À Gémenos, près de Marseille, les « Fralib », ex-salariés d’Unilever, ont repris leur usine de thé sous une forme coopérative en 2015. Depuis, même si rien n’est facile, les salariés-coopérateurs ne sont pas prêts de revenir en arrière.
 
Les petites boîtes en carton siglées « 1336 » défilent sur la ligne. Dans l’immense salle de production des Fralib, cathédrale industrielle baignée dans le brouhaha des machines, Nasserdine Assaoui, opérateur mécanicien, a les yeux rivés sur la chaîne. Il vérifie que tout se déroule normalement, que chaque sachet de thé en mousseline tombe bien dans une des boîtes rectangulaires, dont le logo rappelle les 1336 jours de lutte des anciens salariés de la marque Éléphant pour récupérer leur usine.

En 2010, le groupe Unilever, propriétaire d’Éléphant, annonçait vouloir délocaliser la production en Pologne. La multinationale laissait alors le choix aux 182 salariés du site entre un déménagement vers l’est de l’Europe et un licenciement économique. Les Fralib se sont alors inventé un autre avenir : récupérer leur usine et créer une coopérative pour relancer la production (voir notre article). C’est finalement en 2015 que les machines ont redémarré, avec 42 salariés-coopérateurs aux manettes, tous et toutes venues de la lutte.

À quelques mètres de Nasserdine, Fabrice Caillol est en train de réparer une pièce. « À l’époque d’Unilever, on avait tout un stock de pièces détachées. Quand une pièce était défectueuse, on la jetait et on en prenait une neuve. Alors qu’aujourd’hui, on n’a pas les mêmes moyens… donc on répare ! » sourit le technicien de 49 ans, qui travaille dans cette usine depuis 1994. Même si cette « frugalité » lui demande plus d’efforts, il ne regrette pas l’époque de la multinationale. « On n’a plus quelqu’un qui nous surveille en permanence, et on est soudés… Donc on vient pas bosser la boule au ventre », explique-t-il. Son collègue Nasserdine, 46 ans dont 25 passés à l’usine de thés de Gémenos, opine du chef : « Il y a une solidarité nouvelle. Quand on a un problème sur une machine, les autres viennent nous aider. Alors qu’avant, le mécanicien faisait que de la mécanique et l’électricien que de l’électricité. Il fallait faire venir un intérimaire pour réparer un truc. »

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Le mouvement coopératif est porteur de valeurs démocratiques dans l’économie. Mais le besoin d’investir pèse sur son développement. Cette contrainte pourrait être réduite par la mutualisation de flux de trésorerie, plaide Benoît Borrits.

La différence fondamentale entre une coopérative et une société de capitaux est la relation inverse qui existe entre le capital et l’objet social. Dans une société de capitaux, les propriétaires se réunissent pour valoriser leur capital, l’objet social – ce que va produire l’entreprise – est le moyen qui leur permettra cette valorisation. Dans une coopérative, c’est l’exact inverse : on se réunit autour d’un objet social qui correspond à un besoin social ou écologique, le capital est au service de celui-ci.

Dans la société de capitaux, il n’y a aucune limitation à la rémunération du capital (les dividendes versées aux actionnaires). Dans la coopérative, celle-ci sera limitée à un dédommagement pour avoir immobilisé une somme d’argent pour les besoins de l’entreprise.

Malgré le capital, la démocratie coopérative

Ce renversement de la relation entre capital et objet social a aussi une incidence sur l’organisation collective des prises de décision. Si le capital est la motivation première de la société, il est alors logique que les prises de décision se fassent sur la base du nombre de parts ou d’actions détenues. Le principe du suffrage censitaire s’applique alors. À l’inverse, dans une coopérative, comme les individus se réunissent sur la base de l’objet social, les prises de décision peuvent se faire sur le principe d’une voix par personne quel que soit le nombre de parts détenues. La démocratie fait son apparition dans l’entreprise coopérative, ce qui est impossible dans une société de capitaux.

La Sécurité économique est une proposition de régime obligatoire interentreprises – comme la Sécurité sociale – dans lequel une partie de la richesse produite est mutualisée pour être redistribuée

Si les règles coopératives permettent l’éclosion de la démocratie dans l’entreprise, il n’en reste pas moins vrai que le capital coopératif est peu attractif : comme dans une société de capitaux, il est à risque. En plus, si l’entreprise se maintient, on n’en retirera qu’une rémunération limitée. Pour le dire autrement, on n’investit dans le capital coopératif seulement parce que l’entreprise en a besoin et aucunement par intérêt. Si on pouvait diminuer le besoin en capital, ce serait une formidable opportunité de développement des coopératives.

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par Barnabé Binctin

Une boulangerie en coopérative a imaginé une façon inédite de concevoir sa grille salariale, en expérimentant le « salaire au besoin » Après six mois de fonctionnement, les salariés livrent un premier bilan contrasté, étonnant et riche d’enseignements.

Que doit rémunérer le salaire ? La stricte part de l’effort productif ? Ou bien doit-il intégrer les conditions sociales d’existence du travailleur ? C’est à ces questions, pour le moins fondamentales, auxquelles des boulangers grenoblois se sont frottés. Ils ont eux-mêmes tenté une expérimentation inédite : le « salaire au besoin ».

Jusqu’alors, la boulangerie Le Pain des Cairns – une coopérative ouvrière – fonctionnait sur un principe simple : le salaire unique. Tous les salariés y travaillent à la fois comme boulanger et comme vendeur, chacun étant appelé à effectuer les mêmes tâches – en proportions égales, autant que possible – assurant ici le service au comptoir, là différentes missions administratives, quand les mains ne sont évidemment pas occupées à préparer le levain ou à surveiller la cuisson. Chacun des boulangers coopérateurs touchait donc le même salaire, 1600 euros net, auquel s’ajoutent diverses primes au cours de l’année.

Ouvert en 2014 dans le quartier populaire de Saint-Bruno, le Pain des Cairns s’est vite distingué par la qualité de son pain : ici, tout est bio et sans additif, les taux de sel sont en-dessous de la moyenne, on travaille au levain, à partir de différentes farines locales de blé, de seigle, de petit épeautre ou de khorasan (une variété ancienne de blé), réapprovisionnées toutes les semaines par des meuniers de la région (dans un rayon de 200 kilomètres maximum).

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Après une grève de 1336 jours contre la multinationale Unilever, les travailleurs du "thé éléphant" ont repris leur outil de production et continuent à préparer les infusions.

Les fêtes approchent, pensez à des cadeaux de bon goût, plutôt qu'aux vendredis noirs...

Leur site : https://www.1336.fr/

Voici ce qu'ils écrivent :

Nos savoir faire

Nos produits 1336, sont tous garantis 100% sans arômes artificiels et sont raffinés et sélectionnés avec soin dans nos ateliers.
Découvrez l’ensemble de nos savoir-faire, qui vous apporteront la plus grande satisfaction lors de vos dégustations de Thés et d’Infusions de la marque 1336

 

UNE QUALITE DE HAUT NIVEAU

La qualité des matières premières est garantie 100 % naturelle, sans arômes artificiels.
Nos thés et plantes aromatiques proviennent directement de nos fournisseurs qui s’approvisionnent auprès des meilleurs producteurs mondiaux.
Par exemple, en ce qui concerne notre approvisionnement en thé vert, nous avons signé une exclusivité avec un producteur dont la récolte est issue d’arbres centenaires du Vietnam, plus particulièrement de la région de Suoi Giang.

 

UNE PRODUCTION 100% FRANCAISE

Même si les thés viennent des payés producteurs hors de France du fait de leur climat, la totalité de nos produits sont élaborés et conditionnés dans nos ateliers de Gémenos en Provence.
Les clients sont donc livrés à partir de ce site, afin de réduire au maximum les transports et leur empreinte carbone et également de pérenniser l’activité des familles qui vivent de leur travail dans leur région.
Engagée par nature, l’objectif de la coopérative française SCOPTI est de favoriser la revitalisation et la réorganisation d’une filière courte en relation avec des producteurs locaux sans distinction régionale, en privilégiant tout le territoire français et en respectant les critères géographiques nécessaires à la qualité gustative de certaines plantes

 

 

TRACABILITE, SECURITE ET SERVICE

La société SCOPTI garantit les opérations de contrôles et de suivi de la qualité des produits,
permettant traçabilité sécurité, et réactivité.
Sa très importante capacité de production sur un outil industriel moderne et performant, allié à une volonté d’innovation permanente, en font un fournisseur incontournable du marché des thés et infusions.
Depuis le démarrage de son activité en 2015, l’entreprise se voit décerner la Certification IFS (garantie d’une bonne pratique sécurisant l’ensemble des process), ainsi que la certification Bio, assurant le parfait respect des normes de la catégorie.
Enfin, nos outils de gestion performants (ERP, EDI, GPAO, …), permettent d’assurer un taux de service optimal, afin d’être à 100% au service de ses clients, qu’ils soient consommateurs ou distributeurs.

 

EMPLOI

Le redémarrage de l’activité à Gémenos, à travers la création de SCOPTI en 2014, a contribué à préserver un fleuron industriel sur le territoire aubagnais, synonyme de maintien du savoir-faire, de préservation de l’emploi et de relance économique. La priorité, suite à cette victoire, a consisté dans un premier temps à assurer l’embauche des anciens salariés de FRALIB, devenus coopérateurs de l’entreprise SCOPTI.
Cette réussite économique et sociale permet de pérenniser l’emploi dans ce bassin et devrait permettre de créer directement de nouveaux emplois, au fur et à mesure de notre futur développement.

 

ACHETER C’EST VOTER

En privilégiant l’achat de Thés et Infusions 1336 de la coopérative SCOPTI, vous participez au maintien de l’activité dans notre site et au développement des productions des matières premières françaises.
A chaque produit que vous placez dans votre caddy, vous votez donc pour la qualité et le plaisir !

 

Merci de votre confiance.

 

Par Jean de PeñaNina Hubinet

 

epuis le début du confinement, face à l’absence de réactivité des pouvoirs publics marseillais, plusieurs groupes de citoyens organisent des collectes et des distributions de nourriture au profit des personnes les plus touchées par le ralentissement économique. Un élan d’une impressionnante efficacité, indispensable alors que l’aide publique, arrivée tardivement, reste très insuffisante. Reportage

On pourrait croire à un parcours d’obstacles de fortune, pour distraire les enfants pendant le confinement : une ligne de sacs, cabas et chariots de différentes formes et couleurs, posés à un mètre de distance les uns des autres, serpente au pied des deux barres de douze étages où le linge qui sèche caresse les paraboles. Il n’est pas encore 10h, à Maison Blanche, une cité décrépie des quartiers nord de Marseille où vivent plus de 1300 personnes. La distribution doit commencer à midi, et aucun enfant ne joue à sauter par-dessus les sacs. Ils sont restés à la maison – pour certains, un logement insalubre – pendant qu’un de leurs parents est venu récupérer un colis alimentaire.

« J’ai mis mon sac là pour marquer ma place », pointe Saleha, mère de deux enfants de cinq et huit ans, habitante de la cité Jean-Jaurès voisine. « Mon mari est malade du dos, il ne peut pas travailler. Avec seulement deux RSA, et les enfants qui n’ont plus la cantine, c’est compliqué », soupire-t-elle, le voile rabattu sur sa bouche et son nez en guise de masque. « Moi je suis arrivée à 8h, mais certains posent leur cabas dès 6h du matin », assure-t-elle. La file de sacs contourne la barre d’immeuble pour s’étirer sur plus de 500 mètres derrière le bâtiment.

« Le peuple aide le peuple »

Depuis un mois, ces distributions ont lieu les lundi, mercredi et vendredi. À chaque fois, plusieurs centaines de personnes se présentent. « Mercredi [15 avril] on a compté 663 personnes, assure Naïr Abdallah. Comme on n’en avait pas assez pour tout le monde, on a pris les numéros d’environ 200 personnes qui n’avaient pas pu remplir leur cabas, et on est allé les livrer chez eux l’après-midi, ou on leur a dit de revenir le lendemain », poursuit-il. Ce chauffeur de car de 28 ans coordonne le groupe d’une douzaine de bénévoles – dont trois ados rigolards et motivés – qui s’activent dans un local sombre au rez-de-chaussée d’un des immeubles, du rap en fond sonore, pour préparer les paquets de pâtes, les bouteilles d’huile, les boîtes de sardines ou les jus de fruits qui viendront remplir les sacs.

 

© Jean de Peña

Ce n’est pas une association caritative ou un centre social qui a mis en place cette distribution alimentaire, mais un collectif de simples citoyens, habitants de la cité, ou qui, comme Naïr, y ont grandi mais n’y vivent plus. « Nous avons créé ce collectif il y a deux ans, après la mort de Marie, une petite fille de six ans qui est tombée d’un balcon du 12e étage. On a commencé à s’organiser seuls pour sécuriser les abords de la cité, faire des ateliers de danse ou des sorties pour les enfants », raconte le jeune homme, figure charismatique du quartier. Sur un muret derrière lui, un graffiti : « Le peuple aide le peuple ». Lorsqu’un incendie a ravagé l’un des immeubles de la copropriété en août dernier, le collectif a négocié avec la préfecture et la mairie pour reloger les 24 familles touchées. Ce sont aussi eux qui ont « raisonné » les plus jeunes en février, lorsque Mehdi, 19 ans, impliqué dans un braquage, a été tué par des policiers [1]. Une énorme banderole « RIP Mehdi » [pour « Rest in peace », repose en paix] sur fond noir couvre d’ailleurs l’un des murs du local.

Naïr Abdallah, 28 ans, chauffeur de bus, et initiateur des distributions d’aide alimentaire / © Jean de Peña

Au premier plan, Maison Blanche. Au fond, la nouvelle tour édifiée par l’architecte Jean Nouvel, abritant notamment les élus de Marseille Provence Métropole et celle de la compagnie maritime CMA CGM / © Jean de Peña

 

Autant dire que Naïr et ses comparses n’en sont pas à leur coup d’essai en termes d’auto-organisation. Alors que la ville de Marseille a attendu la troisième semaine du confinement pour annoncer une aide financière pour certaines familles précaires, il leur a paru naturel de réagir dès sa proclamation. « Au deuxième jour du confinement, des voisins nous ont parlé d’une dame qui ne mangeait plus. On s’est cotisé et on lui a apporté quelques courses, explique Naïr. On s’est vite rendu compte qu’il y avait plein de familles dans ce cas dans la cité. Donc, on a collecté des dons et fait la première distribution le lendemain. » Le Secours populaire leur a livré 150 colis alimentaires les trois premières semaines du confinement, des commerçants de la ville donnent des palettes de produits, et une cagnotte en ligne a permis de récolter plus de 7800 euros. Malgré tout, le groupe a vite été submergé.

« Les pouvoirs publics sont incapables de se coordonner, ils se reposent sur les collectifs de quartiers »

Dans la file où l’on attend patiemment son tour, beaucoup viennent d’ailleurs d’autres quartiers. « J’habite le 11e arrondissement, mais c’est la deuxième fois que je viens ici en bus, parce que là-bas il n’y a rien, se justifie Rachid, 55 ans, homme de ménage. Je suis salarié, mais on est cinq sur mon salaire, alors forcément, à la fin du mois, il ne reste pas grand-chose. Et avec le chômage partiel, on doit attendre le versement de la Sécurité sociale, mais ça arrive plus tard que d’habitude », se désole le père de famille, qui se dit aussi atteint d’un cancer de la vessie. À quelques mètres de là, Artin, Albanais de 26 ans, est venu du quartier de Saint-Barthélémy pour récupérer un colis. « Je travaille habituellement sur des chantiers, au noir, alors depuis un mois, je n’ai plus gagné un euro, témoigne le jeune homme qui vient d’avoir un deuxième enfant. Il faut continuer à payer le loyer, trouver à manger, des couches pour le bébé, et comme je n’ai pas de papiers, je sors très peu. »

 

Une population déjà précaire que le confinement vient encore fragiliser, des dispositifs d’aide publique absents pendant trois semaines, puis insuffisants, des associations caritatives obligées d’interrompre leurs actions : cette « recette de la misère » pousse de nombreux citoyens marseillais à mener des actions de solidarité spontanée depuis fin mars. Dans les quartiers populaires, ce sont souvent les professeurs des écoles qui, les premiers, ont lancé l’alerte, craignant que leurs élèves, dont certains faisaient leur seul vrai repas de la journée à la cantine, ne mangent plus à leur faim. Via des cagnottes en ligne – on en recense une dizaine à ce jour –, ils achètent des aliments qu’ils redistribuent aux familles, directement dans les écoles. La municipalité a accepté la semaine dernière qu’elles servent de lieu de distribution.

Dans le 3e arrondissement, où un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté selon l’Insee, un groupe d’entraide citoyen a mis en place une permanence téléphonique quotidienne de deux heures et un système de « compagnonnage », inspiré d’une expérience italienne. Un foyer accompagne une famille de voisins en difficultés. « Via ce système nous suivons aujourd’hui 260 familles, mais nous avons 20 nouvelles demandes chaque jour ! s’alarme Jonas Chevet, l’un des acteurs de ce groupe d’entraide. Nous sommes de simples habitants, ou des bénévoles qui font habituellement de l’éducation populaire. Ce n’est pas notre rôle d’organiser la sécurité alimentaire de centaines de personnes ! fulmine-t-il. Les pouvoirs publics sont incapables de se coordonner. Ils se reposent sur les collectifs de quartiers. Sans cette solidarité citoyenne, on aurait peut-être déjà assisté à des pillages, des émeutes. Et il n’est pas impossible qu’on se retrouve avec des enfants souffrant de malnutrition à la fin du confinement. »

Réquisition citoyenne d’un McDo transformé en plateforme d’aide alimentaire

La même colère face à l’inefficacité des autorités parcourt les collectifs informels, surtout lorsque des assistantes sociales en télé-travail renvoient des bénéficiaires vers ces bénévoles. Face à l’urgence, cette colère est devenue un puissant moteur pour l’action. Si les collectes et distributions de nourriture se sont mises en place aussi efficacement, c’est aussi grâce à l’expérience de réseaux militants expérimentés. À l’image du Collectif du 5 Novembre, créé après les effondrements d’immeubles de novembres 2018, qui collecte actuellement des dons pour les délogés.

Le Syndicat des quartiers populaires de Marseille (SQPM), impliqué dans le combat syndical du McDo de Saint-Barthélémy [2], dans les quartiers Nord, a rapidement imaginé que le restaurant – placé en liquidation judiciaire en décembre – pouvait devenir une plateforme pour organiser l’aide alimentaire. « En allant faire mes courses, les premiers jours du confinement, je croisais des gens qui me disaient qu’ils n’avaient rien à manger », raconte Salim Grabsi, membre fondateur du syndicat et habitant des quartiers nord. « Alors quand on a entendu le président à la télé parler de réquisition d’entreprises, avec Kamel [Guemari, l’ancien sous-directeur du restaurant et leader de la lutte syndicale, ndlr], on s’est dit "chiche !"  », sourit ce quadragénaire, responsable d’un laboratoire de SVT dans un lycée voisin.

« Quand on a entendu le président à la télé parler de réquisition d’entreprises, on s’est dit "chiche !" », Salim Grabsi, Syndicat des quartiers populaires de Marseille

 

Souhaitant « faire les choses bien », ils ont donc écrit une lettre au PDG de MacDonald’s France, Nawfal Trabelsi, pour lui soumettre leur projet. « Le liquidateur judiciaire y était favorable, comme la préfète à l’égalité des chances. Mais après une semaine d’attente, nous avons eu une conférence téléphonique avec Monsieur Trabelsi, qui nous a dit qu’il n’en était pas question. Une demi-heure plus tard, nous occupions les lieux et annoncions la réquisition citoyenne du restaurant ! »

Depuis le 6 avril, une vingtaine de bénévoles, dont plusieurs anciens salariés du restaurant, se relaient tous les jours pour réceptionner les tonnes de nourriture – données par des particuliers ou des associations, telles qu’Emmaüs –, préparer les colis alimentaires et organiser leur distribution. « La première semaine, nous avions dix quartiers inscrits dans notre liste de destinataires. Aujourd’hui il y en a une trentaine ! », souligne Charlotte Juin devant le tableau où sont inscrits les noms des quartiers et de leurs référents : La Castellane/Ibrahim, Les Oliviers/Hanifa, Plan d’Aou/Amandine…

« Gestionnaire de projet en intelligence collective » en temps normal, Charlotte chapeaute la coordination de la plateforme depuis dix jours. C’est lors d’une réunion politique au McDo, justement, en amont des municipales, qu’elle avait rencontré Salim et Kamel. Le restaurant est en effet devenu, ces derniers mois, un lieu emblématique des luttes sociales et politiques des quartiers populaires marseillais. « Une fois que les colis sont prêts, un référent du quartier auxquels ils sont destinés vient les charger côté "drive", pour éviter au maximum les contacts », explique-t-elle en étalant – « pour la 10e fois de la journée » – une dose de gel hydro-alcoolique sur ses mains. On respecte en effet au maximum les fameux « gestes barrière » au MacDo : personne n’entre sans masque, il faut marcher dans une solution désinfectante en passant la porte et se nettoyer les mains au gel.

« Jamais ils n’auraient pensé qu’on serait capables de nourrir 10 000 personnes par semaine ! »

« Est-ce que j’ajoute aussi une bouteille de jus de fruit dans les sacs ? » demande Florence à Nabila, la référente de la cité de Font-Vert, voisine du McDo. Une heure plus tard, la soixantaine de colis remplissent la Kangoo de Nabila, qui les apportera aux familles concernées. Au total, environ 3000 colis sont livrés chaque semaine, permettant de nourrir entre 8000 et 10 000 personnes d’après Salim. « Les RG sont passés nous voir, et ont dit qu’ils étaient impressionnés par notre professionnalisme. La préfecture tolère cette réquisition malgré son illégalité, mais jamais ils n’auraient pensé qu’on serait capables de nourrir 10 000 personnes par semaine ! », se félicite-t-il.

« Gestionnaire de projet en intelligence collective », Charlotte Juin chapeaute la coordination de la plateforme / © Jean de Peña

 

S’il reconnaît que cette action donne une nouvelle légitimité au SQPM, il ne rêve que d’une chose : pouvoir rentrer chez lui et passer du temps avec ses enfants. « On fait au mieux pour ne laisser personne sur le carreau, mais c’est trop lourd pour nous ! On demande aux pouvoirs publics de réagir vite, de reprendre en main la distribution alimentaire. Ou alors, au moins, de débloquer de l’aide pour qu’on puisse faire le plus de colis possible. » En attendant, l’équipe du McDo va utiliser les 13 000 euros récoltés via une cagnotte en ligne pour poursuivre la « solidarité en acte ». Sans oublier de réfléchir à l’après-confinement : « On voit encore mieux l’utilité de ce lieu en période de crise : si on pouvait le transformer en une plateforme sociale pour les habitants des cités qui l’entourent, ce serait quand même fantastique ! »

Thomas, l’un des bénévoles fait soudain irruption dans la salle principale du restaurant : « On a besoin de bras pour décharger, les infirmières sont arrivées ! ». L’équipe des bénévoles rejoint l’arrière du McDo et, avant d’organiser une chaîne pour transborder la trentaine de sacs remplis de victuailles, applaudit quelques minutes le groupe de femmes en blouses blanches, qui les applaudissent en retour. « Nous sommes toutes des infirmières libérales. Comme on manquait cruellement de matériel de protection, on a décidé de démarcher directement les entreprises locales qui fabriquent les combinaisons, masques, ou gants, explique l’une d’elles, Handa Douafflia. La plupart acceptent de nous donner un peu de leur stock. Ensuite on redistribue aux infirmières de Marseille et sa région. » Grâce à elles, 180 infirmières libérales ont pu recevoir ce matériel, indispensable pour continuer de travailler sans mettre leurs patients ou elles-mêmes en danger. « Comme elles insistaient pour nous donner quelque chose en échange, et que nous ne ne voulions rien, on a fini par leur dire : “Collectez de la nourriture et on l’apportera au McDo de Sainte-Marthe”. » Un nouveau type d’échanges et de redistribution de richesses, l’humanité en prime. Un exemple à suivre pour le « monde d’après » ?

Nina Hubinet/Collectif Presse-Papiers

Photos : © Jean de Peña/Collectif à-vifs

Que font élus et pouvoirs publics ?

L’hôtel de ville a tardivement annoncé la création d’un Comité d’action face à l’urgence, qui s’est réuni pour la première fois le 13 avril, quasiment un mois après le début du confinement. Il a été décidé :
- Une aide financière ponctuelle (100 euros par enfant) pour les quelque 2000 enfants qui bénéficiaient de la gratuité de la cantine scolaire (rien, pour l’instant, pour les 20 000 qui bénéficiaient du demi-tarif à la cantine).
- 1500 à 2000 repas servis chaque jour dans des restaurants sociaux, grâce aux stocks des écoles.
- Réouverture de la cantine centrale Sodexo qui doit livrer 5000 repas par jour à partir du 27 avril.

La Métropole Aix-Marseille-Provence, dirigée par Martine Vassal (LR), a également commencé à réagir à la 3ème semaine du confinement :
- 5300 paniers de fruits et légumes locaux sont distribués chaque semaine depuis début avril dans les quartiers prioritaires des 16 villes du territoire.
- La métropole distribue 50 000 euros de bons alimentaires chaque semaine, jusqu’à la fin du confinement.

Notes

[1Voir cet article de Libération.

[2Une grève de 18 mois menée par la majorité des salariés pour sauver leurs emplois et reprendre le restaurant.

 

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