Luttes locales

« C’est nous, les femmes de chambre, qui allons gagner » : plus de deux mois de grève dans un hôtel quatre étoiles

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Par Nina Hubinet

Perdre 100 euros de salaire quand on en gagne à peine 900 : il y a de quoi s’énerver et, surtout, ne plus se laisser faire. Après un changement de sous-traitant, les femmes de chambre de l’hôtel NH Collection à Marseille ont vu leurs conditions de travail et de paie se dégrader. Une partie s’est mise en grève et tient depuis deux mois, bravant non seulement le groupe Elior et ses six milliards d’euros de chiffre d’affaires, mais aussi la police nationale, également assidue à leur piquet de grève devant l’hôtel. « La peur ne marche plus », et la lutte continue. Reportage.

Devant la vitrine d’un hôtel ornée de bouteilles de champagnes, des femmes, noires pour la plupart, distribuent des tracts aux clients qui sortent par une porte latérale. « L’entrée principale est quasiment toujours fermée depuis qu’on a installé le piquet de grève », explique Denise, l’une des onze femmes de chambre de l’hôtel NH Collection, en grève depuis deux mois. Trois policiers, postés devant la porte vitrée de l’établissement, observent les grévistes du coin de l’œil. Pour elles, les problèmes ont commencé en janvier, lorsqu’elles ont découvert leurs fiches de paie, un mois après la reprise par l’entreprise Elior de la sous-traitance du ménage dans cet hôtel quatre étoiles, situé non loin du Vieux-Port.

« Pour le même temps de travail, on perdait 100 à 200 euros sur nos 900 à 1000 euros de salaire », explique Leïla, 26 ans, originaire du Cap Vert comme Denise et la plupart de leurs collègues. Soit 10 % à 20 % de revenus en moins. « Des absences étaient notées pour des jours où nous étions présentes, nos frais de transport n’étaient pas remboursés, la prime repas avait disparu », énumère la jeune femme, en CDI comme les autres grévistes – alors que la plupart des non-grévistes sont en CDD. Maman d’un petit garçon de 18 mois, Leïla parvient à « tenir » grâce à la caisse de grève, qui a permis de verser 1000 euros par mois à chaque gréviste depuis avril.

« Pour trouver un chariot ou un aspirateur, on devait faire tous les étages de l’hôtel »

Une boîte en carton sur laquelle est écrit « caisse de grève » est d’ailleurs posée bien en vue sur la table de camping du piquet de grève. « Plusieurs syndicats y contribuent, les passants y déposent quelques sous, mais nous l’alimentons aussi lors de soirées et repas de soutien : toute une solidarité s’est organisée autour de cette grève », se félicite Lara Schäffer, l’une des deux juristes de la Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière (CNT-SO) qui accompagnent les femmes de chambre depuis le début de ce conflit exceptionnellement long. Et cette solidarité locale est loin d’être superflue : coté en bourse, le groupe Elior emploie 132 000 personnes dans le monde et génère un chiffre d’affaires de 6,6 milliards d’euros. Autant dire que les onze grévistes s’attaquent à bien plus gros qu’elles.

Aux surprises sur les bulletins de salaire s’est ajoutée une dégradation globale des conditions de travail des femmes de chambre, ne disposant plus, par exemple, de suffisamment de matériel pour nettoyer correctement les pièces. « Pour trouver un chariot ou un aspirateur, on devait faire tous les étages de l’hôtel. Certaines arrivaient plus tôt le matin pour être sûres d’en avoir un ! », raconte Élise, vingt ans. « Nous n’avions plus de "produits d’accueil" – shampoing, savons, thé et café – dans les étages, parce qu’on nous a accusait de les voler… Donc on devait redescendre à chaque fois au rez-de-chaussée chez la gouvernante pour en prendre », avant de remonter les disposer dans les chambres.

« Nous leur avons accordé deux jours de repos consécutifs, plus de moyens matériels, un planning et une "badgeuse" »

C’est cette « gouvernante » qui est chargée de coordonner et de contrôler le travail des femmes de chambre. Elle a un rôle-clé dans le système des sous-traitants de l’hôtellerie. Lors de la reprise du contrat de sous-traitance par Elior, le groupe multinationale a placé « sa » gouvernante à l’hôtel NH Collection. Chaque matin, elle donne la liste des chambres que les employées doivent nettoyer dans la journée. Comme souvent dans ce type de conflit – sept autres hôtels marseillais ont connu des grèves similaires depuis 2015 – la question du « travail à la tâche », mais payé à l’heure, est au cœur du problème. « Dans notre contrat, on est censé travailler cinq heures par jour », explique Leïla. « Mais dans les faits, le matin on nous donne 10 ou 12 chambres à faire… Parfois certaines sont vraiment très sales, on y passe plus de temps. Donc, en général, on sort seulement à 15h, voire 16h, au lieu de 14h. »Pourtant, ces heures supplémentaires ne sont pas toujours comptabilisées : d’après les grévistes, PLD, le précédent sous-traitant, les payait, mais pas Elior.

Si les problèmes d’heures manquantes sur leurs bulletins de salaire ou de conditions de travail dégradées sont à l’origine du conflit, les revendications des femmes de chambre du NH Collection sont devenues plus larges. Elles demandent une augmentation de 30 centimes par heure (correspondant à une reconnaissance de leurs qualifications), un 13ème mois et le travail le dimanche majoré à 50% – contre 20% actuellement. Des demandes qu’Elior refuse tout net. « Ces avantages ne sont pas présents dans leur convention collective », répond simplement Jérôme Bourbousson, directeur des opérations du groupe pour le sud de la France.

Il estime que son entreprise a déjà fait des efforts conséquents sur les conditions de travail, « au-delà de ce qu’espéraient les grévistes », assure-t-il. « Nous leur avons accordé deux jours de repos consécutifs, plus de moyens matériels, un planning sur quatre semaines et une "badgeuse", pour savoir de manière fiable quelles sont les heures effectuées. » S’il reconnaît quelques « oublis » sur les premières feuilles de salaire, il affirme que ces erreurs ont été corrigées dès avril. « Nous avons proposé aux grévistes des entretiens individuels pour leur expliquer leurs fiches de paye, mais elles ont refusé », déplore-t-il, avant d’assurer que l’entreprise « ne demande qu’à dialoguer ». « Mais en face, il n’y a personne pour réellement négocier. »

« Les cadres d’Elior, eux ils l’ont le 13ème mois ! »

Du côté des grévistes, on ne voit évidemment pas les choses de la même manière. « Si les juristes du syndicat ne leur avaient pas envoyé une vingtaine de mails, les “oublis” n’auraient jamais été corrigés ! », souffle Denise, une autre gréviste. La CNT-SO a suivi tous les conflits sociaux récents dans les hôtels marseillais. « Cette proposition d’entretiens individuels, c’est une technique pour déstabiliser les femmes de chambre, voire les diviser », estime Lara Schäffer, présente chaque jour sur le piquet de grève tenu devant l’hôtel. « Que veulent-ils nous "expliquer" ? Je sais compter ! », ajoute Leïla. « Et puis les cadres d’Elior, eux ils l’ont le 13ème mois ! », renchérit Denise.

 

Elior a refusé la présence des syndicalistes lors des trois réunions qui ont eu lieu avec les grévistes. Ces dernières espéraient cependant que la médiation proposée début juin par le groupe permette enfin d’ouvrir des discussions. Mais là encore, le médiateur, mandaté par l’entreprise, leur a signifié qu’elles ne pouvaient pas participer aux négociations. Même scénario une semaine plus tard avec une médiation initiée cette fois par l’inspection du travail. Bien que toutes les grévistes soient aujourd’hui syndiquées à la CNT, Elior affirme que les deux juristes, n’étant pas élues, ne seraient donc pas légitimes à les accompagner. « C’est faux : même si nous n’avons pas de représentants dans l’entreprise, la CNT peut signer un accord de site en toute légalité », rappelle Lara Schäffer. « Ce qui est particulier dans cette grève, c’est que la direction de l’hôtel n’intervient pas pour faire pression sur son sous-traitant, donc le conflit s’éternise », ajoute sa collègue Camille El Mhamdi. Depuis avril, la direction du NH Collection s’est manifesté une seule fois, en envoyant aux grévistes un courrier les menaçant de poursuites pour dégradations et diffamation.

« Les femmes de chambre sont des héroïnes »

« Elior voleur, NH complice ! », s’égosillent pour la énième fois les femmes de chambre devant l’entrée du NH Collection. « Bonjour ! », lance ensuite Denise, tout sourire, à un couple, chemise en lin et lunettes de soleil, qui sort de l’hôtel. L’homme prend distraitement le flyer qu’elle lui tend, où sont listées les revendications des femmes de ménage. « Il y a des gens qui s’en foutent, certains sont agressifs. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui nous soutiennent, et même des clients qui mettent de l’argent dans la caisse de grève ! », confie la jeune femme.

« Parfois, les policiers ne sont pas là quand on arrive le matin, donc on peut coller nos affiches sur les vitrines de l’hôtel », raconte sa collègue Elise. Lorsque les forces de l’ordre ne les arrachent pas, les passants peuvent y lire « L’esclavage, c’est fini », ou « Les femmes de chambre sont des héroïnes ». Un slogan qui fait référence à la dureté de ce travail… « Nous avons presque toutes des problèmes de dos. Moi je dois porter une ceinture spéciale pour travailler, alors que je n’ai que trente ans. Dans quel état je serai à quarante ? », témoigne Amel, une autre gréviste.

« On va rester là, et c’est nous qui allons gagner ! »

Les « héroïnes », ce sont peut-être aussi ces femmes que la grève transforme petit à petit.. Plusieurs d’entre elles n’hésitent plus à prendre la parole en public, malgré leur français imparfait, pour parler de leurs revendications, ou du « harcèlement policier » à leur égard. A deux reprises, les juristes de la CNT et des grévistes ont été arrêtées sans ménagement sur le piquet de grève, sans que d’autres charges soient retenues contre elles que « maintien dans un rassemblement après un ordre de dispersion ». « J’ai été menottée, interrogée, puis j’ai passé une nuit au commissariat, ça sentait très mauvais, j’avais peur… J’ai pleuré en pensant à mon fils », raconte Leïla face à l’assistance, lors d’une soirée de soutien organisée dans un bar marseillais.

« En fait, cette arrestation, ça m’a donné encore plus envie de continuer », sourit-elle. Qu’elle que soit l’issue de cette grève, elle aura sûrement marqué un tournant dans la vie de ces femmes, qui savent maintenant qu’elles ne sont pas condamnées à tout accepter de leur employeur. « Ils utilisent la peur des filles pour continuer à voler et à faire du chantage, fulminait Denise après la première arrestation des juristes de la CNT. Mais ça ne marche plus ! On n’a pas peur, on va rester là, et c’est nous, les femmes de chambre, qui allons gagner. »

Nina Hubinet / Collectif Presse-Papiers (texte et photos)