Luttes locales

Seine-Saint-Denis : quand les rendez-vous de la préfecture s’achètent au marché noir

Article du Parisien que vous pouvez retrouver en cliquant ICI, où l'on voit que les atteintes aux services publics pour les étrangers préfigurent ce que subira tout le monde si nous n'agissons pas.

Carole Sterlé

 

Face à la difficulté d’obtenir des rendez-vous sur le site Internet de la préfecture, des étrangers se tournent vers le marché noir ou la justice. Le préfet dénonce un piratage mais la situation perdure.

C’est écrit en grand sur le site de la préfecture : « ATTENTION ! Toutes les prises de rendez-vous proposées sur ce site Internet sont gratuites. Soyez très vigilants, n’acceptez aucune prise de rendez-vous en ligne payante. » Gratuites mais rarissimes. Tous les essais que nous avons tentés de jour comme de nuit ont échoué, à l’instar de ces jeunes étudiants africains de 18 et 19 ans, rencontrés à Bobigny ce mois d’avril.

« Cette convocation, j’ai essayé de l’avoir pendant trois mois mais ça n’a jamais fonctionné, alors j’ai payé 120 € à un homme qui a réussi à prendre rendez-vous pour moi », explique ce jeune majeur, candidat à une admission exceptionnelle au séjour. C’est l’ami qui l’accompagne qui avait trouvé la combine.

Le rendez-vous monnayé 120 €

« Moi j’ai essayé pendant un an, le jour, la nuit, quand j’étais en stage, mais je n’y arrivais jamais, finalement j’ai découvert sur Internet qu’il existait des rendez-vous payants. J’ai pris contact par mail, j’ai dû payer avec ma bourse trimestrielle de 170 €. Le jour où je récupérais ma convocation, il y avait cinq à six personnes comme moi qui avaient aussi payé 120 €. » Le rendez-vous était bien valide puisque ces deux étudiants ont obtenu à l’issue un récépissé. « C’est pitoyable d’en arriver là, mais sans ça on ne peut rien faire », confie le plus âgé. D’après le réseau éducation sans frontière (RESF), cela fait huit mois que la prise de rendez-vous par Internet est devenue quasiment impossible.

La préfecture indique avoir porté plainte

La préfecture est au courant. « Cette situation nous indigne d’autant plus que nous avons fait un très gros travail interne pour résorber les stocks depuis deux ans » commentait le préfet Pierre-André Durand, juste avant son départ. Pour lui, il s’agit « de malfaisants qui ont monté un système, soit avec des robots soit avec des petites mains, qui prennent les rendez-vous puis le revendent ». Le préfet assure qu’une plainte a été déposée « il y a trois mois » et qu’une enquête administrative est en cours, en même temps qu’une parade informatique recherchée. Au parquet de Bobigny, on n’a pas trace de plainte.

Le tribunal administratif enjoint le préfet à délivrer un rendez-vous sous 15 jours à un ressortissant pakistanais. Il avait prouvé avec des captures d’écran et des copies de courriers qu’il n’arrivait pas à prendre rendez-vous. LP/C.S.

La justice saisie

Le marché noir des rendez-vous n’est pas le seul levier pour passer la porte du service des étrangers. D’autres font un détour par Montreuil, au tribunal administratif, pour dénoncer la rupture de service public. Et à plusieurs reprises, le tribunal a enjoint le préfet de délivrer des rendez-vous sous deux semaines. Ce fut le cas le 16 avril, concernant un ressortissant pakistanais, qui a prouvé avec des captures d’écran et des copies de courrier à la préfecture, qu’il n’arrivait pas à prendre rendez-vous pour déposer une demande de régularisation.

« C’est ubuesque de passer par un référé, mais cette impossibilité de prise de rendez-vous rend les personnes encore plus vulnérables et les expose même à des mesures d’éloignement », explique son avocat, Me François Ormillien. « On a des clients qui veulent déménager du 93 parce qu’ils n’arrivent pas à avoir de rendez-vous ! » ajoute Me Stéphane Maugendre, président honoraire du groupe de soutien aux travailleurs immigrés (Gisti).

« Une façon de limiter l’accès des étrangers au dépôt de dossiers »

Des logiciels existent pour repérer les créneaux d’ouverture de prise de rendez-vous, qui ne sont pas à jour fixe ni connus à l’avance. « Le préfet s’est vanté d’avoir fait modifier ses services, mais c’est une modification en trompe-l’œil, les files d’attentes ne se voient plus la nuit, mais elles se sont allongées de manière invisible et ça a empiré », dénonce Jean-Michel Delarbre, secrétaire fédéral de la Ligue des Droits de l’Homme. Il n’est pas seul à penser que « la procédure dématérialisée est une façon de cacher ou de compenser le manque de moyens humains, et de limiter l’accès des étrangers au dépôt de dossiers dans un département des plus fragiles. » La situation varie d’un département à l’autre. Des difficultés sont aussi rapportées par les associations à Créteil (Val-de-Marne) et Nanterre (Hauts-de-Seine).

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