Urbanisme

La belle urbanité des gratte-ciel … de Villeurbanne.

Voici un texte de notre ami Marc Huret qui permettra de poursuivre la réflexion sur l'urbanisme.

 

Vers 11 h du matin, le samedi 23 juin 2018, nous arrivons à Lyon, par l’autoroute en provenance de Grenoble.

Nous avions décidé d’aller déjeuner aux halles Bocuse, cours Lafayette, vilains gourmands et nonobstant gourmets que nous sommes, mais il est encore tôt.

Nouchka (alias Bernadette) me dit : « Où pourrions-nous prendre un café dans un endroit chouette en attendant midi ?». Je mets peu de temps à répondre : «  On va en prendre un dans le quartier des gratte-ciel. – Des gratte-ciel ! A Lyon ! Quelle drôle d’idée ! (elle pense peut-être au gros crayon stupide du Crédit Lyonnais de la Part- Dieu) – Oui des gratte-ciel de Villeurbanne, tu ne seras pas déçue ».

Nous y voici rapidement, c’est bien fléché.

Surprise et enthousiasme de Nouchka. Pour ma part je trouve les lieux encore plus enchanteurs que d’habitude. C’est le soleil de la Saint-Jean et surtout une animation citoyenne et festive qui rendent le quartier encore plus merveilleux. Il y a une chouette ambiance tout au long de l’avenue Henri Barbusse (longue de 300 m, elle est bordée de part et d’autre d’immeubles de 9, 11 et 19 étages construits en redans avec dégradés de terrasses aux étages supérieurs, dans un style art nouveau et selon les principes constructifs des gratte-ciel américains), puis tout autour de la mairie et place Lazare Goujon (située entre celle-ci et le Théâtre National Populaire). Partout des orchestres, du théâtre de rue et, haut perchés dans les arbres, des poètes et autres éveilleurs de consciences et d’humanité haranguant des audiences attentives.

Oubliées les Halles Bocuse. Nous cabotons d’un endroit à l’autre, déjeunons sans façon, engageons la conversation, comme nous le faisons d’habitude dans nos pérégrinations urbanistiques, avec des habitants des lieux. Presque tous nous disent qu’ils sont là depuis très longtemps, qu’ils ne quitteraient le quartier pour rien au monde, que les loyers sont très bas, qu’on y trouve tous les commerces… et de nombreux équipements publics.

Revenus dans nos pénates le lendemain, je révise un peu avec ma bibliothèque et sur l’Internet. Les gratte-ciel de Villeurbanne, c’est un quartier d’habitat social (1500 logements) avec une nouvelle mairie et un palais du peuple (devenu le célèbre TNP de Planchon) imaginé et construit comme une œuvre d’art en tant que nouveau centre-ville. Dans un délai global de 6 ans entre la décision de lancer le projet et la fin du chantier, pas un de plus, et même 4 ans pour la partie logements et commerces.

Notre pays n’a pas retenu la leçon, et c’est une honte. Et je me reproche de ne pas avoir mentionné les gratte-ciel de Villeurbanne dans mes deux livres sur l’urbanité. Cependant cette visite me redonne du courage. Une grande partie de ce que j’ai raconté dans ces bouquins, c’est bien ce dont le maire de Villeurbanne des années 20 et 30 (Lazare Goujon), son architecte Môrice Leroux et son directeur des services techniques, ont démontré la faisabilité, la pertinence : un projet réalisé et très attractif 85 ans après, avec un programme audacieux d’urbanité, de mixité, de proximité et d’une grande ambition culturelle, cependant d’un forte densité conformément à ce que l’écologie nous recommande désormais de faire pour arrêter l’étalement urbain ; programme qui plus est entièrement social en ce qui concerne les logements. Comme le dit le titre de mon dernier bouquin : une autre ville est possible.

On m’objectera que les gratte-ciel de Villeurbanne ont bénéficié d’une opportunité unique d’acquisition foncière par une ville en pleine croissance démographique. C’est faux : cette opportunité n’a pas été unique, d’autres villes auraient pu se saisir de circonstances aussi favorables, notamment dans les années 50 et 60. J’en connais d’ailleurs aujourd’hui certaines disposant encore de ressources de terrains bien placés tout à fait conséquentes. Et quoi qu’il en soit il appartenait et il appartient encore au législateur de permettre des processus de maîtrise foncière facilitant l’appropriation de terrains pour la réalisation de programme ambitieux dans nos centre ville et centres de quartier.

Ce qui a fait la réussite de Villeurbanne, ce sont deux choses : une volonté politique forte, un dessein urbain politique et un contexte juridique permettant la réalisation de ce dessein.

Aujourd’hui la stupidité de notre code de l’urbanisme pro-spéculation foncière nous empêcherait la réalisation des gratte ciel de Villeurbanne. Pourquoi ? Posons la question comme ça et essayons d’y répondre directement. Il me semble que les réponses et leurs conclusions seraient très instructives, et permettraient d’avancer.

Quand je dis que le spectacle des gratte ciel de Villeurbanne me remonte le moral, c’est parce que je crois fermement que ce qui a été possible en 1930 devrait, je dis bien devrait, être possible aujourd’hui (selon des formes diverses, variées et inventives, évidemment, il ne s’agit pas de copier). Mais il faut changer nos lois et notre façon de faire la ville ou de renouveler la ville. Rien absolument rien de chimérique à cela, alors que grandissent les exigences de nos concitoyens pour une vie moins stressante, des quartiers conviviaux, des transports moins longs et moins exténuants, des entrées de ville moins ignobles, une proximité nouvelle de l’habitat, des commerces, des services et des emplois.

Mais voici le problème : les « gens », comme disent d’aucuns, ne savent pas, ou trop peu, que tout ceci, qu’on pourrait nommer l’urbanité, s’obtient interactivement par l’urbanisme de projet et de projets. Puissent la paresse, l’apathie et l’inculture de nos élus nationaux être enfin … dégagées ! Puissent, pour ce, nos intellectuels et nos urbanistes et architectes secouer assez fort le cocotier !

Et en attendant, pour faire avancer la cause, rien n’empêche de montrer, notamment au cours des prochaines municipales, que nos centre ville et nos quartiers peuvent revivre, que les commerces, les emplois et les services publics ne doivent plus partir à pétaouchnoc, et que la ville doit devenir belle, conviviale, écologique et solidaire.

 

 

ps. On trouve sur Internet de nombreuses photos et exposés sur les gratte ciel de Villeurbanne. Je n’en reproduis pas ici.

Informations supplémentaires