Médias

Field, et le mafé renversé

Par Daniel Schneidermann

Eternité de la télé d'Etat, en douce France. Tout ça pour ça. Toute cette vaste manoeuvre enveloppante, qui vient de loin, pour en arriver là. Souvenons-nous. Hollande, pour présider le CSA, va sortir de la naphtaline un apparatchik jospinien nommé Schrameck. Ledit Schrameck, pour présider France Télévisions, va pêcher chez Orange, dans une totale opacité, l'improbable Delphine Ernotte, inconnue au bataillon. Ladite Ernotte, du fond de l'oubliette, remonte l'embrouilleur Michel Field. Et voici enfin notre Field à la manoeuvre, qui nomme, dézingue, cajole, insulte, et embrouille, où est passée la carte noire, Messieurs dames, qui va miser cinquante euros sur la carte noire ? Et tout ça pour quoi ? Pour rayer une tempêtueuse syndicaliste de Doux, Nadine Hourmant, de la liste des "vraifrançais" qui interrogeront Hollande à la télé (l'histoire est ici) (1). Et voilà le travail. Tout ça pour ça.


De gros malins m'objecteront peut-être que cette "affaire Hourmant" n'est peut-être qu'un scud syndical interne envoyé dans les pattes de Field, pour le déstabiliser. Et que face à Hollande, jeudi soir, se trouveront des "super Hourmant", super pugnaces, super sélectionnés par Field, qui laisseront Hollande en slip. C'est possible. Ça s'est vu aussi, dans cette grande maison. Tout s'est vu, tout se voit, tout se verra, tout et le contraire. Cela ne retire rien à la belle manoeuvre hollandienne, qui apparait aujourd'hui dans toute sa subtilité. Cela ne retire rien au calcul : cette génération politique épuisée pense encore qu'elle peut devoir son salut au contrôle de la vieille télé. La vieille télé, dont on vous rappelait ici la moyenne d'âge des téléspectateurs : dans les soixante ans. (2) Pour en connaître le résultat, forcément brillant, attendons jeudi. Et l'an prochain.


L'Etat, ses télés, et sa police. Je suis allé me promener, lundi soir, du côté de la place de la République. Potager saccagé (3), disparition du studio de TV Debout : c'était un peu triste. Mais sur cette place toute dénudée, ça débattait tout de même, comme les autres soirs, consciencieusement. Soit dit en passant, il faut vraiment être Léa Salamé, pour s'accrocher, comme ce matin sur France Inter, à sa question absurde : "mais que veulent-ils ?" Ce qu'ils veulent ? Plein de choses, Léa Salamé, et notamment la démocratie. Une vraie. Pas la démocratie des Field et des Ernotte, avec "citoyens" sélectionnés, à laquelle vous allez prêter la main jeudi soir.


Je l'avoue tout de suite, je n'ai pas vu, de mes yeux vu, la soupe renversée, l'image de la soirée. J'étais à l'AG, à l'autre bout de la place. Le temps que l'info arrive ("ils bloquent la bouffe !"), le temps qu'un mouvement de foule se dirige vers les cars de CRS, la soupe était renversée, ou plutôt la marmite de mafé. Ne restait qu'un face à face entre nuitdeboutistes et CRS, sans casques, très calmes, très dialogants, on n'aurait jamais dit qu'ils venaient de renverser le mafé. Un CRS, aux nuitdeboutistes : "vous saviez très bien que l'autorisation pour ce soir supposait qu'il n'y ait pas de nourriture" (soit dit en passant, bis, j'aimerais bien savoir quel Field de la préfecture de police a donné cette autorisation ainsi formulée, et quels nuitdeboutistes l'ont acceptée. A lire le reportage du Monde (4), je déduis que les CRS ont dû recevoir consigne d'entraver tout déchargement de matériel, consigne qu'ils ont interprétée très largement). Pour le reste, l'habituel bras de fer au gueuloir entre une poignée de candidats au cassage de flics, et le frêle SO des nuitdeboutistes de la "commission sérénité" : "ce sont des êtres humains, c'est pas comme ça, qu'on va rassembler les gens". Lequel, lundi soir, a eu gain de cause.


Un nuitdeboutiste, à un moment : "Vous voulez vraiment que vos enfants vivent dans cette société de merde ? En Italie, vos collègues, ils ont retiré leurs casques, en soutien aux manifestants anti-austérité". Le CRS, intéressé : "ah oui ?" Un autre nuitdeboutiste : "non non, c'est une intox". Le CRS, presque déçu : "bon alors, c'est un fake d'Internet ?" (Il a bien dit "un fake". Un CRS dans les cinquante balais bien tapés. Vive l'époque. Et pour info, oui, la scène, qui remonte à 2013 (5), a toutes chances d'être un fake (6)). N'empêche que ce soir-là, entre ces êtres humains là, sous la statue de la place, quelque chose est passé. Qu'aurait-il fallu, pour que Nuit Debout prenne la section de CRS par la main, l'emmène vers le micro de l'AG, et lui demande de raconter au micro sa vie de section CRS, les récups qui sautent, les congés annulés, le sale boulot de renverseurs de mafé ? Je rêve peut-être, mais les rêves ont des jambes, ces jours-ci. Entre les flics de la haute télévision, et ceux de la place de la République, les plus fragiles ne sont pas forcément ceux qu'on pense.

 

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