Luttes locales

A l’assemblée des gilets jaunes à Commercy : « On va continuer parce qu’il y en a marre de cette vie de merde »

Par Ludo Simbille 

Après trois mois de contestation, des gilets jaunes tentent de structurer le mouvement. Une liste, déjà contestée, a été lancée en vue des européennes, tandis que des plateformes numériques ont été créées par plusieurs groupes et que des assemblées générales se réunissent à Toulouse, Lyon ou Caen. Il y aussi « l’assemblée des assemblées » de Commercy. Dans cette petite ville de la Meuse, plusieurs centaines de gilets jaunes venus de ronds-points aux quatre coins du pays se sont rencontrés les 26 et 27 janvier. Objectif : créer un modèle de coordination, entre apprentissage de la démocratie participative et prise de parole directe. La dynamique irriguera-t-elle le mouvement ? Reportage.

Ils portent le désormais célèbre chasuble réfléchissant, sont alignés en rang devant une caméra – façon photo de classe – et font tranquillement circuler un micro. La mise en scène, très collective, sert de rampe de lancement à « l’Appel de la première "Assemblée des assemblées" des gilets jaunes ». L’allocution clôture deux jours de « rencontre nationale des gilets jaunes » à Commercy, dans la Meuse, les 26 et 27 janvier. 75 délégations issues de ronds-points un peu partout dans l’hexagone ont répondu à deux appels (ici et ) visant à poser les bases d’un « modèle démocratique de coordination aux échelles locales et régionales ».

Le premier jour, en poussant la porte de la salle de fêtes de Sorcy-Saint-Martin, à 10 km de Commercy, l’enthousiasme est palpable. « On aurait pu être mille si on n’avait pas refusé des gens ! », se réjouit Claude, l’animateur du jour. Ce gilet jaune commercien va distribuer la parole, jusque tard dans la nuit, à plus de 400 personnes, gilets jaunes et observateurs. « Il ne faut pas attendre monts et merveille de cette assemblée, prévient-il d’entrée. On va être humble, on ne peut pas prétendre représenter les gilets jaunes de France. On représente une idée qu’on va essayer d’expérimenter. Il s’agit de s’engager dans un processus par le bas. » Une fourmilière fluorescente s’agite dans la salle, chacun et chacune s’installe, finit son assiette de pâtes en sauce, boit un café, répond aux questions des nombreux journalistes présents.
 

« On s’est vite organisés en assemblée horizontale »

L’« AG des AG » peut enfin commencer. Action de péage gratuit, blocage de la circulation, assemblées populaires, occupations de dépôts d’essence… les différents participants présentent leurs actions menées depuis le 17 novembre : de Brest à Grenoble, de Dijon à Die dans la Drôme, en passant par la Lorraine, un tableau de la France en jaune se dessine : combative, créative, et largement féminine. Celle-ci marque souvent sa joie en agitant les mains, façon marionnette, en signe d’approbation. « C’est chouette que Nuit Debout ait tenu à Commercy, je n’étais pas au courant », ironise un gilet jaune provençal, en roulant une cigarette.

En Lorraine, les « Amajaunes », manifs de femmes « entourées d’hommes » se joignent régulièrement à la « marée jaune » locale, qui se déplace un samedi sur l’autre à Nancy (54), à Metz (57), à Épinal (88) ou en Meuse (55). Cette union des forces fait office d’exemple à suivre. Kevin, lui, arrive du Vigan dans les Cévennes. Environ 80 « GJ » agitent cette bourgade de 3000 habitants. « On s’est vite organisés en assemblée horizontale avec des commissions de travail sur la gouvernance politique, l’autonomie alimentaire, la sécurité sociale... », explique-t-il.

L’Île-de-France est venue en force - plus d’une dizaine de lieux représentés : Nanterre, La Courneuve, Rungis, Paris 19ème et 18ème... Deux jours auparavant, s’était tenue à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, une coordination francilienne pour préparer le rassemblement de Commercy. A Paris, c’est l’accès au logement, au « loyer exorbitant », qui apparaît comme une question prioritaire. « Nous, travailleurs pauvres, précaires, chômeurs, refusons que la capitale de la France soit réservée aux riches et à la caste des bobos », lance au micro une gilet jaune venu de Belleville, dans l’est parisien.

« Je suis jardinier dans une grande propriété au sud d’Orléans »

Répartition des richesses, violences policières, liberté de manifester, « convergence des luttes »... Ces thèmes, plutôt chers à la gauche, sont égrenés au fil de la journée. Aucune étiquette politique ou syndicale ni banderole n’est visible – pour « éviter toute récupération ». On croise des syndicalistes ou des militants associatifs. La question d’une alliance avec les organisations syndicales est régulièrement soulevée, alors qu’a été lancé un appel à la grève générale le 5 février. De fait dans certaines villes, des actions communes se sont déroulées avec des salariés, comme à Nantes ou à Rungis. A Commercy, certaines interventions bien rodées suggèrent la présence de militants aguerris, aux côtés de personnes moins rompues à l’exercice.

Quitte à contourner certains sujets sensibles ? « Je suis un parasite parce que je suis un groupe de un », plaisante un homme en pull gris qui prend la parole. Rires de la salle alors qu’il poursuit : « Je suis jardinier dans une grande propriété au sud d’Orléans. Bon, je pense que sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, ndlr), on est tous d’accord… » Aux rires succèdent des huées qui l’interrompent. Stupéfait, le jardinier baisse son micro, avant qu’on ne lui retire. Le Référendum d’initiative citoyenne ne semble pas si consensuel que cela. Auparavant, un représentant de Nancy a rencontré plus de succès en présentant un « atelier RIC », destiné à modifier les textes de la Constitution par des mesures d’urgence.

« Il manque l’odeur de la palette ! »

Les déclarations s’enchaînent sur le rappel de valeurs communes : « Anti-racisme, anti-sexisme, anti-homophobie, anti-lesbophobie, anti-putophobie ». Tonnerre de mains agitées. Est-ce une manière de répondre à Emmanuel Macron, qui avait déclaré lors de ses vœux aux Français le 31 décembre « que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple (…) n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse » ? Ou d’envoyer un message à la population, comme le suggère à sa manière une participante drômoise ? « La question, c’est comment on s’adresse aux gens normés qui travaillent toute la journée puis font dodo sans jamais réfléchir. Il faudrait penser à définir à ce que sont les gilets jaunes, et faire un texte là-dessus pour les éclairer. »

Pourtant, le soutien massif de l’opinion au mouvement – lancé au départ contre l’augmentation des taxes sur le diesel – incite plutôt à croire que « les gens » n’ont guère besoin d’une définition. Sous le barnum dressé à l’extérieur, un magasinier lorrain, qui n’a pu trouver du travail qu’en Suisse, sourit en écoutant les débats retransmis « Le ton est un peu monotone… Un peu prof, quoi. Il manque l’odeur de la palette ! » – de celles, justement, qui brûlent lors des occupations de ronds-points.

« Qu’il vienne, Macron, et on échange nos vies »

Pour retrouver cette ambiance, direction la « cabane » de Commercy, à quelques kilomètres de la réunion. Alain, Nadia, Daniel et Francesca se réchauffent les mains au-dessus d’un brasier. Pourquoi ne sont-ils pas à Sorcy, à l’assemblée ? « Nous donnons les indications routières aux invités, ils sont souvent paumés. Ce soir, peut-être ! » Hostile au mouvement dès le premier jour, la mairie ne semble pas goûter le « municipalisme libertaire » revendiqué par les gilets jaunes du cru. Sa conception du gouvernement local est plus policière : la destruction imminente de la cabane, où se tient l’assemblée quotidienne, vient d’être annoncée par l’édile, Jérôme Lefèvre (divers-droite), au démocratique motif que « ce ne sont pas les commerciens qui décident »… Une pétition contre l’évacuation a récolté plusieurs milliers de signatures dans cette ville de 6000 habitants.

Sous la pluie lorraine, les gilets jaunes de la cabane ne se laissent pas impressionner : « Ça fait trois mois qu’on se gèle ici, et on va continuer parce qu’il y en a marre de cette vie de merde. » Alain bosse dans les travaux publics, « de 5 heures du matin à 19 heures ». « Qu’il vienne, Macron, et on échange nos vies. Combien de temps il va tenir ? Les taxes, les mutuelles, l’électricité, l’eau ? Ici c’est Veolia, on paye deux fois plus qu’au bled d’à côté où c’est public ! » Chapeau sur la tête, Francesca acquiesce. Originaire d’Italie, elle raconte ses 54 ans fracassés par deux maris violents et alcooliques, à élever seule ses enfants, en passant d’un boulot à l’autre. Aujourd’hui, elle vivote avec une pension d’invalidité.

« Ce serait bien qu’on avance ! »

Pendant la discussion, riverains ou badauds passent dire bonjour. « Vous pensez quoi d’une liste gilets jaunes aux élections européennes ? » La réponse fuse, unanime : « Ça n’est pas une bonne idée. » Une voiture de gendarmerie passe. « C’est la vingtième fois depuis ce matin ! Ils payent pas l’essence, eux ! », lance Nadia, rigolarde. Mère de trois enfants, elle fait des ménages et peine à joindre les deux bouts. La nuit tombe sous la pluie fine de la Meuse. On éteint les braises. Direction la salle des fêtes de Sorcy.

A l’assemblée, les débats continuent de plus belle. « La vraie démocratie est sur les ronds-points », y affirme-t-on. Une manière de dire que le grand débat initié par le gouvernement est une « entourloupe ». En sourdine, puis de plus en plus fort, des participants soulignent que les échanges s’enlisent. Légitimité, souveraineté de « l’AG des AG » ? Ou pas ? La démocratie, même horizontale, trouve parfois elle-même ses limites. « On ne peut pas voter et entériner une liste de revendications qui n’ont pas été validées au niveau local », proteste quelqu’un. « Alors on se réunit deux jours à 300, et il n’en sort rien ? », répond un autre.

Les esprits s’échauffent sur l’incapacité à décider quelque chose : « Ce serait bien qu’on avance ! » Assentiment général. Impassible, un homme assis sur une table murmure pour lui-même : « On débat du débat sur le débat… » 
Finalement, une décision collective est arrêtée : publier un manifeste commun.

« Eux, ils parlent, ils parlent, et ils ne font pas »

Alain, lui, semble satisfait : « Il fait plus chaud dans la salle que sur le rond-point ! » Il suit néanmoins les délibérations, un brin circonspect. « On parle beaucoup, mais qu’est-ce qu’on fait ? Action-réaction, non ? Ça manque un peu de lacrymogène ! » Il regrette que les centaines de personnes présentes pour cet « acte 11 » ne profitent pas de l’occasion pour une action marquante : une occupation d’usine, par exemple. On en compte plusieurs à une poignée de kilomètres dans cette région d’aciéries. Devant la salle, un jeune plombier, pilier de la cabane de Commercy, assure plus rudement qu’à l’intérieur, « ils ne sont pas comme nous ». On se permet de le contredire : tous sont gilets jaunes, tout de même ? « Oui mais eux, ils parlent, ils parlent, et ils ne font pas. »

Les « assembléistes » de Commercy continueront de parler le lendemain, dimanche, par groupes de travail plus informels, pour plancher sur un appel. Peut-être parce qu’une nouvelle démocratie ne se bâtit pas en 48 heures, mais souvent en décennies. Quoiqu’il en soit, chacun ici est conscient de la fragilité de « l’idée » et du « processus ». On retrouve cette humilité dans l’appel : « Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. » Une prochaine « assemblée des assemblées » est prévue à Saint-Nazaire, dans deux mois. Un gilet jaune au pied marin, comme en atteste sa casquette, se dit comblé : « C’est super, même si ce n’est pas non plus l’appel du 18 juin ! » C’est celui de Commercy.

Ludo Simbille

Lire aussi : 

- Gilets jaunes : « La grève générale illimitée, c’est la seule façon de gagner dans l’Histoire »

 

Plus de 4.000 intellectuels et artistes soutiennent les Gilets jaunes

 

Plus de 4.000 intellectuels et artistes soutiennent les Gilets jaunes

 

Une pétition d’intellectuels et d’artistes, en soutien aux Gilets jaunes, a été lancée sur change.org. Elle était signé lundi matin 14 janvier par plus de 4000 personnes. En voici le texte :

« Solidarité des universitaires, des intellectuels et des artistes avec les Gilets Jaunes ! »

« Nous ne serons pas les chiens de garde de l’État !

Qui aurait cru qu’un gilet suffirait à ébranler l’État ?

Nous assistons depuis deux mois à un mouvement populaire de grande ampleur soutenu par une grande partie des Français. Ce mouvement a pris le gilet jaune comme symbole. Ce gilet de sauvetage qui signale le danger est devenu un cri de ralliement contre la casse sociale en marche : "Ne nous écrasez pas" ! Il permet de rendre visibles ceux qui restent d’ordinaire invisibles. En occupant pacifiquement des ronds-points, les Gilets Jaunes s’inspirent à leur manière des occupations d’usines de Juin 36 et de Mai 68, et de mouvements de contestation plus récents comme les Printemps arabes, les Indignés espagnols ou Occupy aux USA.

Le mouvement des Gilets Jaunes a montré à nouveau que, face à un pouvoir prêt à tout pour imposer ses "réformes", seule la lutte permet de gagner : occuper, bloquer, manifester, toucher les lieux sensibles de l’État, de l’économie, de la finance. Tisser des liens, inventer des solidarités, s’organiser pour tenir, fédérer les colères, rechercher des convergences, créer de nouvelles formes de résistance, penser de nouvelles manières de faire de la politique.

Confronté à ce mouvement, l’État a choisi la voie de la répression policière et judiciaire. Il envisage désormais de ficher les manifestants pour pouvoir procéder à des interpellations préventives. Alors que les armes employées par la police ont déjà entraîné blessures et mutilations chez des dizaines de manifestants, de nouvelles consignes d’"extrême fermeté" viennent d’être données aux préfets et aux procureurs. Pour justifier cette politique de confrontation brutale, les autorités s’efforcent par tous les moyens de discréditer les Gilets Jaunes. Ainsi, Emmanuel Macron les a stigmatisés comme une "foule haineuse" qui serait à la fois xénophobe, homophobe et antisémite… L’État peut compter sur la complicité de certains médias qui montent en épingle le moindre incident pour faire passer les Gilets Jaunes pour des racistes et des fascistes. Il peut également compter sur ses chiens de garde, ces intellectuels médiatiques qui se sont empressés de les dénoncer comme des "barbares" et des "gilets bruns". L’un d’eux vient même de féliciter la police pour avoir "sauvé la République" !

Beaucoup d’universitaires, d’intellectuels (enseignants, chercheurs, etc.) et d’artistes s’en sont tenus jusqu’à maintenant à un silence prudent, y compris ceux qui affichent leur sympathie pour la gauche et l’extrême-gauche. Sans doute parce que ce mouvement échappe aux catégories habituelles du jugement politique – imprévisible, inclassable, comme Mai 68 en son temps, comme tout événement historique digne de ce nom. Certains ont pris position en faveur de ce mouvement populaire, mais leur parole est ignorée par les médias dominants. C’est ce silence que nous voulons contribuer à briser, en affirmant publiquement notre solidarité avec les Gilets Jaunes et en appelant les intellectuels, les universitaires et les artistes à les rejoindre.

Il s’agit certes d’un mouvement hétérogène, traversé de multiples contradictions, et qui fait l’objet de tentatives d’infiltration et de récupération de la part de l’extrême-droite. Il importe de demeurer vigilants face à toute dérive complotiste, raciste ou homophobe. Mais ces dérapages restent le fait d’une petite minorité et ne peuvent en aucun cas servir de prétexte pour déconsidérer l’ensemble des Gilets Jaunes. Tout en condamnant sans réserve les menaces de mort envers des élus ou envers des Gilets Jaunes accusés de "trahison", nous contestons l’usage indifférencié du terme violence qui confond les violences physiques contre les personnes, qui sont inacceptables, et les dégradations de biens (voitures brûlées, vitrines brisées ou porte de ministère enfoncée…) qui accompagnent toujours les soulèvements populaires. Sans oublier que, comme l’écrivait Brecht, ’On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent / Mais on ne dit jamais rien de la violence / Des rives qui l’enserrent’.

Le mouvement des Gilets Jaunes est né d’une exigence d’égalité et de justice, d’une protestation contre la destruction du "modèle social français" et la précarisation de larges couches de la population, encore accélérées par les réformes d’inspiration néo-libérale menées au pas de charge et sans concertation par Emmanuel Macron. Ce mouvement témoigne d’une demande de reconnaissance, de la volonté d’être écouté et respecté, face à l’arrogance méprisante d’un gouvernement de technocrates qui se jugent "trop intelligents, trop subtils" pour être compris par un peuple d’"illettrés", de gens "qui ne sont rien".

En partant d’une révolte anti-fiscale, le mouvement des Gilets Jaunes a connu une politisation rapide qui s’est effectuée en dehors de tous les partis. On a assisté à l’émergence de revendications radicales portant sur les institutions et l’exercice du pouvoir. En se référant aux traditions historiques de la Révolution française (cahiers de doléances, appel à des États Généraux, "marche des femmes"…), les Gilets Jaunes ont réveillé l’idée de citoyenneté active fondée sur la compétence du peuple. On commettrait une grave erreur en condamnant comme "populistes" ou réactionnaires leur revendication de "référendum d’initiative citoyenne" ou l’appel des Gilets Jaunes de Commercy à créer partout des "comités populaires" de citoyens et à les fédérer dans une "assemblée des assemblées". L’exigence d’une expression directe de la volonté populaire, la revendication d’un contrôle des élus par leurs électeurs qui les soumettrait à un mandat impératif et révocable : tout cela appartient à la tradition démocratique et révolutionnaire, depuis les Sans-Culottes, la Révolution de 1848 et les Communards jusqu’aux Conseils ouvriers du XX° siècle.Le refus de toute délégation de pouvoir qui caractérise la plupart des Gilets Jaunes s’inscrit dans la même tradition, celle de la démocratie radicale et libertaire, ravivée par la mémoire des révoltes trahies.

Aujourd’hui, le mouvement des Gilets Jaunes est à la croisée des chemins. Même s’il ne doit pas être surestimé, le risque existe que l’extrême-droite arrive à lui imposer son orientation autoritaire, haineuse et xénophobe. C’est la responsabilité historique de la gauche de ne pas lui laisser le champ libre.

Pour toutes ces raisons, nous appelons les universitaires, les intellectuels et les artistes fidèles aux idéaux d’émancipation à soutenir activement les Gilets Jaunes, à relayer leurs revendications et à les rejoindre dans la lutte. »

  • Photo : A Bordeaux le 31 décembre 2018 (©BordeauxDeborde)

Entre gilets jaunes et syndicats, une convergence possible, « mais pas sur n’importe quoi »

Par Rachel Knaebel

Près de trois semaines après la première journée de blocage des gilets jaunes, les secrétaires généraux des principales organisations syndicales se sont réunis pour faire le point sur la situation. Sur le terrain, des liens se tissent déjà localement entre militants syndicaux et membres du mouvement. Des préavis de grève sont aussi déposés, comme dans le transport routier. Les syndicats s’apprêtent-ils à rejoindre la lutte, protéiforme, des gilets jaunes, dont certaines revendications, sur les salaires notamment, rejoignent les leurs ? A quelles conditions et pour y proposer quels types de revendications ?

Les responsables des confédérations syndicales se sont réunis pour faire le point sur la situation, près de trois semaines après la première journée de blocage, et avant la nouvelle journée de manifestation du 8 décembre. En est sortie une déclaration commune, signée par la CFDT, la CGT, FO, CFE-CGC, l’Unsa, la FSU, dans laquelle les syndicats « appellent le gouvernement à garantir enfin de réelles négociations ». Les questions « du pouvoir d’achat, des salaires, des transports, du logement, de la présence et de l’accessibilité des services publics, de la fiscalité doivent trouver enfin des débouchés concrets », précise le communiqué commun. Celui-ci précise aussi que les organisations « dénoncent toute forme de violence dans l’expression des revendications ».

L’Union syndicale Solidaires, présente à la réunion, a refusé de signer ce texte, qu’elle décrit comme « hors sol » : « Une posture d’unité syndicale qui n’évoquent pas les violences subies par les manifestant-es depuis plusieurs années, et encore plus gravement depuis les dernières semaines, est inconcevable pour Solidaires ». Pour le syndicat, il n’est pas possible « de décider qu’il est urgent de ne rien faire ».

Des liens entre syndicats et mouvements des gilets jaunes sont pourtant en train de se tisser, prudemment. Lors des manifestations du 1er décembre, la CGT avait défilé à Paris contre le chômage et la précarité, mais à distance des gilets jaunes, tandis que des syndicalistes cheminots étaient présents à leurs côtés. À Toulouse, des militants CGT et Solidaires ont également défilé sans que la « convergence » ait vraiment lieu. Mais depuis une semaine, des préavis de grève se multiplient dans différents secteurs économiques, sur la question du pouvoir d’achat et des salaires, en échos à plusieurs des revendications des gilets jaunes apparues au fil du mouvement.

Dans le transport routier, les syndicats CGT et FO appellent à une grève illimitée dès dimanche soir, 9 décembre, contre la diminution de la rémunération de leurs heures supplémentaires. Dans la fonction publique, la fédération Sud Solidaires a déposé un préavis de grève jusqu’au nouvel an, du 10 au 31 décembre. Le syndicat dénonce les « abandons de missions de service public et fermetures de sites laissant sur le côté une partie de la population et augmentant encore les inégalités ». Des questions qui là aussi entrent en résonance directe avec le mouvement. D’autre part, la CGT appelle à une journée d’action nationale le 14 décembre « pour une augmentation immédiate des salaires, pensions et de la protection sociale ».

« Les actions syndicales récentes ou les manifestations de retraités ont nourri le mouvement »

Reste à voir si les autres confédérations s’associeront à cette journée. « Cette réunion intersyndicale, ce n’est pas pour étouffer le mouvement des gilets jaunes, mais pour voir si nous pouvons trouver une position commune entre syndicats, comme demander en commun une augmentation du Smic de 300 euros par exemple, explique Fabrice Angéï, secrétaire confédéral CGT. Nous n’avons pas attendu cette réunion pour agir. Dans les entreprises, il y a des grèves tous les jours. Les gilets jaunes, c’est un mouvement qui interpelle et interroge, y compris positivement, par sa puissance. Il y a des actions quotidiennes partout en France. À Bandol, dans le Var, d’où je viens, il y a toujours un blocage. Mais le mouvement ne vient pas de nulle part. Les actions syndicales récentes ou les manifestations de retraités d’octobre ont nourri le mouvement. »

La révolte des gilets jaunes survient après une série de mouvements sociaux d’ampleur ces dernières années : celui contre la loi Travail sous François Hollande en 2016, puis Nuit Debout, le mouvement contre la nouvelle loi travail, celle de Macron adoptée par ordonnances, fin 2017, la longue grève perlée des cheminots contre la réforme et la privatisation de la SNCF au printemps dernier. Sans oublier une multitude de mobilisations locales, des postiers aux infirmières (lire ici). À chaque fois, les réformes sont passées, avec une très faible marge de négociation et sans véritable écoute du gouvernement face aux affaiblissements du droit du travail, à l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, avec son lot de fermetures de lignes, de gares et de questions sur les conditions de travail et la sécurité.

« Les syndicats n’ont pas réussi à construire les mobilisations nécessaires »

Ces mouvements ont été réprimés, dans la rue, les tribunaux, par des menaces de licenciements à la SNCF (voir notre article). « On peut considérer que les mouvements syndicaux classiques n’ont pas permis, ces dernières années, d’obtenir des avancées sociales. Une conséquence en est que la colère restée sourde se fait entendre aujourd’hui, analyse Fabrice Angéï. Parmi les gilets jaunes, il y a beaucoup de retraités, beaucoup de précaires, de chômeurs. Nous, notre terrain, c’est avant tout le monde du travail. C’est une question qui se pose à nous, organisations syndicales, de comment atteindre aussi ces catégories-là. »

Éric Beynel, porte-parole de l’union syndicale Solidaires, va dans le même sens : « Les organisations syndicales n’ont pas réussi à construire les mobilisations nécessaires pour lutter contre les injustices sociales. Sur les lois travail, il fallait tenter un blocage complet de l’économie en s’appuyant sur les grèves, nous n’avons pas réussi à le faire, analyse-t-il. Pour nous, ce mouvement des gilets jaunes s’inscrit dans la suite de ce qui s’est passé avec Nuit debout. Il est aussi parti d’une pétition, des réseaux sociaux, et le blocage y est un élément important. »

« Des gilets jaunes téléphonent aux unions locales syndicales »

Avec une différence de taille : Nuit Debout a été initié de Paris, de la place de la République, les gilets jaunes sont nés aux quatre coins de France, dans les régions où prendre la voiture est la condition pour pouvoir se déplacer. « Nous avons là, avec les gilets jaunes, un mouvement d’emblée fort, et très populaire, constate aussi Annick Coupé, ancienne porte-parole de Solidaires, secrétaire générale d’Attac. Je pense que les gilets jaunes ont conscience que les luttes des dernières années se sont heurtées à l’intransigeance des gouvernements, et que, pour se faire entendre, il faut trouver d’autres moyens, d’autres formes. C’est un mouvement très politique : il y a des revendications immédiates sur les taxes, et des questions sociales de fond sont aussi posées, sur les services publics, l’abandon de territoires. La question de l’égalité réelle dans les territoires est fondamentale. Des revendications sur les salaires, les minimas sociaux, celle d’un salaire maximum, émergent aussi. »

Les confédérations semblent désormais moins méfiantes vis-à-vis du mouvement et moins réservées qu’au début. Du côté des gilets jaunes, au contraire, la défiance demeure forte à l’égard de tout appareil, y compris syndical, et structuration. Dans ces conditions, quelle convergence peut être envisagée ? « Les liens avec le mouvement syndical, sur des sujets comme la SNCF, par exemple, ne peuvent se construire qu’au niveau local. Il existe dans ce mouvement un rejet des appareils syndicaux. En même temps, quand certains y vont en tant que militants, ils ne sont pas forcément repoussés. » Les militants d’Attac, association qui milite depuis deux décennies pour une fiscalité plus juste et la régulation des marchés financiers, ont diffusé des tracts lors de la manifestation du 1er décembre. « Je n’ai pas entendu qu’ils se soient fait jetés », observe Annick Coupé.

« Hors de question de s’allier avec des personnes qui tiennent des discours xénophobes et de rejet de l’autre »

Entre militants syndicaux et gilets jaunes, la rencontre peut-elle vraiment avoir lieu ? Le 1er décembre, les différents groupes de manifestants se sont croisés sans vraiment converger. En sera-t-il autrement ce 8 décembre ? Et ensuite ? Augmentation des salaires, retour de l’ISF (impôt sur la fortune), abandon de la hausse de la CSG pour les retraités constituent autant de points communs. Problème : « Ce mouvement, ce n’est pas une organisation, il n’y a pas de responsables. À partir de là, c’est plus compliqué de se rencontrer », fait valoir Fabrice Angéï, de la CGT. « Il y a cependant des échanges, des contacts, localement. Des gilets jaunes téléphonent aux unions locales syndicales. Nous n’aurons évidemment pas un tract avec le logo des gilets jaunes et celui de la CGT, comme on le fait avec d’autres organisations syndicales. La convergence se fera à partir de propositions communes. »

Quid des quelques postures et dérapages racistes, homophobes ou anti-migrants constatés sur certains points de blocages et parmi certains groupes de manifestants, l’une des raisons de la prudence syndicale initiale ? « Il est hors de question de s’allier avec des personnes qui tiennent des discours xénophobes, contre les droits humains, anti-migrants, d’exclusion et de rejet de l’autre. Nous ne pouvons pas non plus porter des propositions patronales de suppression des cotisations sociales, car les cotisations sociales, c’est du salaire, lors de maladie et de période de chômage. On ne peut pas converger sur n’importe quoi », souligne Fabrice Angéï.

« Dans les manifestations syndicales aussi, on a déjà entendu des slogans sexistes ou homophobes. Il ne faut jamais laisser faire »

« À Solidaires, nous avons fait le tour de la situation au niveau des sections locales. Dans un certain nombre de département, il y a des actions communes, des rencontres, avec les gilets jaunes. À Montpellier, Béziers, à Toulouse, des choses se font ensemble. Dans d’autres endroits, comme le Pas-de-Calais et la Vendée, c’est impossible parce que le mouvement est noyauté par des groupes d’extrême droite »,constate Eric Beynel. « Le plus fort ralentissement à une convergence, du côté des syndicats, c’est la présence importante de l’extrême droite dans ce mouvement. Côté gilets jaunes, c’est la méfiance envers toute forme d’organisation, notamment les organisations syndicales. Si ces deux éléments sont dépassés, on peut avoir un mouvement social global. »

La présence de l’extrême droite au sein des gilets jaunes, même si elle n’est pas majoritaire, est-elle le principal frein pour une véritable convergence des mouvements sociaux ? « Il y a de fait des tentatives de récupération de l’extrême droite, mais il faut aller au delà de cela, juge Annick Coupé. Dans les manifestations syndicales aussi, on a déjà entendu des slogans sexistes ou homophobes. Il ne faut jamais laisser faire. Mais une révolte, une colère, ce n’est pas chimiquement pur. »

Rachel Knaebel

Gilets jaunes : ça continue (ou ça repart)

Alors que les médias annonçaient l'essoufflement ou la fin du mouvement des gilets jaunes, la mobilisation du samedi 5 janvier a montré un regain !

Qu'est-ce que nous indique ce mouvement ?

D'abord il montre la conquête de la scène politique par ceux qui s'en sentaient exclus, qui ne "faisaient pas de politique", au sens où ce milieu leur est extérieur.

C'est ce que les citoyens engagés ressentent aussi vis-à-vis des élus coupés des revendications populaires et des conditions de vie de la majorité.

Il montre aussi que les situations insupportables doivent être dénoncées. Ainsi la précarité, la peur du lendemain, la fermeture des services publics sont vécus dans la douleur mais le silence. Cela a cessé.

C'est ce que nous partageons.

De plus en plus ce mouvement montre que la société française doit être égalitaire au plan économique (retour de l'ISF, baisse de la TVA, par exemple) et politique (Référendum d'Initiative Citoyenne).

Alors faisons que l'acte 9 soit un succès, avant de préparer l'acte 10, puis le 11... Jusqu'à mettre fin à la monarchie au service des privilégiés.

 

Allocution d'Emmanuel Macron : des raisons supplémentaires de se mobiliser le 14 décembre !

Emmanuel Macron et son gouvernement n’ont toujours rien compris : le cap libéral et l’austérité sont maintenus.

Dans une allocation enregistrée de 13 minutes, le président de la République s’est livré à un véritable exercice d’enfumage ! Une opération de communication alliant menaces, misérabilisme et mea culpa hypocrite, dès les premières minutes de son intervention. Multiplication de tours de passe-passe ; de vieilles recettes d’un vieux monde qui poursuit une politique d’austérité subie depuis 40 ans. Le président tourne le dos aux revendications légitimes des salariés du privé et du public, des privés d’emplois, des jeunes et des retraités.

Rien pour le point d’indice des fonctionnaires, au contraire de graves menaces sur les services publics.

Rien pour les jeunes qui subissent des violences et une répression inacceptables. L’inégalité d’accès aux études demeure la règle.

Rien sur les salaires et la reconnaissance des qualifications et de l’expérience professionnelle.

Rien sur la justice fiscale et rien sur l’ISF et le CICE.

Rien pour l’augmentation du Smic. Les 100 euros pour les travailleurs payés au smic, sans 1 euros pour l’employeur, ne sont qu’une anticipation de l’augmentation de la prime d’activité, déjà prévue dans le budget du gouvernement.

Rien pour la revalorisation des pensions limitée à 0,3% alors que l’inflation va dépasser les 2% en 2019.

Rien pour les privés d’emplois mais, au contraire, la poursuite de la remise en cause de leur indemnisation.

Rien à payer pour le patronat, une prime de fin d’année au bon vouloir du patronat et défiscalisée ; l’augmentation des salaires compensée par la CSG ; les heures supplémentaires désocialisées.

Cap gardé sur les réformes engagées de l’assurance chômage, les retraites et la réforme de l’État. Les grands épargnés de ce discours sont les actionnaires, le patronat et les plus riches : aucune contribution ne leur est imposée.

Pour la CGT, les revendications auxquelles il faut répondre, pour « Un état d’urgence économique et social », sont : l’augmentation immédiate du Smic, des salaires, des pensions, du point d’indice dans la fonction publique, plus de justice fiscale, le rétablissement de l’ISF, l’exigence des négociations sur les salaires dans les entreprises, des services publics qui répondent aux besoins, la relance de la politique industrielle. Finalement, un discours pour rien pour toutes celles et ceux qui ont du mal à vivre au quotidien.

La CGT appelle à poursuivre les mobilisations et à agir par des grèves dans les entreprises et des manifestations, le 14 décembre, à partir des revendications avec des salariés.

 

 

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