Une autre gauche

Le Président qui veut nous faire marcher

 

Par Liliane Baie

Et il en fait marcher un certain nombre, et même courir, pour les plus enthousiastes d’entre eux. Courir vers quoi ? Une nouvelle République ? Une démocratie renouvelée ? Un gouvernement au service du peuple ? La révocation des élus ? La défense des services publics ?

Et bien non, ils courent, avec entrain, vers la dissolution de notre démocratie sociale et la phase ultime de la prise de pouvoir des puissances d’argent sur les démocraties occidentales. Mais ils ne le savent pas... Comment le candidat le plus représentatif d’un projet néo-libéral radical a-t-il pu se faire passer pour un candidat anti-système ? Comment le bras armé économique de François Hollande peut-il se faire passer pour un candidat du renouveau ? L’ancien banquier doué de chez Rothschild pour le candidat du peuple ? Et comment est-il possible que des slogans aussi débiles que « ni droite ni gauche », ou « de droite et de gauche » puissent être repris ad nauseam, comme si le paradoxe devenait une forme suprême de pensée (voir à ce sujet « Le capitalisme paradoxant » de Vincent de Gaulejac, présenté ici dont l’aventure Macron me semble une illustration tragique).

Mais la stratégie du maître d’œuvre est grandiose, à la fois très pensée, puissante, et discrète. Par exemple, le simple titre de son livre (« Révolution » ainsi décrypté : "Emmanuel Macron, c’est la révolution avec une minuscule" par Hervé Nathan dans Marianne) témoigne du talent de son auteur pour le maniement du paradoxe, Emmanuel Macron étant, selon moi, davantage contre-révolutionnaire que révolutionnaire. Mais ce goût pour la juxtaposition des contraires, sans explicitation du conflit que ce rapprochement expose, n’est pas qu’un style : il est une méthode. Ainsi, Monsieur « En même temps » nous conduit à une pensée impossible, une pensée indécidable où tout et son contraire auraient le même statut de vérité sans que le rapport entre des contenus divergents ne soit jamais interrogé.

C’est comme cela que se retrouvent dans le mouvement "En marche !" des personnes, expérimentées en politique ou nouveaux acteurs sans expérience en ce domaine, qui peuvent avoir des valeurs et des projets opposés, sans que cela ne pose à ces différents intervenants le moindre problème. En effet, le chef ne cesse de faire coexister ces différents points de vue sans reconnaître entre eux un rapport conflictuel. Il faut savoir, comme je l’ai décrit dans le billet « Un Président ne devrait pas faire ça », que soumettre quelqu’un à des injonctions contradictoires a tendance à faciliter la mise sous emprise de cette personne. Et ce, parce que ces contradictions, cette pensée dissonante, créent ce qui s’appelle une dissonance cognitive, laquelle entraîne une plus grande adhésion de celui qui écoute à l’autorité de celui qui parle.

La langue macronienne produit de la dissonance cognitive en permanence. Mais ce n’est pas le seul outil dont cet expert en séduction se pare pour faire avaler des couleuvres à un si grand nombre de personnes. Citons, dans la séduction individuelle, le regard souriant bien planté dans celui de son interlocuteur, accompagné d’un geste affectueux de la main serrant le bras de celui-ci, le petit clin d’œil, une certaine façon de faire sentir à l’autre que cette rencontre est vraiment importante, etc. Voir à ce sujet « Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait ; le vrai visage du nouveau Président »->http://www.plon.fr/ouvrage/emmanuel-macron-un-jeune-homme-si-parfait/9782259217057] de Anne Fulda, chez Plon.

Sur le plan collectif, rien n’est laissé au hasard : la communication du nouveau Président est aussi contrôlée et efficace que celle du récent candidat à l’élection présidentielle, mais se déploie dans un nouveau champ, notamment celui des rencontres internationales tournant à l’avantage de ce dernier, lui donnant, au moins en surface, et en quinze jours, une stature d’homme d’État. Et qu’importe si le bouillonnant et impulsif Trump s’est senti humilié par une poignée de mains un peu trop vigoureuse, ou Poutine à cause de leçons de savoir-vivre politique données par un élu nouveau-né. L’intérêt, pour le nouveau pouvoir présidentiel, étant de s’assurer par une image d’homme puissant et respecté au niveau international, les votes aux législatives de la partie des français légitimistes qui pensent encore « roi-soleil ».

Le peuple de France va-t-il se laisser abuser par les éléments de langage disséminés ça et là ("donner sa chance au nouveau Président", "ne pas risquer un régime instable", comme si les discussions parlementaires, et les inévitables conflits, n’étaient pas la base même de la démocratie, et l’absence d’opposition efficace son exact opposé ?...) Ou bien va-t-il sauver ce qui reste de celle-ci en permettant que se maintienne un vrai contre-pouvoir ?

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