Par Elsa GambinNicolas Mayart

 

Alors que la répression policière clairsemait les rangs des manifestations, l’arrivée du Covid-19 a temporairement muselé les luttes pour la justice sociale. Sauf que, le temps d’un confinement inédit, la colère est devenue une cocotte-minute.

« Et la rue, elle est à qui ? » entend-on souvent en manif. Si elle ne fut plus aux mobilisations sociales durant de longues semaines, le virus a mis en exergue ce que dénonçait depuis longtemps ceux qui l’occupaient régulièrement. Un système à l’agonie, l’urgence vitale de changer les choses. Et la nécessité de voir au-delà de la simple manifestation pour y parvenir. Partout éclosent de nouvelles revendications qui, doucement, se muent en convergence des luttes. Ici, les soignants exposent une banderole contre le racisme et les violences policières, là, syndicalistes et écologistes proposent 34 mesures « pour un plan de sortie de crise », ailleurs des collectifs et territoires en lutte veulent agir « contre la réintoxication du monde », ici encore un collage de féministes interpelle sur les contrôles de police.

Si la manifestation a survécu aux interdictions préfectorales (qui se multiplient, sous couvert de bienveillance sanitaire), « les contraintes obligent une réinvention », affirme Sophie, membre des Féministes révolutionnaires de Nantes, « collectif anticapitaliste et antiraciste », plutôt axé sur le soutien aux travailleuses. Pour Sophie, « les manifs sont certes fédératrices mais aujourd’hui clivantes. Certaines personnes ont peur d’y aller ». Elles ne sont pas restées les bras croisés pendant le confinement, avec la distribution, dans les pharmacies et halls d’immeubles, d’une affiche de leur cru face aux violences conjugales.

« En tant que féministe, on ne peut pas passer à côté de cette période, souffle Paloma. On a vu des femmes sacrifiables et corvéables. On est conscientes que tout ne peut pas se jouer en manif, et que ce ne sera pas l’insurrection demain. Pour nous, il est temps de faire entendre l’intérêt d’une grève féministe. » Même si les jeunes femmes savent que l’idée est difficile à mettre en application, l’option « bloquer l’économie » demeure un mode d’action idéal. En attendant, elles occupent l’espace, virtuel aussi. « Le militantisme, pendant le confinement, nous a permis de faire des lives Facebook et Youtube. » Et organisent des « actions-éclairs » très visuelles, invitant les photographes à s’en saisir, pour mieux diffuser leur message. « Là où ça se joue, c’est dans la manière dont tout ça est médiatisé », assure Sophie. D’ailleurs, le collage de rue, et ses fameuses lettres découpées, repris par les soignants, a été initié par des féministes, désireuses de se réapproprier les espaces publics avec une forte visibilité, égrenant hors centre-ville des slogans chocs.

« Il faut reprendre la main sur nos vies »

Mais la manifestation a, semble t-il, encore de belles années devant elle, et la rentrée sociale s’annonce brûlante sur les cendres des licenciements, l’explosive colère des soignants et l’étincelle des violences policières. « Pour moi, la lutte pour l’hôpital concerne tout le monde », affirme Eugénie, interne en psychiatrie à l’AP-HP, qui a rejoint l’initiative de Bas les masques, groupement de soignants né pendant le confinement. « Notre parole était peu écoutée. Notre lutte avait du mal à rencontrer d’autres luttes. La crise sanitaire a montré que les revendications dépassaient notre simple cadre, que notre mouvement était plus englobant que les seules revendications salariales. » 

La jeune soignante y voit un combat pour une meilleure justice sociale, et rage d’un service public qui non seulement n’a plus les moyens de soigner les gens, mais reçoit de plus en plus de personnes dont la grande précarité met la santé en danger. « Notre moyen de lutte est de mettre en avant la vérité populaire. Cette vérité qui s’impose est un acte politique. Nous sommes une caisse de résonance de cette vérité, il faut reprendre la main sur nos vies. » Ce qu’ils et elles ont fait, à coups d’actions concrètes et efficaces, en allant voir, avec des banderoles, des responsables de grands magasins pendant le confinement pour « libérer les masques », dont ils avaient tant besoin. « Bas les masques est aussi là pour participer et soutenir les luttes. L’idée n’est pas de rentrer dans les négociations, mais bien de faire changer les mentalités. On n’y croit plus, à ce gouvernement. On se pose dans une logique de rapports de force. » Le mot est lâché, et semble le credo de la rentrée mouvementée qui se dessine. 

Alors, pas grand-chose à attendre des annonces gouvernementales ? C’est également l’avis de Anne-Françoise, infirmière puéricultrice à l’hôpital Robert-Debré, à Paris, membre du Collectif Inter-Hôpitaux (CIH), et sceptique sur un aboutissement constructif du Ségur de la santé. « Le Collectif Inter-Urgences (CIU) en a été exclu d’emblée, les usagers également, ça ne sert à rien du coup ! Le Ségur est une espèce de justification pour eux, alors qu’en réalité, leurs plans sont déjà faits ! » 

« La convergence n’est pas gagnée partout »

Pour le CIH, « les moyens de lutte ne sont pas évidents et la convergence n’est pas gagnée partout ». Mais elle l’est à l’hôpital Robert-Debré, où les soignants ont vu des enseignants, des Gilets jaunes, des usagers et des artistes les rejoindre. Pour Anne-Françoise, la rue doit être le lieu de cette convergence. « Quelque chose larvait déjà avant la crise du Covid. Il n’y a qu’avec les usagers que nous pourrons nous battre efficacement. »

L’infirmière ne pense pas qu’une « grève des soins » soit envisageable, mais elle a suivi d’un œil intéressé la démission de milliers d’infirmières finlandaises, « qui ont obtenu ce qu’elles voulaient en 24h. Une démission massive serait forte, voilà un moyen de lutte efficient ». Car le CIH n’a pas l’intention de lâcher sur ses quatre revendications : augmentation du budget des hôpitaux, arrêt des fermetures des lits et réouvertures de ceux fermés, revalorisation salariale et changement du système de gouvernance des hôpitaux.

Pour Anne-Françoise, la goutte d’eau a été l’automne dernier : « On a dû transférer 28 nourrissons atteints de bronchiolite en région. À plus de 200 km de chez eux, faute de lits ». La soignante reste confiante. « Quelque chose gronde. Les gens vont nous rejoindre. Les assos, les collectifs… Oui, peut-être faut-il penser des modes d’actions plus radicaux. Bloquer le périph’ avec des ambulances par exemple. Il faut inventer de nouveaux moyens de lutte, sortir de notre pré carré. Tout ça est bien plus large que le combat hospitalier ! » 

À la Rochelle, la fédération Sud Santé Sociaux semble adopter la même stratégie. Une centaine de soignants a déployé, à l’appel du syndicat, une banderole entre les deux tours du port pour bloquer son accès. « Avec cette action coup de poing d’une heure, la colère des soignants a enfin pu sortir des hôpitaux pour s’exprimer à la vue de tous », se réjouit Christophe Geffré, élu syndical et membre du conseil de surveillance. À l’instar de sa collègue infirmière, il craint « l’industrialisation et la casse de l’hôpital public », renforcés par le Ségur, dont son organisation a claqué la porte. Dans le viseur du syndicat également, les primes promises aux soignants, elles aussi très critiquées. « Elles ne récompensent pas les soignants, ça les met en concurrence. Dans notre hôpital, peu touché par le virus, moins de 40% des gens vont l’obtenir, alors qu’une centaine de mes collègues sont tombés malades. On met en concurrence les soignants, quand nous, on estime qu’il faudrait réfléchir collectivement. C’est un écran de fumée. »

« Jamais une crise sanitaire, en Europe, n’a eu autant d’impact sur les mobilisations sociales »

Loin de calmer la colère des soignants, sur laquelle la crise du coronavirus « a joué le rôle d’une loupe sociale », les annonces gouvernementales ont au contraire décuplé les inquiétudes dans les hôpitaux. « Les solutions ne peuvent pas être dictées de là-haut par celles et ceux qui ont mis le service public à genoux. Il faut construire un rapport de force citoyen, la santé concerne tout le monde, contrairement à ce que pensent certains syndicats, ce n’est pas l’affaire de miettes, d’applaudissements et de primes », abonde le délégué Sud au téléphone. Si l’unité syndicale semble ne pas être à l’ordre du jour, Christophe Geffré l’assure : « La date du 16 juin est importante pour construire un rapport de force contre le gouvernement, pas seulement pour l’hôpital public mais aussi pour toutes les autres luttes post-confinement ».

La crise du Covid-19 et son retentissement sur les luttes a t-elle connu des précédents ? Selon Ludivine Bantigny, historienne spécialiste des conditions de travail et des cultures politiques, « jamais une crise sanitaire, en Europe, n’a eu autant d’impact sur les mobilisations sociales. Mais, comme on pouvait l’imaginer après une pause des luttes et des mobilisations physiques, due au confinement, les militants ont retrouvé la rue avec la marche, les solidarités ou encore les rassemblements contre les violences policières », s’enthousiasme la chercheuse impliquée dans divers collectifs. « C’est assez surprenant ce basculement entre un pays confiné et le retour des mobilisations qui réunissent plusieurs milliers de personnes. Mais ça montre bien que, si les luttes étaient stoppées pour des raisons sanitaires, l’analyse politique, l’élaboration collective, la solidarité, avec les brigades populaires, ont continué de vivre durant les deux mois d’enfermement. »

Privés de manifestation hebdomadaire pendant près de deux mois, les Gilets jaunes de Vallet (44) peuvent en témoigner : la crise sanitaire n’a pas calmé la colère de ces militants... Sur les réseaux sociaux, dans les discussions privées ou sur les groupes Facebook, la politique du gouvernement ravive un sentiment d’abandon et d’injustice. Des discussions émergent, de nouvelles idées fleurissent. Ces échanges donnent vie à un nouveau numéro du journal local d’expression, L’Affreux Jojo, et à une campagne d’affichage, mise à disposition de tous les groupes militants de Loire-Atlantique. « Finalement peu de choses ont changé dans le monde d’après, notre ligne directrice reste la même : on se bat pour les mots d’ordre ‘’justice sociale, justice fiscale’’, explique Grégory, l’un des gilets jaunes du vignoble nantais. La question de la distanciation physique en manifestation s’est posée, mais les rassemblements initiés par le mouvement Black Lives Matter ont créé un précédent. Ce sera difficile de revenir en arrière et de continuer à interdire les grosses manifestations. »

Reprendre la rue, mais pas seulement

Alors, nos centres-villes vont-ils à nouveau connaître l’animation des cortèges aux chasubles jaune fluo ? Marc, membre du groupe « Cité jaune angevine » et citoyen engagé dans diverses luttes, ne ferme pas la porte à cette possibilité, mais, pour l’instant, lui et ses « camarades » préfèrent d’autres moyens d’action moins sujets à une répression violente. « Le coronavirus signe un peu un retour aux origines et aux fondamentaux du mouvement. À Angers, on se donne rendez-vous sur des lieux de passage : des ronds-points, des ponts où on installe des banderoles » sourit le sexagénaire. Pour « retrouver la convivialité des rassemblements, renouer des liens de camaraderies » bien sûr, mais surtout être visibles, « montrer que les colères sont elles aussi déconfinées ».

Du côté des militants « habitués » de la rue, la réflexion sur de nouveaux modes de lutte suit elle aussi son cours. Nestor, antifa et anarchiste, « ne sacralise plus la manif. Trois ans de mouvements successifs, avec une seule technique de lutte… » pour peu de résultats. « D’autant que ce mode de lutte, même s’il est addictif, est le plus risqué aujourd’hui, et qu’il permet à l’État de continuer à perfectionner son maintien de l’ordre, constate le jeune homme. Les affrontements sont ritualisés, même lieux, mêmes effets. » Il se dit en revanche agréablement surpris par « la force d’appel d’Assa Traoré. Ce qui se passe aujourd’hui contre les violences policières est passionnant. C’est quelque chose de mondial, qui a obligé Castaner à faire un pas en arrière. Et ce qui se passe aux USA est une belle tribune pour les mouvements antifascistes ».

Mais l’anarchiste aimerait davantage de blocages ou d’occupations d’entreprises, « ce qui devrait arriver avec la vague de licenciements », en plus des manifs. Des actions gênantes aussi, comme la dégradation d’antennes-relais, constatée durant le confinement. Pourtant, il reconnaît que la radicalité de certaines manifestations sert à faire bouger des lignes. « Avec les Gilets jaunes, les milieux autonomes ont un peu raté le coche. Les Gilets jaunes ont su créer, dès décembre 2018, des zones d’affrontements, de véritables espaces insurrectionnels. Des manifs qu’on n’avait pas vues depuis des dizaines d’années... » Pour lui, la mouvance autonome doit également réfléchir à la transmission de savoirs : « Nous devrions donner les outils à tout le monde, comment venir en manif, s’enfuir, ne pas être blessé, se comporter face à la justice… Mais on le fait mal ». 

Nestor aimerait enfin que les milieux autonomes quittent le confort des centres-villes, leur terrain de prédilection. « Quand on les attend sur un moment précis, ils ne viennent pas, soupire le jeune homme. Pour beaucoup, c’est un style de vie plutôt que de réelles convictions. Or il faut mettre en place des points de friction hors de la manif du centre ! »  

« Il y a eu la mort autour de nous. On sait comment on ne veut plus vivre »

S’extraire de la ville est aussi le pari de Rouen dans la rue, média local engagé aux positions clairement révolutionnaires. « Nous sommes là pour informer, lire l’actu à partir d’une sensibilité qui est la nôtre, mais aussi pour relayer des appels et participer aux luttes, explique Jack. Mais nous n’exprimons pas un désir d’État. Nous sommes opposés à toute demande adressée aux institutions ». Si le collectif n’était guère optimiste sur la reprise du mouvement social au sortir du confinement, il est sensible aux luttes écologiques territoriales et a continué le combat pendant cette étrange période, notamment en participant au développement d’un réseau d’entraide et en se battant pour sauvegarder la forêt du Madrillet d’une urbanisation galopante menaçant 80 hectares sur 300. « En respectant les consignes sanitaires, nous avons distribué des tracts à l’entrée de la forêt aux familles qui venaient se promener. »

 
Pour Jack, « il est difficile de savoir où les luttes vont exploser dans l’après ». « Mais la rage due au meurtre de George Floyd est authentique. On voit bien que la détermination fait voler en éclat les contraintes. Les temps qui viennent ne seront pas pacifiques… Les raisons de se révolter ne manquent pas. » Le jeune homme est lucide. « On ne va pas réussir à construire un monde désirable pour 60 millions de personnes. Mais nous pouvons penser une rupture révolutionnaire grâce à la multiplication de zones qui échappent à l’État », à l’image de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou de cette zone autonome créée, début juin, en plein Seattle aux États-Unis. Et pour faire éclore ces zones, il faut poursuivre les luttes, ensemble, partout. 

Eugénie, l’interne en psychiatrie, veut croire à ces nouveaux paradigmes. « Il y a eu la mort autour de nous. C’est aujourd’hui la violence d’État dans sa globalité qui est dénoncée. Malgré le virus, malgré les interdictions, pourvu que ça grossisse ! On sait comment on ne veut plus vivre. »

Elsa Gambin & Nicolas Mayart

Photo : Pedro Brito Da Fonseca

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