Sécuritaire

Une main par ici, un pied par là…

Par Jean-Luc Porquet

Ça n’a guère d’importance, au fond. Juste un gamin de 21 ans, « très idéaliste », dit son avocat, qui s’est fait arracher la main droite. Il n’avait qu’à pas être idéaliste. Il n’avait qu’à pas s’inviter sur la ZAD. Il n’avait qu’à pas fuir bêtement devant les gendarmes puis s’arrêter pour ramasser une grenade avec l’idée, « simple mais bête » dit son avocat, « que ce sera une munition que n’auront pas les forces de l’ordre ». La préfecture, elle, affirme qu’il voulait la relancer sur les gendarmes. Au fond, il l’aurait bien cherché… Il a fallu l’amputer.

Tous les zadistes savent qu’il ne faut jamais ramasser une grenade au sol. Mais pas lui. Maxime Peugeot est étudiant à Sciences-Po Lille, où il a travaillé sur « la radicalité en ville ». C’était la première fois qu’il venait à Notre-Dame-des-Landes. La GLI-F4, il ne la connait pas. Il ne sait pas que, selon l’IGPN, cette grenade à triple effet, sonore, lacrymogène et de souffle, peut mutiler ou blesser mortellement, et provoquer les lésions irréversibles de l’ouïe. Ni qu’elle contient 25 grammes de TNT. « On peut voir partout les cratères noirs qu’elle a creusés dans la terre du bocage », écrivent les habitants de la ZAD. « Il était évident qu’elle causerait des blessés, et des blessés graves. Des dizaines de personnes en ont senti les éclats dans leur chair en quelques semaines. Des pieds ont été broyés, des peaux lacérées. »

À propos de pieds… le jeune Robin, mutilé à Bure le 15 août 2017, vient d’écrire à Maxime Peugeot une forte lettre ouverte. Lui aussi a été victime d’une GLI-F4. Son pied gauche n’a pas été amputé : la grenade l’a creusé jusqu’à 3 centimètres de profondeur, « arrachant peau, nerfs, veines, muscles et pulvérisant les os ». Il a dû être réparé avec prothèses, broches et ciment. « Dans les dernières décennies, la militarisation du maintien de l’ordre a fait couler trop de sang, écrit-il. Combien d’éborgnés ? Combien de mutilés ? Combien de vies déchirées par l’utilisation criminelle des Flash-Ball et des grenades explosives ? » Ils se comptent désormais par dizaines… Il faut « restaurer l’autorité de l’État », n’est-ce pas.

Nombre de voix s’élèvent pourtant, qui font remarquer que quelque chose de précieux était en train de s’inventer à Notre-Dame-des-Landes. « Reconnaissons aux zadistes un Droit à l’expérimentation », propose l’économiste Bernard Paranque dans Le Monde. Pour lui, leur approche de la propriété, qui est « celle des "commons", c’est-à-dire un dispositif fondé sue un collectif identifié et porteur d’un territoire », pourrait être le creuset de nouvelles relations humaines.

Hou là ! Dans la « start-up nation » chère à Macron, de l’innovation ailleurs qu’au salon Viva Technology  ? Vite, les grenades !

Le Canard Enchaîné N° 5092 du 30 mai 2018

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