Un autre monde

Europe et Afrique, un naufrage commun

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Évoquant les morts de migrants, les écrivaines Aminata Traoré et Fatou Diomé portent le fer dans la plaie d’une politique économique inéquitable et destructrice, qui entraîne dans le même désastre les nations européennes et africaines. Des paroles indispensables.

Les grandes tragédies, quand elles font subitement irruption dans l’actualité comme les naufrages des migrants en Méditerranée, ont certes un pouvoir de déflagration, pour ce qu’elles révèlent des hypocrisies et de l’absurdité des politiques menées. Mais l’émotion initiale, vertueuse, est souvent noyée dans le pathos des grandes déclarations, puis dans le flot d’une actualité qui balaye vite d’autres rivages. Serge Guichard désignait justement, sur nos pages, l’intolérable résultat de la gestion inhumaine des migrants. L’Union européenne n’a rien trouvé de mieux qu’une réponse armée consistant à… couler les navires des passeurs.

Cette incapacité à traiter la question autrement que par des moyens technocratiques et militaires se fonde évidemment sur les peurs et les égoïsmes cultivés dans nos riches nations, dans lesquelles "l’humanitaire" n’est plus qu’une question technique. Redonner chair et humanité à cette question, c’est justement ce à quoi les paroles de deux femmes, franco-africaines, sont parvenues. Lui redonner, aussi, sa substance profondément politique.


« L’Europe ne sera plus jamais épargnée »Intervenant dans l’émission Ce soir ou jamais, l’écrivaine Fatou Diomé évoque la schizophrénie européenne qui veut « trier les étrangers utiles et les étrangers néfastes » et qui opte pour « le laisser-mourir, devenu un outil dissuasif ». En pure perte : « Celui qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, celui-là sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. » Surtout, elle insiste sur les représentations que produisent des immigrés les Européens et sur le mépris que l’Europe a d’elle-même quand elle pense que les immigrés ne viennent que « pour le pain » et pas pour la liberté, la démocratie ou la solidarité avec les leurs. Et invite à renverser les points de vue en pointant les déplacements inverses de populations, beaucoup moins visibles : ceux des Européens vers les autres pays, le mouvement « des puissants, de ceux qui ont l’argent et le bon passeport ». [1]

Car ce n’est pas dans le passé colonial que Fatou Diomé cherche les causes du désastre, mais bien dans le présent des relations entre nations européennes et africaines. « Il faut sauver l’Afrique et il faut sauver l’Europe. Vous ne resterez pas comme des poissons rouges dans la forteresse européenne. Aujourd’hui, l’Europe ne sera plus jamais épargnée tant qu’il y aura des conflits ailleurs dans le monde. L’Europe ne sera plus jamais opulente tant qu’il y aura des carences ailleurs dans le monde. »

« L’échec lamentable du développement de l’Afrique »Autre écrivaine, militante altermondialiste et ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré, dénonce à son tour l’absurdité d’une réponse militaire qui occulte les responsabilités occidentales, notamment en Libye. Dans cette tribune publiée par Rue89, elle aussi met en exergue la dimension politique et économique de la domination exercée sur l’Afrique, à l’origine directe des migrations désespérées : « Ce sont autant de conséquences de l’échec lamentable du développement économique de l’Afrique dans le cadre de la mondialisation capitaliste ; des conséquences que l’Europe n’a pas la volonté ni la sagesse de voir ni de comprendre à travers tous ces corps errants ou sans vie devant ses portes. »

« La quasi-totalité des migrants en difficulté n’aurait pas pris le risque de partir si les politiques économiques mises en œuvre étaient créatrices d’emplois. Les règles de l’OMC sont hautement destructrices », poursuit-elle. « Les pays d’origine des migrants indésirables et jetables, du Sahel et du Maghreb, qui regorgent de ces richesses [pétrole, uranium, gaz…], deviennent des champs de bataille. » Pourtant, ces richesses dont l’Europe est si dépendante « appartiennent à ces enfants qui viennent mourir aux portes de l’Europe ».

« Nous sommes tous perdants »Sans trop croire à cette « occasion historique » qu’a l’Union européenne « de dire la vérité sur l’ensemble des causes de cette tragédie et de rendre ainsi justice aux peuples spoliés et humiliés d’Afrique », Aminata Traoré place l’Afrique et l’Europe au sein de la même problématique politique : « Nous ne voyons pas comment un modèle économique qui ne fait pas le bonheur des peuples d’Europe pourrait sortir l’Afrique de l’impasse. Ce sont les lobbies (cotonniers, pétroliers, miniers, de l’armement et autres) qui déterminent la politique étrangère des puissances occidentales. »

Une nouvelle fois, « la violence inouïe du système capitaliste et prédateur est occultée ». Le message le plus frappant, de la part de ces deux femmes, réside bien dans la nécessaire prise de conscience de la communauté de destin des deux continents. « La France et l’Europe doivent se dire que nous sommes tous perdants », dit la seconde, quand la première lance : « On sera riches ensemble ou on va se noyer tous ensemble ! »

Notes

[1] « On voit les pauvres qui se déplacent, on ne voit pas les riches qui investissent dans nos pays. (…) Vous avez besoin que nous restions dominés pour offrir des débouchés à l’industrie européenne. »