Un autre monde

En Algérie, « un moment contestataire exceptionnel et extraordinaire »

Par Rachel Knaebel

Depuis le 22 février, les Algériens sont dans la rue tous les vendredis. La révolte a démarré quand le président Bouteflika a annoncé, à 82 ans, son intention de briguer un cinquième mandat. Au terme de plusieurs semaines de manifestations monstres, Bouteflika, lâché par l’armée, a finalement abandonné le pouvoir. Le président de la chambre haute du Parlement, Abdelkader Bensalah (77 ans), doit assurer l’intérim en attendant des élections. Cela ne semble pas suffisant pour apaiser la contestation qui rejette l’ensemble de la classe politique. D’où vient ce mouvement populaire de masse ? Quelles perspectives pour les femmes et la jeunesse algérienne ? Réponses avec Layla Baamara, politiste et chercheuse à Science-Po.

Basta !  : Mardi 2 avril, la présidence algérienne a annoncé que Abdelaziz Bouteflika quittait le pouvoir immédiatement. Quelques jours plus tôt, il avait dit céder son mandat le 28 avril. Le dimanche précédent, un nouveau gouvernement a été mis en place. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Layla Baamara [1] : Même en tant que spécialiste de l’Algérie, il est difficile de suivre tout ce qu’il se passe actuellement. Toutes les semaines, des informations, des communiqués officiels, sortent et sont parfois contredits ensuite. Un nouveau gouvernement a été constitué le 31 mars et il a été immédiatement très fortement critiqué dans la rue. Le président Bouteflika va a priori sortir du jeu politique. Mais les mobilisations n’ont pas cessé à cette annonce. L’incertitude demeure. On ne sait pas comment va s’organiser la transition post-Bouteflika, ni quelles sont les véritables intentions politiques de ceux qui gouvernent, que ce soit du côté du chef de l’État major de l’armée ou de la présidence. Ce qu’on peut observer c’est que les mobilisations se poursuivent, malgré les différentes annonces faites par les gouvernants.

La révolte est partie de la volonté de Bouteflika de briguer un cinquième mandat (il est président depuis vingt ans). Mais a-t-elle aussi à voir avec la situation économique et sociale du pays ?

J’essaie de ne pas déterminer de causes a posteriori. Mais il est certain que la situation sociale, économique, et politique du pays est problématique pour un grand nombre d’Algériens, et depuis longtemps. Des mobilisations contestataires, il y en a tous les jours en Algérie depuis des années. Elles prennent des formes diverses. Il y a par exemple des sit-in devant des bâtiments publics et des mairies, il y a eu des contestations contre le gaz de schiste dans le sud du pays (voir notre article). Il y a eu les mobilisations protestataires de 2001, parties de Kabylie qu’on a appelées « le Printemps noir ».

En 2011, on se demandait pourquoi l’Algérie n’était pas entrée en révolution [alors que la Tunisie, l’Égypte puis la Syrie et plusieurs États du Golfe étaient secoués par les « printemps arabes », ndlr], mais il y a eu des mobilisations, notamment du côté des étudiants. Des professions se mobilisent aussi, comme les « médecins résidents » [l’équivalent des internes] en 2018, pendant plusieurs mois. Le mouvement actuel n’émerge pas de nulle part. Il y a des traditions de contestation ancrées en Algérie. Après, ce qui est différent aujourd’hui, c’est clairement l’ampleur des mobilisations, en terme de nombre et d’étendue à l’ensemble du pays. Il s’agit d’un moment contestataire exceptionnel et extraordinaire.

C’est une mobilisation protéiforme, avec des slogans changeant selon les réponses du pouvoir. Mais quelles sont les revendications principales des manifestants ?

Les revendications sont en effet ciblées, au fil des semaines, selon les réactions qui émanent des gouvernants. Après, il y a des centaines de milliers de personnes dans les rues. Les slogans et les mots d’ordre sont donc très hétéroclites. Le trait commun est qu’ils se concentrent sur un rejet, en bloc, de l’ensemble de la classe gouvernante actuelle. « Qu’ils dégagent tous » est le dénominateur commun à l’ensemble des revendications des manifestations du vendredi. Mais durant le reste de la semaine, il y a aussi des mobilisations des enseignants, des étudiants, des avocats, des magistrats, avec des revendications plus spécifiques. Par exemple, les étudiants et les professeurs demandent une « Université véritablement démocratique » et une amélioration des conditions d’enseignement et de vie des étudiants à l’université. Les avocats et magistrats demandent de leur côté une justice libre et indépendante. Mais ces revendications sont associées à celles que l’on retrouve les vendredis qui visent l’ensemble de la classe gouvernante actuelle.

Existe-t-il une alternative politique possible dans les partis politiques d’opposition ? Quelle est la situation de la gauche algérienne ?

Il est difficile de parler d’alternative concrète et réelle en l’état. Parce que les partis d’opposition ont été largement affectés par des années de système politique autoritaire. Ce qu’il reste de la gauche algérienne, ce sont notamment des groupes issus des différentes scissions du parti communiste, et le parti socialiste des travailleurs, fondé par des étudiants et syndicalistes trotskistes. Mais il s’agit maintenant de groupes qui ont peu d’ancrage social et de militants. D’autres partis d’opposition qui se revendiquent de la social-démocratie, comme le Front des forces socialistes, sont dépendants du calendrier électoral et ont aussi un ancrage limité dans la société.

Comme l’ensemble des partis politiques, les partis d’opposition sont plutôt discrédités aux yeux de la population. Il ne sont pas perçus comme une alternative crédible. Néanmoins, la plupart des acteurs de cette opposition partisane participent aux mobilisations actuelles. Ils proposent des solutions, des « plateformes de sortie de crise ». Mais eux-mêmes prennent les premiers la précaution de dire qu’ils ne veulent pas récupérer le mouvement, qu’ils ne veulent pas mettre en avant des personnalités issues de leurs rangs.

Des collectifs s’étaient créés lors des mobilisations de 2011. Que sont-ils devenus ? Sont-ils encore présents dans les manifestations aujourd’hui ?

Les collectifs nés en 2011 n’existent plus, en tous cas pour ceux que j’avais rencontrés, qui réunissaient surtout des étudiants. Il y avait eu aussi la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, la CNCD, qui rassemblait des partis d’opposition, des syndicats et des associations. Ces collectifs se sont désagrégés ensuite. Mais leurs membres ont continué à militer activement.

Il y a des associations locales, de quartier, qui proposent par exemple de l’aide aux devoirs pour les enfants, ou des associations engagées dans la préservation de l’environnement, qui organisent des campagnes de nettoyage, par exemple. Il y a aussi des associations qui portent des revendications ouvertement politiques, des associations féministes, pour les libertés et les droits humains. Et depuis quelques années, des associations et des collectifs sont créés par des jeunes étudiants ou diplômés de grandes écoles qui se réclament de l’économie sociale et solidaire ou de l’entrepreneuriat social. Il existe aussi de nombreux collectifs artistiques.

Les clubs de supporters de foot sont aussi porteurs d’engagement politique ?

Je n’ai pas enquêté auprès des supporters. Mais c’est certain que les stades sont depuis longtemps des lieux d’expression de la contestation, du rejet de la politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui par les gouvernants du pays. Les clubs de supporters sont à l’origine de slogans et de chants repris aujourd’hui dans les mobilisations. Par exemple, le chant de « La Casa del Mouradia » [El Mouradia désigne la présidence de la République, le chant critique les quatre mandats de Bouteflika et la perspective du cinquième], a été lancé par les supporters de l’Usma [Union sportive de la médina d’Alger], un club phare de la capitale. Aujourd’hui, il a des millions de vue sur Youtube et des centaines de milliers de personnes reprennent ce chant dans les manifestations du vendredi.

Le 8 mars 2019, dans les rues d’Alger, la foule chante "La Casa del Mouradia"

Est-ce la jeunesse qui est surtout descendue dans les rues ces dernières semaines ou y a-t-il toutes les classes d’âge ?

L’Algérie est un pays très jeune. Les moins de 30 ans représentent dans les statistiques officielles plus de 50 % de la population. C’est donc une catégorie de la population particulièrement visible. Mais ce sont toutes les classes d’âge qui sont dans la rue aujourd’hui. Toutes les catégories de la population algérienne sont présentes, tous les milieux sociaux aussi. C’est vraiment un mouvement populaire de masse.

Quelles sont les perspectives de la jeunesse algérienne ?

C’est sûrement la catégorie de la population la plus affectée par la situation politique et économique. C’est une catégorie qui regroupe aussi des réalités très hétérogènes. Les jeunes diplômés peinent à trouver du travail, mais ceux qui n’ont pas fait d’études se trouvent dans des situations catastrophiques. Le temps de la jeunesse s’allonge : à 35 ans, parfois plus, on est toujours chez ses parents. Il y a un problème structurel pour la jeunesse algérienne aujourd’hui. Beaucoup de jeunes sont sans perspective, se sentent dans l’impasse.

Les femmes participent-elles aussi aux manifestations ?

Oui. C’est ressorti immédiatement dans les entretiens que j’ai réalisés à Alger mi-mars, sans même poser la question : cette mixité dans les manifestations, a été très surprenante, positivement, pour les femmes que j’ai rencontrées. Elles étaient très heureuses de pouvoir s’y sentir en sécurité. Dans les grandes villes algériennes, l’espace public est largement à dominante masculine. Mais aujourd’hui, dans ce mouvement, les femmes sont largement présentes.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Photo : DR, via Nan 虎 Chan

Notes

[1] Layla Baamara est politiste, docteur en sciences politiques, rattachée au laboratoire Cherpa de Science-Po Aix.

Burkina Faso : de quelle "démocratie" parle le CND

Jean-Louis Sagot-Duvauroux était venu à Bondy parler du thème de la gratuité. Auteur de plusieurs livres, il est aussi dramaturge et promeut des artistes maliens. Il tient depuis peu un blog (à retrouver en cliquant ICI) d'où nous prenons ce texte. Le coup d'Etat au Burkina nous concerne aussi parce que les citoyens de ce pays ont mené un "coup de balai citoyen" exemplaire. Mais le coup d'etat nous concerne aussi parce que l'homme du coup d'Etat, Diendéré, décoré de la Légion d'honneur par Sarkozy, a été désavoué "diplomatiquement" par Hollande, tandis qu'un député PS, François Loncle, a déclaré "comprendre" le coup d'Etat.

Il n'y a pas que le Burkina qui ait besoin d'un coup de balai citoyen.

Bondy autrement

 

JL Sagot-Duvauroux (article original ICI)

« La Constitution française de 1946 institue par son article 44 que « les membres des familles ayant régné sur la France sont inéligibles à la Présidence de la République ». En excluant du suffrage les complices avérés du tripatouillage constitutionnel tenté par Blaise Compaoré, la transition burkinabè donne à la notion de démocratie un contenu concret ancré dans l’histoire concrète du mouvement populaire. Une bonne nouvelle !
les-burkinabes-mobilises-contre-un-coup-d-etat-constitutionnel-210402

Après sa révolution d’octobre, le Burkina Faso a engagé de façon exemplaire une transition qui visait à sortir à la monopolisation du pouvoir par un clan et à remettre la nation sur le chemin de la liberté politique. La junte qui vient de renverser les autorités de cette transition et qui représente sans fard les intérêts du clan déchu n’hésite pourtant pas à s’autobaptiser Conseil national de la « démocratie ». Et il argumente en dénonçant une disposition électorale prétendument non démocratique parce qu’elle écarte du scrutin les personnes ayant explicitement soutenu la tentative de modification constitutionnelle permettant à Blaise Compaoré de se représenter ad vitam aeternam.


Cet argument, le trouble qu’il crée, les enjeux qu’il camoufle méritent qu’on s’y arrête, car l’histoire récente du Burkina Faso nous éclaire une fois de plus sur la grande plaie institutionnelle de l’Afrique. L’éclairage est d’autant plus vif que ce coup de force hasardeux, commis par un mutinerie militaire limitée à un régiment et dont le contrôle vacillant ne s’exerce vraiment que sur la capitale, ne bénéficie d’aucun soutien populaire, contrairement à d’autres pris, le plus souvent à tort, comme une revanche contre les abus d’Etats fautifs (ex : l’équipée d’Amadou Haya Sanogo au Mali).


Dans l’usage à contre-pied du mot « démocratie » par un groupe de 1300 personnes en armes pour se justifier de kidnapper la direction politique d’une nation de 17 millions d’âmes, se cache le virus d’une longue confusion qui engourdit et souvent paralyse l’élaboration par les peuples africains eux-mêmes d’institutions démocratiques dans lesquelles ils puissent se reconnaître. La « Constitution » que le clan de Blaise Compaoré, dont le général Gilbert Diendéré et les militaires du RSP, voulait tripatouiller à son profit pour maintenir sa propriété privée des prérogatives publiques est le fruit d’une double histoire. Sur le fond, le mot « Constitution » représente un principe : en démocratie, il existe une règle du jeu qui garantit la bonne régularité de l’exercice du pouvoir par le peuple et/ou ses représentants. Mais elle est aussi le fruit d’une histoire datée et située : dans la période moderne, l’histoire des révolutions américaine et française à la fin du XVIIIe siècle. Les Constitutions américaine et française représentent en effet une avancée décisive de ces peuples vers la liberté politique. Elles répondent au principe d’une règle du jeu démocratique. Mais elles le font à l’américaine,et à la française, sur la base d’une histoire politique et juridique qui n’est pas universelle, qui est ancrée dans les racines de la civilisation occidentale, comprise et intériorisée par les peuples américains et français. Elles sont aussi la trace d’oppression très peu « démocratiques » : l’esclavage que maintien la République américaine ; le monopole des mâles sur le suffrage et les fonctions électives.


Exemple de ces « singularités » historiques, ces Constitutions donnent au suffrage majoritaire une place centrale dans l’accès aux fonctions de gouvernement. Toutes les démocraties ne l’ont pas fait. L’Athènes antique attribuait ces postes par tirage au sort. Dans l’aire mandingue, les conseils de cité (dits « conseils de village ») suivent des règles de consensus qui sont entérinées par le chef sans qu’il puisse se permettre d’imposer son arbitraire. Même si dans une nation moderne le suffrage majoritaire, en Afrique comme ailleurs, est certainement un moyen incontournable de représenter la souveraineté populaire, la notion de démocratie ne se confond pas avec cette utile modalité. Hitler a été élu par les Allemands, qui ont commis là un acte hautement anti-démocratique. La démocratie a des formes, par exemple la Constitution. Mais elle a d’abord un sens : l’émancipation politique et l’égalité des citoyens.


La Constitution française de 1946 institue par son article 44 que « les membres des familles ayant régné sur la France sont inéligibles à la Présidence de la République ». Elle donne ainsi à la règle du jeu un contenu démocratique inscrit dans l’histoire du peuple français, dans ses révolutions, dans son expérience de la liberté politique, dans les racines de sa démocratie (parce qu’elle est pas le clone de la République française, la République du Mali n’a pas eu l’idée saugrenue d’interdire les fonctions électives aux Keïta sous prétexte que leurs ancêtres ont régné sur le pays au XIIIe siècle !) La transition burkinabè, avec beaucoup de sagesse, édicte une règle dont l’esprit et la genèse sont proches de ce qui amène les constituants français de 1946 à exclure les familles régnantes. Les personnalités qui ont participé à la manipulation évidemment antidémocratique qui visait à perpétuer leur confiscation de l’Etat sont disqualifiées pour représenter le peuple et faire avancer le pays dans la liberté politique. Cette évidence démocratique si fortement portée par le mouvement révolutionnaire d’octobre 2014, la transition la grave « à la burkinabè », dans la règle du jeu et c’est une bonne nouvelle. Même s’il faut veiller aux arrière-pensées qui ne sont sans doute pas absentes chez toutes celles ou ceux qui souhaitent remplacer le tripatouilleur déchu, cette avancée donne un contenu concret à la démocratie burkinabè telle qu’elle s’est concrètement exprimée par l’action du peuple. Elle va dans le sens d’une invention d’institutions démocratiques fruit non de l’imitation, mais de l’histoire propre des peuples d’Afrique, de leur expérience, de leurs convictions. Elle donne une boussole à la résistance populaire.


Subsidiairement, cette importance séquence d’histoire africaine doit faire réfléchir sur la qualification, elle aussi empruntée au droit et à l’histoire occidentale, de crimes dont la nature est profondément ancrée dans la singularité politique de l’Afrique où ils prennent un sens qui leur est propre. Certains actes de « corruption » par exemple, délit souvent assimilé à du vol, répondent davantage à la notion de haute-trahison. C’est le cas notamment lorsqu’à l’évidence, la cupidité d’un ministre ou d’un président nuit directement au développement, à la solidarité ou à la défense de la nation. Un policier touche 1000 F pour laisser passer un véhicule plutôt que de verbaliser et de verser l’amende au trésor public, qu’il soit sanctionné et paye lui-même l’amende, c’est juste. Qu’il sot qualifié de voleur, c’est juste. Mais le responsable qui importe des milliers de tonnes d’engrais avariés dans le cadre d’une campagne de développement agricole n’est pas un voleur, c’est un traitre. L’indignité qui s’attache à ce crime devrait lui interdire à jamais d’exercer des charges publiques, à plus forte raison de concourir au suffrage de ses concitoyens. L’enseignant qui distribue des bonnes notes contre des faveurs sexuelles, n’est pas un corrompu, c’est un violeur. Etc. Immense chantier juridique et institutionnel que seul le mouvement populaire allié à la réflexion des intellectuels pourra imposer, chantier sans lequel les indépendances africaines auront bien du mal à donner vie aux promesses qu’elles portent en elles.

Boko Haram : pourquoi l’élan de compassion ne sert à rien

Article de Rue89 à voir en cliquant sur le lien suivantPrint

Sabine Cessou
journaliste

Samedi, un sommet est organisé à Paris pour la « sécurité au Nigeria », à la demande du président nigérian Goodluck Jonathan et en présence des chefs d’Etat des voisins du Nigeria (Bénin, Cameroun, Niger et Tchad). L’objectif : comment faire pour contrer Boko Haram, la secte islamiste dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », et qui a enlevé 200 lycéennes en avril au nord du Nigeria.

Lire la suite : Boko Haram : pourquoi l’élan de compassion ne sert à rien

Europe et Afrique, un naufrage commun

http://www.regards.fr/web/article/europe-et-afrique-un-naufrage

 

Évoquant les morts de migrants, les écrivaines Aminata Traoré et Fatou Diomé portent le fer dans la plaie d’une politique économique inéquitable et destructrice, qui entraîne dans le même désastre les nations européennes et africaines. Des paroles indispensables.

Les grandes tragédies, quand elles font subitement irruption dans l’actualité comme les naufrages des migrants en Méditerranée, ont certes un pouvoir de déflagration, pour ce qu’elles révèlent des hypocrisies et de l’absurdité des politiques menées. Mais l’émotion initiale, vertueuse, est souvent noyée dans le pathos des grandes déclarations, puis dans le flot d’une actualité qui balaye vite d’autres rivages. Serge Guichard désignait justement, sur nos pages, l’intolérable résultat de la gestion inhumaine des migrants. L’Union européenne n’a rien trouvé de mieux qu’une réponse armée consistant à… couler les navires des passeurs.

Cette incapacité à traiter la question autrement que par des moyens technocratiques et militaires se fonde évidemment sur les peurs et les égoïsmes cultivés dans nos riches nations, dans lesquelles "l’humanitaire" n’est plus qu’une question technique. Redonner chair et humanité à cette question, c’est justement ce à quoi les paroles de deux femmes, franco-africaines, sont parvenues. Lui redonner, aussi, sa substance profondément politique.


« L’Europe ne sera plus jamais épargnée »Intervenant dans l’émission Ce soir ou jamais, l’écrivaine Fatou Diomé évoque la schizophrénie européenne qui veut « trier les étrangers utiles et les étrangers néfastes » et qui opte pour « le laisser-mourir, devenu un outil dissuasif ». En pure perte : « Celui qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, celui-là sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. » Surtout, elle insiste sur les représentations que produisent des immigrés les Européens et sur le mépris que l’Europe a d’elle-même quand elle pense que les immigrés ne viennent que « pour le pain » et pas pour la liberté, la démocratie ou la solidarité avec les leurs. Et invite à renverser les points de vue en pointant les déplacements inverses de populations, beaucoup moins visibles : ceux des Européens vers les autres pays, le mouvement « des puissants, de ceux qui ont l’argent et le bon passeport ». [1]

Car ce n’est pas dans le passé colonial que Fatou Diomé cherche les causes du désastre, mais bien dans le présent des relations entre nations européennes et africaines. « Il faut sauver l’Afrique et il faut sauver l’Europe. Vous ne resterez pas comme des poissons rouges dans la forteresse européenne. Aujourd’hui, l’Europe ne sera plus jamais épargnée tant qu’il y aura des conflits ailleurs dans le monde. L’Europe ne sera plus jamais opulente tant qu’il y aura des carences ailleurs dans le monde. »

« L’échec lamentable du développement de l’Afrique »Autre écrivaine, militante altermondialiste et ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré, dénonce à son tour l’absurdité d’une réponse militaire qui occulte les responsabilités occidentales, notamment en Libye. Dans cette tribune publiée par Rue89, elle aussi met en exergue la dimension politique et économique de la domination exercée sur l’Afrique, à l’origine directe des migrations désespérées : « Ce sont autant de conséquences de l’échec lamentable du développement économique de l’Afrique dans le cadre de la mondialisation capitaliste ; des conséquences que l’Europe n’a pas la volonté ni la sagesse de voir ni de comprendre à travers tous ces corps errants ou sans vie devant ses portes. »

« La quasi-totalité des migrants en difficulté n’aurait pas pris le risque de partir si les politiques économiques mises en œuvre étaient créatrices d’emplois. Les règles de l’OMC sont hautement destructrices », poursuit-elle. « Les pays d’origine des migrants indésirables et jetables, du Sahel et du Maghreb, qui regorgent de ces richesses [pétrole, uranium, gaz…], deviennent des champs de bataille. » Pourtant, ces richesses dont l’Europe est si dépendante « appartiennent à ces enfants qui viennent mourir aux portes de l’Europe ».

« Nous sommes tous perdants »Sans trop croire à cette « occasion historique » qu’a l’Union européenne « de dire la vérité sur l’ensemble des causes de cette tragédie et de rendre ainsi justice aux peuples spoliés et humiliés d’Afrique », Aminata Traoré place l’Afrique et l’Europe au sein de la même problématique politique : « Nous ne voyons pas comment un modèle économique qui ne fait pas le bonheur des peuples d’Europe pourrait sortir l’Afrique de l’impasse. Ce sont les lobbies (cotonniers, pétroliers, miniers, de l’armement et autres) qui déterminent la politique étrangère des puissances occidentales. »

Une nouvelle fois, « la violence inouïe du système capitaliste et prédateur est occultée ». Le message le plus frappant, de la part de ces deux femmes, réside bien dans la nécessaire prise de conscience de la communauté de destin des deux continents. « La France et l’Europe doivent se dire que nous sommes tous perdants », dit la seconde, quand la première lance : « On sera riches ensemble ou on va se noyer tous ensemble ! »

Notes

[1] « On voit les pauvres qui se déplacent, on ne voit pas les riches qui investissent dans nos pays. (…) Vous avez besoin que nous restions dominés pour offrir des débouchés à l’industrie européenne. »

Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

 
Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

Pourquoi c'est important

C'est maintenant ou jamais : François Hollande et Jean-Yves le Drian doivent briser la loi du silence et nous devons nous mobiliser pour obtenir la vérité.

En 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées pour la seule raison qu’elles étaient tutsi ou opposées au génocide. Des dirigeants politiques et militaires français ont apporté leur soutien aux génocidaires avant, pendant et après le génocide.
20 ans après, toute la lumière doit être faite sur la politique de la France au Rwanda.

Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l'attentat contre l'avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée).

Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ?

Considérant qu’il est urgent et indispensable de faire avancer la justice, et que les citoyen-ne-s français-e-s, les rescapé-e-s et les familles des victimes ont le droit de connaître toute la vérité, nous demandons pour le 20e anniversaire du génocide la déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques, et financiers.

En savoir plus :

Le Monde

http://www.lemonde.fr/international/article/2010/07/30/des-documents-francais-sur-le-genocide-rwandais-ne-seront-pas-declassifies_1394124_3210.html

Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140207.OBS5581/rwanda-une-barbouze-francaise-au-c-ur-du-genocide.html

Survie

http://survie.org/genocide

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