Une autre gauche

Macron, ou l'extrême-centre

Lu sur L'Humanité

Par Pierre Serna

Depuis le printemps 2017, la France est en train de changer de régime, et réinvente une forme bien connue depuis Thermidor, le Consulat, le second Empire ou le début de la Ve République, et jamais réellement étudiée dans l’histoire de France : l’extrême centre. Cette politique se construit sur un triptyque prétendant émanciper la société, et la faire basculer dans une modernité que les forces anciennes de la politique et la division droite-gauche empêcheraient. Pour cela il faut fonder un triptyque solide et s’y tenir. Décrédibiliser les appartenances politiques et favoriser les transfuges en tous genres pour inventer un lieu hégémonique au centre de l’échiquier. LaREM s’en charge. Faire semblant de refuser un discours radical, mettre en avant un discours modéré, affable, pour montrer sa différence et sa supériorité avec ceux qui expriment une saine colère et pensent que la démocratie se construit dans le débat contradictoire. Enfin et surtout, maîtriser le pouvoir législatif pour lui substituer, à l’envers de toute tradition de libertés, la force du bras armé, policier ou militaire, du pouvoir exécutif. Emmanuel Macron est l’homme de cette politique en marche, dont le but est de prendre en otage une partie de l’électorat dès à présent pour le capturer en vue du second tour de 2022 qu’il fait tout pour qu’il soit identique à celui de 2017, espérant la même conclusion.

Une hypothèse et une construction intellectuelle ? Jugeons-en par les faits en reprenant l’exemple du traitement des pauvres aujourd’hui où le double registre d’une langue bienveillante cache une réalité alarmante. Sur Internet aujourd’hui, il est possible de trouver la photographie que l’Élysée a laissé publier, en temps quasi-réel : « Le président de la République Emmanuel Macron s’est rendu auprès de sans-abri dans la nuit du 18 février, accompagnant une équipe du Samu social parisien lors d’une maraude. » Alors que la presse n’avait pas été conviée, c’est la photographe officielle du chef de l’État qui a publié un cliché du déplacement sur les réseaux sociaux. Sur cette photo, Emmanuel Macron dialogue avec des sans-abri, vêtu d’un jean et d’un blouson de cuir.

Quelle que soit la valeur intentionnelle du président, Emmanuel Macron laisse l’Élysée communiquer afin de valoriser son action sociale alors qu’il se trouve, en pleine crise des gilets jaunes, en déficit d’image, perçu non sans raison comme l’homme des riches et le serviteur des intérêts du patronat. La recette peut être performative, le geste devenant le symbole de toute une politique. Sur la photo la posture est éloquente : par pudeur, le pauvre a disparu sous sa tente, le président à genoux les bras croisés lui apporte réconfort, tel un président thaumaturge du XXIe siècle : « Je regarde la France pauvre, je la guéris. »

Quelle est la réalité de la politique officielle ? De nombreux intervenants dans le débat public dénoncent une pure stratégie de communication. Les témoignages des professionnels de l’aide sociale dénoncent dans les faits une baisse de 57 millions des financements des centres d’hébergement qui accueillent les sans-abri. La pauvreté ou la précarité se trouvent en constante augmentation et touchent désormais près de dix millions de Français, soit plus de 10 % de la population de la cinquième puissance du monde. Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), qui regroupe les gestionnaires de 80 % des centres d’hébergement, rappelle les coupes budgétaires imposées aux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Elles prévoient 57 millions d’euros d’économies entre 2018 et 2021.

Ainsi opère cette politique d’un centre à deux visages, affable dans la rue, implacable dans ses bureaux. Ce double langage, cette double posture, l’homme du peuple et l’homme de la finance, le tout en même temps, ne date pas de ce mois de février 2018. Emmaüs a dénoncé depuis le début de l’année la duplicité d’une politique entre l’écart, mesurable, de la parole bienveillante et euphémisante, d’une part, et la réalité brutale, en pleine contradiction avec le discours, fondement même d’une politique de centre ultraradicale, d’autre part. Le rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre (FAP) constate que le gouvernement met bien 15 milliards d’euros sur deux ans dans son plan « Logement d’abord » mais « c’est d’autant plus insuffisant qu’à côté le pacte financier et fiscal demande aux collectivités locales de faire 13 milliards d’économies », constate Christophe Robert, délégué général de la FAP. L’offre aux logements adaptés reste insuffisante, fort loin des préoccupations du gouvernement. Seules 1 400 places en pension de famille ont été ouvertes en 2018, sur les 10 000 promises sur cinq ans. L’image de la maraude nocturne en faveur des sans-abri en ressort plus floue.

Qu’en est-il des annonces du 13 septembre 2018 et des 21 mesures structurant une stratégie de lutte contre la pauvreté. À bien étudier la stratégie du président, les 8 milliards annoncés ne sont qu’un redéploiement de budget qui ne peut cacher la baisse constante des sommes consacrées aux aides sociales, avec la faiblesse de la revalorisation des minima sociaux. Aucune augmentation du RSA, réduction des budgets des missions locales pour accompagner les jeunes, réduction drastique du nombre de contrats aidés, sans solutions de substitution, non-remplacement des personnels en PMI. Sûrement est cela « le fameux pognon de dingue » que coûte la solidarité nationale. Face au réel de la confrontation avec la pauvreté, le masque d’une modération de surface est arraché. Une violence sociale, désormais devenue insupportable pour des dizaines de milliers de Français, devient la source bouillonnante de ressentiments, de colères, ou la cause d’un repli hébété sur ses difficultés, vécues comme autant d’échecs personnels honteux. Tout l’art de la politique présidentielle étant d’éloigner le regard et l’observation de l’échec global d’une politique libérale, construite pour défendre les nantis du système, pratiquant ici et là la charité, saupoudrant de « mesurettes » sa politique écologique et menant en réalité à la catastrophe sociale et environnementale.

À ces critiques le président de la République, maître de l’extrême centre, a proposé un concept qui résume, depuis l’été 1789, la posture des hommes de sa mouvance idéologique : la neutralité. Emmanuel macron a utilisé ce mot contre les journalistes couvrant les manifestations des gilets jaunes, les trouvant impartiaux. La boucle de l’extrême centre qui se referme sur ce terme ô combien révélateur : la neutralisation. Neutralisation du débat, par vide de la saine confrontation des points de vue différents. Neutralisation de la société par le contrôle spectaculaire de la libération de la parole mais surplombée par l’archi-présence du président dans les débats qu’il choisit. Neutralisation lorsque le centre a paralysé, comme sidéré, sa droite et sa gauche. Neutralité, ou le contraire de ce qui fait le sel de l’intelligence critique, le sel de la position que tous les hommes de lettres, les penseurs et les intellectuels ont enseignée depuis les philosophies des Lumières : l’engagement comme but ultime de toute réflexion, avec ses choix, tout sauf neutres parce qu’argumentés, pensés, réfléchis.

Pierre Serna, professeur d’histoire moderne à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Extraits du futur ouvrage « L’extrême centre ou le poison français. 1794-2017 ». Éditions Champ Vallon, sortie prévue le 5 juin 2019.

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