Urbanisme

Le « mystère » français peut s’expliquer autrement

 

par christophe lemardelé

 

Dans leur tout récent ouvrage, Le mystère français, les deux démographes Hervé Le Bras et Emmanuel Todd expliquent l’opposition entre une France centrale qui va mal et une France périphérique et maritime qui va mieux par les structures familiales et l’arrière-fond religieux des différentes régions de l’Hexagone. Si le constat ne peut être contesté étant donné la qualité des statistiques cartographiées dans le livre, en revanche, l’interprétation du phénomène peut sembler surfaite ou incomplète.

 

Le constat général est juste : « Dans ses profondeurs, la France ne va pas si mal. Niveau éducatif, fécondité, espérance de vie, taux de suicide donnent l’image d’une société qui a atteint un palier, dont les franges inférieures et supérieures s’effilochent mais dont le centre – 90% de la population – tient le coup » (p. 301). Le constat « différentiel » également : « Son cœur libéral et égalitaire, qui fit la Révolution, est affaibli. Sa périphérie, autrefois fidèle à l’idéal de hiérarchie, et souvent de tradition catholique, est désormais dominante » (p. 7). Mais l’interprétation – le diagnostic – est donné d’emblée, dès la première page, comme un fait indiscutable – « notre pays souffre d’un déséquilibre entre les espaces anthropologiques et religieux qui le constituent » – et n’implique aucunement d’autres facteurs d’explication.

Non seulement l’interprétation est monolithique mais elle est aussi incroyablement paradoxale : les auteurs constatent une mutation de la France, voire une inversion géographique, mais ils expliquent ce qui est nouveau par du très ancien. L’interprétation anthropologique proposée – à partir des structures familiales et religieuses – n’intervient d’ailleurs pas en fin de volume, mais dès le premier chapitre, ce qui est une démarche scientifique singulière car cela demande au lecteur d’adhérer au discours proposé sans s’interroger au préalable. Ainsi, à aucun moment du livre n’est véritablement évoqué le phénomène de littoralisation des activités bien connu des géographes, comme on le trouve notamment décrit dans le livre collectif dirigé par Vincent Adoumié et régulièrement réédité (Géographie de la France, Paris, Hachette, 2013) – il faut d’ailleurs signaler que le livre de Le Bras et Todd ne comporte pas de bibliographie.

Pourtant, ce phénomène de littoralisation est visible sur les belles cartes de l’ouvrage des deux démographes. Les trois cartes sur l’évolution de la croissance démographique en France montrent que, de 1982 à 2008, la croissance forte du centre parisien s’est essoufflée au profit, semble-t-il, des régions du Sud et de l’Ouest. Si le chapitre 8 du livre étudie les migrations internes du pays, c’est pour en conclure à la stabilité du système, malgré les chiffres : « Les Français bougent beaucoup. Entre 2004 et 2009, 26% des jeunes de 20 à 25 ans ont changé de département, 22% des personnes de 25 à 40 ans et 8% de celles de 40 à 55 ans » ; « Le Nord-Est et le centre de la France reçoivent peu de nouveaux venus, tandis que sur les côtes atlantiques et dans les grandes villes proches, près du tiers de la population communale est installé depuis moins de cinq ans. Comment le comportement anthropologique de chaque région peut-il se maintenir avec un tel brassage de la population ? » (p. 203). Oui, comment ? L’argument invoqué s’appuie bien sur un fait pour répondre à ce mystère, mais un fait manipulable : les migrants ont tendance à revenir mourir sur leur lieu de naissance (p. 205-207). Certes, mais entretemps, ces personnes ont été actives dans d’autres lieux, en tant qu’étudiants parfois, puis travailleurs, et ont donc participé au dynamisme d’une région et/ou d’une ville.

À ce point de la démonstration, on peut se demander si les auteurs de ce livre ne font pas preuve d’un conservatisme scientifique les conduisant à figer ce qui est mobile. Par exemple, alors qu’ils analysent finement les villes aujourd’hui et le mode de vie urbain diffusé presque partout (p. 33), ils sont contraints d’énoncer, pour sauvegarder leur modèle d’explication, que « le passé anthropologique est toujours présent » et qu’il y a « persistance des valeurs anciennes » dans la population urbaine (p. 25). Même si les structures anciennes pèsent encore, on ne peut en douter, il faudrait pouvoir nuancer. Leur préférence pour la longue durée et les structures est louable et pertinente, mais elle ne peut se faire totalement au détriment de ce qui change en profondeur depuis la révolution industrielle et qui n’a fait que s’accélérer avec la dernière mondialisation. Les mentalités évoluent et la France vit sa plus grande mutation géographique : après des siècles de centralisation parisienne, le pays est en train de basculer vers les littoraux – seul le réchauffement climatique, cause d’une montée du niveau de la mer à venir sera à même d’inverser cette tendance en les rendant à nouveau répulsifs. Cette littoralisation s’explique de différentes manières et ne peut être méconnue par des auteurs si au fait des choses démographiques et économiques (cela suppose d’abandonner certaines certitudes intellectuelles et d’observer une mutation sans en faire un mystère) : il faut opposer à la désindustrialisation du Nord-Est, le développement des activités industrialo-portuaires liées à la mondialisation (importations d’énergie et de marchandises essentiellement) ; opposer à la centralisation historique, la décentralisation politique qui a donné aux régions littorales la possibilité de développer leur attractivité – c’est dans ce cadre d’ailleurs que les métropoles d’équilibre d’avant sont devenues des pôles économiques à part entière qui forment un arc du Sud-Est au Nord-Ouest (Lyon-Marseille-Montpellier-Toulouse-Bordeaux-Nantes-Rennes) – ; opposer aux régions répulsives de l’intérieur des terres, l’attractivité climatique des régions littorales qui conduisent à établir une résidence secondaire, voire à changer de résidence – il est fini le temps où l’on pensait que ces régions étaient surtout touristiques, elles attirent aussi les cadres (voir carte de l’INSEE) et les entreprises.

Pour conclure sur le livre d’Hervé Le Bras et d’Emmanuel Todd, nous dirions au lecteur que les données et les cartes sont plus qu’intéressantes mais que la thèse des auteurs devrait être discutée par d’autres scientifiques et notamment par les géographes. La volonté des deux démographes de s’adresser à un large public est louable, mais elle a aussi son revers de la médaille : on invite Todd sur les plateaux de télévision, mais ses contradicteurs (biens souvent philosophes de salon) ne sont pas en mesure d’avoir un avis critique fondé sur ce type d’ouvrage – et l’on n’invitera pas des universitaires peu en vue dans les medias, universitaires à qui l’on reproche trop facilement de ne pas vulgariser leur savoir…

Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, (La République des Idées), Paris, Le Seuil, 2013, 309 p. 17,90 (somme modique pour un ouvrage comportant tant de cartes de qualité et en couleur).  

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