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Les notes perdues 

Par Hüseyin Turhalli

  

Nazan Ilicak, avait, des années auparavant posé la question lors d’un documentaire : « Est-ce que votre musique n’est composée que de chants politiques et de lamentations ? L’amour n’a-t-il pas sa place dans votre musique ? »

« Notre vie est une lamentation et nos amours sont des drames » avait-il répondu.

Le 10 juillet 1991, nous nous promenions comme si nous nous rendions au jour du jugement dernier, avec Vedat AYDIN, les bras cassés et le corps plombé par le ruisseau de métal. Lorsque nous marchions le long du ruisseau, un vieil homme avait levé sa canne vers le ciel et hurlait : «  Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi nous imposer cette tyrannie ? Pourquoi cette tyrannie ? Et alors, où est ta justice ? Puisque ta force aussi ne suffirait pas au clan Yecüc, pourquoi l’avoir créé ? Le jour du jugement dernier ! Le jour du jugement dernier ! Mes deux mains t’empoigneront Mon Dieu ! Mes deux mains sur toi ! ».

J’ai vu ma mère qui a perdu son fils ainé dans une attaque des opposants, agenouillée au pied du mur dans la cour, gémissant « lawo, lawo » (mon fils ! mon fils !). J’ai voulu la prendre par le bras pour la lever. Elle ne pouvait pas se lever, les genoux de ma mère étaient cassés. Avec une profonde souffrance incrustée sur les traits de son visage « Même si le Kurdistan était proclamé, tu vois ce poignard, jusque dans ma tombe il me fera saigner », disait-elle. Peut-être que moi aussi je ressentais la même souffrance. Mais nous étions en guerre. Je n’ai pas pu pleurer !

Nous nous étions mis à nous promener sur la chanson de la liberté. Puis, les notes de cette chanson sont tombées une à une par terre. Lorsque la mélodie de notre chanson qui avait perdu ses notes a commencé à être jouée, nous sommes restés sous les ruines des rêves que nous avions construits. Les vêtements que nous essayions de mettre n’ont plus jamais supporté aucune couture.

Lorsque, seul dans ma cellule pour une personne, en Allemagne, j’ai commencé à écrire "Les notes perdues", j’ai aussi commencé à pleurer. Durant des jours, c’est en pleurant que j’ai écrit "Altin beyinli Sinan" (Sinan au cerveau en or), "Yüksek Atom Mühendisi Atom Hüseyin" (Atome Hüseyin, l’ingénieur atomique), "Serhatlı dahi Uzaylı Dicle" (Le fleuve Tigre génie extra-terrestre des frontières) que personne n’a pu comprendre, Amed, compagnon vivant, Mamoste Muhyetin, avec sa constitution de haute moralité… Lorsque j’ai fini mes écrits, mes larmes aussi se sont épuisées.

Lorsque j’ai vu Orhan DOĞAN, sur les épaules de dizaines de milliers de personnes, pour son dernier voyage, j’ai à nouveau été noyé par les mêmes sanglots. Je ne sais pas pourquoi, je revoyais sans arrêt ce vieil homme, qui, au bord du ruisseau, pointait sa canne vers le ciel en se plaignant au Seigneur. Peut-être que cette « remémoration » était aussi parce que Orhan DOĞAN était aussi victime de cette même tyrannie.

 

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois avec Orhan DOĞAN en 1991, à Cizre, c’était au printemps. Il trimait pour pouvoir venir en aide aux centaines de milliers de Kurdes qui s’étaient réfugiés dans les montagnes du Kurdistan à cause de l’oppression et de la tyrannie de Saddam. Et puis, par la suite, plusieurs fois à Diyarbakir, dans le salon du DGM. Il faisait une plaidoirie selon le style calme et courant du droit, bien qu’il soit venu des laves jaillissantes de Curi (1). Il était compétent dans son travail, il jouait le jeu tout en restant à l’intérieur des règles du jeu. C’était une posture, et il est toujours resté comme cela. Et par la suite, la période (processus) qui s’étend de HEP(2) jusqu’à DTP(3).

 

Orhan DOGAN faisait parti des enfants du peuple opprimé qui avaient le plus subi la tyrannie. Même s’il a toujours voulu jouer le jeu dans les règles de l’art, dans les règles de la vallée de loups, il n’y avait de place ni pour les sentiments ni pour la logique. Les voleurs, les brigands, les assassins seront toujours en tête de file, et lui, dans le salon de l’assemblée, se fera prendre et sera emprisonné, sera insulté et torturé.

Ce sont ceux qui vivent le plus les souffrances de la guerre qui subiront le manque de la paix. Comme chaque espoir, l’espoir de la paix peut faire faire avancer l’homme durant des années. Et lui, il a avancé des années avec cet espoir. Peut-être qu’il y avait une vérité qu’il savait sciemment mais qu’il a jamais voulu savoir :

La paix avait été assassinée !

Malgré tout, lorsqu’elle sera enfin sur le podium, il allait dire que la paix existait toujours. Mais les milliers d’yeux braqués sur lui portaient le cercueil de la paix. En voyant cette image dans les yeux, une profonde souffrance s’est emparée de son corps, telle la souffrance de ma mère qui avait perdu son enfant. Dans un dernier effort il a murmuré « Paix ! ». Et tous les mots en lui se sont suicidés.

Une note perdue dans notre "Chanson de la Liberté" (Özgürlük Şarkısında)… Et la musique du Kurde qui continue avec des lamentations.

Je lui souhaite miséricorde de la part de Dieu, et patience à sa famille.

Texte écrit le mardi 3 juillet 2007, paru dans Kurdistan Post, traduit par nos soins.



(1) Curi : Nom d’un montagne qui se trouve à Sirnak, ville de l’Est de la Turquie

(2) HEP : Halkin Emek Partisi – parti politique (Parti travailliste du peuple)

(3) DTP : Demokrat Türkiye Partisi – parti politique (Parti Démocratique de Turquie)

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