par Ivan du Roy

 

Gel de salaires, coupes budgétaires, baisse d’effectifs, loi travail, et maintenant réforme des retraites... Et si le gouvernement arrêtait de taper sur les métiers d’utilité publique ?

Ils sont accusés de bien des maux : de paralyser le pays, de défendre égoïstement leurs acquis, et même, selon un magazine d’orientation très néolibérale, de haïr le travail. Paradoxe : la grève qu’ils mènent nous dit tout le contraire. Elle rend justement visible ce qui ne l’est pas, quand tout fonctionne normalement, quand ces centaines de milliers de salariés accomplissent bien leur travail, n’en déplaisent à certains, pour que les écoles accueillent nos enfants, pour que les trains, les métros ou les bus nous transportent, pour approvisionner chacun en électricité, pour que les pompiers interviennent quand on les appelle, pour que les hôpitaux soignent les patients, pour que nos poubelles et déchets soient collectés. La grève rend justement visible le rôle primordial de tous ces métiers d’utilité publique dans notre société.

C’est pourtant sur ces métiers que le gouvernement ne cesse de taper. Gel de salaires, coupes budgétaires, baisse d’effectifs, loi travail, et maintenant réforme des retraites... Ils endurent tout en continuant de travailler, ils alertent sans être écoutés. Leur malaise, qui dépasse largement la seule réforme des retraites, Basta ! le raconte depuis longtemps, tout en donnant la parole à celles et ceux qui y proposent de véritables solutions.

La haine du travail vient des managers qui n’y voient qu’un exercice comptable déshumanisé

Les urgentistes frôlent le « burn out » depuis plusieurs années. « Avant j’allais au boulot enjouée, souriante, motivée. C’est terminé, nous raconte Rose, aide-soignante à Cancale, près de Saint-Malo. Je ne me vois pas faire ça encore dix ou quinze ans. Je réfléchis à me reconvertir. » Les pompiers s’inquiètent de leur « surcharge de travail », non pour eux mais pour les gens à qui ils portent secours, et déplorent des autorités « hermétiques » à leurs demandes. Les policiers critiquent un travail devenu « vide de sens », encore dégradé par la nouvelle manière de maintenir l’ordre. Des douaniers craignent d’être « broyés » par « le système ».

Les sous-traitants du nucléaire, qui œuvrent à la maintenance et à la sûreté des centrales, sont, eux aussi, « fatigués d’être méprisés ». Les agents de l’Office nationale des forêts ne veulent pas s’occuper de ce bien commun « comme un conseiller bancaire gère des portefeuilles ». Est-ce cela haïr le travail ? C’est tout le contraire. La haine de ces métiers vient des managers qui n’y voient qu’un exercice comptable déshumanisé.

Il suffit d’écouter cette institutrice et directrice d’école en Seine-Saint-Denis, parler de son métier, des enfants et du rôle émancipateur que devrait jouer l’école, pour être scandalisé par le sort réservé aux enseignants, déjà mal rémunérés, peu écoutés et parmi les grands perdants de la réforme des retraites.

Face au mépris, les choses bougent, les salariés relèvent la tête et les jugements tombent : comme celui de France Télécom

Pire : non seulement toutes ces paroles ne sont pas entendues, elles sont méprisées, masquées. Comme pour ces infirmières travaillant en Ehpad, sanctionnées pour avoir travaillé en sous-effectifs. Comme pour ces employés d’un site Michelin, également sanctionnés quand un accident du travail se produit. Comme pour ces cordistes, profession particulièrement touchée par les accidents du travail mortels.

Quand ce management déshumanisé harcèle et méprise massivement, jusqu’à tuer, notre société a encore du mal à rendre justice. Mais les choses bougent : le jugement du procès France Télécom (46 jours d’audience, de mai à juillet dernier) vient de tomber : les trois principaux dirigeants à l’époque – Didier Lombard, Louis Pierre Wenes et Didier Barberot – ont été condamnés à une année de prison, dont huit mois avec sursis, et à 15 000 euros d’amendes (quatre mois avec sursis pour les quatre autres prévenus, jugés pour complicité de harcèlement). La société France Télécom/Orange est, elle, condamnée à 75 000 euros d’amendes.

« 15 000 euros d’amende, ça fait cheap la vie humaine, non ? », lançait le romancier Alain Damasio au moment du procès des dirigeants de France Télécom. « La dictature du changement perpétuel » n’est-elle pas « le nouvel instrument de soumission des salariés », nous disait Danièle Linhart, spécialiste de l’évolution du travail et de l’emploi.

Tous ces mouvements, tous ces récits, toutes ces mobilisations montrent que celles et ceux qui font fonctionner notre société relèvent la tête, souhaitent continuer à bien faire leur travail, dans de bonnes conditions pour eux et les citoyens à qui ils rendent service. Nous, Basta !, continuerons inlassablement à les rendre visibles, à leur donner la parole, face à ceux qui les méprisent. Vous pouvez aussi nous y aider !

Ivan du Roy

Photos : Pendant la manifestation du 17 décembre à Paris / © Anne Paq

 

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