Par Rachel Knaebel

Depuis le 22 février, les Algériens sont dans la rue tous les vendredis. La révolte a démarré quand le président Bouteflika a annoncé, à 82 ans, son intention de briguer un cinquième mandat. Au terme de plusieurs semaines de manifestations monstres, Bouteflika, lâché par l’armée, a finalement abandonné le pouvoir. Le président de la chambre haute du Parlement, Abdelkader Bensalah (77 ans), doit assurer l’intérim en attendant des élections. Cela ne semble pas suffisant pour apaiser la contestation qui rejette l’ensemble de la classe politique. D’où vient ce mouvement populaire de masse ? Quelles perspectives pour les femmes et la jeunesse algérienne ? Réponses avec Layla Baamara, politiste et chercheuse à Science-Po.

Basta !  : Mardi 2 avril, la présidence algérienne a annoncé que Abdelaziz Bouteflika quittait le pouvoir immédiatement. Quelques jours plus tôt, il avait dit céder son mandat le 28 avril. Le dimanche précédent, un nouveau gouvernement a été mis en place. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Layla Baamara [1] : Même en tant que spécialiste de l’Algérie, il est difficile de suivre tout ce qu’il se passe actuellement. Toutes les semaines, des informations, des communiqués officiels, sortent et sont parfois contredits ensuite. Un nouveau gouvernement a été constitué le 31 mars et il a été immédiatement très fortement critiqué dans la rue. Le président Bouteflika va a priori sortir du jeu politique. Mais les mobilisations n’ont pas cessé à cette annonce. L’incertitude demeure. On ne sait pas comment va s’organiser la transition post-Bouteflika, ni quelles sont les véritables intentions politiques de ceux qui gouvernent, que ce soit du côté du chef de l’État major de l’armée ou de la présidence. Ce qu’on peut observer c’est que les mobilisations se poursuivent, malgré les différentes annonces faites par les gouvernants.

La révolte est partie de la volonté de Bouteflika de briguer un cinquième mandat (il est président depuis vingt ans). Mais a-t-elle aussi à voir avec la situation économique et sociale du pays ?

J’essaie de ne pas déterminer de causes a posteriori. Mais il est certain que la situation sociale, économique, et politique du pays est problématique pour un grand nombre d’Algériens, et depuis longtemps. Des mobilisations contestataires, il y en a tous les jours en Algérie depuis des années. Elles prennent des formes diverses. Il y a par exemple des sit-in devant des bâtiments publics et des mairies, il y a eu des contestations contre le gaz de schiste dans le sud du pays (voir notre article). Il y a eu les mobilisations protestataires de 2001, parties de Kabylie qu’on a appelées « le Printemps noir ».

En 2011, on se demandait pourquoi l’Algérie n’était pas entrée en révolution [alors que la Tunisie, l’Égypte puis la Syrie et plusieurs États du Golfe étaient secoués par les « printemps arabes », ndlr], mais il y a eu des mobilisations, notamment du côté des étudiants. Des professions se mobilisent aussi, comme les « médecins résidents » [l’équivalent des internes] en 2018, pendant plusieurs mois. Le mouvement actuel n’émerge pas de nulle part. Il y a des traditions de contestation ancrées en Algérie. Après, ce qui est différent aujourd’hui, c’est clairement l’ampleur des mobilisations, en terme de nombre et d’étendue à l’ensemble du pays. Il s’agit d’un moment contestataire exceptionnel et extraordinaire.

C’est une mobilisation protéiforme, avec des slogans changeant selon les réponses du pouvoir. Mais quelles sont les revendications principales des manifestants ?

Les revendications sont en effet ciblées, au fil des semaines, selon les réactions qui émanent des gouvernants. Après, il y a des centaines de milliers de personnes dans les rues. Les slogans et les mots d’ordre sont donc très hétéroclites. Le trait commun est qu’ils se concentrent sur un rejet, en bloc, de l’ensemble de la classe gouvernante actuelle. « Qu’ils dégagent tous » est le dénominateur commun à l’ensemble des revendications des manifestations du vendredi. Mais durant le reste de la semaine, il y a aussi des mobilisations des enseignants, des étudiants, des avocats, des magistrats, avec des revendications plus spécifiques. Par exemple, les étudiants et les professeurs demandent une « Université véritablement démocratique » et une amélioration des conditions d’enseignement et de vie des étudiants à l’université. Les avocats et magistrats demandent de leur côté une justice libre et indépendante. Mais ces revendications sont associées à celles que l’on retrouve les vendredis qui visent l’ensemble de la classe gouvernante actuelle.

Existe-t-il une alternative politique possible dans les partis politiques d’opposition ? Quelle est la situation de la gauche algérienne ?

Il est difficile de parler d’alternative concrète et réelle en l’état. Parce que les partis d’opposition ont été largement affectés par des années de système politique autoritaire. Ce qu’il reste de la gauche algérienne, ce sont notamment des groupes issus des différentes scissions du parti communiste, et le parti socialiste des travailleurs, fondé par des étudiants et syndicalistes trotskistes. Mais il s’agit maintenant de groupes qui ont peu d’ancrage social et de militants. D’autres partis d’opposition qui se revendiquent de la social-démocratie, comme le Front des forces socialistes, sont dépendants du calendrier électoral et ont aussi un ancrage limité dans la société.

Comme l’ensemble des partis politiques, les partis d’opposition sont plutôt discrédités aux yeux de la population. Il ne sont pas perçus comme une alternative crédible. Néanmoins, la plupart des acteurs de cette opposition partisane participent aux mobilisations actuelles. Ils proposent des solutions, des « plateformes de sortie de crise ». Mais eux-mêmes prennent les premiers la précaution de dire qu’ils ne veulent pas récupérer le mouvement, qu’ils ne veulent pas mettre en avant des personnalités issues de leurs rangs.

Des collectifs s’étaient créés lors des mobilisations de 2011. Que sont-ils devenus ? Sont-ils encore présents dans les manifestations aujourd’hui ?

Les collectifs nés en 2011 n’existent plus, en tous cas pour ceux que j’avais rencontrés, qui réunissaient surtout des étudiants. Il y avait eu aussi la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, la CNCD, qui rassemblait des partis d’opposition, des syndicats et des associations. Ces collectifs se sont désagrégés ensuite. Mais leurs membres ont continué à militer activement.

Il y a des associations locales, de quartier, qui proposent par exemple de l’aide aux devoirs pour les enfants, ou des associations engagées dans la préservation de l’environnement, qui organisent des campagnes de nettoyage, par exemple. Il y a aussi des associations qui portent des revendications ouvertement politiques, des associations féministes, pour les libertés et les droits humains. Et depuis quelques années, des associations et des collectifs sont créés par des jeunes étudiants ou diplômés de grandes écoles qui se réclament de l’économie sociale et solidaire ou de l’entrepreneuriat social. Il existe aussi de nombreux collectifs artistiques.

Les clubs de supporters de foot sont aussi porteurs d’engagement politique ?

Je n’ai pas enquêté auprès des supporters. Mais c’est certain que les stades sont depuis longtemps des lieux d’expression de la contestation, du rejet de la politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui par les gouvernants du pays. Les clubs de supporters sont à l’origine de slogans et de chants repris aujourd’hui dans les mobilisations. Par exemple, le chant de « La Casa del Mouradia » [El Mouradia désigne la présidence de la République, le chant critique les quatre mandats de Bouteflika et la perspective du cinquième], a été lancé par les supporters de l’Usma [Union sportive de la médina d’Alger], un club phare de la capitale. Aujourd’hui, il a des millions de vue sur Youtube et des centaines de milliers de personnes reprennent ce chant dans les manifestations du vendredi.

Le 8 mars 2019, dans les rues d’Alger, la foule chante "La Casa del Mouradia"

Est-ce la jeunesse qui est surtout descendue dans les rues ces dernières semaines ou y a-t-il toutes les classes d’âge ?

L’Algérie est un pays très jeune. Les moins de 30 ans représentent dans les statistiques officielles plus de 50 % de la population. C’est donc une catégorie de la population particulièrement visible. Mais ce sont toutes les classes d’âge qui sont dans la rue aujourd’hui. Toutes les catégories de la population algérienne sont présentes, tous les milieux sociaux aussi. C’est vraiment un mouvement populaire de masse.

Quelles sont les perspectives de la jeunesse algérienne ?

C’est sûrement la catégorie de la population la plus affectée par la situation politique et économique. C’est une catégorie qui regroupe aussi des réalités très hétérogènes. Les jeunes diplômés peinent à trouver du travail, mais ceux qui n’ont pas fait d’études se trouvent dans des situations catastrophiques. Le temps de la jeunesse s’allonge : à 35 ans, parfois plus, on est toujours chez ses parents. Il y a un problème structurel pour la jeunesse algérienne aujourd’hui. Beaucoup de jeunes sont sans perspective, se sentent dans l’impasse.

Les femmes participent-elles aussi aux manifestations ?

Oui. C’est ressorti immédiatement dans les entretiens que j’ai réalisés à Alger mi-mars, sans même poser la question : cette mixité dans les manifestations, a été très surprenante, positivement, pour les femmes que j’ai rencontrées. Elles étaient très heureuses de pouvoir s’y sentir en sécurité. Dans les grandes villes algériennes, l’espace public est largement à dominante masculine. Mais aujourd’hui, dans ce mouvement, les femmes sont largement présentes.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Photo : DR, via Nan 虎 Chan

Notes

[1] Layla Baamara est politiste, docteur en sciences politiques, rattachée au laboratoire Cherpa de Science-Po Aix.

Informations supplémentaires