Une autre gauche

Irresponsable !

 

Par Laurent Chemla

Un des marqueurs de ce quinquennat, je crois, aura été la façon dont le sommet de l’État s’est montré irresponsable. Irresponsable, déjà, dans l’inconscience de la gravité de certaines décisions. Souvent prises pour montrer « qu’on fait quelque chose », et contre l’avis de tous les experts, ces décisions ignorent surtout les risques qu’elle font peser sur l’avenir en se focalisant sur un supposé bénéfice politique très ponctuel.

 

- La loi renseignement, qui soumet la totalité de la population à la surveillance de l’État, hors décision judiciaire. Comme si la garantie d’une intimité inviolée n’était pas un des fondements de la démocratie.

- La déchéance de nationalité, voulue comme une garantie d’unité nationale et qui a eu l’effet inverse. À quel niveau d’isolement fallait-il être pour ne pas voir les effets délétères du débat qui allait nécessairement en découler.

- L’État d’urgence, pensé comme un marqueur de fermeté face aux terroristes mais qui a enfermé la république dans une parodie d’État de droit. Fallait-il être sourd pour ne pas entendre ceux qui mettaient en garde contre sa prolongation et le danger de ne plus pouvoir en sortir.

- Le fichier TES, qui va réunir toutes nos données personnelles - y compris biométriques - alors même que nul ne peut prédire à qui - et à quoi - il servira dans un futur peut-être pas si lointain.

Ces décisions nous construisent un bien sombre avenir, dans lequel toute dissidence pourra être repérée, poursuivie ou assignée à résidence. Pour peu qu’un futur gouvernement choisisse, allez savoir, de "protéger" une quelconque COP21 contre de "dangereux" manifestants écolos, ou pire, il en aura désormais tous les moyens. Quelle est donc cette "démocratie" qui utilise sa police pour interdire la contradiction en dehors de tout contrôle judiciaire ? Irresponsable, aussi, dans l’absence de projet de société. Au moins la droite, elle, n’a aucun scrupule à annoncer le sien, tout entier basé sur la destruction des acquis sociaux et la protection des plus forts au détriment de tous les autres. Et elle le fera. C’est un bien méchant projet, mais c’en est un. Quel aura été celui du gouvernement sortant ?

- Choisir un premier Premier Ministre au seul motif que celui-ci, au moins, ne ferait jamais d’ombre. Puis en choisir un second pour d’obscures raisons de /triangulation/ avec le même objectif de se garantir un second mandat ? Encore eut-il fallu faire quelque chose du premier.

- Ne même pas faire semblant d’essayer de renégocier le traité européen, alors même que c’était le point central du projet annoncé, comme si dès lors qu’on était au pouvoir il devenait inutile de maintenir au moins l’illusion qu’on va respecter son programme ? Et s’enfermer dès lors dans une norme budgétaire européenne destructrice de notre pacte social.

- Offrir des milliards au Medef, sans autre contrepartie qu’une vague promesse, et réduire encore ainsi les possibilités d’actions sociales que cet argent aurait permis ?

- Légiférer, aux forceps, pour inverser la hiérarchie des normes, et permettre aux entreprises de s’exonérer de tout accord collectif. Comme si les salariés pouvaient, seuls, s’opposer efficacement aux dictats de leur direction ?

Comment créer de l’espoir, dans un pays démoralisé, quand on propose comme seul avenir une hypothétique orthodoxie budgétaire ? Comment donner du sens à la citoyenneté et au vivre-ensemble, quel sentiment d’appartenance donne-t-on quand on gouverne à l’inverse de ce qu’on a promis à son électorat ? À quoi bon voter pour un programme quand on sait d’avance qu’il ne sera pas tenu ? Tous ces choix, plus politiciens que politiques, cette gouvernance dont la promesse d’un lendemain meilleur pour son électorat était totalement absente ne pouvaient que réduire les forces du progrès social et pousser la réaction à se radicaliser. Ce qu’elle n’a pas manqué de faire. Que l’on soit de gauche ou de droite, cette destruction d’un pan entier de l’alternance démocratique au seul bénéfice de s’assurer un espace politique devrait être considéré comme irresponsable.

Irresponsable enfin, surtout, dans le perpétuel refus d’assumer la moindre... responsabilité. Cet aspect fut surtout marqué lors des multiples renouvellement de l’État d’urgence : malgré tous les rapports démontrant son inutilité au-delà des quelques premières semaines, le choix de le renouveler ne s’explique que par un seul motif : « si nous décidons d’en sortir et qu’un attentat se produisait, on pourrait nous en tenir pour responsable : c’est un risque politique inacceptable ». Il ne s’agit pas d’être efficace : ça ne l’est pas. Il ne s’agit que de se protéger soi-même de tout aléa. On n’agit pas pour le bien commun, encore moins pour protéger la république (puisqu’au contraire on détruit l’État de Droit sur lequel elle repose), mais dans l’unique but de - surtout - n’avoir aucune responsabilité si d’aventure l’avenir devait être plus sombre que prévu. C’est égoïste, démagogique, et surtout très peu courageux. On a vu le même refus d’accepter une quelconque responsabilité, aussi, après les attentats. Il n’y a eu « aucune faille du renseignement » au Bataclan ni « aucune faille dans le dispositif de sécurité » à Nice, comme il n’y avait eu « aucune faute des gendarmes » lorsque Rémi Fraisse est mort.

Comme pour le chômage, c’est la faute à « pas de bol ». Mais cette irresponsabilité-là, hélas, aura été plus que partagée par l’ensemble de nos représentants politiques. C’est la même qu’on retrouvait, sur tous les bancs des deux assemblées, lorsque fut votée la "loi Renseignement". Ceux qui ont suivi les débats se rappelleront avec moi que le seul argument répondant aux avis de tous les corps sociaux qui ont pris parti contre cette loi était le même : « Il faut bien faire quelque chose » et que face aux rares parlementaires opposés les ministres n’ont eu de cesse que d’affirmer le même « Si vous votiez contre vous seriez responsable du prochain attentat ». A contrario, donc, il fallait la voter pour - surtout - n’être pas tenu pour responsable. Un argument qui hélas a porté, Ô combien.

Ainsi donc, à l’image de cet article 49.3 qu’on utilise avant tout débat mais dont on refuse de porter la responsabilité une fois redevenu candidat (« On m’a imposé le 49.3. »), à l’image de ce président qui refuse à ce point d’affronter son propre bilan qu’il renonce à se représenter, c’est bien sur cette dernière définition de l’irresponsabilité, comme refus de répondre de ses actes, qu’il faut s’arrêter. Et constater l’état de notre classe politique. Irresponsable.

Laurent Chemla

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