Par Collectif

À Saint-Avold, en Lorraine, des Gilets jaunes se sont mobilisés dès le 17 novembre 2018, et ont tenu jusqu’à présent. Un livre, qu’ils ont écrit collectivement, retrace leur mouvement.

En Lorraine, ancienne région minière, région industrielle où les entreprises ferment les unes après les autres, des Gilets jaunes se sont mobilisés dès le 17 novembre 2018. Et ils sont restés, sur les ronds-points, dans les cabanes. Le livre Le rond-point de Saint-Avold. Nous, Gilets jaunes, nos 600 premiers jours, publié aux éditions Syllepse, retrace cette mobilisation, en textes et en photos, à travers les voix de ceux qui l’ont vécue. Fait de de photos et de souvenirs rassemblés, le livre a été écrit à une centaine de mains. C’est le « nous » qui s’y exprime. Extraits.

« Le rond-point de Saint-Avold, c’est nous, les écrivains en herbe. C’est notre histoire que nous allons raconter plus en détails pour que vous nous connaissiez mieux. Nous en sommes fiers, de l’appellation GJ de Saint-Avold, frappée d’un sigle GJ en forme de cœur que nous portons sur nos dos et sur nos drapeaux. Nous avons été de tous les combats depuis le 17 novembre, levant les barrières des péages, bloquant la circulation, apportant notre soutien aux grévistes de la région, allant le samedi dans toutes les grandes villes de Lorraine, montant régulièrement à Paris en plusieurs bus pour les grands actes nationaux. Nous avons connu des hauts et des bas. Mais nous sommes toujours là. Nous avons tenu notre cabane jusqu’à fin mai 2020 et puis on nous l’a enlevée. Mais nous sommes toujours sur le rond-point. Et, alors que l’épidémie de corona a révélé encore plus visiblement tout ce contre quoi nous luttions – inégalités sociales criantes, pauvreté, isolement social, autoritarisme du gouvernement, abandon des services publics et sous-financement du système de santé, nous espérons que notre combat sera rejoint par de nombreux autres. Et nous affirmons, encore une fois : « On lâche rien ! »

(…)

Lundi 19 novembre 2018

Dès le matin, quelques GJ attendent l’ouverture du magasin. Ils récupèrent le matériel entreposé et le barnum est vite monté. Nous installons deux tables pour y stocker les dons reçus la veille ainsi que les croissants que certains ont apportés pour bien commencer la journée. Quelqu’un propose d’apporter une vieille machine à café dont il ne se sert plus.
– « Je vais la chercher à la maison !
– OK, lui répond-on, mais où va-t-on la brancher ?
– J’ai une idée, s’exclame l’un des gars. Apporte
aussi une rallonge ! »
Ni une ni deux, le gars part demander au marchand de sapins installé non loin de là si nous pouvons brancher une rallonge sur son coffret de chantier. Le marchand accepte et nous lui offrons café et croissant pour le remercier. Hourra ! Le branchement fonctionne, nous avons désormais l’électricité. Nous branchons deux machines à café et installons un néon pour l’après-midi, car la nuit vient déjà assez vite. Nous pensons aussi à nous procurer les murs de toile du barnum pour nous mettre à l’abri de la pluie. Toute la journée, on nous offre des denrées : du pain, des conserves, des saucisses et des merguez. Le tas déborde. Demain, il faudrait prévoir un barbecue, ou improviser quelque chose de ce genre. Toute la journée aussi, les voitures nous saluent d’un Klaxon. Souvent, elles arborent un gilet jaune sur le tableau de bord. Les camionneurs s’en donnent à cœur joie, certains font deux fois le tour du rond-point avant de prendre la bonne direction. Contents, nous répondons d’un signe de la main à chaque coup de Klaxon. Nous restons jusqu’à la tombée de la nuit, puis nous partons après avoir à nouveau rangé tout le matos dans le magasin.

Mardi 20 novembre 2018

Toujours les mêmes têtes qui s’affairent à mettre le QG en place. Ce matin, les automobilistes se déchaînent sur le Klaxon. On se demande ce qui leur prend… C’est là qu’on remarque sur le grand écran publicitaire une inscription géante : « Un Klaxon = un soutien ». On ne sait pas qui a fait le coup, mais ça a de la gueule (merci, inconnu !). Le groupe prend forme. Une tasse de café à la main, on se parle, on apprend à mieux se connaître, d’où on vient, ce qu’on fait, ce qui nous amène ici. Il y a là les deux Christian, Raymond, Rose, Philippe, Juan, Willy, JB, Angelo, Sylvie, Antoine, Julien, Hasan, Nadia, Tony, Ali, Bébel, Véro, Paolo, Laurent, Guy, Raph, Bernard, Martin, Jojo la Flèche et d’autres encore… Mais pas facile au bout de trois jours de retenir tous les noms…

Jeudi 22 novembre 2018

Il fait de plus en plus froid. Nous avons besoin d’un abri plus solide car on ne sait pas combien de temps tout cela durera. Nous faisons un appel au don de palettes, outils, clous – tout pour construire un petit coin en dur. Tout va très vite, le matériel s’amoncelle et arrive de tous les côtés. Nous construisons donc une annexe en palettes contre le barnum. Sur le rond-point, la routine s’installe peu à peu. Parmi les seniors, Bernard et Freddy déambulent lentement mais sûrement sur les passages piétons pour freiner la circulation. Parmi les plus jeunes, JB vient à vélo tous les matins à 9 h 30 se placer sur la bretelle d’accès au Cora pour filtrer la circulation. À chaque fois que des flics s’approchent trop près, il les filme avec son smartphone en récitant l’article du code pénal l’autorisant à le faire. Puis, à 17 heures, il enfourche son vélo et s’en va. On s’active, ça bouge de tous les côtés. La baraque avance bien, des planches arrivent par dizaines.

(…)

Samedi 1er décembre 2018

8 h 30 du matin, rond-point du Cora à Saint-Avold. Déjà près de 300 GJ sont en train de bloquer le rond-point. Comme depuis quinze jours, chaque nouvel arrivant fait le tour pour saluer tous ceux qui sont déjà sur place. Christian P., délégué syndical de l’entreprise Neuhauser (gros groupe de l’agroalimentaire), est venu avec une petite délégation pour distribuer aux gens des viennoiseries qu’ils produisent, mais surtout pour sensibiliser les GJ à la crise que traversent les salariés du groupe. Neuhauser, dont le patron est millionnaire, symbolise bien les dégâts que fait à notre industrie le capitalisme actuel. Le groupe a bénéficié de plus de 80 millions d’euros d’aides du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour moderniser les locaux et soi-disant favoriser les embauches. Or, il s’apprête à licencier 185 personnes. Le personnel est en grève et, ce matin, les grévistes font signer une pétition aux GJ présents. Bien sûr, tout le monde y va de sa signature. Sandra, accompagnée d’Émile, un cameraman amateur, en profite pour faire un reportage sur l’affaire Neuhauser pour le quotidien local, le Républicain lorrain. De plus en plus de GJ arrivent. Parmi eux, il y a des nouveaux, comme Thomas, un jeune professeur des écoles, et François, un mineur à la retraite.

Après un café et une part de gâteau, nous nous regroupons au centre du rond-point. Et, vers 11 heures, sidérés, nous voyons se dessiner à l’horizon des gyrophares bleus… Première visite des FDO dans notre petite ville. Six estafettes, une trentaine de CRS. Ils prennent position sur toute la largeur de la route. Personne ne comprend le pourquoi de la manœuvre… Première sommation. Ils nous demandent de quitter le rond-point. Personne ne bouge. Deuxième sommation. Et, tout de suite, gazage intensif. Dans un premier temps, les gens, qui ne s’attendaient pas à ça, se mettent à l’abri. Mais, très vite, ils ripostent avec tout ce qui peut servir de projectiles. La bataille venait de commencer. Un bras de fer se joue. Le rond-point disparaît doucement dans un nuage de gaz et de fumée noire de pneus brûlés. Nous sentons que nous sommes les plus forts ; les CRS reculent.

C’est alors que nous subissons pour la première fois, dans notre petite ville, des tirs de LBD. L’un des GJ est grièvement blessé à la mâchoire. Pendant que quelques personnes, en particulier Angelo, s’occupent de lui, tentant d’arrêter les saignements et de faire un bandage, le reste des troupes repousse les indésirables hors de la ville. Grâce aux téléphones portables, les nouvelles vont très vite. D’un côté, nous apprenons ce qui se passe à l’Arc de Triomphe, de l’autre, nous alertons toute la région sur les événements qui se produisent chez nous. L’atmosphère est fébrile. On sent qu’on vit un moment historique, que le rapport de force est en train de basculer.

L’après-midi, des GJ arrivent de toutes parts, coloriant en jaune le bitume gris de la chaussée. Un hélicoptère de la Gendarmerie tourne au-dessus de nos têtes. Tout le monde prend place sur notre rond-point. Avec la venue de toute cette foule, une catégorie nouvelle pour notre rond-point fait également son apparition. Des personnes arrivent qui sont équipées de boucliers rudimentaires et arborent une barre de fer à la ceinture. Elles érigent des barricades, font des stocks de canettes de bières vides et de pavés démontés sur le rond-point. Des groupes de GJ se forment, et ça discute vivement partout. 17 h 30. La cavalerie débarque avec l’arrivée de la nuit, cette fois-ci, en surnombre. Il n’est plus question désormais de sommation, les ordres sont clairs : il faut dégager le rond-point. Tout est fait pour y arriver le plus vite possible : grenades, gaz, tirs de LBD, tout y passe. Très vite, les gens reculent. Mais certains restent tétanisés.

Gérard remarque une personne âgée en difficulté. Il décide de se porter à son secours et de l’aider à évacuer. Mais il s’effondre tout à coup, sans savoir dans un premier temps qu’il vient d’être touché par une balle de LBD qui l’a blessé au flanc. Quand il essaie de se relever, une deuxième balle percute sa jambe. Plus qu’une chose à faire : surmonter la douleur, dégager la personne en difficulté et rejoindre la voiture pour aller se faire soigner. Les FDO repoussent tout le monde vers le centre-ville. Christian, qui est resté en première ligne pour voir l’évolution des choses, constate qu’il ne reste plus beaucoup de GJ mais que la chaussée est occupée par les gens venus armés et déterminés à en découdre. L’affrontement devenant de plus en plus violent, il décide à son tour de quitter les lieux. Beaucoup d’entre nous constatent par les médias les dégâts qu’a subis le centre-ville : vitrines brisées, incendies de poubelles… Certains sont choqués, d’autres comprennent et pensent qu’il faut user de tous les moyens dans la lutte que nous menons.

Certains se demandent s’il s’agit de l’œuvre de casseurs, d’autres suspectent une opération des FDO pour discréditer le mouvement, un troisième groupe présume que les GJ aussi peuvent être enragés. L’affaire fait débat. En tout cas, le lendemain, on n’entend plus parler que de la casse dans le centre-ville, rien sur notre légitime colère et nos revendications. Nous comprenons que le gouvernement nous a déclaré la guerre et que nous allons devoir nous organiser pour inverser le rapport de forces. »

Nous, Gilets jaunes, nos premiers 600 jours, Syllepses, octobre 2020. Le livre peut être commandé depuis le site de l’éditeur.

Photo de une : Un rassemblement de Gilets le 17 novembre 2018 / Wikimédia Commons.

 

Un article de Bastamag, par Louise Rocabert

 

Avec le Covid-19, le secteur de l’hôtellerie marche au ralenti. Et certains employeurs en profitent. Pressions pour faire baisser les salaires, licenciements abusifs et répression syndicale risquent de s’aggraver affirment les personnels, dont beaucoup sont syndiqués à la CGT-HPE en Île de France. Reportage.

À Clichy, au nord de Paris, les rendez-vous s’enchaînent en ce mois de septembre entre les animateurs syndicaux et les salariés, au sein du local de la CGT-HPE. Dossiers sous le bras, les travailleurs s’installent derrière le bureau d’un des trois animateurs syndicaux. Le Covid-19 a bouleversé la rentrée dans l’hôtellerie, entraînant un aménagement des conditions de travail, la fermeture d’environ un tiers des hôtels en région parisienne et le passage en activité réduite pour l’essentiel de ceux qui sont restés ouverts. Cela n’a cependant pas modifié l’activité des syndicalistes, habitués à être très sollicités. En cause : les conditions de travail particulièrement dégradées dans le secteur, régi par une convention collective « au rabais », et qui recourt massivement à la sous-traitance, aux contrats d’extra voire même à l’embauche sans contrat. 

Le secteur de l’hôtellerie, « véritable laboratoire de la précarité »

Sébastien, réceptionniste de 28 ans, qui assure des permanences au local du syndicat depuis le mois de juin, pense que cette « convention des hôtels, cafés, restaurants » est de l’ordre de « l’arnaque » : pas de sur-rémunération des heures de nuit, des week-ends et des jours fériés, des heures supplémentaires entre la 36ème et 39ème majorées à 10 %… « Il n’y a pas beaucoup de secteurs qui connaissent leur convention collective, mais dans l’hôtellerie, tout le monde sait ce que c’est, parce qu’on sait qu’elle est extrêmement mauvaise. »

 
Tiziri Kandi, animatrice syndicale de la CGT-HPE et Sébastien, réceptionniste et militant CGT-HPE. Clichy septembre 2020. © Louise Rocabert

Tiziri Kandi, animatrice syndicale depuis trois ans, parle même de « véritables laboratoires de la précarité », avec une organisation du travail qui fragilise les salariés et une représentation syndicale difficile qui entraîne surexploitation et abus de pouvoir. Depuis quelques années, cette organisation spécifique tend à se généraliser à l’ensemble du salariat, en particulier avec la Loi Travail et l’accord de performance collective instauré par les ordonnances Macron de 2017. « Dans ces secteurs, tu n’as pas forcément de jours de repos fixes, tu as des plannings qui peuvent changer d’une semaine à l’autre, tu as plus tendance à être un salarié polyvalent, à avoir une mobilité géographique importante et contrainte. »

Mi-septembre, Tiziri Kandi reçoit ainsi au local un salarié, M. Martin [1], qui raconte pendant plus d’une heure son histoire : heures supplémentaires quotidiennes et non payées, liste de tâches très étendue, avec entre autres le travail administratif, la gestion des équipes et la maintenance du site. En février dernier, alors qu’il faisait des courses pour l’hôtel hors de ses heures de travail, il a un très grave accident de voiture. Son supérieur hiérarchique refuse de déclarer l’accident du travail et de lui envoyer ses attestations de salaire au prétexte que l’accident a eu lieu hors de ses heures de travail déclarées.

Polyvalence forcée et sous-traitance

La polyvalence forcée de M. Martin contraste avec l’hyperspécialisation de métiers massivement basculés en sous-traitance depuis les années 2000, comme ceux des femmes de chambre et d’équipiers. À l’inverse, ces métiers réservés de fait à deux des segments les plus précaires du salariat, les femmes et les personnes migrantes, offrent un périmètre d’activité restreint, et ne permettent pas d’évoluer, l’entreprise de sous-traitance étant déjà sur-spécialisée dans quelques métiers. Cette situation réduit de plus les possibilités de reclassement suite aux accidents du travail, très fréquents dans ces secteurs à la dangerosité sous-évaluée.

 

Le recours accru à la sous-traitance constitue un angle d’intervention important de la CGT-HPE (pour hôtels de prestige et économiques). C’est même devenu la marque de fabrique de ce syndicat, depuis la première grève victorieuse pour l’internalisation des salariés en sous-traitance à l’hôtel Campanile de Pont de Suresnes en 2012. Le syndicat avait alors obtenu dans 13 hôtels l’internalisation des salariés et défend désormais partout où il intervient la problématique de « la reconstitution de la communauté de travail ».

Claude Levy, cofondateur du syndicat créé en 2009, dans la lignée du Syndicat des Hôtels Concorde, revendique une approche syndicale offensive, mise en place dès le début : « On ne réagissait pas uniquement quand les salariés se faisaient licencier, on les défendait au quotidien et on menait des batailles pour gagner des droits. » Une de leur première bataille a été l’inclusion des salariés de la sous-traitance dans l’électorat et les corps élus de l’hôtel qui les emploie. Ces droits ont depuis été remis en cause d’abord par la Loi Rebsamen de 2015 qui les a écartés des comités d’entreprise, puis par les ordonnances Macron de 2017, qui les excluent de fait de tout poste éligible sur le lieu de travail (le statut de délégué du personnel ne leur est plus accessible).

 
Claude Levy, animateur syndical de la CGT-HPE, et Foued Slimani, employé polyvalent et délégué syndical CGT-HPE du Campanile Tour Eiffel. © Louise Rocabert

Ordonnances Macron et Covid-19

Avec la crise du Covid-19, les effets de ces ordonnances Macron se font sentir davantage. En cause : les accords de performance collective (APC), qui mettent en péril le maintien des salaires de ceux et celles qui sont en chômage partiel. Foued Slimani, délégué syndical pour le groupe Louvre Hôtels, et employé polyvalent à l’hôtel Campanile Tour Eiffel depuis six ans, se bat actuellement contre les effets délétères de ces APC. Présenté comme une alternative aux licenciements, ce dispositif permet à l’employeur de modifier le contrat de travail des salariés à l’aide d’un accord collectif. Les entreprises peuvent ainsi s’affranchir des conventions collectives avec des modifications de la durée du temps de travail, des baisses de salaires et des transformations des conditions de travail. À l’hôtel Campanile Tour Eiffel, les salariées ont obtenu le maintien des salaires à 100 % pour les personnes en chômage partiel jusqu’au 31 mai.

Mais début avril, alors que s’ouvrent de nouvelles négociations sur les modalités de poursuite du chômage partiel, la direction avance un APC qui propose « un aménagement de la rémunération dans le respect des minima hiérarchiques », soit la possibilité du passage au Smic pour un grand nombre d’employés. La CGT-HPE réécrit la proposition en retirant la possibilité d’être licencié ou sanctionné en cas de refus de l’accord, en réduisant la mobilité imposée à un temps de trajet similaire à celui effectué actuellement par le salarié et en encadrant très strictement la polyvalence. S’ils ont pour le moment obtenu gain de cause, les syndicalistes s’inquiètent de la suite, ils savent que « ce n’est que le début ». « Si les gens descendent dans la rue, ils peuvent empêcher ces licenciements », pense Momo, sous-directeur du Campanile Tour Eiffel.

Licenciements et répression syndicale

Si ces « accords » se multiplient dans les mois qui viennent, comme au Méridien Étoile où il s’en négocie un, la CGT-HPE s’inquiète de phénomènes plus invisibles et qu’il est plus difficile de combattre, à commencer par le recours massif aux licenciements individuels pour faute grave. Contrairement aux APC, ceux-ci n’exigent ni négociation ni versement d’une indemnité de licenciement en cas de refus. Les syndicalistes remarquent en cette rentrée une multiplication des consultations pour licenciements individuels : les motifs avancés sont souvent extrêmement minces, à l’image du licenciement de Mme Costa pour « vol de deux bouteilles d’eau Cristalline » ou de celui de Mme Milier pour « agissements fautifs », et « manquements aux obligations contractuelles ».

 
Momo, sous-directeur, et Monia, sous-directrice devant leur lieu de travail, le Campanile Tour Eiffel, Paris, septembre 2020. Tous deux sont syndiqués à la CGT-HPE. © Louise Rocabert

Tiziri Kandi évoque « un climat de terreur contre des salariés », qui se traduit pour elle par deux phénomènes : la sanction « arbitraire » et la répression syndicale. En septembre un réceptionniste s’est présenté au local, il avait été licencié le lendemain de sa demande d’organisations d’élections du personnel – cas fréquent selon Sébastien qui accueille les salariés. Monia, sous-directrice à l’hôtel Campanile Tour Eiffel et syndiquée CGT-HPE, a elle-même subi un harcèlement de sa direction. Celui-ci a notamment conduit les salariés de l’hôtel à faire une grève en 2017 – qu’ils gagneront – contre la discrimination syndicale. Pour elle, cette discrimination était aggravée par son genre : « On ne reconnaît pas nos compétence, on doit être mariée au directeur et tout accepter ». C’est d’ailleurs ce qui l’a motivée à rejoindre la CGT-HPE il y a déjà quatre ans : un syndicat composé à 60 % de femmes (elles occupent plus de la moitié des emplois dans l’hôtellerie), qui défend les plus précaires d’entre elles, et les encourage à occuper des positions de déléguées du personnel.

« Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui »

Sébastien estime que la crise sanitaire est un « prétexte » pour licencier, pour faire passer des restructurations qui ont pour but d’augmenter les marges futures. « Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui », suggère-t-il. D’autant que la reprise économique est, à terme, quasi assurée par l’attraction touristique de Paris et l’organisation de nombreux événements très médiatisés, comme les Fashion Weeks ou les Jeux olympiques de 2024.

De leurs côtés, les hôteliers avancent un manque à gagner dû à la crise du Covid-19. Pendant les deux mois de confinement, 95 % des hôtels étaient fermés selon le gouvernement, le chômage partiel couvrant intégralement leurs dépenses en masse salariale. Ils ont progressivement rouvert, subissant une importante baisse de fréquentation [2]. Une partie des salariés travaillent donc à mi-temps, avec, encore, une compensation du salaire par le chômage partiel, comme au Campanile Tour Eiffel ou au Hyatt Madeleine.

 
Femmes de chambre du Hyatt Madeleine syndiquées à la CGT-HPE, lors du rassemblement contre les licenciements devant l’hôtel, le 16 septembre 2020. © Louise Rocabert

Certains hôtels ont déjà annoncé leur fermeture, comme le W Opéra, un 5 étoiles parisien, d’autres enclenchent des licenciements. Si le groupe Accor (Ibis, Novotel...) a renoncé à verser des dividendes à ses actionnaires en 2020, il a annoncé la suppression de plusieurs centaines d’emplois. Le groupe Constellation en supprime 247 en France dont 191 au Hyatt Regency Étoile, soit 40 % de la masse salariale de l’hôtel. De nombreux hôtels ont effectué des « petits licenciements collectifs » (de moins de 10 personnes), à l’image du Hyatt Paris Madeleine, qui a annoncé début septembre six licenciements : un responsable de nuit, une assistante ressources humaines, deux commis de cuisine et deux coordinateurs événements. Les syndicalistes s’estiment insatisfaits des justifications apportées par la direction, qu’ils ont rencontrée à deux reprises. Ils ont donc organisé un rassemblement le 16 septembre devant l’hôtel.

Les militants estiment qu’avec 4 millions d’euros de dividendes versés en 2019 aux actionnaires de l’hôtel, l’argent pour sauver ces emplois devrait être trouvable. D’autre part, si le plan de licenciements est économique, alors pourquoi supprimer quatre postes rattachés à la catégorie socio-professionnelle d’ouvrier, qui représente très peu dans la masse salariale ? De surcroît, disent-ils, le responsable de nuit, interne à l’hôtel, sera remplacé par un agent de sécurité d’une entreprise privée sous-traitante. Les syndicalistes estiment que le coût sera deux à trois fois supérieur.

 
Mama et Kumba, femmes de chambre à l’Ibis Batignolles, devant le local de Sud-Rail, après la réunion des salariées en lutte de l’hôtel, le 22 septembre 2020. © Louise Rocabert

Nicolas, délégué de proximité, qui travaille à l’hôtel depuis 2014, d’abord comme plongeur, aujourd’hui comme équipier polyvalent, s’inquiète de ces licenciements. Lui, tout comme les femmes de chambre, est embauché par la société de sous-traitance Onet, qu’il surnomme « malhonnête » ; il se sent déjà fragilisé par la difficulté de son emploi et son statut de sous-traité. Ce qui le rassure c’est d’être syndiqué. « Je sens que la CGT-HPE est un avocat du travail. Sans le syndicat, je serais déjà licencié. Et tout le monde doit avoir un avocat du travail, CGT ou autre, parce que tu as toujours des problèmes au travail. »

Poursuite de la lutte à l’Ibis Batignolles

À quelques kilomètres de là, dans le 17ème, les salariées de l’hôtel Ibis poursuivent leur lutte. En activité partielle depuis le 16 mars, et probablement encore jusqu’au mois de décembre, elles n’abandonnent pas la bataille pour leur internalisation. Elles se sont réunies le 22 septembre au local de Sud-Rail pour débattre entre elles de la suite du mouvement.

 

Tiziri Kandi fait le point sur son volet juridique. Elles doivent faire appel de la décision des prud’hommes qui les ont déboutées de leurs demandes et préparer leur dépôt de plainte au pénal pour discrimination raciale : à l’hôtel Ibis Batignolles, les salariées en sous-traitance sont toutes d’origine africaine. « Le but de la mise en sous-traitance c’est de créer une situation d’inégalité de traitement entre salariés » explique Tiziri Kandi. La sous-traitance entretient une véritable ségrégation, en empêchant à ces femmes d’occuper les espaces communs tels que la salle de pause ou la cantine. « Tout ce climat de différenciation de traitement et de statut social favorise une marginalisation et une exposition de plus en plus grande à des violences, qu’elles soient morales ou sexuelles. »

Les femmes font la liste des activités militantes menées depuis la réouverture de l’hôtel, le 1er septembre : rassemblements, occupation du hall du Scribe Opéra, action devant le siège Accor, campagne d’affichages dans tout le nord parisien, réunion du comité de soutien, impression d’étiquettes à coller sur les courriers. Durant la réunion, elles préparent deux autres actions : l’occupation du hall de l’hôtel Novotel Châtelet-les-Halleset un stand festif dans le 17ème.

 
Rachel, gouvernante à l’Ibis Batignolles et militante CGT-HPE et Nicolas, équipier au Hyatt Madeleine, délégué de proximité CGT-HPE. Rassemblement contre les licenciements devant l’hôtel, le 16 septembre 2020. © Louise Rocabert

Surtout, elles débattent des effets de la crise dans l’hôtellerie. Elles s’interrogent : « Accor et STN [la société sous-traitante] disent qu’ils n’ont pas d’argent, donc maintenant s’ils disent ça, qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Rachel Keke, gouvernante qui assure souvent le rôle de porte-parole du mouvement, répond : « Il faut tenir tête, ils nous négligent parce qu’on est des femmes, qu’on ne sait pas lire, qu’on ne sait pas écrire, mais on a un syndicat fort derrière, on a des soutiens, notre grève est connue de partout, quand on rentre dans un coin les gens sont fiers de nous. Pourquoi on laisserait ça ? Pour aller travailler et se faire mal parler, pour nous faire donner 40, 50 chambres [à nettoyer, ndlr] ? » Racontant qu’elle a été bafouée et humiliée pendant 17 ans, Rachel Keke veut gagner ce combat. Accor, « c’est des milliardaires, nous on est des pauvres, et on va leur tenir tête. Il faut qu’on apprenne à se faire respecter ».

Louise Rocabert (Texte et photos)

Photo de Une : Militantes CGT-HPE, devant le local de Sud-Rail, après la réunion des salariées en lutte de l’Ibis Batignolles, le 22 septembre 2020.

Notes

[1] Certains noms ont été modifiés.

[2] Moins 73 % entre juin 2019 et juin 2020, selon l’Insee.

 

Par Louise Rocabert

 

Elles sont femmes de chambre et ont fait grève pendant de longs mois pour un travail justement payé et mettre fin aux discriminations. Le confinement a suspendu le mouvement, sans y mettre fin. Retour sur la lutte de ces femmes employées par un sous-traitant du groupe Accor et bien décidées à obtenir l’égalité.

Elles faisaient grève depuis le 17 juillet 2019. Huit mois plus tard exactement, le 17 mars 2020, la France entrait en confinement. Les vingt grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles, dans le 17ème arrondissement de Paris, se sont retrouvées contraintes de suspendre leur mouvement. La crise sanitaire a mis la grève entre parenthèses. La lutte, elle, n’a pas cessé.

Embauchées par la société de sous-traitance SAS-STN, elles sont femmes de chambre ou gouvernantes, métiers qui constituent le cœur d’activité de l’hôtellerie : gérer, nettoyer et préparer les chambres qui accueilleront les clients. Avec elles, un seul homme, Aboubacar, qui a en charge le nettoyage des parties communes de l’hôtel. Pendant huit mois de grève, de rassemblements, de manifestations, de fêtes de soutien, de meetings, leur vie quotidienne, leurs relations entre collègues ont été bouleversées. Six jours sur sept sur le piquet, devant l’hôtel, à interpeller les clients et chanter des slogans. Et du jour au lendemain, pour cause d’épidémie, le retour à la maison. Elles sentaient pourtant qu’elles étaient prêtes à gagner, que le groupe hôtelier était sur le point de craquer.

Mariama et Sandra, femmes de chambre. © Louise Rocabert.

Les grévistes, soutenues par le syndicat CGT-HPE (pour "hôtels de prestige"), dont elles sont membres, ont pour revendication principale leur intégration à l’hôtel Ibis, afin que leurs conditions de travail soient déterminées par les conventions collectives de l’hôtellerie. Parmi toutes les améliorations matérielles qu’entraînerait ce changement d’employeur, il y aurait une meilleure prise en charge des maladies professionnelles, courantes dans leur métier, et des conventions d’avancement dans leur carrière. Surtout, la disparition de la cadence des trois chambres et demi à l’heure qui est au centre des revendications.

« Je travaille sept heures par jour, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq »

Cette contrainte donne exactement 17 minutes aux travailleuses pour nettoyer et préparer chaque chambre. Pour Tiziri Kandi, animatrice de la CGT-HPE, il est clair que « 17 minutes pour faire une chambre, c’est irréalisable ». Alors, les femmes de chambre font systématiquement des heures supplémentaires, pouvant aller pour certaines d’entre elles jusqu’au double de leurs heures déclarées. Touré, qui travaille sur le site de Batignolles depuis un an et demi, raconte : « Le travail est très dur, ils ne nous respectent pas. Mon contrat est de cinq heures par jour mais j’en travaille sept, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq. »

Le métier de femme de chambre est éreintant : pousser le chariot de ménage est rude pour les épaules et les lombaires ; faire la literie en tirant les draps et en levant les matelas cause de nombreuses tendinites aux mains et endolorit les épaules ; laver les miroirs et la salle de bain en étirant les bras génère des douleurs à la nuque. La manipulation de détergents toxiques favorise le développement de maladies chroniques et potentiellement mortelles. À l’instar de nombreux métiers féminisés, les risques d’accidents du travail des femmes de chambre sont sous-évalués et les maladies professionnelles mal reconnues.

Mama, femme de chambre : « Il faut que les gens sachent que sous-traitance, ça veut dire maltraitance ». Valérie, gouvernante : « Il faut qu’on nous respecte, qu’on arrête de nous traiter comme des moins que rien. » © Louise Rocabert.

Pour Rachel, embauchée en 2003, « Le travail de l’hôtellerie, c’est un travail très difficile. » Elle souffre d’une tendinite. « Souvent j’ai mal ! Je me suis fait mal aussi au dos. Ce boulot, ça abîme. Si on était directement embauchées par Accor, je pense que ça irait mieux. Ceux qui travaillent directement avec les hôtels, ils ne font pas 30, même 40 chambres par jour comme nous. » Ces difficultés, toutes les femmes de chambre les connaissent. Depuis une dizaine d’années, un groupe de salariés de STN s’organise sur le site de l’Ibis Batignolles. De nombreux conflits ont éclaté au fil des ans entre la direction et le service de l’hébergement, en particulier autour de la surcharge de travail des femmes de chambre. À chaque changement d’entreprise de sous-traitance qu’elles ont connues, Sin & Stes, Elior, Sogepark puis STN, leur charge de travail s’est alourdie.

Saisine des Prud’hommes pour faire valoir leurs droits

D’abord syndiquées à Force ouvrière, les travailleuses de l’hôtel Ibis de Batignolles rejoignent la CGT Propreté espérant y trouver un plus grand soutien. En vain. En 2019, les salariés de STN apprennent la mutation de 13 de leurs collègues. Leur contrat de travail avec STN inclut une clause de mobilité qui permet à l’employeur de muter les salariés à tout moment. En juin, les salariées rencontrent la CGT-HPE, qui a une longue expérience des conflits dans la sous-traitance, ayant obtenu l’intégration des salariés dans 13 hôtels en France. Une trentaine de salariées se syndiquent alors, et le 17 juillet 2019, la grève démarre.

Mama, femme de chambre. © Louise Rocabert.

Lorsque l’on demande à Sylvie comment la décision a été prise de se lancer dans une grève qu’elles savaient d’avance longue et dure, elle répond : « Si tu ne te lèves pas, personne ne se lèvera pour toi. » Alors que la grève en était à ses débuts, la CGT-HPE a saisi les Prud’hommes pour les 24 grévistes de l’hôtel. La plaidoirie était prévue pour le 16 mars. Avec la crise sanitaire, elle a été repoussée. Aujourd’hui, toutes les audiences sont renvoyées et le calendrier de reprise n’est toujours pas annoncé. Les syndicalistes se préparent. Ils ont profité du confinement pour retravailler les dossiers.

La plaidoirie s’articulera autour de trois motifs : l’exigence de requalification des contrats de travail, le recours par l’hôtel au travail dissimulé, et enfin une organisation du travail considérée comme relevant du marchandage et du prêt illicite de main d’œuvre. « Il est crucial de ne pas réduire leur travail à du simple ménage. Elles livrent une prestation complète effectuée en autonomie, qui nécessite des compétences et engage leur responsabilité », explique Tiziri Kandi, de la CGT-HPE. Aujourd’hui, toutes les femmes de chambre sont classées « agents de service 1A », soit l’échelon le plus bas de la convention collective des entreprises de propreté, et cela alors même que certaines d’entre elles travaillent pour STN depuis plus de 15 ans. Elles revendiquent un changement d’échelon qui leur ferait a minima gagner une hausse de salaire de 60 centimes de l’heure. Ensuite, il s’agit de transformer deux CDD en CDI et de faire passer les temps partiels en temps complets.

Kani, femme de chambre. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois, je n’ai qu’entre 700 et 1000 euros. » © Louise Rocabert

Le recours au terme de « travail dissimulé » se justifie pour Tiziri Kandi par l’obligation des trois chambres et demi à l’heure : personne ne pouvant faire toutes ses chambres en 17 minutes ou moins, cela implique nécessairement la réalisation d’heures supplémentaires de façon quotidienne. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois nous n’avons qu’entre 700 et 1000 euros », explique Kani, femme de chambre.

« Nous devons êtres traitées comme tout le monde », demande Kani. « Comme tout le monde », cela veut dire comme les salarié·e·s internes à l’hôtel Ibis. C’est à cela que renvoie le motif de « marchandage et prêt illicite de main d’œuvre » de la procédure aux Prud’hommes : l’hôtel recourt à la sous-traitance dans le cadre d’un travail quotidien de femme de chambre, pour lequel l’établissement devrait employer les salariées directement.

La sous-traitance, un enjeu de discrimination raciale

Le 6 février dernier, le groupe Accor, premier groupe hôtelier de France, était épinglé par un « testing » commandé par le gouvernement français, aux côtés de six autres entreprises, pour « présomption de discrimination à l’embauche ». La campagne de testing consistait à évaluer la réponse des employeurs à des candidatures en fonction du patronyme (« consonance maghrébine » ou « consonance européenne ») et du lieu d’habitation (quartiers « prioritaires » ou pas) [1]. Accor avait déjà été pointé du doigt par le gouvernement dans un rapport similaire présenté par Myriam El Khomri en 2017 [2].

Dnejeba et Touré, femmes de chambre. © Louise Rocabert

La CGT-HPE fait le lien entre les résultats de ces rapports et l’embauche en sous-traitance des femmes de chambre. Tiziri Kandi explique : « Le groupe Accor sait faire le nettoyage, car il y a des hôtels où cela se fait en interne. Mais il refuse de l’internaliser ici, bien évidemment car cela permet de faire des économies sur le dos des femmes de chambre, mais pas seulement. Car s’il n’y avait que des raisons économiques, ils auraient pu sous-traiter un autre service : le service de restauration ou de réception par exemple. En fait, s’ils choisissent délibérément de sous-traiter ce service-là en priorité, c’est qu’il y a là très majoritairement des travailleuses d’origine africaine, qu’ils estiment plus exploitables. C’est une corrélation d’arguments économiques et de racisme qui motivent ici le recours à la sous traitance. »

Avant le confinement, la CGT-HPE devait déposer un recours pénal contre le groupe hôtelier pour « discrimination raciale systémique » en s’appuyant sur un jugement rendu le 17 décembre dernier en première instance par le tribunal de Paris, dans une affaire de discrimination raciale contre des salariés du BTP. La crise sanitaire a repoussé le recours, mais les syndicalistes assurent qu’ils le déposeront dès que possible.

À cause du système de sous-traitance, impossible de faire reconnaître les heures supplémentaires

Si la sous-traitance permet aux hôtels de réduire les coûts salariaux, pour la CGT-HPE, elle est aussi utilisée pour « détruire la solidarité », explique l’animatrice syndicale Tiziri Kandi, notamment via l’usage de la clause de mobilité, utilisée « de façon discrétionnaire » par le patronat pour déplacer les salariés d’un hôtel à l’autre, dès qu’un salarié dérange. La multiplicité des statuts sur un même site fait aussi que les salariés ont des conditions de travail et des salaires différents, selon qu’ils soient en sous-traitance ou internalisés.

Rachel, femme de chambre : « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser ». © Louise Rocabert

Par exemple, à Batignolles, le prix du ticket restaurant pour les salariés de STN est, à salaire égal, cinq fois plus cher que pour les autres employés de l’hôtel. Et comme ce sont des encadrants d’Ibis qui contrôlent leur travail, mais des personnels du sous-traitant qui les paient, les femmes de chambre n’arrivent pas à faire reconnaître leurs heures supplémentaires. Elles exigent donc la pose d’une pointeuse à l’hôtel. C’est arrivé dans un hôtel voisin où travaillent aussi des employés de STN. « À partir du moment où ils ont mis la pointeuse, nos collègues nous appelaient et nous disaient “Nous avons 1500 euros, nous avons 2000 euros !" » rapporte Rachel.

Si les grévistes visent bien l’intégration au personnel d’Ibis, elles pourraient aussi obtenir, comme ce fut le cas pour les grévistes de l’hôtel du Park Hyatt Vendôme en 2018, une simple harmonisation de leurs conditions de travail avec les salariés internes. Pour la CGT-HPE, c’est Accor qui est avant tout responsable de la situation des femmes de chambre : c’est le groupe hôtelier qui bénéficie dans les faits de leur travail et qui tire vers le bas leurs conditions de travail en mettant en concurrence les entreprises de sous-traitance entre elles.

Aurélia et Mariam avec son fils Aboubacar. © Louise Rocabert

De la grève au chômage partiel

Début février, le syndicat avait eu écho par STN que le groupe hôtelier Accor, qui possède les hôtels Ibis, était prêt à ouvrir des négociations tripartites avec l’entreprise de sous-traitance et les grévistes. La grève aurait pu prendre fin à ce moment-là. Finalement, Accor a refusé de s’engager par écrit sur le montant qu’il était disposé à débloquer. STN a alors estimé que les conditions n’étaient plus réunies pour entamer les négociations. Pour les grévistes, il n’était pas question de s’arrêter.

Pendant les huit mois de grève, remplir la caisse de grève était une des préoccupations principales du conflit. Le but étant d’arriver à ce que chaque gréviste ait de quoi tenir jusqu’au mois suivant. Tout au long du mouvement, les femmes de chambre grévistes ont toutes pu toucher un salaire pour chaque mois de grève. Même si elles restaient moins bien payées que lorsqu’elles travaillaient. Et la grève ne fut pas de tout repos, les grévistes la décrivant autant comme une épreuve que comme une libération.

Avec la crise sanitaire, les grévistes ont vu les dons de la caisse diminuer. « C’est normal. Si les gens ne donnent pas, ce n’est pas par égoïsme, mais parce qu’ils ne savent pas combien ils vont avoir à la fin du mois en ce moment », estime Tiziri Kandi. Deux jours avant la déclaration du confinement, les grévistes se sont réunies avec les animateurs de la CGT-HPE. Ensemble, elles décident de suspendre leur mouvement. Pour autant, pas question d’abandonner leurs revendications.

Mademou, femme de chambre, et Valérie, gouvernante. © Louise Rocabert

« Le piquet de grève me manque ! »

Durant le confinement, les délégués et animateurs syndicaux de la CGT-HPE se sont battus pour obtenir un paiement à taux plein du chômage partiel, et contre la suppression des congés. Le syndicat a réussi à obtenir le paiement des indemnités à hauteur de 100 % – et non à 84 %, comme le prévoit le dispositif – pour les vingt travailleuses de l’hôtel Ibis qui avaient fait grève pendant huit mois.

Les grévistes, elles, sont restées en lien. Comme Rachel et Sylvie, qui ont hâte de reprendre la lutte. « Le piquet de grève, l’ambiance, voir les gens qui viennent nous soutenir, parler avec eux de notre lutte, tout ça me manque ! », nous dit Rachel. Elle a passé le confinement à la maison avec quatre de ses cinq enfants. Son mari a continué à travailler à la sécurité du centre commercial de Créteil. Sylvie, elle, vit avec son fils de huit ans dans un deux-pièces à Bondy. L’arrêt du travail et du piquet n’ont pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains.

Pour Sylvie, l’arrêt du travail et du piquet de grève à cause du confinement n’a pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains. © Louise Rocabert

Pendant le confinement, 75 % des hôtels du groupe Accor ont cessé leur activité [3]. Aujourd’hui, alors que la réouverture des hôtels s’annonce, les chantiers de l’aménagement des conditions de travail pour garantir la sécurité des salariés et celui de la lutte des grévistes de l’hôtel Ibis redeviennent d’actualité. Les grévistes, comme les syndicalistes, craignent que le patronat de l’hôtellerie ne prenne prétexte de la crise sanitaire pour renforcer l’exploitation des salariés. « Accor va bénéficier des 300 milliards que Macron va distribuer, mais les salariés devraient baisser leurs rémunérations ? » demande Tiziri Kandi.

La grève des travailleuses de l’Ibis de Batignolles reprendra très probablement au moment où l’hôtel rouvrira. « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser », assure Rachel.

Texte et photos : Louise Rocabert

Photo de une : © Louise Rocabert

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Portfolio

         

Notes

[1] Voir à ce sujet cet article du Monde.

[2] Voir cet article.

[3] Selon Accor, voir leur communiqué ici.

 

Nous reproduisons le tract de la CFTC, CFE-CGC et de la CGT de Top Office.

 

Alors que l'AFM (Association de la Famille Mulliez), 5ème fortune de France, à la tête d'un empire estimé à 32 milliards d'euros, engrange du CICE et un grand nombre d'allègements fiscaux, elle multiplie les plans sociaux dans le même temps.

Top Office n'échappe pas à la règle !!! Sous couverture de la crise sanitaire, c'est un autre modèle économique qui voit le jour au travers de 106 postes suprimés, la disparition totale de 2 métiers (réceptionnaire et hôte de caisse), le fermeture de 6 magasins en France et la réorganisation des services centraux par leur désorganisation !

Ceux qui restent vont souffrir d'une polycompétence à outrance, ceux qui partent vont se retrouver très rapidement au chômage et dans la précarité.

D'autres solutions existent ! Le reclassement dans l'AFM pourrait en faire partie !

Un accompagnement financier digne du groupe pour permettre aux salariés de rebondir en fait aussi partie !

C'est pourquoi l'intersyndicale Top Office, en total désaccord avec le plan de sabotage de l'emploi en cours, et devant les propositions indécentes de la direction en négociation, a appelé l'ensemble des salariés de l'enseigne à se mettre en grève pour la satisfaction de nos revendications.

 

 

PAR ERWAN MANAC’H (POLITIS)

 

 

Quatre syndicats d’inspecteurs du travail dénoncent une « répression » et des procédures « illégales » de la part de leur hiérarchie, qui limiteraient leur capacité à remplir leurs missions dans les entreprises. Ils ont décidé d’adresser une plainte à l’Organisation internationale du travail (OIT).

Les représentants des quatre organisations d’inspecteurs du travail réunies ce jeudi en intersyndicale (CGT, Sud, FSU, CNT) n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la crise qui ébranle leur institution. « C’est inédit et gravissime, c’est le cœur de notre métier qui est remis en cause, les collègues sont ébahis et choqués », lâche Pierre Mériaux, de la FSU. « Alors que la situation exigerait des droits et des pouvoirs renforcés pour protéger les salarié·es, le ministère du Travail organise la paralysie et le court-circuitage de l’inspection du travail », dénoncent-ils encore dans un communiqué commun.

Ils interviennent dans ce qui constitue le dernier épisode d’une controverse juridique et politique particulièrement dure, opposant le ministère du Travail et une partie des 2000 contrôleurs et inspecteurs chargés de veiller, dans les entreprises, au respect du Code du travail.

Faire travailler l’inspection « en soutien de l’activité économique »

L’administration suit la ligne gouvernementale, qui tente de préserver la poursuite des activités économiques tant bien que mal face au risque pandémique. Elle rappelle que la « police sanitaire », seule légalement à même de décider de la poursuite de l’activité face au Covid, n’est pas du ressort des inspecteurs du travail. Elle a également fait cesser l’envoi de courriers types rappelant les dispositions prévues par le Code du travail, parce que cela risquait d’être interprété par les employeurs comme une injonction à cesser l’activité. Elle leur préfère les fiches pratiques éditées par le ministère du Travail.

Les inspecteurs mobilisés, eux, s’estiment limités dans leur mission de contrôle par des « consignes littéralement illégales », qui contribuent à « mettre en veille » l’inspection du travail et à « l’enrôler en soutien de l’activité économique ». Plusieurs notes internes leur ont notamment demandé de faire valider par leur hiérarchie toute mise en demeure ou saisine du juge des référés, ce qu’ils estiment contraire à la convention internationale du travail qui reconnaît leur autonomie d’action.

Les contrôles inopinés ont été suspendus et les interventions dans les entreprises ont été limitées aux cas les plus graves (accident du travail, harcèlement, droit d’alerte pour risque grave), pour préserver les inspecteurs du risque Covid.

Et si les mises en demeure et procédures en référé contre des entreprises ponctuent l’actualité ces dernières semaines, c’est, selon eux, surtout en raison de l’importante pression médiatique qui pèse sur certaines (comme Amazon ou Fedex), ou parce que des fonctionnaires ont agi en passant outre les freins de leur hiérarchie. Exemple brandi à Lille, où le juge des référés a ordonné sous astreinte à une association d’aide à domicile de réviser son plan de prévention des risques, à la suite d’une saisine déposée par une inspectrice contre l’avis de sa hiérarchie, selon l’intersyndicale.

La Direction générale du travail réfute toute pression et pointe les procédures qui aboutissent, tel cet exemple d’un supermarché dans le Var, comme une preuve de la continuité de sa mission de prévention. Les commerces de détail ont été ajoutés, le 1er avril, à la liste des interventions considérées comme prioritaires.

Des sanctions contre un agent qui recommandait l’usage de masques FFP2

Ce 15 avril, un inspecteur du travail de la Marne a été mis à pied à titre conservatoire pour avoir saisi le juge des référés contre une entreprise d’aide à domicile qui ne respectait pas à ses yeux les mesures de protection. Pour sa hiérarchie, l’agent a contrevenu aux nouvelles procédures « de manière délibérée, grave et répétée ». Il aurait notamment « enjoint aux employeurs des conditions de maintien d’activité non conformes aux prescriptions des autorités sanitaires ». En l’occurrence, selon l’intersyndicale, il aurait recommandé le port de masques FFP2, que le gouvernement souhaite réserver au personnel soignant. « Notre bible, c’est le Code du travail et l’INRS qui fixent des normes de protection, s’indigne Pierre Mériaux, pas les consignes du gouvernement qui entend gérer la pénurie de masques. »

L’inspecteur, également militant syndical CGT et représentant au Conseil national des inspecteurs du travail, « conserve son traitement » durant sa mise à pied, indique jeudi soir le ministère du Travail dans un communiqué. Il invoque « l’intérêt du service » et réprouve des initiatives qui « nuisent à l’action du système d’inspection du travail » alors que « les enjeux sanitaires et organisationnels auxquels sont confrontés travailleurs et employeurs nécessitent rigueur, cohérence et discernement. »

Pierre Mériaux voit les choses différemment : « Cela illustre la folie managériale de notre ministère. Nous sommes passés des pressions multiples à la répression pure et simple. » En réaction, une plainte va être envoyée à l’Organisation internationale du travail (OIT), dont les textes priment en théorie sur la législation française et qui reconnaît, dans sa convention 81, que des consignes nouvelles ne doivent pas « porter préjudice à l’autorité ou à l’impartialité nécessaire aux inspecteurs ».

Voici un extrait de la plainte : « La gravité de la situation nous oblige à vous saisir dès maintenant de ces entorses afin que vous puissiez rappeler au gouvernement français ses obligations et lui demandiez d’y mettre un terme immédiatement. (…) Il n’est pas admissible que les missions de l’inspection du travail soient entravées afin de l’empêcher d’exercer sa mission de contrôle et d’assurer la protection des travailleurs. »

La Direction générale du travail, que nous avons contactée le 15 avril par mail, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Erwan Manac’h (Politis)

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- Un inspecteur du travail témoigne : « Il y a déjà des morts au travail » (4ème épisode de notre série « Paroles du terrain »)

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- Photo : Muriel Pénicaud, ministre du Travail (CC 2.0 Frédéric Blanc/FO)

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