Nous reproduisons le tract de la CFTC, CFE-CGC et de la CGT de Top Office.

 

Alors que l'AFM (Association de la Famille Mulliez), 5ème fortune de France, à la tête d'un empire estimé à 32 milliards d'euros, engrange du CICE et un grand nombre d'allègements fiscaux, elle multiplie les plans sociaux dans le même temps.

Top Office n'échappe pas à la règle !!! Sous couverture de la crise sanitaire, c'est un autre modèle économique qui voit le jour au travers de 106 postes suprimés, la disparition totale de 2 métiers (réceptionnaire et hôte de caisse), le fermeture de 6 magasins en France et la réorganisation des services centraux par leur désorganisation !

Ceux qui restent vont souffrir d'une polycompétence à outrance, ceux qui partent vont se retrouver très rapidement au chômage et dans la précarité.

D'autres solutions existent ! Le reclassement dans l'AFM pourrait en faire partie !

Un accompagnement financier digne du groupe pour permettre aux salariés de rebondir en fait aussi partie !

C'est pourquoi l'intersyndicale Top Office, en total désaccord avec le plan de sabotage de l'emploi en cours, et devant les propositions indécentes de la direction en négociation, a appelé l'ensemble des salariés de l'enseigne à se mettre en grève pour la satisfaction de nos revendications.

 

 

Par Louise Rocabert

 

Elles sont femmes de chambre et ont fait grève pendant de longs mois pour un travail justement payé et mettre fin aux discriminations. Le confinement a suspendu le mouvement, sans y mettre fin. Retour sur la lutte de ces femmes employées par un sous-traitant du groupe Accor et bien décidées à obtenir l’égalité.

Elles faisaient grève depuis le 17 juillet 2019. Huit mois plus tard exactement, le 17 mars 2020, la France entrait en confinement. Les vingt grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles, dans le 17ème arrondissement de Paris, se sont retrouvées contraintes de suspendre leur mouvement. La crise sanitaire a mis la grève entre parenthèses. La lutte, elle, n’a pas cessé.

Embauchées par la société de sous-traitance SAS-STN, elles sont femmes de chambre ou gouvernantes, métiers qui constituent le cœur d’activité de l’hôtellerie : gérer, nettoyer et préparer les chambres qui accueilleront les clients. Avec elles, un seul homme, Aboubacar, qui a en charge le nettoyage des parties communes de l’hôtel. Pendant huit mois de grève, de rassemblements, de manifestations, de fêtes de soutien, de meetings, leur vie quotidienne, leurs relations entre collègues ont été bouleversées. Six jours sur sept sur le piquet, devant l’hôtel, à interpeller les clients et chanter des slogans. Et du jour au lendemain, pour cause d’épidémie, le retour à la maison. Elles sentaient pourtant qu’elles étaient prêtes à gagner, que le groupe hôtelier était sur le point de craquer.

Mariama et Sandra, femmes de chambre. © Louise Rocabert.

Les grévistes, soutenues par le syndicat CGT-HPE (pour "hôtels de prestige"), dont elles sont membres, ont pour revendication principale leur intégration à l’hôtel Ibis, afin que leurs conditions de travail soient déterminées par les conventions collectives de l’hôtellerie. Parmi toutes les améliorations matérielles qu’entraînerait ce changement d’employeur, il y aurait une meilleure prise en charge des maladies professionnelles, courantes dans leur métier, et des conventions d’avancement dans leur carrière. Surtout, la disparition de la cadence des trois chambres et demi à l’heure qui est au centre des revendications.

« Je travaille sept heures par jour, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq »

Cette contrainte donne exactement 17 minutes aux travailleuses pour nettoyer et préparer chaque chambre. Pour Tiziri Kandi, animatrice de la CGT-HPE, il est clair que « 17 minutes pour faire une chambre, c’est irréalisable ». Alors, les femmes de chambre font systématiquement des heures supplémentaires, pouvant aller pour certaines d’entre elles jusqu’au double de leurs heures déclarées. Touré, qui travaille sur le site de Batignolles depuis un an et demi, raconte : « Le travail est très dur, ils ne nous respectent pas. Mon contrat est de cinq heures par jour mais j’en travaille sept, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq. »

Le métier de femme de chambre est éreintant : pousser le chariot de ménage est rude pour les épaules et les lombaires ; faire la literie en tirant les draps et en levant les matelas cause de nombreuses tendinites aux mains et endolorit les épaules ; laver les miroirs et la salle de bain en étirant les bras génère des douleurs à la nuque. La manipulation de détergents toxiques favorise le développement de maladies chroniques et potentiellement mortelles. À l’instar de nombreux métiers féminisés, les risques d’accidents du travail des femmes de chambre sont sous-évalués et les maladies professionnelles mal reconnues.

Mama, femme de chambre : « Il faut que les gens sachent que sous-traitance, ça veut dire maltraitance ». Valérie, gouvernante : « Il faut qu’on nous respecte, qu’on arrête de nous traiter comme des moins que rien. » © Louise Rocabert.

Pour Rachel, embauchée en 2003, « Le travail de l’hôtellerie, c’est un travail très difficile. » Elle souffre d’une tendinite. « Souvent j’ai mal ! Je me suis fait mal aussi au dos. Ce boulot, ça abîme. Si on était directement embauchées par Accor, je pense que ça irait mieux. Ceux qui travaillent directement avec les hôtels, ils ne font pas 30, même 40 chambres par jour comme nous. » Ces difficultés, toutes les femmes de chambre les connaissent. Depuis une dizaine d’années, un groupe de salariés de STN s’organise sur le site de l’Ibis Batignolles. De nombreux conflits ont éclaté au fil des ans entre la direction et le service de l’hébergement, en particulier autour de la surcharge de travail des femmes de chambre. À chaque changement d’entreprise de sous-traitance qu’elles ont connues, Sin & Stes, Elior, Sogepark puis STN, leur charge de travail s’est alourdie.

Saisine des Prud’hommes pour faire valoir leurs droits

D’abord syndiquées à Force ouvrière, les travailleuses de l’hôtel Ibis de Batignolles rejoignent la CGT Propreté espérant y trouver un plus grand soutien. En vain. En 2019, les salariés de STN apprennent la mutation de 13 de leurs collègues. Leur contrat de travail avec STN inclut une clause de mobilité qui permet à l’employeur de muter les salariés à tout moment. En juin, les salariées rencontrent la CGT-HPE, qui a une longue expérience des conflits dans la sous-traitance, ayant obtenu l’intégration des salariés dans 13 hôtels en France. Une trentaine de salariées se syndiquent alors, et le 17 juillet 2019, la grève démarre.

Mama, femme de chambre. © Louise Rocabert.

Lorsque l’on demande à Sylvie comment la décision a été prise de se lancer dans une grève qu’elles savaient d’avance longue et dure, elle répond : « Si tu ne te lèves pas, personne ne se lèvera pour toi. » Alors que la grève en était à ses débuts, la CGT-HPE a saisi les Prud’hommes pour les 24 grévistes de l’hôtel. La plaidoirie était prévue pour le 16 mars. Avec la crise sanitaire, elle a été repoussée. Aujourd’hui, toutes les audiences sont renvoyées et le calendrier de reprise n’est toujours pas annoncé. Les syndicalistes se préparent. Ils ont profité du confinement pour retravailler les dossiers.

La plaidoirie s’articulera autour de trois motifs : l’exigence de requalification des contrats de travail, le recours par l’hôtel au travail dissimulé, et enfin une organisation du travail considérée comme relevant du marchandage et du prêt illicite de main d’œuvre. « Il est crucial de ne pas réduire leur travail à du simple ménage. Elles livrent une prestation complète effectuée en autonomie, qui nécessite des compétences et engage leur responsabilité », explique Tiziri Kandi, de la CGT-HPE. Aujourd’hui, toutes les femmes de chambre sont classées « agents de service 1A », soit l’échelon le plus bas de la convention collective des entreprises de propreté, et cela alors même que certaines d’entre elles travaillent pour STN depuis plus de 15 ans. Elles revendiquent un changement d’échelon qui leur ferait a minima gagner une hausse de salaire de 60 centimes de l’heure. Ensuite, il s’agit de transformer deux CDD en CDI et de faire passer les temps partiels en temps complets.

Kani, femme de chambre. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois, je n’ai qu’entre 700 et 1000 euros. » © Louise Rocabert

Le recours au terme de « travail dissimulé » se justifie pour Tiziri Kandi par l’obligation des trois chambres et demi à l’heure : personne ne pouvant faire toutes ses chambres en 17 minutes ou moins, cela implique nécessairement la réalisation d’heures supplémentaires de façon quotidienne. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois nous n’avons qu’entre 700 et 1000 euros », explique Kani, femme de chambre.

« Nous devons êtres traitées comme tout le monde », demande Kani. « Comme tout le monde », cela veut dire comme les salarié·e·s internes à l’hôtel Ibis. C’est à cela que renvoie le motif de « marchandage et prêt illicite de main d’œuvre » de la procédure aux Prud’hommes : l’hôtel recourt à la sous-traitance dans le cadre d’un travail quotidien de femme de chambre, pour lequel l’établissement devrait employer les salariées directement.

La sous-traitance, un enjeu de discrimination raciale

Le 6 février dernier, le groupe Accor, premier groupe hôtelier de France, était épinglé par un « testing » commandé par le gouvernement français, aux côtés de six autres entreprises, pour « présomption de discrimination à l’embauche ». La campagne de testing consistait à évaluer la réponse des employeurs à des candidatures en fonction du patronyme (« consonance maghrébine » ou « consonance européenne ») et du lieu d’habitation (quartiers « prioritaires » ou pas) [1]. Accor avait déjà été pointé du doigt par le gouvernement dans un rapport similaire présenté par Myriam El Khomri en 2017 [2].

Dnejeba et Touré, femmes de chambre. © Louise Rocabert

La CGT-HPE fait le lien entre les résultats de ces rapports et l’embauche en sous-traitance des femmes de chambre. Tiziri Kandi explique : « Le groupe Accor sait faire le nettoyage, car il y a des hôtels où cela se fait en interne. Mais il refuse de l’internaliser ici, bien évidemment car cela permet de faire des économies sur le dos des femmes de chambre, mais pas seulement. Car s’il n’y avait que des raisons économiques, ils auraient pu sous-traiter un autre service : le service de restauration ou de réception par exemple. En fait, s’ils choisissent délibérément de sous-traiter ce service-là en priorité, c’est qu’il y a là très majoritairement des travailleuses d’origine africaine, qu’ils estiment plus exploitables. C’est une corrélation d’arguments économiques et de racisme qui motivent ici le recours à la sous traitance. »

Avant le confinement, la CGT-HPE devait déposer un recours pénal contre le groupe hôtelier pour « discrimination raciale systémique » en s’appuyant sur un jugement rendu le 17 décembre dernier en première instance par le tribunal de Paris, dans une affaire de discrimination raciale contre des salariés du BTP. La crise sanitaire a repoussé le recours, mais les syndicalistes assurent qu’ils le déposeront dès que possible.

À cause du système de sous-traitance, impossible de faire reconnaître les heures supplémentaires

Si la sous-traitance permet aux hôtels de réduire les coûts salariaux, pour la CGT-HPE, elle est aussi utilisée pour « détruire la solidarité », explique l’animatrice syndicale Tiziri Kandi, notamment via l’usage de la clause de mobilité, utilisée « de façon discrétionnaire » par le patronat pour déplacer les salariés d’un hôtel à l’autre, dès qu’un salarié dérange. La multiplicité des statuts sur un même site fait aussi que les salariés ont des conditions de travail et des salaires différents, selon qu’ils soient en sous-traitance ou internalisés.

Rachel, femme de chambre : « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser ». © Louise Rocabert

Par exemple, à Batignolles, le prix du ticket restaurant pour les salariés de STN est, à salaire égal, cinq fois plus cher que pour les autres employés de l’hôtel. Et comme ce sont des encadrants d’Ibis qui contrôlent leur travail, mais des personnels du sous-traitant qui les paient, les femmes de chambre n’arrivent pas à faire reconnaître leurs heures supplémentaires. Elles exigent donc la pose d’une pointeuse à l’hôtel. C’est arrivé dans un hôtel voisin où travaillent aussi des employés de STN. « À partir du moment où ils ont mis la pointeuse, nos collègues nous appelaient et nous disaient “Nous avons 1500 euros, nous avons 2000 euros !" » rapporte Rachel.

Si les grévistes visent bien l’intégration au personnel d’Ibis, elles pourraient aussi obtenir, comme ce fut le cas pour les grévistes de l’hôtel du Park Hyatt Vendôme en 2018, une simple harmonisation de leurs conditions de travail avec les salariés internes. Pour la CGT-HPE, c’est Accor qui est avant tout responsable de la situation des femmes de chambre : c’est le groupe hôtelier qui bénéficie dans les faits de leur travail et qui tire vers le bas leurs conditions de travail en mettant en concurrence les entreprises de sous-traitance entre elles.

Aurélia et Mariam avec son fils Aboubacar. © Louise Rocabert

De la grève au chômage partiel

Début février, le syndicat avait eu écho par STN que le groupe hôtelier Accor, qui possède les hôtels Ibis, était prêt à ouvrir des négociations tripartites avec l’entreprise de sous-traitance et les grévistes. La grève aurait pu prendre fin à ce moment-là. Finalement, Accor a refusé de s’engager par écrit sur le montant qu’il était disposé à débloquer. STN a alors estimé que les conditions n’étaient plus réunies pour entamer les négociations. Pour les grévistes, il n’était pas question de s’arrêter.

Pendant les huit mois de grève, remplir la caisse de grève était une des préoccupations principales du conflit. Le but étant d’arriver à ce que chaque gréviste ait de quoi tenir jusqu’au mois suivant. Tout au long du mouvement, les femmes de chambre grévistes ont toutes pu toucher un salaire pour chaque mois de grève. Même si elles restaient moins bien payées que lorsqu’elles travaillaient. Et la grève ne fut pas de tout repos, les grévistes la décrivant autant comme une épreuve que comme une libération.

Avec la crise sanitaire, les grévistes ont vu les dons de la caisse diminuer. « C’est normal. Si les gens ne donnent pas, ce n’est pas par égoïsme, mais parce qu’ils ne savent pas combien ils vont avoir à la fin du mois en ce moment », estime Tiziri Kandi. Deux jours avant la déclaration du confinement, les grévistes se sont réunies avec les animateurs de la CGT-HPE. Ensemble, elles décident de suspendre leur mouvement. Pour autant, pas question d’abandonner leurs revendications.

Mademou, femme de chambre, et Valérie, gouvernante. © Louise Rocabert

« Le piquet de grève me manque ! »

Durant le confinement, les délégués et animateurs syndicaux de la CGT-HPE se sont battus pour obtenir un paiement à taux plein du chômage partiel, et contre la suppression des congés. Le syndicat a réussi à obtenir le paiement des indemnités à hauteur de 100 % – et non à 84 %, comme le prévoit le dispositif – pour les vingt travailleuses de l’hôtel Ibis qui avaient fait grève pendant huit mois.

Les grévistes, elles, sont restées en lien. Comme Rachel et Sylvie, qui ont hâte de reprendre la lutte. « Le piquet de grève, l’ambiance, voir les gens qui viennent nous soutenir, parler avec eux de notre lutte, tout ça me manque ! », nous dit Rachel. Elle a passé le confinement à la maison avec quatre de ses cinq enfants. Son mari a continué à travailler à la sécurité du centre commercial de Créteil. Sylvie, elle, vit avec son fils de huit ans dans un deux-pièces à Bondy. L’arrêt du travail et du piquet n’ont pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains.

Pour Sylvie, l’arrêt du travail et du piquet de grève à cause du confinement n’a pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains. © Louise Rocabert

Pendant le confinement, 75 % des hôtels du groupe Accor ont cessé leur activité [3]. Aujourd’hui, alors que la réouverture des hôtels s’annonce, les chantiers de l’aménagement des conditions de travail pour garantir la sécurité des salariés et celui de la lutte des grévistes de l’hôtel Ibis redeviennent d’actualité. Les grévistes, comme les syndicalistes, craignent que le patronat de l’hôtellerie ne prenne prétexte de la crise sanitaire pour renforcer l’exploitation des salariés. « Accor va bénéficier des 300 milliards que Macron va distribuer, mais les salariés devraient baisser leurs rémunérations ? » demande Tiziri Kandi.

La grève des travailleuses de l’Ibis de Batignolles reprendra très probablement au moment où l’hôtel rouvrira. « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser », assure Rachel.

Texte et photos : Louise Rocabert

Photo de une : © Louise Rocabert

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Portfolio

         

Notes

[1] Voir à ce sujet cet article du Monde.

[2] Voir cet article.

[3] Selon Accor, voir leur communiqué ici.

 

PAR ERWAN MANAC’H (POLITIS)

 

 

Quatre syndicats d’inspecteurs du travail dénoncent une « répression » et des procédures « illégales » de la part de leur hiérarchie, qui limiteraient leur capacité à remplir leurs missions dans les entreprises. Ils ont décidé d’adresser une plainte à l’Organisation internationale du travail (OIT).

Les représentants des quatre organisations d’inspecteurs du travail réunies ce jeudi en intersyndicale (CGT, Sud, FSU, CNT) n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la crise qui ébranle leur institution. « C’est inédit et gravissime, c’est le cœur de notre métier qui est remis en cause, les collègues sont ébahis et choqués », lâche Pierre Mériaux, de la FSU. « Alors que la situation exigerait des droits et des pouvoirs renforcés pour protéger les salarié·es, le ministère du Travail organise la paralysie et le court-circuitage de l’inspection du travail », dénoncent-ils encore dans un communiqué commun.

Ils interviennent dans ce qui constitue le dernier épisode d’une controverse juridique et politique particulièrement dure, opposant le ministère du Travail et une partie des 2000 contrôleurs et inspecteurs chargés de veiller, dans les entreprises, au respect du Code du travail.

Faire travailler l’inspection « en soutien de l’activité économique »

L’administration suit la ligne gouvernementale, qui tente de préserver la poursuite des activités économiques tant bien que mal face au risque pandémique. Elle rappelle que la « police sanitaire », seule légalement à même de décider de la poursuite de l’activité face au Covid, n’est pas du ressort des inspecteurs du travail. Elle a également fait cesser l’envoi de courriers types rappelant les dispositions prévues par le Code du travail, parce que cela risquait d’être interprété par les employeurs comme une injonction à cesser l’activité. Elle leur préfère les fiches pratiques éditées par le ministère du Travail.

Les inspecteurs mobilisés, eux, s’estiment limités dans leur mission de contrôle par des « consignes littéralement illégales », qui contribuent à « mettre en veille » l’inspection du travail et à « l’enrôler en soutien de l’activité économique ». Plusieurs notes internes leur ont notamment demandé de faire valider par leur hiérarchie toute mise en demeure ou saisine du juge des référés, ce qu’ils estiment contraire à la convention internationale du travail qui reconnaît leur autonomie d’action.

Les contrôles inopinés ont été suspendus et les interventions dans les entreprises ont été limitées aux cas les plus graves (accident du travail, harcèlement, droit d’alerte pour risque grave), pour préserver les inspecteurs du risque Covid.

Et si les mises en demeure et procédures en référé contre des entreprises ponctuent l’actualité ces dernières semaines, c’est, selon eux, surtout en raison de l’importante pression médiatique qui pèse sur certaines (comme Amazon ou Fedex), ou parce que des fonctionnaires ont agi en passant outre les freins de leur hiérarchie. Exemple brandi à Lille, où le juge des référés a ordonné sous astreinte à une association d’aide à domicile de réviser son plan de prévention des risques, à la suite d’une saisine déposée par une inspectrice contre l’avis de sa hiérarchie, selon l’intersyndicale.

La Direction générale du travail réfute toute pression et pointe les procédures qui aboutissent, tel cet exemple d’un supermarché dans le Var, comme une preuve de la continuité de sa mission de prévention. Les commerces de détail ont été ajoutés, le 1er avril, à la liste des interventions considérées comme prioritaires.

Des sanctions contre un agent qui recommandait l’usage de masques FFP2

Ce 15 avril, un inspecteur du travail de la Marne a été mis à pied à titre conservatoire pour avoir saisi le juge des référés contre une entreprise d’aide à domicile qui ne respectait pas à ses yeux les mesures de protection. Pour sa hiérarchie, l’agent a contrevenu aux nouvelles procédures « de manière délibérée, grave et répétée ». Il aurait notamment « enjoint aux employeurs des conditions de maintien d’activité non conformes aux prescriptions des autorités sanitaires ». En l’occurrence, selon l’intersyndicale, il aurait recommandé le port de masques FFP2, que le gouvernement souhaite réserver au personnel soignant. « Notre bible, c’est le Code du travail et l’INRS qui fixent des normes de protection, s’indigne Pierre Mériaux, pas les consignes du gouvernement qui entend gérer la pénurie de masques. »

L’inspecteur, également militant syndical CGT et représentant au Conseil national des inspecteurs du travail, « conserve son traitement » durant sa mise à pied, indique jeudi soir le ministère du Travail dans un communiqué. Il invoque « l’intérêt du service » et réprouve des initiatives qui « nuisent à l’action du système d’inspection du travail » alors que « les enjeux sanitaires et organisationnels auxquels sont confrontés travailleurs et employeurs nécessitent rigueur, cohérence et discernement. »

Pierre Mériaux voit les choses différemment : « Cela illustre la folie managériale de notre ministère. Nous sommes passés des pressions multiples à la répression pure et simple. » En réaction, une plainte va être envoyée à l’Organisation internationale du travail (OIT), dont les textes priment en théorie sur la législation française et qui reconnaît, dans sa convention 81, que des consignes nouvelles ne doivent pas « porter préjudice à l’autorité ou à l’impartialité nécessaire aux inspecteurs ».

Voici un extrait de la plainte : « La gravité de la situation nous oblige à vous saisir dès maintenant de ces entorses afin que vous puissiez rappeler au gouvernement français ses obligations et lui demandiez d’y mettre un terme immédiatement. (…) Il n’est pas admissible que les missions de l’inspection du travail soient entravées afin de l’empêcher d’exercer sa mission de contrôle et d’assurer la protection des travailleurs. »

La Direction générale du travail, que nous avons contactée le 15 avril par mail, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Erwan Manac’h (Politis)

Lire aussi :

- Un inspecteur du travail témoigne : « Il y a déjà des morts au travail » (4ème épisode de notre série « Paroles du terrain »)

- Pendant l’épidémie et le confinement, le droit du travail continue de s’appliquer !

- Photo : Muriel Pénicaud, ministre du Travail (CC 2.0 Frédéric Blanc/FO)

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