Une courte biographie

Médecin spécialiste en santé publique, le Docteur Frédéric Tissot a eu deux carrières différentes : la première de médecin volontaire dans les zones de pauvreté ou de guerre (Maroc, Afghanistan, Kurdistan d’Iran, Congo, Somalie…) puis des responsabilités de Conseiller du Ministre de la Santé en France (Bernard Kouchner), en Afghanistan et en Haïti. Il a été le premier Consul général de France nommé à Erbil, au Kurdistan d’Irak, fonctions qu’il a occupées de fin 2007 à septembre 2012.

 

 

Hülya Yetişen: Vous avez été missionné  en tant que Consul général au Kurdistan d'Irak entre 2007 et 2012. Comment s'est formée d'ouvrir un consulat français au Kurdistan d'Irak ?

 

Fréderic Tissot: Lors de l'invasion de l'Irak par les États-Unis, la France qui s’était prononcé contre cette guerre, s’est trouvé en dehors du processus militaire et politique. Dans les années qui ont suivi, celles de la reconstruction de l'Etat irakien et de son économie, la France a décidé de renforcer sa représentation diplomatique en Irak, et après étude et accord des autorités irakiennes, a choisi d'ouvrir un consulat général, de façon logique, dans la région la plus stable et la plus sécurisée de l'Irak qu’était le Kurdistan.

 

Le ministère français des affaires étrangères a donc décidé, sous l'impulsion de Bernard Kouchner, et en accord avec le Président de la République, à l'époque Nicolas Sarkozy,d'ouvrir d'abord un bureau diplomatique qui s'est très vite transformé en consulat général de France à Erbil. Dans le même temps, Bernard Kouchner annonçait la volonté de la France d'ouvrir le plus rapidement possible un consulat général de France à Bassorah dès que les conditions de sécurité le permettraient

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Hülya Yetişen: Combien de pays se présentent actuellement au Kurdistan d'Irak et quels sont ces pays ?

 

Fréderic Tissot: Current international Office in the Kurdistan Region

 

    Consulate General of the Islamic Republic of Iran – Erbil / Suleimani

    Consulate General of the Russian Federation

    Consulate General of the Federal Republic of Germany

    Consulate General of the Republic of France

    Consulate General of the Republic of Turkey

    British Consulate General

    Consulate General of the United States of America

    Consulate General of The Hashemite Kingdom of Jordan

    Consulate of the Arab Republic of Egypt

    Consulate General of the Palestinian National Authority

    Embassy Office of the Republic of Korea

    Consular Office of the Republic of Italy

    Embassy Office of the Kingdom of Sweden

    Consulate of the United Arab Emirates

    Consular Office of Romania

    Embassy Liaison Office of the Kingdom of the Netherlands

    Embassy Consular Agency of the Republic of Poland

    Commercial Office of the Republic of Austria

    Liaison Office of the Czech Republ

    Commercial Office of the Hellenic Republic (Greece)

    Commercial Office of the Arab Republic of Egyp

    Honorary Consul of the Kingdom of Spain

    Honorary Consul of Japan

    Honorary Consul of the Kingdom of Denmark

    Honorary Consul of the Republic of Belarus

    Honorary Consul of the Republic of Slovakia

    Honorary Consul of the Federal Republic of Brazil

    Official Erbil Office of EUJUST LEX

    Japan International Cooperation Agency (JICA)

    Korea International Cooperation Agency (KOICA)

    UNAMI Regional Representation Office

     ICRC Regional Office

 

Hülya Yetişen: Est-ce qu'il y a une amélioration dans cette région depuis 2003 pour la création d'un État Kurde indépendant?

 

Fréderic Tissot: Dans le cadre de la constitution de 2005, la région du Kurdistan est autonome. Concernant sonavance par rapport aux autres parties du pays, je vous rappelle que la région du Kurdistan a été quasiment autonomedès le retrait des troupes et des fonctionnaires irakiens en 1992, déclarée « zone d’exclusion aérienne » (no fly zone) par la résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations-Unies. La Région du Kurdistan a pu ainsi, notamment après 2003 puis 2005, année de l’adoption de la nouvelle constitution irakienne,, énormément évoluer dans la mise en place d’institutions démocratiques régionales : élection du Président de région au suffrage universel depuis juillet 2009,élection de 111 députés au Parlement régional (avec l’émergence de partis d’opposition en juillet 2009), composition d’un gouvernement régional kurde (GRK), forces de renseignement et de sécurité, système judiciaire… prévues dans la constitution irakienne de 2005.

Dans le domaine économique, la Région a, compte tenu de sa stabilité et de sa sécurité, pu engager un vaste programme de restructuration permettant une reconstruction de la région tant dans le domaine des infrastructures de base (routes, hôpitaux, écoles, aéroports internationaux…) que des services à la population. Aujourd’hui, l’électricité est quasi permanente dans presque toute la région, les écoles et les centres de santé sont répartis sur l’ensemble du territoire et le commerce international est très important (Turquie, Iran, pays européens, pays asiatiques…). La part dubudget irakien versée à la région du Kurdistan, prévue par la constitution de 2005, et voté chaque année par le Parlement irakien, a permis au Kurdistan de se développer de manière très rapide.

La Région a su attirer les investisseurs internationaux dans plusieurs secteurs, notamment ceux de la construction et ceux de l’énergie (implantation d’Exxon, Chevron, Total, Gazprom…).

 

Les autorités régionales kurdes, en accord avec les autorités de Bagdad, ont su attirer à Erbil plusieurs représentations diplomatiques ou commerciales (voir plus haut).

 

La situation depuis 2003 s’est donc nettement améliorée.

 

Hülya Yetişen: Quelles seraient les conséquences d'une indépendance du Kurdistan sur le reste de l'Irak ?

 

Fréderic Tissot:  À ce jour, il ne me semble pas que la question de l'indépendance soit sur la table. Même si effectivement, notamment durant ces derniers mois, le président Barzani, de manière concomitante aux négociations avec Bagdad, a prononcé plusieurs fois le mot d’indépendance, voire même a évoqué sa légitimité. Si effectivement le Kurdistan devait déclarer son indépendance, les conséquences sur l'Irak dépendraient du contexte dans lequel cetteindépendance aurait été déclarée.

 

Si comme le prévoit les différents traités et conventions internationales, un référendum était organisé et mis en œuvre par une autorité légitime et selon les standards internationaux, et que ses résultats soient reconnus par l’Irak et la « communauté internationale », cela ne devrait pas avoir de conséquences majeures sur l'Irak. Mais si une indépendance est déclarée de manière unilatérale, il se pourrait qu’il y ait de sérieuses répercussions entre Erbil et Bagdad.

 

L'Irak est un pays très riche, aux potentialités et aux réserves pétrolières et gazières énormes, avec une jeunesse qui ne demande qu'à être formée, qui a soif d’apprendre. Le seul problème de l’Irak est son instabilité politique et sécuritaire, provenant d’une incapacité actuelle des autorités en place et des différentes forces politiques à s’entendre pour engager la révolution démocratique absolument nécessaire au développement harmonieux du pays.

 

Certes, certains courants politiques n'accepteraient pas l'indépendance d’une région qu'ils considèrent comme partie intégrante de l'Irak. Je rappelle simplement que si l’on regarde l'Histoire, et notamment le traité de Sèvres de 1920, il était prévu, dans le cadre du respect du choix des peuples, de créer un espace national kurde. D’ailleurs, si l'on observe actuellement la situation en Irak, en Syrie, ce qui se passe dans toute cette région, y compris les négociations entre les Kurdes et le Gouvernement d’Ankara, se dégage l'impression de la réelle chute de l'Empire ottoman et de sa recomposition, non pas sous la tutelle de la France et de la Grande-Bretagne, mais de par la volonté des peuples de la région.

 

Les conséquences d’une éventuelle indépendance du Kurdistan, couplée à l’incapacité des forces politiques du pays à gouverner l’Irak dans sa diversité, pourraient entrainer l’éclatement de l’Irak, ce qui, pour certains analystes et observateurs, est déjà le cas.

 

Hülya Yetişen: Quel serait l'impact d'une indépendance du Kurdistan sur les Kurdes résidant dans les trois autres pays frontalières (Turquie, Iran, Syrie)

 

Fréderic Tissot: Dans l’hypothèse que vous formulez, je verrais trois types d’impacts :

 

Tout d'abord un impact politique bien sûr. La situation actuelle dans cette région est assez sensible. Le sort des Kurdes, qu'ils habitent le nord, le sud, l’est ou l’ouest, dépend encore de la bonne volonté des Etats centraux. En Turquie, un processus extrêmement intéressant est en marche depuis quelques années entre les partis kurdes et le Gouvernement. En Syrie, la révolution en cours pourrait déboucher sur une nouvelle Syrie de type fédéral. En Iran, les négociations entre Téhéran et la « communauté internationale » sur le dossier nucléaire pourraient laisser espérer une ouverture du pays sur l’extérieur du monde et par là même, diminuer les obstacles aux revendications des Kurdes d’Iran. L’indépendance du Kurdistan d’Irak pourrait soulever un immense espoir chez les Kurdes des autres pays mais pourrait dans le même temps voir la situation de ces Kurdes devenir plus difficile. Tout dépend, je le répète, des contextes régional et international dans lesquels l’indépendance du Kurdistan d’Irak surviendrait. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer la compétition, voire parfois les difficiles relations, qui peuvent exister entre les différents leaders kurdes. Comment réagirait Öcalan à la proclamation de l’indépendance du Kurdistan d’Irak avec Barzani à sa tête ?

 

- Deuxièmement un impact culturel : un Kurdistan d’Irak indépendant pourrait devenir le centre culturel pour tous les Kurdes. Les événements culturels, les différents arts (littérature, peinture, cinéma, musique….) pourraient s’y développer massivement attirant des artistes de toutes les autres parties kurdes. La possibilité de développer une réelle politique culturelle aurait des répercussions et des influences sur les autres parties du Kurdistan.

 

-  Troisièmement un impact économique. On connaît déjà les relations commerciales extrêmement importantes existantes entre le Kurdistan d’Irak et la Turquie et l’Iran. De très nombreux investisseurs de Turquie et d’Iran sont déjà présents au Kurdistan d’Irak. Elles ne feraient que se renforcer, sans parler de la contrebande qui pourrait continuer.... Mais le fait économique majeur pourrait être le développement en grandeur réel d’accords à long terme avec la Turquie dans le domaine de l’énergie, du pétrole et du gaz.

 

 

Hülya Yetişen: Comment voyez-vous l'avenir de Kurdistan d'Irak ?

 

Fréderic Tissot: Si l'on se réfère à la déclaration universelle des droits de l'homme, aux conventions internationales, à la constitution irakienne de 2005, à la volonté exprimée le plus souvent par les Kurdes et au développement actuel du Kurdistan, son indépendance est tout à fait possible et souhaitable. Dans quel délai de temps ? Vraiment, je ne saurais dire. Parfois j'ai tendance à penser qu'il y a eu des « fenêtres d'ouverture » ces derniers temps qui auraient pu permettre d’aller plus avant vers une telle indépendance, y compris en accord avec Bagdad.  Par ailleurs, le fait que la région du Kurdistan puisse être considérée comme « ethniquement homogène », lui confère un avantage non négligeable dans sa capacité à assurer la stabilité et la sécurité internes. Il n’en demeure pas moins que dans une telle hypothèse, encore faudrait-il que les différents partis kurdes (PDK, Goran, UPK, Islamistes et les minorités) réussissent à s’engager dans une réelle démarche démocratique, ce qui ne semble pas encore être tout à fait  le cas.

 

Hülya Yetişen: Vous êtes intéressé à la question kurde. Que pensez-vous pour le Kurdistan de Syrie ? Quel est votre avis pour l'avenir du Kurdistan de Syrie ?

 

Fréderic Tissot: Je connais beaucoup moins le Kurdistan de Syrie. Mais en tant que Consul général de France à Erbil, j'ai été très proche de ce qui se passait en Syrie, recevant même des représentants des partis politiques kurdes. J'ai constaté la très grande diversité entre les différents partis, plus de 15 au moins. Mais il est vrai qu'actuellement, même après la formation d’une coalition nationale kurde, la pression du PYD sur l'ensemble des autres partis, ne semble pas être de bon aloi pour que les Kurdes de Syrie, tous unis, puissent obtenir ce qu'ils réclament, et notamment la reconnaissance de leurs droits « particuliers ». Je pense qu’ils doivent participer pleinement à la naissance d’une nouvelle Syrie, qui pourrait être de type fédéral, démocratique, dans laquelle les droits des minorités, voire de certaines « nations », seraient pris en compte dès l’adoption d’une nouvelle Constitution. Je pense, et j'espère, que l'ensemble des pays de cette région iront vers une amélioration des libertés fondamentales qui passent bien entendu par la reconnaissance de la diversité des populations.

 

Hülya Yetişen: Gouvernement Kurde Irakien a creusé une tranche de 25 km de longueur entre Kurdistan-Occidental et Kurdistan du Sud. Le Gouvernement Irakien explique qu’ils creusent la fosse pour la raison de sécurité. A l’envers, Parti Union démocratique (PYD) et ses alliés accusent le gouvernement régional du Kurdistan d’avoir franchi la ligne rouge en se rapprochant de la Turquie.

 

Vous étiez dans le terrain à haut risque an tant qu'un diplomate.  d'après vous  c’est quoi la vérité ? Qu’est-ce qu’il y a au fond dans ce conflit politique? Les motifs présentés par deux chaque côtés sont-ils justes ou pas ?

 

Fréderic Tissot : pour répondre à votre question, je ne peux vous répondre car je n'en ai aucune idée n'ayant pas été sur place depuis septembre 2012. 

 

Hülya Yetişen: Les Kurdes sont nommés "terroristes" par certains pays dans le monde. Quelle est  la politique actuelle de la France pour les Kurdes ?

 

Fréderic Tissot: Non, les Kurdes ne sont pas nommés « terroristes » pas certains pays. Seules certaines organisations sont considérées comme des mouvements terroristes. Actuellement les États-Unis, la France, l'Union européenne considèrent le PKK comme une organisation terroriste. La France suit de très près le processus en cours sur la « résolution du problème », comme on dit en Turquie. Il est certain que la démarche semble avoir été ralentie ces dernières semaines mais une partie des forces du PKK se sont déjà retirées de Turquie et les négociations entre Oçalan et Ankara ne sont pas rompues. Il semble que le Premier Ministre Erdogan et Ocalan ont enfin compris que seule une solution politique pourrait régler la question. C’est aussi la position très claire de la France.

 

Hülya Yetişen: Trois  femmes kurdes ont été assassinées en plein jour à Paris le 9 janvier 2013. Ce crime a suscité une immense émotion chez les Kurdes d’Europe et de Turquie. Le procès et l’enquête progressent lentement. Qu'en pensez-vous ?

 

Fréderic Tissot: Mais ce crime a suscité aussi une immense émotion chez tous les défenseurs des Droits de l’Homme, et pas seulement chez les Kurdes d’Europe et de Turquie. La police et les autorités judiciaires françaises font leur travail. A ma connaissance, il semble que l’enquête a largement avancé et que la France attend les réponses des autorités turques suite à ses demandes.

 

Hülya Yetişen: Est-ce que vous avez quelque chose à dire que nous avons oublié de vous poser ?

 

Fréderic Tissot: On pourra en parler si vous le souhaitez mais a priori, non.

 

 

 

26/05/2014

 

Paris

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