On les aime les experts : ils sont connus, ils sont intelligents et quand on est sûr de soi, on se dit qu'ils vont forcément confirmer ce qu'on pense... C'est sans doute ce qui a poussé la mairie de Bondy à inviter Claire Leconte, la plus célèbre des « chrono-biologistes » à présenter une conférence. Mais la monarchie municipale aura eu beaucoup à apprendre...

 

Le début s'annonçait mal : la maire reprend son argumentaire maintes fois entendu pour la mise en place précipitée des nouveaux « rythmes scolaires » avec une déclaration de foi : « nous y avons cru et nous y croyons ». Amen. La grand-messe pouvait débuter.

 

De l'exposé de Claire Leconte, nous présentons un compte rendu ci-dessous. Mais parmi les idées de la scientifique, nous retiendrons que les projets réussis où elle s'est investie ont demandé une année de préparation. La mise en place en quelques semaines de la réforme ? Elle avait dit à M. Peillon « que son truc allait droit dans le mur ». Tiens, nous avons expliqué la même chose... Les activités proposées ? Elle parle d'astronomie, de la production d'un spectacle de marionnettes de bout en bout, de contes... Nous avons plus souvent du coloriage et récemment un mail de la mairie invitait à laisser les enfants dans les cours par manque d'animateurs. Claire Leconte parle d'informer les parents sur les rythmes des enfants parce que l'école ne représente qu'une part infime de ce qu'il faut améliorer. Elle parle de changer les horaires de travail des écoles avec des matinées plus longues. Rien de cela n'a été réfléchi à Bondy. Elle parle d'activités permettant de faire le lien avec ce qui est étudié en classe... Au final, beaucoup d'intelligence, beaucoup de méthode, pour un travail ensemble des parents, des médecins, des animateurs tandis que les élus locaux sont convaincus d'être experts tout seuls parce que la loi leur permet de ne tenir aucun compte du public, des habitants ni des professionnels.

 

Pour commencer

Claire Leconte commence par rappeler l'expérience qu'elle a eue auprès des prématurés. En redonnant dans les couveuses un rythme à ces enfants, comme dans le ventre de leur mère, par des sons ou des mouvements par exemple, ils n'avaient plus de retard au bout des 9 mois de gestation normale, ni jusqu'à leurs 3 ans. Elle en a retenu que l'environnement pouvait être déterminant, et que le respect des rythmes était une condition à la santé.

Il est donc possible d'intervenir et on remarque que des projets éducatifs bien construits permettent d'éviter certaines difficultés aux enfants.

Cependant, tout changement n'est pas bon à faire, on peut faire pire que mieux. Des rapports ont été écrits sur des expériences à confirmer ou arrêter. « Il est un peu dommage que les ministres ne lisent pas les rapports qui sont dans leurs tiroirs : on aurait pu éviter un certains nombre d'erreurs faites depuis 2013 », ajoute-t-elle.

Le terme de rythme scolaire n'est pas un terme scientifique, l'expression n'a aucun sens : un rythme c'est quand un même phénomène se produit à une même périodicité. Or, à l'école, il n'y a jamais le même phénomène puisqu'on apprend toujours de nouvelles choses.

En revanche il y a des rythmes biologiques.

C'est à partir du moment où l'on a voulu adapter l'école aux rythmes biologiques qu'est né le terme impropre de « rythme scolaire ».

Quelques chiffres

L'enfant passe 864 heures par an à l'école.

Ce ne sont donc que 10% des 8 760 heures de son année.

Ce sont donc tous les temps de l'enfant qu'il faut mettre sur la table.

Il y a 24 heures d'école par semaine : 3 heures le matin, 3 heures l'après-midi.

Ce découpage date de … 1834, par le conseil royal. Et il a été inchangé jusqu'en 1969, où le mercredi férié a remplacé le jeudi.

Un changement est intervenu en 2008 par Xavier Darcos avec la réduction de 2 heures par semaine, pour économiser 8 000 postes...

Le matin et l'après-midi sont de même durée (3 heures) alors que depuis 1906 le matin est connu comme plus propice aux apprentissages ! Et cela continue aujourd'hui.

Les rythmes biologiques viennent de la génétique de chacun, ils varient donc selon les individus.

La fatigue de l'enfant n'a pas pour seule cause l'école, loin de là. Ce sont donc tous les temps de l'enfant qu'il faut revoir.

Propositions

1 – Allonger les matins, parce que c'est le meilleur moment pour les apprentissages.

Mais ça ne veut pas dire mettre seulement le français et les maths le matin : on apprend à lire, écrire et compter dans d'autres matières aussi (en musique, en arts plastiques, etc.).

Grâce à l'alternance des activités, les enfants sont aussi moins fatigués, on maintient leur disponibilité. Et c'est aussi une façon de leur montrer que toutes les matières sont importantes, toutes les connaissances.

2 – Plus on émiette le temps, moins il y a d'intérêt.

Il ne faut pas d'activités ponctuelles, il y a besoin d'objectifs connus à atteindre. Avoir des activités regroupés par intérêt, par objectifs, c'est aussi permettre à l'enfant d'être autonome, de s'autodéterminer sur ce qu'il fait, d'être capable également de passer d'un adulte à l'autre sans drame.

3 – Eviter les transitions de lieux, de référents.

Par exemple, quand on change de classe pour rejoindre un groupe, on perd du temps et de la motivation. Si on démultiplie ça dans la journée, c'est pire.

4 – Ne surtout pas juxtaposer, il faut au contraire donner de la cohérence entre les temps de l'enfant : l'enfant est le même à l'école, en centre, en famille.

A nous, adultes, de donner de la cohérence entre ces temps. Par exemple, s'il fait de l'astronomie, l'enfant utilisera de la géométrie mais peut-être sans s'en rendre compte, c'est donc à l'adulte de lui faire remarquer.

5 – Le rythme veille/sommeil est fondamental mais ce qui est fondamental, c'est la régularité, pas le temps de sommeil.

Il y a des enfants qui sont de gros dormeurs, d'autres de moyens dormeurs, d'autres de petits dormeurs. L'important est qu'il se couche à la même heure tous les soirs.

A signaler ici le creux méridien : on sait qu'après le repas de midi, on sent de la fatigue. Il faut faire une sieste immédiatement après le repas. Envoyer les enfants en récréation après le repas du midi est une mauvaise idée : ils vont s'exciter au lieu de se reposer, auront plus de mal à faire la sieste ensuite et devront être réveillés sans s'être reposés...

A la puberté, un décalage de l'horloge biologique a lieu, de 1 heure à 1 heure et demie. En cela, il serait préférable que les collégiens et les lycéens commencent plutôt à 9h30 qu'à 8h, alors qu'il n'est pas gênant qu'ils finissent plus tard.

Questions / réponses

Question 1 : Comment changer les rythmes de l'enfant face à la toute-puissance des écrans, à la place de la télévision, etc. ?

Réponse 1 : Il y a beaucoup de méconnaissance, oui les écrans sont catastrophiques, la mélatonine qui déclenche le sommeil a besoin d'obscurité. Il faut donc développer les connaissances des familles. Autre exemple, les repas. Des parents achètent des céréales très cher et pleines de sucre qui ne seront plus utiles à l'organisme une heure plus tard, le pain est meilleur pour l'enfant au petit-déjeuner.

Question 2 : Vous avez parlé des rythmes par jour ou par semaine. Et sur l'année ?

Réponse 2 : On sait qu'entre novembre et mars, l'organisme est plus fatigable, le cortisol est bas, le système immunitaire est moins résistant, la luminosité est très faible. Je plaide donc pour une troisième semaine de congés à Noël. En mai, on ferait mieux de donner des vacances plutôt que de faire se succéder des jours de congés et de travail inefficace. Les très longues vacances de juillet-août sont très dérégulatrices des rythmes biologiques alors qu'il fait beau et que l'on pourrait être plus disponibles. On pourrait rentrer plus tôt en septembre, même s'il est agaçant d'entendre le ministère reprendre cette idée en la coupant d'une réflexion plus globale.

Question 3 : En combien de temps l'enfant s'adapte-t-il à de nouveaux rythmes ? Avec les nouveaux horaires, l'enfant est plus fatigué, combien de temps cela durera-t-il ?

Réponse 3 : L'enfant est synchronisé, ce sont les activités qui doivent être adaptées, pas lui. Mais il n'est ni anormal ni gênant que l'enfant soit fatigué le soir et aille se coucher à 20h30.

Question 4 : Les enfants ont des journées de 6h à 21h, comment est-il possible de faire les devoirs en plus de nos journées de travail, puisque l'aide aux devoirs n'est pas correcte ?

Réponse 4 : On n'apprend pas sans travailler, je crois qu'il faut absolument former les enfants au travail personnel, mais je suis contre les devoirs qui demandent une aide extérieure, que ce soit l'aide scolaire ou les parents. C'est un vrai chantier pour lequel je suis prête à revenir.

Question 5 : Le problème n'est-il pas que les parents veulent que leur enfant s'adapte à leur propre rythme plutôt que de respecter le rythme de leur enfant ?

Réponse 5 : Plus on a de connaissance, mieux on fait. Quand on a du mal, c'est aussi parce qu'on ne sait pas. C'est pourquoi je plaide pour que le travail se fasse avec les parents aussi.

Question 6 : Vous dîtes qu'il faut éviter les transitions.Espérons que les TAP puissent être liées à l'école... Je ne crois pas que ce soit le cas à Bondy. Et que pensez-vous de la journée de 5 jours ?

Réponse 6 : D'abord, je ne vois pas les activités regroupées en une seule après-midi comme on le trouve parfois. Mais je suis opposée au découpage du décret de 2013 qui fait finir la classe plus tôt sans s'occuper du reste. On perd du temps à installer une activité, puis à ranger, à aller rejoindre son groupe. C'est de l'émiettement, les activité sont trop courtes. J'avais dit à Vincent Peillon : « Ca va dans le mur votre truc ». J'ai dit la même chose aux ateliers de la concertation : « Prenons 2013 et 2014 pour que tout le monde s'adapte ».

Question 7 : Que pensez-vous de l'idée d'aménager l'espace des classes ? Par exemple de permettre aux enfants de se balancer ?

Réponse 7 : Il faut du mobilier mobile, oui. Un élève ne peut pas être tout le temps en carré, ni en « autobus », il doit pouvoir bouger sa chaise. Il faut permettre de bouger dans la classe, par exemple pour aller tailler son crayon. A la cantine, quand les élèves se servent, cela réduit beaucoup le volume sonore, à l'inverse de la situation où ils sont servis à table. Sur le mouvement, le fait de se balancer, ce sont des mouvements collatéraux, qui aident l'enfant à se concentrer.

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