Dominique Cabrera, cinéaste ; Maxime Carsel, réalisateur ; Laurent Chalumeau, auteur ; Bernard Chambaz, écrivain ; Stéphanie Chevrier, éditrice ; Yves Cohen, historien ; Antoine Comte, avocat ; Odile Conseil, journaliste ; Philippe Corcuff, politiste ; Hervé Le Corre, romancier ; Fanny Cottençon, actrice ; Alexis Cukier, philosophe.

Didier Daeninckx, romancier ; Leyla Dakhli, historienne ; Abdelkader Djemaï, écrivain ; Elsa Dorlin, philosophe ; Bruno Doucey, poète, éditeur.

Didier Éribon, philosophe ; Annie Ernaux, écrivaine.

Patrick Fort, romancier ; Geneviève Fraisse, philosophe ; Dan Franck, écrivain, scénariste.

Bruno Gaccio, scénariste ; Dominique Grange, chanteuse ; Robert Guédiguian, réalisateur ; Nedim Gürsel, écrivain.

Christophe Honoré, réalisateur, écrivain.

Gustave K/Vern, réalisateur ; Heddi Kaddour, poète, romancier ; Martine Kaluszynski, historienne et politiste ; Leslie Kaplan, écrivaine ; Raphaël Kempf, avocat ; Razmig Keucheyan, philosophe.

Jean-Marie Laclavetine, écrivain, éditeur ; Lola Lafon, auteure ; Luc Lang,  écrivain ; Nicole Lapierre, sociologue ; Hélène Lausseur, actrice ; Fred Le Bolloc’h, auteur ; Catherine Lévy, sociologue ; Robert Linhart, écrivain ; Édouard Louis, écrivain ; Michael Löwy, sociologue.

Aliénor Marcade-Séchan, actrice ; Mako, dessinateur ; Thierry Maricourt, écrivain ; Roger Martin, romancier ; Marika Mathieu, documentariste ; Jacques Mondoloni, écrivain ; Gérard Mordillat, romancier, cinéaste.

Toni Negri, philosophe.

Jean-Pierre Orsi, écrivain ; Malik Ouzani, peintre, sculpteur.

Jacques Pater, comédien ; Marc Perrone, musicien ; Roland Pfefferkorn, sociologue ; Philippe Pivion, écrivain ; Jenny Plocki, institutrice retraitée ; Claude Ponti, auteur ; Jean-Bernard Pouy, romancier ; Pierre Pradinas, metteur en scène.

Patrick Raynal, romancier ; Emmanuel Reich, conseil aux CE ; Emmanuel Renault, philosophe ; Judith Revel, philosophe.

Danièle Sallenave, écrivaine; Christian Salmon, écrivain et chercheur ; Jean-Marc Salmon, chercheur en sciences sociales ; Catherine Samary, économiste ; Sansévérino, artiste ; Alain Serres, écrivain pour la jeunesse, éditeur ; Soan, chanteur ; Bruno Solo, acteur ; Bernard Stiegler, philosophe ; Murielle Szac, romancière, éditrice.

Tardi, dessinateur ; Dominique Tricaud, avocat.

Jean-Jacques Vanier, acteur ; François Vantrou, réalisateur ; Panchika Velez, metteur en scène ; Philippe Videlier, historien, écrivain ; Éric Vuillard, écrivain.

Jean-Claude Zancarini, professeur émérite, ENS Lyon.

22 mai : pour le service public

Baisse des effectifs, hausse des tarifs, qualité de service moyenne : les réalités de la privatisation du rail

 

PAR ALEXIS MOREAU

La promesse est toujours la même. En brisant les monopoles publics au profit d’un marché concurrentiel, la dérégulation permettrait de faire chuter les prix et d’améliorer la qualité pour les usagers, devenus des « clients ». L’argument est de nouveau ressorti par le gouvernement dans le cadre de la réforme ferroviaire, dont l’examen au Sénat a commencé le 23 mai. Et si on jugeait sur pièces ? Basta !fait le bilan de deux décennies françaises d’ouverture à la concurrence, en visualisant ses effets sur les tarifs, sur l’emploi, ou encore sur les investissements. Deuxième volet : le transport ferroviaire.

C’est l’un des débats les plus explosifs du moment : faut-il libéraliser le rail français à tout prix ? Pour le gouvernement, dont la réforme ferroviaire était examinée au Sénat le 23 mai, la réponse va de soi. L’arrivée de concurrents sur le réseau permettrait une baisse des tarifs, un accroissement de l’offre des transports et de la qualité du service. Les opposants – les syndicats CGT et Sud en tête, aux côtés de la CFDT et de l’Unsa – font alors figure « d’irresponsables » arcboutés sur des positions d’un autre âge.

Chez les convaincus, le débat tourne rapidement autour du choix de l’exemple à suivre. Au « fiasco » britannique, on oppose le « miracle » allemand, dont l’Hexagone ferait bien de s’inspirer. Contrairement à ce que l’on entend souvent, la France n’est pas le seul pays à faire de la résistance face à la dérégulation. En Europe, huit pays ont jusqu’ici décidé de ne pas ouvrir à la concurrence leur transport de voyageurs, ou alors de façon très marginale : Belgique, Croatie, Espagne, Finlande, Grèce, Slovénie, France, ainsi que la Suisse, qui n’est pas membre de l’Union européenne [1]. À l’inverse, certains font figure de « pionniers » (Allemagne, Norvège, Pologne, Royaume-Uni et Suède), même si le poids de la concurrence effective doit y être relativisée. En Allemagne, par exemple, la Deutsche Bahn, compagnie nationale, domine encore la quasi-totalité du marché de la grande vitesse. Sur le marché régional, les opérateurs privés se sont implantés à hauteur de 25%.

Il faut également préciser que dans la plupart des pays ouverts à la concurrence, celle-ci est le fait d’opérateurs historiques venus d’autres pays européens : les investissements et les compétences nécessaires sont tels qu’ils limitent le nombre de candidats. Que faut-il penser des promesses de la libéralisation ? Tentative de réponse en quatre points.

Les baisses généralisées de tarifs : un mythe

En démantelant les monopoles publics et en laissant la concurrence prospérer, les États rendraient service aux consommateurs. En matière de chemins de fer, ce n’est pas prouvé ! Pourtant fervente défenseur de la dérégulation, l’Autorité de régulation des transports (Arafer) est obligée de l’admettre : « Les exemples européens et notamment les cas de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la Suède montrent que les tarifs des titres de transport ont augmenté de manière plus importante que l’inflation. » En Grande-Bretagne, le phénomène est établi depuis longtemps. Depuis 1995, les tarifs de l’ensemble des billets ont augmenté de 128%, c’est à dire 1,4 fois plus vite que l’inflation.

Contrairement aux idées reçues, la hausse est encore plus spectaculaire en Allemagne. L’Agence fédérale des réseaux, administration dépendant du ministère fédéral de l’Économie, publie tous les ans un rapport sur l’état du réseau ferré. Il contient notamment l’évolution des tarifs moyens, classés par type de transports : trains de marchandises, trains régionaux, grandes distances. De 2005 à 2016, les tarifs moyens ont explosé de 40% pour les trains régionaux (environ 2,2 fois plus vite que l’inflation sur la période) et de 31% pour les trains longue distance (environ 1,7 fois plus vite que l’inflation). S’il est impossible de conclure que ces hausses ne sont dues qu’à la libéralisation, il est tout aussi faux de prétendre que cette dernière se traduit mécaniquement par des baisses de tarifs.

 

La libéralisation, c’est bon pour la fréquentation ?

« Dans tous les pays ayant ouvert à la concurrence les services de transport ferroviaire de voyageurs, une croissance de la demande a été observée, assure l’Arafer. C’est ainsi que la libéralisation des services de transport ferroviaire de voyageurs s’est accompagnée en Allemagne, au Royaume-Uni et en Suède d’une hausse sensible de leur attractivité (mesurée à travers l’évolution de la fréquentation exprimée en voyageurs-kilomètre). »

Il est vrai que dans ces pays, on observe une hausse notable de la fréquentation. En Grande-Bretagne, le nombre de passagers par kilomètre a plus que doublé entre 1995 et 2013 (de 30,3 à 62). Sur la même période, le trafic en Allemagne a augmenté de 25%. Mais ces chiffres ne suffisent pas à disqualifier les pays moins ouverts à la concurrence : en France, le trafic a augmenté de 61%, soit presque 2,5 fois plus qu’outre-Rhin [2].

 

Massive baisse des effectifs

En général, les réformes visant à libéraliser le rail s’accompagnent de reculs sociaux, du moins au début : baisse d’effectifs, suppression de statuts, dégradation des conditions de travail. En Allemagne, la réforme de la Deutsche Bahn est éclairante. En 1995, le gouvernement a accepté de reprendre à sa charge la colossale dette des chemins de fer allemands, mais contre un tour de vis drastique : la compagnie a vu ses effectifs fondre à grande vitesse, passant d’environ 345 000 en 1993 à 220 000 sept ans plus tard. Un employé sur trois est parti, principalement dans le cadre de départs à la retraite et de départs volontaires non remplacés. Le statut de cheminot a été progressivement supprimé. Objectif affiché : gagner en compétitivité pour affronter la concurrence.

« Dans un premier temps, la concurrence s’est faite exclusivement sur le coût du travail, raconte Claus Weselsky, président du syndicat allemand des cheminots GDL. Rendez-vous compte : il y a quelques années, des sociétés privées de chemin de fer opérant à l’est de l’Allemagne rémunéraient encore leurs cheminots de traction 1600 euros brut mensuels ! Heureusement, des salaires aussi bas n’ont aujourd’hui plus cours. »

Grève contre Veolia en Suède

Moins connu, l’exemple suédois mérite d’être mentionné. Bien avant le reste du continent, le pays a entamé le processus de libéralisation dès 1988, avec pour principal objectif de réduire les coûts de fonctionnement. Les régions ont lancé leurs premiers appels d’offres auprès de compagnies privées. Le mouvement s’est accompagnée d’une restructuration sévère, puisque les effectifs du secteur ferroviaire – principalement ceux de l’opérateur historique – ont connu une chute vertigineuse, passant d’environ 37 000 en 1988 à moins de 20 000 dix ans plus tard [3]. Soit presque un employé sur deux !

En juin 2014, une grève de cheminots a éclaté dans le sud de la Suède. Elle opposait le Seko, le très remuant syndicat des services et communications, à un opérateur privé étranger, le Français Veolia. Le syndicat accusait l’industriel de vouloir licencier 250 salariés à temps plein pour les rembaucher ensuite à temps partiel, à un salaire inférieur…Pour la CGT, l’épisode incarne jusqu’à la caricature les dérives de la dérégulation.

L’épineuse question de la qualité du service

L’ouverture à la concurrence a-t-elle dégradé ou amélioré la qualité du service rendu aux usagers ? En l’absence de statistiques européennes homogènes sur le sujet, les reportages se limitent souvent à citer des cas isolés. De nombreux articles ont ainsi célébré les standards de la compagnie italienne privée NTV, qui aurait mis les petits plats dans les grands pour s’imposer sur la ligne Milan-Naples. « Pour se démarquer, NTV a défini de nouveaux standards : Wifi gratuit accessible dans toute la rame, petits salons en classe affaires, restauration soignée à bord... », se réjouit Capital.

Un cabinet privé, le Boston Consulting Group (BCG) s’est risqué à construire un indicemesurant la performance des chemins de fer en Europe. L’indice se base sur trois critères, qui comptent chacun pour un tiers de la « note » finale : l’intensité d’utilisation (volume de passagers transportés) ; la qualité du service (ponctualité des trains, pourcentage de voies à grande vitesse, prix moyen par utilisateur) et la sécurité (nombre d’accidents, nombre de décès). En 2017, la France se classe 7e sur 27, avec une note de 6,0 – au même rang que la Suède – et fait figure de bonne élève en matière de « qualité de service ». L’Allemagne se retrouve juste devant l’Hexagone avec 6,1, et la Grande-Bretagne juste derrière, avec 5,4 (cf.ci-dessous). Dans le peloton de tête, on compte trois pays dans lesquels les chemins de fer ne sont pas libéralisés – France, Finlande et Suisse, première du classement avec une note de 7,8 – et quatre qui ont fait le choix de la dérégulation massive. Bref, pas de quoi clore définitivement le débat !

Alexis Moreau

Photo : Lors de la manifestation de la Fonction publique, le 22 mai 2018 à Paris / © Serge d’Ignazio

Classement réalisé par le cabinet privé Boston Consulting Group sur la performances des chemins de fer en Europe (source).

Notes

[1] Chiffres issus du rapport de l’Autorité de régulation des activités ferroviaires et routières (Arafer), p 9.

[2] Lire ici, page 17.

[3] Lire ici, page 18.

Au nom du service public postal, bientôt quatre mois de grève pour les facteurs rennais

 

par Nolwenn Weiler

Pour les facteurs de Rennes, c’est la réorganisation de trop. Leur direction veut allonger leurs journées et leur charge de travail, en rognant sur la qualité des services proposés. Pour défendre leur métier et les droits des usagers, certains d’entre eux ont entamé une grève le 9 janvier dernier. Depuis bientôt quatre mois, ils enchaînent manifestations, piquets de grève, débrayages et autres actions. L’importante caisse de grève qu’ils ont pris soin de constituer leur permet de tenir le coup dans la durée, de même que de nombreux soutiens citoyens. Reportage.

Ce 2 mai, les postiers de Rennes entrent dans leur 113ème jour de grève continue. C’est le bureau de Crimée, situé dans le sud de l’agglomération, qui a lancé le mouvement, le 9 janvier dernier, rapidement rejoint par des collègues d’autres bureaux de poste de la ville et du département. Raison de leur colère : le projet de réorganisation que La Poste veut leur imposer. « Nous ne sommes pas en grève, comme on l’entend parfois, parce que nous refusons une pause déjeuner, insiste Arnaud, porte-parole du collectif des facteurs en lutte. Ce que nous rejetons, c’est l’instauration d’une pause méridienne de 12h à 12h45 qui modifierait radicalement nos conditions de travail et nos rythmes de vie. » Pour le moment, les facteurs démarrent à 7h pour terminer aux alentours de 13h30 une fois la distribution du courrier accomplie.

Changement des rythmes et augmentation des cadences

Avec la réorganisation, plusieurs « prises de service » sont décalées. La première commencerait à 7h20 pour se terminer à 15h05. Une grosse demi-journée de travail, une pause, puis une reprise pour une demi-journée tronquée. Un rythme qu’ils considèrent peu adapté à la réalité des tournées. « Il faudrait qu’on arrête au milieu d’une rue pour revenir la terminer plus tard ? Ça n’a pas de sens », illustre un facteur. « Ils veulent repousser notre début de journée d’une demi-heure pour que l’on soit obligés de prendre une pause. Quand on sera en tournée sous la pluie, par exemple, il faudra rentrer trempé, pour repartir ensuite tout aussi trempé. Ce n’est pas du tout confortable pour nous », renchérit une factrice.

À Janzé, commune située au sud-est de Rennes, la réorganisation est effective depuis le 14 novembre. Élodie, factrice depuis dix ans, commence à 8h15 et termine à 16h15. « Je pensais que ce serait plus confortable pour ma vie de famille, que cela me permettrait de voir ma fille le matin. En fait, je ne peux plus la récupérer le soir après l’école. Cela nous manque à toutes les deux. Et j’ai l’impression de courir tout temps, d’autant que nos tournées ont été rallongées. On ne peut jamais terminer nos tournées. » « On court tout le temps, confirme Madleen, elle aussi factrice à Janzé depuis dix ans. Parfois, ils nous préviennent la veille : "Demain tu commences à telle heure", même s’ils n’ont pas le droit. Je refuse, mais je sais que d’autres acceptent. Comment peut-on s’organiser dans ces conditions ? »

« C’est tout un métier qu’ils veulent nous voler »

« L’impact de ces changements sur la vie personnelle des facteurs est important, constate Stéphane Gefflot, secrétaire du syndicat Sud PTT 35. Nombre de parents ont l’habitude de récupérer leurs enfants à l’école. Faudra-t-il qu’ils paient une garderie, sachant que leur salaire de 1300 euros net ne va pas augmenter ? » Entre la hiérarchie et les facteurs, la confiance est profondément altérée : « Ils nous parlent de 45 minutes de pause, lâche un gréviste. Mais qui nous dit qu’ils ne vont pas l’allonger ensuite, et nous envoyer distribuer le courrier jusqu’à 18h ou 19h ? En fait, ils aimeraient qu’on soit à disposition toute la journée. » « Le soutien des collègues de Janzé, qui sont en pleine réorganisation, a été décisif pour que les facteurs rennais fassent durer leur grève, estime Stéphane Gefflot. Ils leur ont dit : "Vous avez raison de vous battre !". »

Les postiers de Rennes fêtent leur 100ème jour de grève, le 18 avril, avec le soutien d’usagers

Autre évolution dont les facteurs ne veulent pas : la « tournée sacoche ». « Actuellement, avant la tournée, on trie notre courrier nous-mêmes, détaille Nicolas. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on récupère le courrier déjà trié, par quelqu’un d’autre. Or, chacun trie son courrier différemment : on enlève les plis des personnes qui ont déménagé, on range nos lettres en fonction de l’emplacement des boîtes, et on le fait différemment aussi si l’on est droitier ou gaucher... C’est tout un métier qu’ils veulent nous voler, en fin de compte. » « Ils nous ont proposé 300 ou 400 euros pour faire passer ce changement de rythme, qui change en fait toutes nos vies », s’indigne Christian, en grève depuis le début du mouvement. « Ils les prennent vraiment pour des gueux, appuie Stéphane Gefflot. Mais les grévistes ne sont pas là pour faire l’aumône ! »

Fin programmée de la distribution quotidienne du courrier

Les conséquences seront aussi considérables pour les usagers, affirme le collectif : D’abord, la disparition du lien entre facteurs et population : les postiers n’auront plus de tournée attitrée, ni même le temps nécessaire pour échanger. Ce lien avec les habitants sera remplacé par une relation purement commerciale. Ensuite, la fin programmée de la distribution quotidienne du courrier, et plus globalement une baisse de la qualité générale du service... « Quand on pense qu’ils veulent faire payer les gens pour qu’on s’arrête prendre des nouvelles des personnes âgées... Quelle honte ! Ce sont des choses que nous faisons gratuitement aujourd’hui », s’insurge un facteur (lire notre article : « Veiller sur mes parents » : faire payer la relation humaine rend les facteurs mal à l’aise)

Pour tenir, les facteurs ont mis en place une caisse de grève auto-organisée et très dynamique : « Quand on fait une grève dure, on doit compter sur ses propres moyens, explique Arnaud. Nous n’avons pas attendu que les syndicats activent des caisses. Nous avons organisé des ventes de gâteaux, des concerts de soutien, des collectes lors des manifestations. Ces moments permettent aussi d’échanger avec les usagers, qui semblent bien comprendre le mouvement. »

Grâce aux dons, au moins 50% du salaire maintenu

Depuis bientôt quatre mois, des chèques arrivent de tout l’hexagone, depuis les autres sections syndicales, mais pas seulement. La section Sud PTT 35, qui centralise ces dons, a mis en place un barème d’indemnisation des grévistes indexé sur le nombre de jours de grèves cumulés, qui leur permet de toucher, pour l’instant, de 50 à 70% de leur paie. Un soutien plus que bienvenu, alors que la direction n’a pas concédé le moindre étalement des retenues sur salaire, mettant les feuilles de paie à zéro.

« Une grève fonctionne parce qu’elle relie les gens », poursuit Stéphane Gefflot. Piquets de grève, débrayages dans les autres bureaux du département, blocages de centre de tri, assemblées générales quotidiennes, barbecues et manifs : les facteurs passent beaucoup de temps ensemble et apprennent à se connaître. « On parle du travail entre nous, ce que nous ne faisions pas auparavant. On mutualise nos vécus, nos manières de faire. On fraternise, et c’est bon pour le moral ! », raconte Arnaud. « L’ambiance au boulot n’est pas très bonne, souligne Élodie. On est mieux sur les piquets de grève, où l’on sent de la solidarité. » Il y a aussi des liens avec les cheminots, et avec l’assemblée interprofessionnelle née pendant les mouvements de lutte contre la loi travail du printemps 2016. Un collectif informel d’usagers des services publics apporte souvent son soutien sur les actions menées par les grévistes.

Au tribunal, une victoire pour le droit de grève

Face à eux, la direction de La Poste affiche également une détermination sans failles. Par courriel, l’entreprise affirme à Basta ! avoir proposé « de nombreux scénarios différents d’organisation du travail, toujours refusés par les organisations professionnelles ». La direction assure que « le dialogue social se poursuit avec des rencontres ponctuelles entre la direction et les organisations professionnelles ». Elle dément également que des cadres aient été appelés en renfort pour assurer les tournées des facteurs, ce que Sud PTT maintient. « Nous avons intercepté un mail faisant appel à des cadres sur Lille, pour qu’ils viennent faire les tournée à Rennes !, répond Stéphane Gefflot. Des cadres sont venus de toute la Bretagne, parfois pour une seule journée. Et ils sont toujours deux par tournée, ce qui doit coûter une fortune. » La direction minimise également l’impact de la grève, assurant qu’aucun bureau n’a dû être fermé et plus de 80% des tournées sont assurées à Rennes.

En février dernier, La Poste déposait une requête au tribunal, soutenant qu’elle ne pouvait plus assurer sa mission de service public, et demandant des mesures d’interdiction des bureaux aux personnes grévistes. Mais le syndicat Sud PTT, invoquant de son côté le respect du droit de grève, gagnait finalement la partie. La Poste a été condamnée à lui verser 2500 euros. En attendant une négociation victorieuse, et une reprise du travail, les grévistes poursuivent leurs actions. En fin de semaine dernière, ils ont installé un bureau de poste éphémère et rural dans la Zad de Notre-dame-des-Landes. Qu’ils ont ensuite ramené, ce mardi 1er mai, au centre ville de Rennes.

Nolwenn Weiler

Photo de une : CC dadavidov

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