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Sabine Cessou
journaliste

Samedi, un sommet est organisé à Paris pour la « sécurité au Nigeria », à la demande du président nigérian Goodluck Jonathan et en présence des chefs d’Etat des voisins du Nigeria (Bénin, Cameroun, Niger et Tchad). L’objectif : comment faire pour contrer Boko Haram, la secte islamiste dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », et qui a enlevé 200 lycéennes en avril au nord du Nigeria.

 

A la veille de ce sommet parisien, qui place François Hollande dans un rôle de spécialiste de l’islamisme dans la bande sahélienne, les constats de l’impuissance des autorités du Nigeria face à un problème nigérian se multiplient.
En toile de fond, les « people » et les médias s’emballent, emportés par le slogan « Bring back our girls ! » lancé par les réseaux sociaux. Reste à savoir si toute cette mobilisation peut changer la donne.
L’analyste politique indépendant Gilles Yabi, béninois, ancien responsable d’International Crisis Group (ICG) en Afrique de l’Ouest, en doutait déjà, le 19 avril, sur son blog.

« Interrogé sur cette flambée de violences [...], j’ai participé au festival de l’indignation verbale en qualifiant le groupe Boko Harma auquel on attribue ces attaques, sans doute à raison, de monstre.

Avant de réaliser que rivaliser de mots forts pour qualifier ce groupe terroriste n’apportait pas grand chose. Ni à un début de compréhension du cycle ininterrompu de violences dans une grande moitié du nord du Nigeria, encore moins à une tentative de formulation de propositions pour y mettre fin. »

Car la solution au « problème » Boko Haram ne se trouve pas dans un appui logistique de l’armée américaine, ni dans l’élan de compassion autour de « Bring back our girls ! », mais dans ce qui devrait relever d’une révolution au Nigeria.

« Boko Haram n’est pas un monstre si on entend par cela un être immonde extérieur et antinomique au corps social nigérian. Cette nébuleuse est le produit et le reflet d’un Nigeria aussi riche, dynamique et puissant qu’outrageusement corrompu et impitoyable pour les pauvres et les faibles. »

« Un système qui a tué la compassion »

Gilles Yabi ne revient pas sur les IPhones plaqué or offerts le 12 avril par le président Goodluck Jonathan à une dizaine d’invités présents pour le mariage de sa fille... Un bon exemple de la décadence made in Nigeria, source de colère et de violence.
En revanche, l’analyste revient sur les écarts de développement qui marquent le nord (déshérité) et le sud (pétrolier) du pays, mais aussi sur les proportions désastreuses prises par la corruption des élites. Tout s’achète au Nigeria, même les voix des électeurs, dans un système où la notion d’intérêt général manque cruellement.

« L’indifférence ne tarde pas à se muer en mépris pour les millions de personnes qui sont nées, manque de chance, loin des lieux où vivent les puissants, dans ces zones où l’absence de politiques publiques pendant des décennies offre à tout idéologue extrémiste passionné, déterminé et intelligent un extraordinaire terrain de recrutement.

Boko Haram n’aurait jamais pu atteindre la taille critique que doit absolument avoir tout groupe porteur d’idées étranges, extrémistes et dangereuses avant de devenir une menace grave à la paix et à la sécurité d’une région, si les Nigérians n’avaient pas accepté pendant trop longtemps l’installation d’un système qui a tué la compassion, ou simplement l’attention à l’existence des autres. »

Un problème « qui n’a plus de solution », estime Gilles Yabi, en dehors d’une prise de conscience urgente au Nigeria, de la part des gouvernants, sur le travail qui les attend. Comme au Mali, où les islamistes opèrent toujours et où l’actuel gouvernement ne s’avère pas plus efficace que les précédents (sauf pour obtenir la tête de Bert Koenders, le chef de la Minusma, dégagé au bout d’un an), les interventions de la communauté internationale s’apparentent à du sparadrap. La plaie est trop profonde pour être soignée depuis Paris ou Washington.

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