Sécuritaire

Premier contrôle de police à 12 ans, le dernier à 45 ans

 

Par Nadir Djennad

Je suis journaliste, actuellement correspondant à Paris pour la BBC. L’interpellation du jeune Théo a réveillé chez moi des souvenirs douloureux de contrôles policiers. Témoignage.

J’ai été contrôlé pour la première fois par la police à l’âge de 12 ans. C’était rue Jules Verne dans le 11ème arrondissement de Paris. Je faisais plus vieux, 14 ou 15 ans. J’avais déjà à l’époque une légère barbe. Le policier était très correct avec moi. En rentrant à la maison, j’ai raconté la scène à mon père. Il m’a dit : en cas de contrôle : sois poli, souriant. Tu n’as rien à te reprocher, il ne t’arrivera rien. Le deuxième contrôle m’a plus marqué : Je sortais du collège de la rue de la Fontaine au Roi dans le 11ème arrondissement quand une Peugeot 205 s’arrête subitement devant moi. Un officier en civil sort, me demande ma pièce d’identité, renverse mon cartable sur le capot de la voiture… Je ne comprenais rien, pourquoi cet acharnement, je sortais du collège. J’avais 12 ans.

J’ai appliqué les conseils de mon père tout au long de mon adolescence, émaillée de nombreux contrôles de police. Ces souvenirs reviennent à la surface aujourd’hui devant l’actualité des derniers jours, et en particulier, l’interpellation brutale du jeune Théo. Je me souviens, comme si c’était hier, de gestes déplacés de certains policiers, de leurs regards, et de leurs propos. « On ne vous connaît pas, on ne sait pas si vous êtes dangereux ». Dangereux à l’âge de 12 ans avec un sac sur le dos ?

Je me souviens également du sentiment de gêne, voire de honte que je ressentais. J’étais contrôlé la plupart du temps dans des lieux publics sous le regard des autres. Ce regard m’était insupportable, je baissais les yeux à chaque fois. Je me sentais coupable alors que j’étais totalement innocent. Ces regards me faisaient bien comprendre que mon origine ethnique me différenciait des autres. Nous étions contrôlés, parce qu’issus de l’immigration maghrébine, je ne voyais pas d’autre explication. Je marchais dans les rues, sortant de l’école, du collège, du lycée. Je ne représentais aucune menace. J’étais quelque fois accompagné de copains, de mon frère, eux aussi contrôlés. J’éprouvais une profonde injustice. Je me disais, on ne nous aime pas en France. Pour la première fois, je ne me sentais pas français...

Les années 80 ont été celles des contrôles de faciès. Je m’y suis habitué. Respectant à la lettre les conseils de mon père. Les contrôles ont cessé à la fin de mes études, au début de ma vie professionnelle. J’ai entamé une carrière de journaliste, où j’ai eu l’occasion de côtoyer des policiers et des représentants de syndicats. Tout se passait bien, je ne ressentais aucune rancœur, ni haine. j’avais enfoui ces moments pénibles d’adolescent en moi. Et voilà que je suis de nouveau contrôlé dans les années 2010, à l’approche de la quarantaine. Je marchais dans le centre commercial de la Place d’Italie, lorsque plusieurs policiers m’interpellent et me demandent une pièce d’identité. Là, fini les sourires, je proteste poliment avec l’assurance d’un citoyen parfaitement intégré, et sûr de son droit. On me dit : vous ressemblez à un voleur qui a sévi ici d’après la description d’une commerçante. Je ressemble à un arabe quoi ! Je montre ma carte de presse et l’un des policiers me dit sèchement, pas la peine de nous la montrer… Encore une fois, tout cela, sous le regard des autres.

Mon dernier contrôle a eu lieu en 2015, et oui en 2015, j’avais 45 ans. C’était à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Je prenais l’avion pour Zurich. Je me trouvais dans la salle d’embarquement avec un sac. Normalement les contrôles cessent dans la salle d’embarquement. Pour moi, ce jour-là, non. Deux policiers en civil, travaillant pour les douanes, selon leurs dires, demandent à voir mon passeport et mon sac. Je m’étonne qu’après avoir effectué tous les contrôles stricts mais nécessaires, on me demande une nouvelle fois mon passeport, et on souhaite fouiller mon sac. L’un des policiers me pose des questions sur ma profession, ma destination, scrute mes appareils photos. Je leur demande pourquoi sur la cinquantaine de personnes se trouvant dans la salle d’embarquement, je suis la seule à être contrôlée ? Est-ce un contrôle au faciès ? Les policiers me répondent que non, qu’ils ont effectué la même démarche auprès d’autres passagers. Je suis sceptique. Je ressentais une nouvelle fois cette injustice, pourquoi moi ?

Toute ma vie je devrais être contrôlé à cause de soupçons de départ de certains policiers ? Contrôlé une première fois à 12 ans, la dernière à 45 ans ? À quand la prochaine ? Contrôlé au faciès éternellement ? Selon une étude réalisée en 2007 et 2008, « Police et minorités visibles : les contrôles d’identité à Paris », publiée en 2009 par l’Open Society Institut, les contrôles d’identité effectués par les policiers se fondent principalement sur l’apparence : non pas sur ce que les gens font, mais sur ce qu’ils sont, ou paraissent être. J’éprouve un profond respect pour la police. Je trouve que les forces de l’ordre font un travail très difficile dans un contexte terroriste très élevé. Loin de moi l’idée de jeter l’opprobre, le discrédit sur une profession ou de nier la réalité de la délinquance. J’attire juste l’attention sur le fait que, de mon point de vue, les relations entre une partie de la jeunesse et la police pourraient s’améliorer si les forces de l’ordre prenaient un peu plus en compte ce sentiment d’humiliation vécu après un contrôle.

Testons, par exemple, la mise en place d’un récépissé de contrôle d’identité pour lutter contre les contrôles au faciès, comme cela existe dans d’autres pays. Le calvaire vécu par Théo a profondément choqué, faisons en sorte qu’il ne se reproduise plus.

Nadir Djennad
Journaliste

mediapart.fr

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