PAR SAMY ARCHIMÈDE 26 FÉVRIER 2019

 

En janvier 2009, le LKP, collectif contre la « profitation », déclenchait la plus longue grève générale de l’histoire guadeloupéenne : 44 jours pour exiger la fin de l’héritage colonial, responsable de la vie chère. Sous la pression populaire, l’État et les collectivités signaient, le 26 février 2009, un accord instaurant une hausse de 200 euros des bas salaires. Un protocole comportant 165 points d’accord était paraphé par le préfet et les élus locaux. Accès à l’emploi, lutte contre la vie chère, création d’un prix unique de l’eau, indemnisation des victimes de pesticides… Dix ans plus tard, la plupart de ces engagements n’ont pas été respectés. Retour sur une lutte, et sur ses promesses trahies.

Il n’y a pas foule ce matin devant le palais de la mutualité, à Pointe-à-Pitre. L’appel à « reprendre le chemin de la lutte » lancé par une trentaine de syndicats et d’associations ce samedi 2 février 2019 n’a pas convaincu les Guadeloupéens. C’est donc un cortège modeste qui met le cap sur le centre commercial Carrefour Milénis. Depuis plus de deux mois, l’hypermarché est en proie à un conflit social tendu. Sur les visages des manifestants, beaucoup de colère, de la rage aussi. « Despointes, voleur, Despointes, esclavagiste ! » Jean Huygues-Despointes, propriétaire de cet hypermarché Carrefour, est dans le collimateur de la CGTG et de l’UGTG, les deux principales organisations syndicales de Guadeloupe. Elles exigent notamment que tous les salariés gagnant moins de 1,4 Smic bénéficient de la hausse de salaire de 200 euros prévue dans l’accord interprofessionnel sur les rémunérations, signé il y a dix ans, le 26 février 2009. Il y a là, effectivement, de quoi s’impatienter.

 

 

L’accord « Jacques Bino » – du nom du syndicaliste de la CGTG tué par balles le 17 février 2009 dans des circonstances toujours pas élucidées – symbolisait à lui seul la victoire du LKP, le « collectif contre l’exploitation outrancière », qui a conduit la plus longue grève générale de l’histoire de l’archipel au nom de la lutte contre la vie chère [1]. Ce mouvement social de 44 jours a aussi été un grand moment de vérité, révélant au public l’étendue de l’exploitation exercée en Guadeloupe par quelques descendants de colons. Une semaine plus tard, le 4 mars, un second accord plus étendu, historique, était conclu avec l’État et les collectivités sur 165 points, reprenant presque intégralement les revendications du LKP.

La hausse de 200 euros des bas salaires : « Une très grande victoire »

Hausse de 200 euros des bas salaires, hausse des minimas sociaux, baisse des prix des produits de première nécessité, baisse de 43 centimes du litre d’essence, baisse de 5 à 10 % des tarifs bancaires, baisse de 3 à 10 % du prix de l’eau, gel des loyers… Les deux accords de fin de conflit ont suscité beaucoup d’espoir. Il fallait encore que l’État et les collectivités territoriales lui donnent une traduction réelle. Élie Domota, toujours secrétaire général de l’UGTG et leader du LKP, veut retenir la « très grande victoire » que constitue la signature de l’accord Bino, grâce à laquelle « plusieurs dizaines de milliers de travailleurs ont obtenu une augmentation de salaire ».

Élie Domota, leader du LKP

Pourtant, comme le montre le conflit à Carrefour Milénis, l’application de cet accord reste un combat de tous les jours. La hausse de 200 euros des bas salaires devait être financée pendant les trois premières années par l’État, les collectivités et les entreprises. Puis par les entreprises seules, en vertu d’une clause de convertibilité. Or, dès le 10 avril 2009, cette clause a été retirée de l’arrêté ministériel censé entériner l’accord. Résultat : certaines entreprises versent 200 euros, d’autres rien du tout. D’autres encore, ont signé leur propre accord. « l’État a institué une discrimination entre les salariés et une distorsion de concurrence entre les employeurs », déplore Élie Domota.

L’alimentaire 42 % plus cher que dans l’Hexagone, la téléphonie 60 %

Gilets jaunes avant l’heure, les Guadeloupéens qui sont descendus en masse dans la rue en 2009 avaient mis le pouvoir d’achat en tête de leurs priorités. La vie est-elle devenue moins chère depuis ? Le prix des carburants, déclencheur de la révolte, a incontestablement baissé. Il est aujourd’hui inférieur d’environ 20 centimes au prix moyen pratiqué dans l’Hexagone. Les produits de première nécessité, en revanche, ne semblent pas avoir diminué. La dernière étude comparative de l’Insee sur les prix à la consommation, publiée en 2016, relève des prix de l’alimentaire supérieurs de 42 % à ceux de l’Hexagone, si l’on prend comme référence le panier métropolitain.

Pour les autres produits, c’est encore pire. Dans la téléphonie, l’écart atteint 60 %. Quant aux pièces détachées automobiles, leur prix passe facilement du simple au double en traversant l’Atlantique. « C’est un marché captif », soupire Victorin Lurel, sénateur socialiste de la Guadeloupe et ancien ministre des outre-mer. Un marché contrôlé par la famille Hayot, la plus riche des Antilles.

L’échec d’une politique misant exclusivement sur « le marché et la concurrence »

En dépit des engagement pris par les pouvoirs publics, aucun suivi régulier des prix n’a été réalisé. Un Bureau d’études ouvrières (BEO) intégrant syndicats et associations de consommateurs a bien vu le jour, conformément au protocole du 4 mars 2009, mais il a dû jeter l’éponge, l’État n’ayant pas payé sa contribution... Nommé ministre des outre-mer à l’arrivée au pouvoir de François Hollande, Victorin Lurel jette le BEO aux oubliettes et met tous ses espoirs dans sa loi du 20 novembre 2012, dite de « régulation économique dans les outre-mer », ou loi Lurel. Parmi ses objectifs : faire la chasse aux pratiques anti-concurrentielles et instaurer un « bouclier qualité prix » (BQP), censé modérer les prix des produits de grande consommation. Victorin Lurel, interrogé par Basta !, en résume la philosophie : « Le marché et la concurrence restent les seuls facteurs pour faire baisser les prix et préserver le pouvoir d’achat. (...) Les prix administrés, ça ne marche plus, c’est d’un autre temps. »

Aujourd’hui sénateur PS, l’ancien ministre admet que son texte, plus de six ans après, n’a pas permis d’établir une « concurrence effective » dans les outre-mer. Ni de de s’attaquer aux marges abusives et aux abus de position dominante. L’import et la distribution restent dominés par deux familles, les Despointes et les Hayot. Quant au BQP, « il n’a servi à rien », enfonce Jean-Yves Le Merrer, président de l’Association de défense, d’éducation et d’information du consommateur (Adeic) en Guadeloupe. Selon l’Adeic, certains produits du bouclier sont souvent en rupture de stock. L’association pointe également des écarts de prix injustifiés entre deux magasins d’une même enseigne. Pour Jean-Yves Le Merrer, « la loi Lurel est inapplicable. »

53 % des jeunes guadeloupéens sans emploi

Fin janvier 2019, Victorin Lurel a déposé deux amendements au Sénat pour améliorer sa loi. Mais « au pôle concurrence des Direccte [2], les agents ne sont même pas assez nombreux pour aller sur le terrain », regrette le sénateur. Dans le protocole du 4 mars 2009, l’État s’était pourtant engagé à « augmenter le nombre d’inspecteurs et contrôleurs de la concurrence et de la répression des fraudes pour créer une brigade de contrôle des prix ». Le 20 décembre 2018, 6 ans après le vote de la loi Lurel, Bruno Le Maire et Annick Girardin ont nommé un délégué à la concurrence en outre mer. Une décision qui sonne comme un aveu d’échec.

Si la « vie chère » est un mal récurrent outre-mer, le chômage l’est tout autant, et particulièrement celui des jeunes. En 2009 selon l’Insee, 55% des Guadeloupéens âgés de 15 à 24 ans étaient sans emploi. En 2017, ils étaient encore 53%. Année après année, Élie Domota continue de dénoncer le sacrifice d’une jeunesse désœuvrée, ainsi que la préférence trop souvent donnée, selon lui, aux métropolitains et aux étrangers dans l’attribution de certains postes. « Le chantier EDF à Jarry, ce sont des Espagnols qui ont travaillé dessus. Et sur le chantier du nouveau CHU, pourquoi les autorités, les élus, n’ont pas fait en sorte que les Guadeloupéens soient dignement formés pour occuper un certain nombre d’emplois ? »

Quel avenir pour les jeunes dans cet archipel qui a conservé la structure d’une économie de plantation et où domine l’emploi administratif ? « Nous avons un gros problème de création de valeur », juge Willy Angèle. Aujourd’hui dirigeant d’une société de conseils, il était président du Medef Guadeloupe au moment du mouvement social de 2009 et n’a pas signé à l’époque l’accord d’augmentation de 200 euros des bas salaires. Insoutenable économiquement, selon lui. « Notre économie marche sur une seule jambe, explique-t-il : la consommation. Et celle-ci est nourrie essentiellement par des transferts de fonds publics. Quand on a créé les départements d’outre mer en 1946, on avait deux options : construire le développement économique ou faire du transfert social. On a choisi la deuxième option. »

« Nous payons pour être empoisonnés ! Et nous payons chèrement »

Willy Angèle oublie de dire que l’égalité des droits sociaux en outre-mer a été un long combat. Ainsi, les Guadeloupéens n’ont bénéficié du Smic et du RMI métropolitains qu’en 1996 et 2002, respectivement. Bien longtemps après leurs compatriotes de l’Hexagone. Pour l’ex-président du Medef Guadeloupe, l’île aux belles eaux est resté « un pays en développement » faute d’investissements suffisants. Sur ce point, l’état actuel du réseau de distribution d’eau potable lui donne malheureusement raison.

Se lever, vouloir prendre sa douche... mais pas une goutte ne sort du robinet. Voilà une situation tout à fait banale dans la Guadeloupe de 2019. Les « tours d’eau », ces coupures organisées pour pallier la vétusté du réseau, n’épargnent personne. En raison de l’état désastreux des canalisations, selon la préfecture deux litres sur trois n’arrivent pas au robinet ! Premières responsables : les collectivités, qui ont en charge leur gestion depuis la loi de décentralisation de 1982. De plus, « les compteurs sont défaillants et notre eau contient des pesticides, de la boue et des engrais », dénonce Germain Paran, président du Comité des usagers de l’eau de la Guadeloupe. « Nous payons pour être empoisonnés ! Et nous payons chèrement », s’emporte-t-il. Selon la préfecture, « 70% des stations de traitement des eaux usées ne sont pas conformes »à la réglementation.

État désastreux du réseau de distribution d’eau potable

En Guadeloupe, le prix du mètre cube peut doubler d’une commune à l’autre. Le réseau d’eau potable souffre non seulement d’un grave sous-investissement, mais aussi de la multiplicité des acteurs en charge de sa gestion. Les associations militent depuis dix ans pour la création d’un syndicat unique de gestion. En vain. Un rapport d’audit interministériel publié en mai 2018 estime qu’il faudrait investir au minimum 50 millions d’euros par an « pour commencer à rattraper un peu le retard pris dans le renouvellement » du réseau. Problème : les intercommunalités sont mal en point. A commencer par la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbes (autour de Basse-Terre), qui traîne une dette de 75 millions d’euros [3].

Une île toujours malade du chlordécone

Le Préfet Philippe Gustin est inquiet. La population guadeloupéenne est en baisse et les projections ne sont pas bonnes. Au cours de la prochaine décennie, l’archipel pourrait perdre jusqu’à 50 000 habitants, soit un habitant sur huit. « On savait que les jeunes diplômés quittaient la Guadeloupe, mais les jeunes non diplômés aussi, tout comme les anciens (…), parce que l’environnement qui leur est offert ne les satisfait pas. » Et là encore, on ne peut pas dire que l’État soit exemplaire en la matière.

Prenons le sujet qui préoccupe le plus les Antillais aujourd’hui : la pollution au chlordécone, un pesticide ultra-toxique utilisé pendant plus de vingt ans dans les bananeraies avec la complicité des autorités françaises [4]. Emmanuel Macron, à l’occasion du « grand débat national », le 1er février, a prétendu devant les élus d’outre-mer que le chlordécone n’était pas cancérigène. Un jeu pervers visant à éviter à l’État de devoir indemniser des milliers de personnes malades de ce pesticide, comme le demandait déjà le LKP en 2009.

 

Pendant encore plusieurs siècles, le chlordécone restera bien une menace directe pour tous les travailleurs de la banane mais aussi pour les autres habitants qui mangent des tubercules ou des légumes locaux et boivent l’eau du robinet. En 2006, déjà, l’avocat Harry Durimel, à l’époque porte-parole des Verts en Guadeloupe, déposait plainte contre X, au nom de plusieurs associations, « pour mise en danger de la vie d’autrui et administration de substances nuisibles ayant porté atteinte à l’intégrité d’autrui ». Treize ans plus tard, toujours aucune mise en examen. Pourquoi une telle lenteur ? « Parce que c’est une affaire d’État ! », lâche l’avocat. Parmi les personnes visées par cette plainte, de hauts responsables politiques sont en cheville avec les lobbies agricoles. Le 23 janvier, la proposition de loi visant à créer un fonds d’indemnisation des victimes du chlordécone, déposée par la députée guadeloupéenne Hélène Vainqueur-Christophe a été rejetée par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Les sargasses, l’autre catastrophe qui ne dit pas son nom

Depuis 2011, un nouveau fléau est venu s’ajouter aux difficultés des Guadeloupéens, restaurateurs et hôteliers notamment : les sargasses, des algues brunes, venues vraisemblablement des côtes brésiliennes, qui envahissent chaque année les plages et les marinas. En se décomposant, elles dégagent de l’ammoniac et de l’hydrogène sulfuré, un gaz mortel à très forte dose. La préfecture et l’Agence régionale de santé affirment qu’en raison des faibles émissions gazeuses, les risques encourus par les riverains sont sans commune mesure avec le phénomène des algues vertes en Bretagne. L’État refuse aux communes sinistrées de reconnaitre l’état de catastrophe naturelle car il s’agit, dit-il, d’un phénomène « récurrent ».

Récurrent, sans doute, mais de plus en plus persistant. Cette année, les premières algues sont arrivées dès le mois de janvier et ne devraient pas disparaître avant août ou septembre. Une nouvelle bataille en perspective pour Maître Harry Durimel, qui a décidé de porter l’affaire devant le tribunal correctionnel. Il compte sur une jurisprudence bien fournie en la matière. L’an dernier, par exemple, l’État a été condamné à verser plus de 500 000 euros à l’agglomération de Saint-Brieuc. Sa faute ? N’avoir pas su empêcher la prolifération d’algues vertes dans cette baie polluée depuis des décennies par l’élevage industriel. De même, l’avocat guadeloupéen considère que l’État aurait dû « mettre les moyens » pour empêcher les sargasses d’atteindre le littoral antillais.

Trois grands messes, deux lois, et la déception d’une population

En l’espace de dix ans, les outre-mer auront connu trois grands-messes : les « États généraux » en 2009, les « Assises » en 2017-2018, et le « Grand débat national » aujourd’hui. Mais aussi deux lois censées changer les choses : « contre la vie chère » en 2012, pour « l’égalité réelle » en 2017. Tout cela sans résultats tangibles. L’État, notamment, ne s’est pas donné les moyens de bousculer les pouvoirs économiques responsables de la vie chère. Tout comme il se révèle incapable de répondre aux conséquences sanitaires de l’un des plus graves scandales français de ces dernières décennies, celui du chlordécone. La gestion des problèmes d’eau potable et d’assainissement par les élus locaux s’est révélée catastrophique, tandis que la défiance entre syndicats et patronat reste forte, et toujours marquée par le fantôme de l’esclavage.

La Guadeloupe reste empêtrée dans des aspirations contradictoires : davantage d’égalité avec la métropole, et davantage d’autonomie aussi. En clair : plus d’État et moins d’État... Aujourd’hui déçus par les faibles résultats de leur mobilisation historique en 2009, les Guadeloupéens n’ont pas pour autant abdiqué, assure Elie Domota, le porte-parole du LKP : « Le peuple va continuer à descendre dans la rue et poursuivre son chemin vers l’émancipation. Nous ne serons peut-être plus là pour le voir, vous et moi, mais le combat continue. »

Samy Archimède (texte et photos)

Notes

[1] « Lyannaj kont pwofitasyon » signifie « collectif contre l’exploitation outrancière ». En 2009, le LKP comptait 48 syndicats et associations. Il en reste 20 aujourd’hui.

[2] Directions régionales des entreprises, de la concurrence, du travail et de l’emploi.

[3] Présidente de cette Communauté d’agglomération jusqu’à son retrait de la vie politique en janvier dernier, Lucette Michaux-Chevry est soupçonnée de détournement de fonds par la justice.

 

 

Par Pierrick Tillet

Autant vous dire tout net : la prochaine présidentielle américaine ne me concerne pas. Pour une bonne raison : je ne suis pas électeur américain. Mais les drôles de choses qui sont en train de s’y passer interpellent l’observateur étonné que je suis.

 

Jeudi 9 juin, Bernie Sanders, l’adversaire “socialiste” de la “démocrate” Hillary Clinton, était reçu officiellement par le président Barack Obama. C’est entendu, Bernie Sanders a perdu les primaires démocrates contre sa rivale. Entendu aussi, il a promis au président en exercice de « travailler avec Clinton pour battre Trump ». Mais des choses demeurent bien opaques, après cet entretien, sur les suites à venir. Bernie Sanders assortit sa proposition d’aide d’un sacré préalable :

- « Je suis impatient de la rencontrer prochainement pour voir comment nous pouvons travailler ensemble afin de vaincre Donald Trump et créer un gouvernement qui nous représente tous. »
- Pire encore, Bernie Sanders maintient envers et contre tout sa candidature pour les dernières primaires qui auront lieu le 14 juin.
- Barack Obama, chose peu commune pour ce bavard intarissable, n’a pas jugé utile de commenter sa rencontre avec Bernie Sanders, faute sans doute de pouvoir annoncer ce qu’il souhaitait par-dessus tout : un ralliement inconditionnel de Sanders à la candidature Clinton.
- Au contraire, l’actuel président américain a immédiatement et précipitamment annoncé, dans la foulée, son soutien à son ex-malheureuse rivale, avec à la clé un grand meeting de campagne commun mercredi prochain dans le Wisconsin.

On voudrait faire plus clivant qu’on ne s’y prendrait pas mieux. Certaines mauvaises langues hasardent même que Sanders pourrait maintenir une candidature indépendante face à Clinton, fort de sondages qui le donneraient vainqueur devant les deux challengers officiels en cas de triangulaire. Nous n’en sommes pas là et nous nous garderons bien de toute anticipation hasardeuse sur un scrutin qui, encore une fois, ne nous concerne pas directement, n’en déplaise à nos médias américanolâtres.

La seule chose qui semble assurée, c’est qu’il pourrait bien y avoir comme un vilain caillou dans la godasse trop bien huilée de la “démocratie” américaine.

yetiblog.org

 

par Jules Hermelin 29 avril 2015

Dans les montagnes du sud-ouest de la Colombie, les Nasas sont en lutte pour récupérer des terres promises par l’État il y a plus de 20 ans. Le gouvernement tergiverse, et les industriels installés sur ces terres n’ont pas l’intention de les restituer. Malgré les intimidations et les violences de la police et des groupes paramilitaires, 10 000 Nasas occupent ces terres depuis plusieurs mois. Rencontre avec Célia Umenza, « garde indigène », chargée de la protection de ce territoire autochtone.

Quand elle parle, Célia Umenza tient dans sa main le baston de mando (ou bâton de commandement), symbole de l’autorité chez les Nasas, peuple autochtone de Colombie. Pour autant, sa parole n’est pas celle d’une décideuse, encore moins d’une cheffe. Invitée par le festival pour la paix en Colombie, elle est là pour représenter l’Acin, une association qui réunit divers conseils indigènes de la région [1] et qui compte près de 165 000 membres. 8 000 de ces membres composent la guardia indigena (garde indigène), dont la mission est d’assurer la protection du territoire autochtone. Armés de bastones de mando, ils et elles arpentent les montagnes pré-andines. Leur rôle ? Prévenir les incursions des groupes armés et veiller à ce que les communautés ne manquent de rien.

« On nous appellent des leaders, mais pour nous ça ne signifie rien », explique Célia Umenza. Elle pense même que beaucoup de Nasas « jugeraient qu’un voyage à Paris est une perte de temps », au vu de leur actualité politique brûlante. Depuis décembre 2014, les communautés nasas sont lancées dans une vaste opération de « Libération de la Terre Mère ». 10 000 personnes occupent des terres promises il y a 15 ans par l’État colombien, en guise de dédommagement, pour un massacre commis par les forces de police et les paramilitaires. 21 personnes avaient été tuées lors d’une (très) violente opération d’expropriation. C’était le 16 mai 1991. Sanctionné en 2000 par la Cour inter-américaine des droits de l’homme, le gouvernement colombien s’engage à dédommager le peuple nasa en lui restituant 15 663 hectares.


En 2013, le gouvernement s’engage à nouveau à restituer 40 000 hectares au rythme de 10 000 ha par an. Finalement, les Nasas se voient proposer en 2014 de récupérer des terres situées à quelques centaines de kilomètres de leur territoire ! En février dernier, le ministre de l’Agriculture a carrément expliqué que 20 000 hectares représentent déjà une superficie exagérée et que le gouvernement n’est pas en mesure de satisfaire cette demande (cela correspond à 0,01% du territoire colombien). Et pourtant, les terres revendiquées appartiennent bel et bien aux Nasas, si l’on en croit les titres de propriété – toujours valides – octroyés au 18ème siècle par la couronne d’Espagne aux conseils nasas.

Industries minières et agro-alimentaires revendiquent les terres et sous-sols

Refusant qu’une partie de leur communauté soit déplacée, les Nasas prennent la décision de cesser les négociations en cours avec le gouvernement jusqu’à ce que ce dernier ne leur cède 20 000 hectares (l’équivalent de la superficie du département de Seine-Saint-Denis). Problème : les terres en question appartiennent aujourd’hui à de grands industriels sucriers colombiens, le sous-sol a été concédé à la multinationale minière sud-africaine AngloGold Ashanti et un projet d’aéroport à vocation militaire a vu le jour sur cette même zone.

Ces dernières semaines, le conflit s’est intensifié. Les Nasas sont entrés dans une phase d’action qu’ils nomment « minga permanente » : s’ils se font expulser, ils reviennent dans les champs de canne à sucre qu’ils rasent pour y pratiquer leur propre agriculture. Armés de leurs bâtons, de pétards et de fusées, les Nasas affrontent les forces de polices, les escadrons anti-émeutes ainsi que des contingents militaires. « L’État a réagi en réprimant très fortement », commente Célia. Selon les organisations autochtones, 151 Nasas ont été blessés. 16 le sont gravement et trois ont été touchés par des tirs d’armes à feu. Quatre autres sont en attente de jugement, accusés par la police d’être des guérilleros infiltrés.

Intimidations et violences

À cela s’ajoutent les menaces à l’encontre de l’organisation autochtone, et notamment de ses responsables, par les Rastrojos et les Aguilas Negras, deux groupes paramilitaires qui sont censés avoir été démobilisés en 2004. Les Nasas sont aussi accusés d’avoir des liens directs avec les Farc (forces armées révolutionnaires de Colombie) et sont menacés d’une « épuration sociale ». Ces intimidations sont monnaie courante dans la région. Le gouvernement et les paramilitaires ont l’habitude de prétexter une collusion entre le mouvement autochtone et les Farc pour justifier une intervention militaire, un massacre ou un assassinat. Les Nasas ont pourtant souffert pendant de longues années de la violence des Farc.

Célia Umenza explique ainsi qu’à partir de 2005 et jusqu’à très récemment, « l’indien qui descendait de la montagne jusqu’aux zones contrôlées par les paramilitaires était déclaré guérillero. L’indien qui montait depuis la partie basse jusqu’aux zones montagneuses contrôlées par la guérilla était déclaré paramilitaire. Dans un cas comme dans l’autre, on retrouvait son cadavre sur le bord d’une route ou dans un champs, découpé en morceaux ». Les coupables paieront-ils un jour ? Rien n’est moins sûr.

Le laisser-faire coupable du gouvernement

En 2000, en plus de la restitution de terres, la Cour inter-américaine des droits de l’homme a exigé du gouvernement colombien qu’il fasse tout pour éviter que les massacres ne se répètent. Mais entre 2000 et 2004, de nombreux assassinats ont été perpétrés par les paramilitaires. Citons la tuerie de Gualanday (2001, 14 morts), celle du Naya (2001, plus de100 morts) ou encore celle de San Pedro (2002, 4 morts). De 2000 à 2014, l’Acin a répertorié 500 assassinats sélectifs, en plus des massacres commis par les forces armées officielles et les paramilitaires.

Face à ces hommes armés de pistolets et de machettes, l’Acin riposte avec les claviers et les blocs-notes de son « réseau de communication », ou de son observatoire des droits de l’homme. Leur objectif : « dire » les violences. Le voyage à Paris de Célia Umenza s’inscrit dans cette logique de mise en lumière des exactions subies par les Nasas et de leur lutte « pour la défense de la vie et du territoire ». Malgré la puissance de feu de leurs adversaires, et les risques qu’ils encourent, la détermination des militants nasas reste intacte. « S’il faut que nous mourrions sur place, nous mourrons. Mais, nous ne bougerons pas d’ici », martèle Célia Umenza.

Jules Hermelin

Photo de Une : source.

Notes

[1Asociacion de los Cabildos Indigenas del Norte del Cauca.

 

 

Par Claude Angeli

Un très discret projet de loi prévoit de réintéger toutes les instances militaires de l’Alliance. Celles que le général de Gaulle avait rejétées, car trop soumises à Washington.

Le 4 janvier à l’Élysée, le Conseil des ministres a approuvé un très important projet de loi avec une pudeur inhabituelle. Préparé sans bruit au Quai d’Orsay, ce texte prévoit la réintégration complète de la France et de son armée dans les instances militaire de l’OTAN. Le tout sera soumis au vote du Parlement. Comme souvent, afin d’éviter, autant que possible, un débat gênant avant le vote des députés et des sénateurs, le gouvernement avance masqué. Voilà trois mois, avant même les attentats du 13 novembre, ce fut déjà le cas. "L’intervention de l’armée en France contre Daech", écrivait alors Le Canard, est envisagée en catimini, et des textes sont en préparation, sous le contrôle de Manuel Valls, pour définir "un cadre juridique" à ces opérations militaires, sans aucun rapport avec Vigipirate.

Ce camouflage gouvernemental se révélera payant. Aucun article, sauf erreur, avant décembre, dans les autres médias nationaux. « Ce retour socialiste dans l’OTAN », selon la formule ironique d’un diplomate, ne s’effectuera peut-être pas sans heurts. Dans l’armée, au Quai d’Orsay, à l’Assemblée, au Sénat et chez les spécialistes de la Défense, il doit bien se trouver encore des gaullistes, même modérés, et des souverainistes de tous bords capables de nourrir un débat public. Avant que le Parlement ne se mette au garde-à-vous.

Tête-à-queue socialiste

C’est en 1966 que de Gaulle décide de prendre des distances avec l’OTAN, afin, dit-il, de « recouvrer le plein exercice de la souveraineté nationale ». États-majors et militaires américains font aussitôt leurs bagages et partent s’installer à Mons, en Belgique, tandis que les forces françaises ne sont plus mises à la disposition des chefs de l’OTAN. Nouveaux venus à l’Élysée, en 1981 et en 2002, Mitterrand et Chirac se montrent bien moins hostiles à la Grande Amérique que leur fameux prédécesseur, et, sous leur présidence, « des liens plus politiques que militaires » sont renoués avec l’OTAN, selon un expert en stratégie.

En 2009, Sarkozy ne se cache pas, lui, d’être pro-américain. Il décide de « réintégrer » certaines instances militaires de l’OTAN, auxquelles accèdent plusieurs généraux français, mais il hésite à sauter le pas. Il se garde de ratifier le « Protocole de Paris », qui vaut « acceptation » de la doctrine de l’OTAN. Malgré cette relative prudence, le PS ne l’épargne guère, à l’instar des autres partis de gauche. À peine élu à la présidence, Hollande veut savoir si Sarkozy n’a pas été trop loin, et il demande à Hubert Védrine de l’éclairer sur ce point. Le 14 Novembre 2012, l’ancien ministre des Affaires Étrangères de Mitterrand lui remet un rapport des plus vachards. « La France doit garder sa vision propre. Elle ne doit pas s’en remettre à l’OTAN. Elle doit investir dans une réflexion stratégique », conseille Védrine au nouveau chef de l’État. Et, insiste-t-il, les commandements militaires de l’OTAN sont la « courroie de transmission du Pentagone ».

Si des parlementaires ignorent encore cette réalité, il faut les « affranchir », avant qu’ils ne soient invités à accepter ce nouveau tête-à-queue socialiste.

Le Canard Enchaîné N° 4969 du 20 janvier 2016

Informations supplémentaires