Luttes locales

"Il-n'y-aura-pas-de-programme-spécial"...

Par Daniel Schneidermann

 

Cette histoire d'enfants confisqués à leurs parents, à la frontière mexicaine des Etats-Unis. Je vous en parlais hier. Et au début de la semaine. Et ce n'est apparemment pas fini. Donald Trump, apprend-on ce matin, vient d'apposer sa signature au feutre épais en bas d'un texte qui, parait-il, stipule que les enfants ne seront plus séparés de leurs parents, mais incarcérés avec eux (comme en France), pour une durée indéterminée. Soupir de soulagement général. "Des gens vont être heureux aujourd'hui", a déclaré Trump, en montrant aux caméras sa signature au feutre épais.

Tout finit donc par s'arranger, se dit-on machinalement.  La monstrueuse parenthèse est refermée. Mauvais rêve. Allégresse générale. Quant aux quelque 2000 enfants confisqués avant la signature, ils ne vont pas tarder à retrouver leurs parents. Admis ou refoulés des Etats-Unis, les familles se retrouveront. Tout finira le moins mal possible. Voilà ce que se dit, tout seul, le cerveau.

Sauf que non. Ce matin par exemple on lit, noir sur blanc (en moins gros titres, néanmoins, que la nouvelle de la signature de Trump), qu'il "n'y aura pas de programme spécial pour réunir les familles séparées". Je demande votre attention. Relisez cette phrase : il-n'y-aura-pas-de-programme-spécial-pour réunir-les-familles-séparées. Vous la voulez encore une fois ? Il-n'y-aura-pas-de-programme-spécial-pour-réunir-les-familles-séparées.

De ce que l'on comprend, lors de la séparation des familles,  quand elles sont interceptées à la frontière, parents et enfants sont pris en charge par deux administrations américaines distinctes, qui ne communiquent pas entre elles. Dans le meilleur des cas, les parents se voient remettre un formulaire, avec le mail et le numéro de téléphone d'une administration à contacter. Dans un de ces cas au moins, le numéro de téléphone était erroné. Ensuite, les parents sont internés quelque part. Ou expulsés. Avec leur formulaire, s'ils ne l'ont pas perdu.

Les policiers qui, devant les tribunaux américains, viennent résumer le dossier des illégaux poursuivis, ne savent pas si ces personnes ont été arrêtées avec leurs enfants. Cette information ne figure pas au dossier judiciaire des poursuivis. C'est un avocat d'El Paso (Texas), Erik Hanshew, qui le raconte, dans un témoignage au Washington Post, que je vous recommande de lire jusqu'au bout. Il arrive que les procureurs s'opposent à ce que la question soit posée, à l'audience, aux policiers. "Si l'on vous prend votre portefeuille, en prison, on vous donne un reçu. Là, on vous prend vos enfants, et on ne vous donne pas une feuille de papier ?" a demandé un juge, stupéfait.

Le cabinet d'Erik Hanshew, à El Paso, a mis en place une cellule spéciale, chargée de contacter les administrations susceptibles de donner des nouvelles des enfants. On peut imaginer la tâche, de chercher sur tout le territoire des Etats-Unis une fillette de cinq ans, qui ne sait pas épeler son prénom, ni son nom. A qui aucune administration n'a seulement passé un bracelet ou un collier avec ces informations, comme en portent, dans les pays civilisés, les animaux de compagnie. Un bracelet. Ou un collier.

Je dis "sur tout le territoire", parce qu'on apprend également ce matin que 239 (au moins) de ces enfants confisqués ont été retrouvés à New York, à quelques milliers de kilomètres d'El Paso. Le maire, Bill de Blasio, n'était pas au courant. La chaîne MSNBC a retrouvé et filmé une poignée de ces enfants, dans une rue de New York. Pour acheminer les enfants, un policier avait assuré au stewart d'une compagnie aérienne qu'il s'agissait d'une équipe de foot. Trois compagnies aériennes ont décidé de cesser d'embarquer des enfants de migrants.  Je m'arrête là pour aujourd'hui ?

Il n'y a rien à reprocher aux medias américains. Ils font magnifiquement le travail. Il n'y a rien à vous reprocher à vous, qui avez lu cette chronique jusqu'au bout. Tous ensemble, nous allons maintenant tenter d'intégrer ce que nous avons lu. Comme l'avait dit le juge Frankfurter à Jan Karski en 1943"je ne vous crois pas. Je ne dis pas que vous mentez, mais mon cerveau se refuse à vous croire". Il va falloir reformater nos cerveaux.

L’Aide publique au développement détournée pour durcir les politiques migratoires

 

PAR JÉRÔME DUVAL

L’Aide publique au développement doit en principe financer des projets dans les pays du Sud pour lutter contre la pauvreté et appuyer leur essor économique. De plus en plus, les budgets alloués sont en fait utilisés pour des politiques de contrôle migratoire. L’augmentation de façade de cette aide s’explique ainsi en partie par son détournement pour stopper les personnes migrantes aux portes de l’Europe. Un nouvel exemple en est le "Fonds fiduciaire d’urgence" de l’Union européenne. Explications de Jérôme Duval, du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM)

L’aide publique au développement (APD) est l’ensemble des dons et prêts accordés par des organismes publics de pays parmi les plus riches de la planète à des pays parmi les plus pauvres [1] Cette aide a atteint 146,6 milliards de dollars en 2017. La France fait partie des cinq premiers pays donateurs (avec les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon).

Mais à quoi cette aide est-telle utilisée exactement ? S’agit-il de programmes de lutte contre la pauvreté et d’aide à l’essor économique et social dans les pays les moins développés ? De moins en moins. Déjà, sont comptabilisées dans l’Aide au développement certaines dépenses consacrées aux réfugiés pendant la première année qui suit leur arrivée : transferts, centres d’accueil, hébergements d’urgence, services d’accompagnement social, nourriture et formation... Et ce, même si ces personnes sont expulsées au bout du compte. Ainsi l’augmentation des coûts de prise en charge des demandeurs d’asile transforme la majorité des contributeurs européens de l’Aide au développement en premiers bénéficiaires de leur propre aide au bout du compte. Ces sommes, dépensées dans les pays donateurs et non dans les pays dit « en voie de développement » ont enregistré une hausse de 27,5 % entre 2015 et 2016 pour atteindre le montant de 15,4 milliards de dollars. Soit plus de 10 % de l’APD totale en 2016, contre 2 % seulement en 2008.

Ainsi, les mécanismes qui consistent à dévier les fonds de l’APD aux dépens des populations les plus pauvres ne sont pas nouveaux. Mais la politique migratoire de l’Union européenne tend à les renforcer depuis 2015. Elle est de plus en plus détournée pour financer des politique de contrôles des frontières dans les pays d’origine et de transit des migrations. Le Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique (FFU), créé par l’UE en 2015, permet de détourner l’APD pour inciter les pays destinataires de l’aide à mettre en place des politiques axées sur la gestion des flux migratoires, le renforcement du contrôle des frontières ou le soutien aux retours et aux réadmissions des migrants.

L’argent du développement utilisé pour réprimer, déporter et freiner l’arrivée de migrants en Europe

Un récent rapport de l’ONG Action santé mondiale détaille l’ampleur du phénomène. En mai et juin 2017, l’ONG s’est rendue au Sénégal et au Niger afin d’examiner la mise en œuvre du Fonds fiduciaire pour l’Afrique. Les conclusions de son rapport sont sans équivoque : l’ONG considère que « l’approche du fonds est inefficace d’un point de vue politique et de développement ».

Le Fonds fiduciaire pour l’Afrique dispose de plus de 3,3 milliards d’euros. Ils est financé à 90 % sur l’Aide publique au développement venue d’Europe, principalement issue du Fonds européen de développement (2,9 milliards) et des États membres (234 millions). Annoncé par le président de la Commission européenne, le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique a été lancé à l’occasion du Sommet de La Valette en novembre 2015. Ce sommet visait à externaliser la gestion des flux migratoires aux pays d’Afrique. Le "plan d’action" adopté à La Valette intégrait les questions de migration dans la coopération au développement afin de détourner les fonds de l’aide publique au développement de leur objectif affiché.

Des projets décidés à Bruxelles sans l’accord des pays concernés

Bien que le "plan d’action" de La Valette visait à « favoriser la mobilité [légale] des étudiants, des chercheurs et des entrepreneurs entre l’Afrique et l’Europe », les sommes versées via le Fonds pour l’Afrique sont en réalité majoritairement destinées au contrôle des migrations et des frontières. Par quels moyens ? En renforçant la coopération et l’assistance militaires (fourniture d’équipements, partage d’informations et de renseignements), avec toutes les dérives que cela peut induire en matière de protection des droits humains.

- Lire l’article « Comment l’Europe finance et légitime des régimes autoritaires pour barrer la route aux migrants »).

Ainsi, les projets du Fonds fiduciaire doivent en fait contribuer à réduire l’immigration irrégulière vers l’Europe. Ils sont localisés géographiquement dans des zones considérées comme lieux d’origine, de transit ou de destination des migrants, et ne tiennent pas compte des priorités nationales et des besoins fondamentaux des populations sur place. De plus, ces projets, identifiés par les délégations de l’UE dans les pays tiers avant d’être majoritairement élaborés à Bruxelles, ne nécessitent pas l’accord formel du pays partenaire. Le rôle des pays africains se résume à celui d’observateurs, puisqu’ils prennent part aux réunions du Conseil stratégique qui approuvent les programmes, mais ne sont pas habilités à prendre des décisions. Seuls le Service européen pour l’action extérieure, les États membres de l’UE et les bailleurs de fonds dont la contribution dépasse 3 millions d’euros disposent d’un droit de vote. En outre, aucun outil d’évaluation n’a véritablement été établi.

Des politique migratoires qui font « écho à l’histoire coloniale honteuse de l’Europe »

En décembre 2017, la Commission européenne avait approuvé 131 projets dans le cadre de ce fonds, pour une valeur totale de 2,1 milliards d’euros, dans trois régions : la région du Sahel et le bassin du lac Tchad, la Corne de l’Afrique et l’Afrique du Nord. Malheureusement, la grande majorité de ces projets criminalise les migrants, considérés comme un problème qu’il faut d’urgence évacuer par tous les moyens. L’obsession sécuritaire de l’UE qui caractérise ses politiques anti-migratoires l’amène à verser des millions d’euros aux pays tiers pour leur imposer des politiques de restriction migratoires comme prioritaires alors que les populations concernées sont les plus dans le besoin. En outre, ces projets offrent une reconnaissance et une légitimité internationale à des régimes autoritaires qui oppriment leurs peuples comme l’Érythrée, l’Éthiopie ou le Soudan.

Ils ne contribuent pas à l’éradication de la pauvreté des populations des pays dits « en développement », comme stipulé dans le Traité de Lisbonne, base politique de l’Union européenne, qui dit : « La politique de coopération au développement doit avoir pour objectif principal la réduction et, à long terme, l’éradication de la pauvreté. » Enfin, ces accords contribuent en fait aux causes profondes des migrations et renforcent les relations inégales entre les continents. Comme le soulignait en mai le rapport"Expanding the Fortress" des ONG Transnationbal Institue et et Stop Wapenhandel, « bien que l’UE et ses États membres ne "possèdent" pas les pays tiers comme ils l’ont fait pendant la période coloniale, leurs politiques migratoires indiquent clairement un niveau de contrôle et de priorité des intérêts européens par rapport aux intérêts africains qui font écho à l’histoire coloniale honteuse de l’Europe. »

Jérôme Duval, membre du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM).

Photo : Mission humanitaire européenne en Ouganda en août 2017 / CC EU/ECHO

Notes

[1] Voir la liste des bénéficiaires ici.

Montreuil : l’appel des 100 pour une autre politique migratoire

 
 
 

Montreuil, samedi. Une centaine d’assemblées locales, issues de toute la France, se sont retrouvées à Montreuil pour une autre politique migratoire. Un texte a été soumis au vote. LP/C.S.

 

Des représentants de collectifs et d’associations de toute la France se sont retrouvés ce week-end pour coordonner leur action.

Toulouse, Antony, Bordeaux, Quimperlé… Le temps d’un week-end, Montreuil est devenue la capitale d’une autre politique migratoire. Une centaine d’assemblées locales venues de tout le pays s’y sont retrouvées, à l’occasion d’Etat généraux, les premiers du genre.

« C’est le premier gros rendez-vous, de toutes les assemblées locales, 106 au total, dont trois ultramarines. Nous sommes tous issus de la société civile et ici pour réfléchir à une autre politique migratoire, explique Nan, venue du Nord-Pas-de-Calais. On échangeait déjà entre nous mais au moins on a pu mettre des visages et des voix sur chacun. »

Bientôt des mobilisations européennes

Ces Etats généraux ont été décidés à l’automne, après une lettre ouverte signée par 470 associations qui espéraient une réponse du gouvernement. Elle réclamait notamment la fin des violences policières contre les migrants, la fin du délit de solidarité, que le sort des étrangers relève d’une considération interministérielle et non pas seulement de l’Intérieur et enfin, la tenue d’une conférence nationale. En vain. « On n’a rien obtenu d’autre que le plan migrants de Gérard Collomb » réagit une participante.

 

D’où l’idée d’organiser ces Etats généraux, accueillis à l’hôtel de Ville de Montreuil. « La diversité, c’est l’ADN de Montreuil, une ville-monde, fière d’accueillir des hommes et des femmes de tous pays, de toutes cultures et confrontés à une politique de plus en plus barbare », indique le maire Patrice Bessac (PC).

Les assemblées locales ont fait remonter leurs cahiers de doléances, qui ont donné lieu à un texte de 36 points, soumis au vote, après des discussions parfois très passionnées, ne serait-ce que sur le choix du terme, migrants, exilés ou étrangers. Ce socle commun, enfin validé ce dimanche, n’est pas une finalité. Des mobilisations européennes sont envisagées, notamment avec l’appui de chercheurs pour étendre la toile.

http://eg-migrations.org

Benchmarking... par Man

 

Face au drame humain des réfugiés qui se noient en méditerranée, le ministre de l'intérieur croit être drôle...

 

 

 

Samedi 5 mai : Etats-Généraux des Migrations

 

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