L’audience du procès « Justice pour le vivant », porté par cinq ONG contre les défaillances de l’État dans la protection de la biodiversité, a eu lieu le 1ᵉʳ juin. Les représentants du gouvernement ne s’y sont même pas déplacés.
Il était presque 14 heures quand les membres de Pollinis, Notre Affaire à Tous, Biodiversité sous nos pieds, Anper-Tos et l’Aspas, mobilisés dans le cadre du procès « Justice pour le Vivant », ont peu à peu rempli la salle du tribunal administratif de Paris. Un nombre de personnes mobilisées qui tranchait avec l’absence de représentants du gouvernement ce 1ᵉʳ juin. Ces cinq ONG avaient déposé en janvier 2022 un recours contre l’État pour son inaction face à l’effondrement de la biodiversité.
À l’audience, la rapporteuse publique a commencé par rappeler que la notion de préjudice écologique avait déjà été évoquée dans l’enceinte du tribunal dans le cadre de l’Affaire du siècle en février 2021. Et ses conclusions sont claires : l’État ne respecte pas ses objectifs de réduction de l’usage des pesticides. Elle propose de déclarer l’État fautif de carence « dans les procédures d’évaluation et la gestion de suivi des risques » des produits phytos, dans le « non-respect de la trajectoire [des différents plans éco-phyto] » et dans la « non-protection des eaux ». Elle préconise de lui donner un an pour agir.
Une abeille sur 2 000
La rapporteuse a aussi cité le manque de pertinence des tests de toxicité « qui se limitent aux abeilles domestiques alors qu’il existe 2 000 autres types d’abeilles », ou bien à une espèce de vers de terre « moins sensible que d’autres aux pesticides ». Elle a également déploré l’absence de prise en compte des effets cocktails et d’une exposition chronique qui peut entraîner « une mortalité différée », « des problèmes de reproduction », ou encore « une altération du comportement, comme les pesticides neurotoxiques qui perturbent l’orientation des abeilles ».
Selon elle, la France pourrait, notamment via l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), demander des tests supplémentaires en cas de doute, « édicter des utilisations restrictives », ou encore alerter la Commission pour suspendre la mise en vente d’un produit. Les États membres ont donc des marges de manœuvre. Dans le cas où l’État ne serait toutefois pas jugé responsable des carences reprochées, les associations devraient saisir la cour de justice européenne.
Une cinquantaine de projets d’aménagements routiers et d’autoroutes sont actuellement contestés à travers la France, car ils détruisent terres agricoles et forêts et coûtent cher aux caisses publiques. Retour sur quatre cas emblématiques.
La mobilisation contre l’autoroute A69 entre Castres et Toulouse, initié par e collectif Les Soulèvements de la Terre, a réuni des milliers de personnes fin avril. Cette mobilisation médiatisée est la partie visible d’un vaste mouvement contre les projets routiers et autoroutiers, et leurs conséquences sur l’artificialisation des terres, les finances publiques et la biodiversité. Malgré la prise de conscience du défi climatique, la France demeure accro aux projets routiers : 55 projets d’aménagements, dont sept autoroutes, sont actuellement contestés par des collectifs citoyens rassemblés au sein d’une coalition, « La Déroute des routes ».
L’ensemble de ces projets menacent près de 4500 hectares de terres selon le décompte réalisé par Reporterre, l’équivalent de la moitié de Paris transformée en goudron. « Globalement, les projets routiers sont le deuxième facteur d’artificialisation des sols. Ils ont un impact colossal en entraînant la destruction de terres agricoles, de zones humides et de forêts occupant un rôle de régulation pour le climat », analyse Valentin Desfontaines, responsable des mobilités durables au sein de l’association Réseau action climat.
Le coût global pour les finances publiques est aussi faramineux : près de 18 milliards d’euros. La coalition La Déroute des routes demande un moratoire pour stopper « tous les projets routiers, dans l’attente de leur réexamen au regard des stratégies fixées par l’État et des enjeux climatiques, écologiques et sanitaires auxquels nous faisons face ». « Les collectifs organisent des réunions publiques, les gens sont impliqués, mais ça ne suffit pas, confie l’élue écologiste rouennaise Enora Chopard, membre de La Déroute des routes et du collectif « Non à l’A133-A134 ». L’enjeu est trop important. Une fois que les arbres des forêts seront coupés, ce sera trop tard. Pour Anna Tubiana, également membre de la Déroute des routes, il faut bloquer les projets de route en amont plutôt que de limiter les impacts qu’elle aura ».
Certains projets routiers ont pourtant vu le jour malgré d’intenses oppositions, comme le Grand contournement ouest de Strasbourg (GCO) ou la Nouvelle route du littoral à La Réunion. D’autres nouvelles routes sont toujours en attente, ou en cours de réalisation. Nous revenons ici sur quatre projets emblématiques de la contestation (voir notre carte de ces projets autoroutiers).
« La lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité ne souffre aucune pause », estime le chercheur Dorian Guinard en réponse à Emmanuel Macron qui réclame une pause règlementaire même en matière environnementale.
Le président de la République Emmanuel Macron, dans un discours prononcé le 11 mai sur « la stratégie pour accélérer notre réindustrialisation », a employé une expression qui a fait couler beaucoup d’encre : « On est devant en terme réglementaire, des Américains, des Chinois ou tout autre puissance au monde. On s’est donné les objectifs 2050, 2030 pour décarboner, réduire les phytos etc. Moi j’appelle à la pause réglementaire européenne. Maintenant il faut qu’on exécute. Il ne faut pas qu’on fasse de nouveaux changements de règles parce qu’on va perdre tous les acteurs ».
Cette séquence, qui a éclipsé d’autres annonces notamment sur le crédit d’impôt « industrie verte », pose évidemment de multiples questions. Elle envoie assurément un signal, si ce n’est désastreux, au minimum (très) inquiétant. Car disons le clairement : la lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité ne souffre aucune pause.
L’expression ne signifiant a priori rien de vraiment précis, le sens de la formule a été explicité le 13 mai par la Première ministre : il ne s’agit pas de suspendre - exit ainsi le moratoire demandé par le parti populaire européen et évoqué par l’eurodéputé François-Xavier Bellamy - ou d’abroger les normes existantes mais bien de « s’employer à les mettre en œuvre » selon les mots d’Élisabeth Borne. Il reste que l’allocution présidentielle évoque des objectifs dans son discours : seront-ils tenus par les normes actuelles, telle est donc la question.
La réponse est très certainement négative, tant concernant le climat que la réduction (drastique) de l’utilisation des pesticides, une des clés pourtant pour préserver la biodiversité sous nos latitudes avec l’arrêt de la destruction des habitats des espèces.
« Les normes actuelles ne suffisent pas »
Commençons par le climat. Les normes actuelles européennes ne suffisent probablement pas [1], même intégralement appliquées, pour respecter l’objectif de + 1,5° par rapport à l’ère préindustrielle fixé par l’accord de Paris : toute l’Europe semble avoir intégré - avec une forme de résignation politique clairement condamnable - que ce seuil serait atteint vers 2030 et que respecter l’objectif n’était plus une trajectoire atteignable.
« Le retard pris sur les objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre appelle davantage de normes »
La question reste posée, pour les mesures actuelles européennes, de savoir si elles permettent de s’inscrire dans une trajectoire conciliable avec +2°. Précision : un monde à +2° implique notamment une disparition de 99% des coraux.
La pause réglementaire évoquée résonne ainsi étrangement quand dans le même temps le gouvernement se prépare, à travers principalement les déclarations du ministre de la Transition écologique - on lui reprocherait de ne pas le faire au demeurant - à une France à +4°, et +3° à l’échelle de la planète. Ce qui, selon les mots du climatologue Christophe Cassou, auteur principal du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), n’est pas réellement une situation viable.
L’inflation des prix alimentaires après l’invasion en Ukraine a touché de plein fouet les populations pauvres dans le monde entier. À l’autre bout de la chaîne, les entreprises de négoce en profitent via la spéculation sur les marchés financiers.
Tout le monde peut le constater en faisant ses courses : se nourrir coûte toujours plus cher. En mars, les prix alimentaires ont encore augmenté de près de 2 % sur un mois, et de près de 16% sur un an ! « Autant l’année dernière, c’était vraiment les prix des énergies fossiles et du pétrole qui avaient tiré l’inflation à la hausse, autant là, ce sont les prix des matières premières alimentaires », pointe Lorine Azoulai, chargée de plaidoyer souveraineté alimentaire à l’ONG CCFD-Terre solidaire.
L’inflation qui a débuté après le pic de la crise du Covid 19 s’est nettement accélérée avec le début de l’invasion russe en Ukraine, fin février 2022. Avant le 24 février de l’an dernier, l’Ukraine était l’un des plus gros exportateurs au monde de maïs, de blé et d’huile de tournesol. La Russie est de son côté le premier exportateur de blé. Au printemps 2022, le conflit à l’est de l’Europe a fait exploser les prix de ces matières premières alimentaires, en particulier au Moyen-Orient et en Afrique.
« Après le 24 février 2022, tous les pays qui étaient très dépendants des importations de céréales pour leur alimentation ont été très durement impactés. Au Liban, le prix du pain a par exemple augmenté de 70%, il a quasiment doublé au Soudan, explique Lorine Azoulai. Certains pays importent, en grande partie de l’Ukraine et de la Russie, quasiment 80 % des céréales qui constituent les denrées alimentaires de base de la population. »
Le prix des céréales ont de nouveau baissé depuis l’été 2022, quand un accord international a été négocié pour poursuivre les exportations ukrainiennes. Mais la situation alimentaire reste tendue dans de nombreux pays. « Au niveau mondial, bien que les prix internationaux aient fléchi, les prix locaux des denrées alimentaires restent élevés et continuent de gravement entraver l’accès à la nourriture », souligne l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son rapport mensuel de mars 2023. Le 3 mai, la FAO a annoncé qu’environ 258 millions de personnes dans 58 pays et territoires ont été confrontées à une insécurité alimentaire aiguë en 2022, contre 193 millions de personnes dans 53 pays et territoires une année plus tôt.
1,9 milliard de dollars de bénéfices
Dans le même temps, les acteurs spéculatifs engrangent les profits. « Un groupe de dix fonds spéculatifs a réalisé un bénéfice estimé à 1,9 milliard de dollars en misant sur la flambée des prix des denrées alimentaires au début de la guerre en Ukraine », pointe la cellule d’investigation de Greenpeace, Unearthed, dans une enquête publiée le 14 avril, réalisée conjointement avec le collectif d’investigation néerlandais Lighthouse Reports et reprise dans le journal britannique The Guardian.
Ces fonds spéculatifs « ont réalisé ces profits exceptionnels grâce à des techniques de "suivi de tendance", qui impliquent l’utilisation d’algorithmes pour repérer les hausses ou les baisses de prix et acheter ou vendre automatiquement des produits financiers dérivés en réponse à ces hausses ou baisses, détaille l’enquête. Début mars 2022, les prix à terme du blé – contrats d’achat de boisseaux de blé à un prix fixé à une date donnée – avaient bondi de 50 % en un mois, atteignant leur niveau le plus élevé depuis 14 ans », soulignent encore les deux organisations.
« Les marchés financiers viennent spéculer sur le dos de la faim dans le monde. C'est profondément immoral ! »
La hausse des prix est alors plutôt causée par ces comportements spéculatifs sur les marchés des matières premières alimentaires que par une réelle pénurie de céréales, défend dans cette enquête le rapporteur spécial de l’Onu sur le droit à l’alimentation, Michael Fakhri. « La financiarisation des marchés de matières premières, liée à la création d’indices de matières premières négociables par les grandes banques, était déjà visible lors de l’explosion et de la chute des prix des matières premières au cours de la première décennie du nouveau millénaire, concluait aussi le rapport 2022 des Nations unies sur le développement et le commerce [1]. La participation croissante des investisseurs financiers au commerce des produits de base pour des motifs purement financiers est un facteur contribuant à la hausse des prix », soulignent aussi les Nations unies.
Expert de l’énergie, le chercheur Cédric Philibert s’interroge dans un livre sur l’hostilité française aux éoliennes. Pour lui, notre retard sur les renouvelables est dangereux, alors que l’arrivée de nouveaux réacteurs nucléaires reste hypothétique.
Basta! :Existe-t-il réellement une large hostilité en France envers les éoliennes ?
Cédric Philibert est un analyste de l’énergie et du climat. Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales, il enseigne à Sciences Po-Paris. Il a travaillé de 2000 à 2019 à l’Agence internationale de l’énergie. Il a publié en mars aux éditions les Petites Matins Éoliennes, pourquoi tant de haine ?.
Cédric Philibert : Cette hostilité s’exprime depuis une dizaine d’années. Elle s’est exprimée au travers d’associations qui se sont montées pour fédérer les oppositions. Il s’agit par exemple de la Fédération environnement durable, de l’association Vent de colère, etc. Cette hostilité s’exprime aussi par une fraction du lobby nucléaire qui voit les renouvelables, et notamment les renouvelables variables – le solaire et l’éolien – comme quelque chose qui handicape gravement l’avenir du nucléaire.
Beaucoup des arguments que ces groupes utilisent sont nés aux États-Unis et en Australie dans les cercles d’extrême droite financés par les lobbys des énergies fossiles. Mais ils ont été adaptés au contexte français. Aux États-Unis et en Australie, ces positions anti-éoliennes vont en général de pair avec un argumentaire climato-négationniste. Cela s’est transformé en France en un discours qui met en avant le nucléaire comme le meilleur atout contre le changement climatique.
Quels sont les autres arguments des anti-éoliens en France ?
On retrouve des éléments de langage similaires chaque fois qu’il y a un projet éolien. Souvent, il y a une opposition locale plus ou moins importante, des gens qui peuvent être mécontents pour plein d’autres raisons, comme l’absence de services publics. Le projet éolien va fixer les colères, car il vient perturber notre environnement tranquille pour quelque chose qui ne va pas nous bénéficier directement.
Des spécialistes de la désinformation y ajoutent des arguments que les gens ne trouvent pas tous seuls. Ce sont des arguments liés à la présence de béton et d’acier, à la biodiversité, à l’occupation des territoires et à la variabilité… Ils disent l’éolien ne sert à rien puisque cela ne produit de l’électricité que quand il y a du vent ; ils soulignent qu’en France, on a déjà une électricité décarbonée avec le nucléaire, etc. Voilà les grands motifs. S’y joint souvent une comparaison avec l’Allemagne, selon laquelle ce pays relance le gaz et le charbon à cause de la variabilité du solaire et du vent. Ce qui est un parfait mensonge. L’Allemagne a doublé sa production d’énergies renouvelables entre 2010 et 2021 et réduit dans le même temps de 35 % sa consommation de charbon.